La Régence et Louis XV
De La Fosse et Jouvenet sont les intermédiaires par lesquels on passe de l'école de Le Brun à l'école du xvni« siècle. Mais pendant ce temps, il s*était fait dans toute l'école française un mouvement dont nous constatons les premiers symptômes, aussitôt après la mort de Le Brun. Architectes, peintres, sculpt43urs et ornemanistes, tous s'affranchirent de toute influence étrangère ou antique et visèrent à créer un art nouveau et de la plus incontestable originalité. Lemoine et Watteau, les scuipteui^s Coyzevox et Coustou, les architectes Robert de Cotte et Botfrand sont les plus illustres représentants de cette phase nouvelle de l'art français.
Watteau *, cet artiste si éminent et le plus grand coloriste de
1 Ri^jaud a peint : le duc et la duchesse de Mantoue, le prince électoral de Saxe, le prince royal de Danemarck, le comte de Zinzendorf, ambassadeur de l'Empereur, le comte de Meyercroon, ambassadeur du roi de Danemarck, le comte de Guldeniew, Prior, secrétaire de l'ambassade anglaise, Conrad Detlev à Dehn, ambassadeur du duc de Brunswick et de Luncbourg.
• Delroy a peint les portraits de Frédéric - Auguste , roi de Pologne (gravé par P. Drevet, in-fol. ) et d'Ernest-Âuguste, duc de Brunswick ( gravé par P. Drevet, 1704, in-fol. ).
> Nagler.
* L'Angleterre possède presque toutes les œuvres de Watteau; le Louvre n'a qu'un tableau du maître. Pour étudier Watteau à Paris il faut voir le tableau du Louvre, et
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récole française^ est bien original^ quoiqu'il doive beaucoup à son maître Gillot. Les o Fétesgalantes » et les« Conversations» de Watteau sont de charmantes et spirituelles fantaisies, d'un dessin tout français et de la plus merveilleuse couleur. Cette peinture rompt avec les traditions solennelles des grandes écoles du xvu* siècle, autant qu'elle s'écarte du genre flamand par la distinction et l'élégance.
Il en est de même de Lemoine dans un ordre plus élevé. Plein de sève et fin coloriste ', Lemoine, l'auteur du plafond du salon d'Hercule, à Versailles^, est le chef d'une école qui tient, malgi'é les excès et les défauts dans lesquels elle est tombée, une place trèsimportante dans l'histoire de la peinture française.
Le plafond d'Hercule est le dernier grand plafond fait en France. Les changements survenus dans la décoration des appartements vont réagir sur la peinture d'une mafnière fâcheuse, en ne permettant plus de n'y mettre que des tableaux de moyenne dimension '. Aussi, Boucher, Télève de Lemoine et le principal peintre de l'époque de Louis XY, ne fit-il, à proprement parler, que de la peinture de genre et de décors. A sa suite , l'école tomba presque tout entière dans une manière fade et voluptueuse *, qui n'est que le reflet des mœurs de cette époque. Les artistes les plus sérieux qui essayaient de réagir contre cette décadence, s*en ressentaient malgré eux et perdaient peu à peu les traditions du style élevé et raisonnable qui caractérise notre école.
(Uns la belle collection de M. Lacaze^ TlndifTérent et la Finette, une Conversation dans un parc, le Gilles de grandeur naturelle, etc. Pater et Lancret sont beaucoup mieux représentés dans cette collection qu'au Louvre, où notre écolo du xviii" siècle n'offre trop souvent que de faibles échantillons, donnant une idée très-incomplète des maîtres. L'école du xvui' siècle est médiocrement représentée au Louvre, parce que les musées étrangers renferment ses principales œuvres.
1 Voyez chez M. Lacaze, son tableau d'Hercule aux pieds d'Omphale, peint à Rome^t gravé par L. Cars.
* Cette grande composition représente l'Apothéose d'Hercule (1736); l'esquisse originale est au Louvre.
• « Je crois, écrivait Diderot en 1767, que l'école a beaucoup déchu et qu'elle déchoira davantage. Il n'y a presque plus aucune occasion de faire de grands tableaux. Le luxe et les mauvaises mœurs qui distribuent les palais en petits réduits anéantiront les Beaui- Arts. »
^ Dont les plus tristes représentants sont Baudouin et Lavreince.
LXXtfi L'ART FRANÇAIS.
Mais que de franches qualités dans ces maîtres français! que d'élégance, de verve et d'esprit dans les bons ouvrages de tiouchet et dans ses esquisses * ! La fécondité de Boucher a été prodigieuse ; il a fait plus de dix mille dessins, un nombre considérable de tableaux de toute espèce ; tableaux d'histoire et de genre , pastorales , dessus de portes, paysages, décors d'opéra, pantins, panneaux de voitures , etc. Malheureusement cette fécondité ne servit qu'à multiplier des exemples dangereux et à donner à Boucher une autorité que l'on comprendra en litont les âppt»éciations de son talent par ses contemporains, François Blortdel et Mariette.
« Ses talents supérieurs, dit Blondel *, le font regarder coihme un de nos meilleurs peintres d'histoite pour le genre gràôîeux. Il est d'ailleurs excellent dessinateur, bon décorateur pôul* les théâtres, j[^i!lysagiste de premier ordre; enfin on reconnaît dans toutes ses productions, ce goût, ce feu et ce génie qui caractérisent le véritable artiste. » — Écoutons Mariette ' : « Boucher, premier peintre du roi et qui feit tant d'honneur à notre école françoise... Boucher est né peintre; il en est peu qui le surpassent en facilité; on peut dire
^u'il est né le pinceau à la main » On verra plus loih Id contre-
^rtie dé ces éloges quand nous aurons à parier des attaque^ de la Réaction contre Boucher.
A côté de Boucher, nous trouvons au milieu du iviii* siècle, Pater, Lancret, Quillard et D. Olivier^ qUi côntiiiuent l'école de Watleau; dans une autre voie, Chardin, « très -grand peintre dans un petit genre*; » le peintre d'animaux Oudry, qui continue Des- . portes ; Restout , Bertin et Gazes, continuateurs de Jouvenet; Natoire, Pierre et Fragonard, qui marchent à la suite de Boucher; Jean-François Detroy, l'habile coloriste; Subleyras et Carie Vanloo, qui nous sont donnés par la Provence ; ërifift les portraitistes J. -B. Vanloo, Nattier, l'ocqué, Aved, Pesne et Drouais viennent compléter la liste de nos principaux peintres du règne de Louis XV.
1 Voyez au Louvre le tableau de Diane avec une nymphe; — chez M. Lacaze, plusieurs esquisses très-bien peintes et le ravisssant portrait d'une jeune fille, en robe verte.
* Architecture Françoise, t. IV, p. 36.
s Abecedario, t. 1, p. 165.
^ Watelet. — Le Louvre a quelques beaux tableaux de Chardin, surtout le Sin^ amateur ; mais c'est encore chez M. Lacaze qu'il faut aller admirer le mattre dans ses portraits et ses tableaux de nature morte.
XVII*, X<rni*, XW SIÈCLES. LXXXVii
Parmi eux, Carie Vanloo fut un des plus importants. Grimm' déclare a qu'on peut le regarder comme le premier peintre de TEurope, surtout par la beauté de son coloi*is. » Sa réputation à Tétranfeer fut très -considérable.
Ce qnî noua donne le mieux l'idée de l'art de ce tetnps est le salon de Louis XV, à Fontainebleau , décoré par Boucher, Pierre et Carie Vanlco, et là chanibre h coucher de Fâ reine, âu palais de Versailles. Toute la décoration de cette chambre, peinture et sculpture est de l'époque de Louis XV; J.-Fr. Detrôy y a peitit d'une belle couleur un des dessus déportes, Natoire l'autre, et Boucherie^ camafcux du ^liifond *. Le salon de Fontainebleau et la chambre à coucher dfe Versailles sont les plùè beaux échantillons du style Louis XV, tjue Ton est habitué à ne juger que d'après les petits appartements du palais de Versailles.
L'ornementation du ivm* siècle mérite aussi une mention à cause de son originalité et quelquefois de sa bizarrerie. Quelque jugement que Ton porte stir elle, i! faut d'abord bîèîi établir qu'elle êét absolument française et n'a aucune racine hors de hatlce. Au goût excellent des ornements de Bérain , de Robert de Cotte et de Boffrand, de Watteau' et de Claude lit Aildran*, qui avait dominé pendant les vingt -cinq premières années du siècle, succéda la manière de Meissonnier, d'Oppenord et de Sébastien Slodtz. On peut reprocher à leur ornementation si variée , si riolivelle, ai charmante souvent, d'avoir recherché des formes contournées et bi^rres, au lieu de s'en tenir aux données primitives qui n'excluaient ni la pureté ni la sévérité du goût.
Meissonnier* fut orfèvre du roi et dessinateur de son cabinet; il était à la fois dessinateur, peintre, sculpteur, orfèvre et architecte; il a publié le Livre d'ornements (i vol. in-folio), dans lequel on
* Correspondance, t. 1, p. 55.
* 11 est bien regrettable que cette belle pièce ait été remaniée sous Louis -Philippe; 00 a détruit alors la cheminée.
< Voyez les estampes représentant : un paravent en six feailles avec l'histoire d'Arlequin et Pierrot; — des écrans; — les Saisons; — les Cinq sens.
^ M Qui excellait à peindre des ornements et des grotesques.» — Voyez les arabesques de la suite gravée des Douze mois.
* Meis80NT«ier (Juste Aurèle), naquit en 1695 à Turin , et mourut en 1750. — Voyez sur cet artiste : Lacombe, Dict. des Beaux-Arts; — Lempereur, Dict. des artistes; 3 vol in-fol., mss. du Cabinet des estampes.
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trouve des modèles de bijouterie, de meubles, d'orfèvrerie et de mille objets de hixe. Meissonnier est plein de fantaisie et d'élégance, mais quelquefois son dessin est contourné, bizarre et peu gracieux *.
« Sébastien Slodtz n'étoit guère qu'un sculpteur décorateur; il avoit succédé à Meissonnier dans la place de dessinateur du cabinet du roi... 11 a toujours vécu et travaillé de concert avec son frère Paul-Ambroise Slodtz, qui eut beaucoup de vogue pour la décoration *. »
Le cabinet des estampes possède un Recueil de dessins de Slodtz '; les ornements de Slodtz sont aussi quelquefois tortillés et mal ajustés; mais la légèreté, la grâce, la fantaisie de ces compositions leur donnent beaucoup de prix; nous indiquerons particulièrement le dessin d'un trône, Slodtz, comme Meissonnier, a dessiné des modèles de meubles, d'orfèvrerie, de candélabres, de bras de cheminées, de girandoles, etc. Ses dessins et les gravures de Meissonnier permettent d'apprécier très- exactement ce qu'était au milieu du xviu* siècle l'ornementation française, qui fut universellement acceptée en Europe.
L'art français du xvin« siècle eut à l'étranger une très-grande influence; l'Europe l'adopta tout entier, comme au moyen âge elle avait accepté l'art gothique dans toutes ses parties. Tous les souverains étrangers eurent pour premiers peintres, pour premiers sculpteurs, pour premiers architectes, des Français. L'Europe était ravie par cette peinture aux allures vives, élégantes, spirituelles, d'un
^ Meissonnier fut très -employé par les étrangers. Nous trouvons dans son Livre d'ornements, la gravure d'un grand surtout de table et de deux terrines exécutés pour le duc de Kingston (1735); — divers traîneaux de jardins pour la première reine douairière d'Espagne (1735) ; — trois vues d'un salon pour la princesse Sartorinskî en Pologne; — quatre vues du cabinet du comte Biclenski, grand -marécbal de la couronne de Pologne, exécuté en 1734; — un canapé exécuté en 1735, pour le même seigneur;— le projet d'un trumeau de glace pour un grand cabinet, fait pour le Portugal. Le Livre d'ornements de Meissonnier contient encore des modèles d'intérieurs, de bordures de cadres, d'écritoires de porcelaine, de ciseaux, pommes de cannes, tabatières, tables, gardes d'épées pour le roi (1725), boites de montres, surtouts de tables, cuvettes pour le Roi , sceau à rafraîchir pour M. le Duc (1723), salières, porte-huilier, terrines, nef pour le roi, chandeliers, bougeoirs, mouchettes et porte-mouchettes, girandoles, miroirs de toilette, une pendule pour le roi ; et de nombreux modèles d'orfèvrerie d'église : soleil, croix, chandeliers, lampes, ciboire, encensoir, etc.
' Letnpereury Dict. des Artistes.
' H. d. 70. On trouve aussi dans ce volume des dessins de Lajnue.
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coloris agréable^ reproduisant les caractères de la beauté française^ qui a tant d'attraits pour les étrangers *.
Voici comment un Français contemporain, le marquis d'Argens, attaché au roi de Prusse, apprécie le mouvement :
a II parott que bien des nations étrangères reviennent du préjugé où elles étoient que les Italiens ayent produit les seuls grands peintres : elles commencent à rendre justice aux François; et si elles conservent encore une trop grande prévention en faveur des anciens artistes italiens, il est certain qu'on ne sauroit leur faire ce reproche, quant à ce qui regarde les modernes; car elles sont très -persuadées que les Italiens n'ont plus que des peintres médiocres; et la preuve qu'ils sont convaincus de cette vérité , c'est que tous les peintres attachés aux différents souverains de ces pays, sont tous François. Sylvestre a été premier peintre du roi de Pologne; Vanloo du roi d'Espagne; Pesne du roi de Prusse. Ce prince a montré son inclination pour nos peintres françois : les superbes bâtiments qu'il a fait construire, dignes de la grandeur des Romains, sont remplis des ouvrages de nos Boulogne, de nos Gaze, de nos Goypel, de nos de Troie, de nos Chardin, de nos Higaud, de nos LargiUière, de nos Watteau et de nos Vanloos. L'impératrice de Russie a fait venir de Paris M. Toqué pour faire son portrait, et a pris à son service plusieurs peintres françois ^. »
Bien d'autres encore travaillèrent hors de France. A ne parler que des peintres, nous avons à citer en Allemagne : Jacques Van Schuppen, directeur de l'Académie de Vienne; Fratrel, dans le Palatinat; Antoine Pesne, Nicolas -Biaise Le Sueur, directeurs de l'Académie de Berlin; Amédée Vanloo, encore à Berlin ; Louis de Silvestre et Charles Hutin, directeurs de l'Académie de Dresde. Oudry fit à Paris 37 tableaux pour le duc de Mecklembourg; J.-Fr. Detroy, Cazes,
1 Drouais n'était occupé qu'à faire des portraits de madame Dubarry pour l'étranger; en J 769; il l'a peinte en habit de chasse, puis en Flore, et ces portraits furent envoyés en Angleterre; en 1771, il la représente en habit de cour; cette fois, le portrait est pour le roi de Suéde, que la belle comtesse avait captivé; en 1774, Drouais la peint encore en Flore, mais pour le duc de Deux-Ponts; la même année le landgrave de Hesse-Cassel reçoit son portrait dans lequel on l'a représentée en Muse. ( Mémoires de Pajou et de Drouais, pour madame Dubarry, publiés par M. Jérôme Pichon pour la société des Bibliophiles.)
* Examen critique des difTcrentes écoles de peinture, par le marquis d'Argens, Berlin, 1768, I vol. petit in-H»; p. 11. (Cette édition est fort rare.)
Xc L'A^T FRÂNÇAtS.
Pierre , Carie Vanloo peignirent aussi à Paris des tableaux pour liB roi de Prusse. En Angleterre, c'est Watteau, J.-B. Vanloo, Dominique Serres et Loutherbourg; en Espagne , c'est Michel -Ange flouasse, liane, Louis -Michel Vanloo et Olivier; en Hollande, Aved. En Italie, nous trouvons travaillant àLîtoume, Rivière; FavraJ à M^lthe; Adrien ManglUrd, Trémolliè^e, Subleyras, à Rottië * ; Carte Viinldb, Laurent Pêscheux, à Turih; en Portugal, Qliillîard; en Russie, Robert le Lbiràin, Lagrenée l'aîné; en Suède, ThôTnàs- Raphaël Tât'aval; en Dànemarck, Tocqué. La Chine elle- même compte deux pfeîrttres français, les Pères jésuites Belleville et Attiret.
Partout on se disputait les œuvres de Watteau, de Chardin*, d'Oudry, les gouaches de Baudouin représentant des sujets galants.
Challe ' eut aussi une grande réputation hors de France : « Tout en restant à Paris, il a beaucoup travaillé pour les pays étrangers; tous les souverains voulaient avoir des œuvres de cet Hoinme habile qui voulait absolument rester à Paris et refusait leurs offres. Les Anglais étaient surtout curieux d'avoir des tableaux de Challe; ils le laissèrent maître du choix des sujets, des grandeurs et du prix des peintures qull voudrait faire pour eux , et leurs banquiers eurent Ordre de lui compter tout l'argent qu'il exigerait. Challe n'abusa pas de cet enthousiasme *. « Il peignit pour l'Angleterre : Agrippine frappée par Annicetus ; Cléopâtre expirant aU miheu de ses femmes; la mort de Sénèque; Diogène visité par Alexandre; Didon sur le bûcher; — pour le roi de Prusse, une Vénus et une Diane endormies; — pour divers princes allemands, des pastorales et des paysages; — pour le palatin de Lithuanie, trois grands plafonds représentant : Jupiter au
< « Les François se distinguaient à Rome (1765) autant et plus que les Romains eux-mêmes; M. Volaire, élève <le M. Vernet, y faisoit des marines de la plus grande beauté; il est allé à Naples. M. Blanchety qui a passé sa vie à Rome et qui y est mort, dessinoit supérieurement. M. Pêscheux, de Lyon, savant peintre d'histoire, travailloit à Rome depuis dix -sept ans et y faisoit un commerce de peintures; il est directeur de l'Académie de Turin. M. Guiard, sculpteur, élève de Rouchardon, étoit à Rome depuis quatorze ans... il est allé s'établir à Parme. Les Romains mêmes emploient nos artistes françois. ... M. Le Brun a fait pour San -Carlo al Corso, une grande figure de Judith, et M. Houdon une statue de saint Rruno pour les Chartreux. » ( Lalande, t. VJ,p. 246).
* Surtout le roi de Suéde et Catherine II.
' Challe (Charles Michel-Ange), peintre et architecte, né à Paris le 18 mars 1718' mort le 8 janvier 1778; élève de Lemoine.
♦ Nécrologe de 1779.
\\U\ X\m\ XIX* SIÈCLES. xci
milieu de TOlympe, Vulcain dans les forges de Lemnos, les Grâces enchaînant l'Amour; — pour la cour de Russie, Hector entrant dans le palais de Paris ' et la mort de Lucrèce. Il a fait aussi les catafalques de Don Philippe, du roi de Pologne et de la reine d'Espagne.
a Le roi de Prusse, écrivait Griiiim le i5 février 1756, vient d'ordonner trois tableaux à trois différents peintres de notre école. M. Carie Vanloo est chargé du Sacrifice d'ïphigénie; M. Pierre, du Jugement de Paris, et M. Restout, du triomphe de Bacchus.... Et le 1*^ octobre 1757 : Le roi de Prusse, que ses vertus militaires n'empêchent point d'aimer les arts et de s'en occuper, a commandé avant le commencement de la guerre présente * trois grands tableaux aux trois premiers peintres de l'école française. »
« Notre Académie royale de peinture jouit actuellement de la première réputation », disait Patte en 1765. Aussi partout on fondait des institutions semblables et on faisait venir des Français pour les créer, les organiser et les diriger. C'est ainsi qu'ont été fondées : l'Académie de Vienne, par Van Schuppen, peintre de Paris ; — celle de Berlin, dofat Pesne et N. Bl. Le Sueur ont été les deux prferhiers directeurs; — celle de Dresde, avec Louis de Silvestre et Cb. Hutin ; — celle de Copenhague, avec le sculpteur Saly ; — celle de Madrid , avec Louis Michel Vanloo et les sculpteurs Antoine Dumandré et Robert Michel; — celle de Saint-Pétersbourg, avec Robert le Lorrain et Lagrenée l'aîné. — L'Académie d'Edimbourg et l'Académie royale de Londres ont été fondées aussi sur le modèle de l'Académie de Paris.
« Vous devriez bien , écrivait Diderot à Grimm en 1767, conseiller à ces touveràins avec lesquels vous avez l'honneur de correspondre et qui ont à cœur la naissance et le progrès des beaux -arts dans leur empire, de fonder une école à Paris, d'oii les élèves passeraient ensuite à une seconde école fondée à Rome. Ce moyen serait bien plus sûr que d'appeler des artistes étrangers qui périssent transplantés comme des plantes exotiques dans des serres chaudes. »
Les souverains étrangers ne fondèrent pas d'école à Paris; ils se servirent de celle qui s'y trouvait déjà, de l'Académie royale de peinture, dont l'enseignement était si renommé. Il nous est impossible de pubUer les noms de tous les élèves étrangers qui vinrent
< Exposé en I7C5.
* L« guerre de sept
ans.
xcii L'ART FRANÇAIS.
étudier à T Académie de Paris, tant leur nombre est considérable; nous ne pouvons que donner des chiffres généraux. En dépouillant les registres des admissions d'élèves à 1* Académie *, nous constatons que de J758 à la fin de l'année 4787 ^ deux cent soixante-quinze élèves étrangers ont été admis à suivre les leçons de l'Académie royale de peinture, savoir :
Élèves des divers États d'Allemagne 76
Élèves d'Angleterre et d'Irlande 7
Élèves de Danemarck 9
Élèves d'Espagne 4
Élèves de Flandre et des Pays-Bas 62 '
Élève de Grèce 1
Élèves de Hollande 6
Élèves des diverses villes d'Italie 28
Élèves de Pologne 11
Élèves de Russie 28 *
Élèves de Suède 8
Élèves de Suisse 35
L'établissement des expositions publiques • qui ne devinrent régulières que sous Louis XV, exerça une action considérable ; en effet ,
^ Ces registres mss. sont conservés à l'École des Beaux- Arts; ils ont été mis à notre disposition par M. Vinit avec une obligeance dont nous le remercions cordialement. — Les registres d'admission ne commencent qu'au Icc octobre 1758.
* Date de l'ouverture de l'école de David. 3 Dont un J. B. Rubens, d'Anvers.
* Dont Antoine Losinkof, peintre, élève de Restout et de Vien, en 1761. « Il est cosaque de nation, dit Wille dans son journal, et assurément le premier qui se soit fait artiste de son pays. »
B Ce total est loin de donner le chiffre exact des étrangers qui sont venus étudier en France; les architectes n'y sont pas compris. Le journal de Wille contient de nombreux détails sur ce point; il ne commence qu'en 1759, presque en même temps qUe les registres d'admission de l'Académie; mais il les complète. 11 nous apprend par exemple, que le graveur allemand Teucher, se rendit à Saint-Pétersbourg, en 1759, après un séjour de douze ans à Paris; que le peintre saxon Schenau retourna à Dresde, en 1770, après treize ans d'études à Paru, etc.
^ La première exposition eut lieu en 1673; il y eut encore deux expositions sous Louis XIV, en 1699 et 1704. Puis on en retrouve une en 1727. En 1737, Orry, directeur général des bâtiments, ordonna qu'il y aurait exposition cette année; ce qui eut lieu et les années suivantes jusqu'en 1751, à l'exception de l'année 1744. Après le salon de 1751, l'Académie, considérant que les ouvrages faits dans le cours d'une seule année étaient trop peu nombreux, prit la résolution de laisser l'intervalle d'une année entre chaque exposition, et ce règlement a été observé depuis 1753. Nous avons publié dans le Magasin pittoresque, un résumé de l'histoire des salons.
XVII% XVIIP, XIX* SIÈCLES. xciii
«c'est aux expositions publiques, dit un contemporain, que les ambassadeurs apprécient nos artistes et de là portent leur ré[)utation à Tétranger. j>
a Serait-il possible, je ne dis pas seulement en Italie, mais dans le monde entier, de se procurer, ailleurs qu'à Paris , un spectacle dont nous jouissons depuis 1735; je veux parler de ce salon où l'on expose, tous les deux ans, les chefs-d'œuvre réunis de nos Phidias
et de nos Apelles? est-il rien de comparable à ce triomphe de
nos arts et qui doive donner aux étrangers une plus grande idée de leurs progrès * ? »
Le goût des arts était général; souverains, princes, ministres, seigneurs, tout le monde, à la suite des littérateurs qui donnaient le ton, s'en occupe, les protège, les honore, chacun de son mieux. Quelques-uns les pratiquent : le Régent avait tenu le pinceau et le burin; le comte de Clermont , prince du sang, était graveur; madame de Pompadour, de sa main délicate, gravait de jolies estampes à l'eau forte sur les dessins de Guay. La margrave de Bade-Dourlach, dessinait et envoyait ses œuvres à Wille ^.
Si nous n'étions contenus par les limites de notre travail, nous trouverions d'abondants détails à prendre dans le journal de Wille ', graveur allemand établi à Paris.
Son cabinet était fort riche et avait beaucoup de célébrité; la maison du graveur allemand était devenue un centre important dans le Paris artiste. Nul étranger n'aurait manqué de visiter Wille : les grands seigneurs, les personnages illustres, des princes même, les artistes étrangers, qui viennent à Paris pour visiter ses monuments, ses tableaux , ou pour étudier, tous vont chez lui à leur arrivée ,
« Patte, 1765, p. 14.
* « 18 novembre 1761. J'ai reçu un dessein au crayon rouge sur papier blanc que madame la margrave de Bade-Durlach m'a envoyé en présent. II est de la propre main de cette princesse, fort joliment fait. 11 représente une fille assise par terre tenante sur les genoux un nid d'oiseaux avec les petits; devant elle est un jeune homme qui montre awec la main vers le trou dans le mur d'où le nid a été tiré. Je suis pénétré de reconnoissance envers cette princesse. 11 y en a assurément fort peu en état de dessiner de la sorte. » Cette princesse et le margrave, étant à Paris, visitèrent VYilIe le 25 juin
3 Ce journal mss. est conservé au Cabinet des estampes de la Bibliothèque impériale. Il se compose de 5 volumes in-40; commence en 1759 et finit en 1793; le troisième volume^ entre 1777 et 1782 est perdu. — MM. de Concourt et Uuplessis vont publier prochainement ce manuscrit.
xciv L'ART FKANÇAIS.
et à leur départ pour prendre congé * . Le plus grand nombre de ces artistes venait à Paris pour y puiser Tinspiration , se faire connaître et se faire recevoir de l'Académie, honneur fort envié. On n'avait sa réputation établie en Europe qu'après l'avoir faite d'abord à Paris.
Wille a une immense correspondance ; il est en relation avec les princes, avec leurs premiers ministres, avec le comte de Kaunitz, avec Winkelmann, Raphaël Mengs, avec une foule d'artistes étrangers. On le consulte sur mille questions; on le charge d'acheter des tableaux, des objets d'art de toute sorte, de faire pu de faire faire des gravures; on lui recommande les jeunes gens que Ton envoie étudier à Paris; on le charge de former des élèves; on lui demande des imprimeurs en taille-douce pour Vienne , des sculpteurs pour la manufacture de porcelaine de Meissen. Ces visites, ces relations, scrupuleusement consignées par Wille dans son journal , donnent une idée complète de l'influence de Paris; car on peut juger d'après ce qui se passait chez Wille de ce qui se faisait chez les autres grands artistes du temps, et apprécier ainsi, grâce à cet étranger fixé parmi nous, le rôle que la France jouait dans tout ce mouvement artistique du xvui* siècle.
1 « 15 février 1760. M. Hin , peintre du duc rég^nant de Deux-Ponts et mon ancien ami, étant arrivé avec S. Â. S., me vient voir tout de suite. J'en étois ravi. Nous nous sommes embrassés de bon cœur, comme de raison. » — L^ 16. « Monseigneur le duc de Ueux>Ponts me fit l'honneur de me visiter, et S. A. S. resta plus d'une heure et demie avec moi. Nous raisonnâmes continuellement et presque toujours sur les arts dont il est grand amateur et connoisseur... Ce prince est très- gracieux et rempli de toutes sortes de qualités.» — Le 24. « J 'étois [ allé ]- rendre visite au duc régnant de Deux- Ponts. 11 me rççut le mieux du monde et me montra diverses choses. Je restai plus d'une heure avec S. A. S. »
1<'|' mars 1760. «Monseigneur le duc de Deux- Ponts vient chez moi et peu après, nous montâmes en carrosse et je le menai chez M. Rémi pour voir un tableau du Poussin qu'il acheta pour cent louis. C'était une Adoration des bergers. Ce tableau sera transporté à Manheim pour être mis dans le fameux cabinet de l'électeur palatin.» (Ce tableau est aujourd'hui à Munich, voyez p. 26.) — Le 16 mars. « M. Meyer, jeune peintre, a pris congé de nous pour aller avec les équipages du duc de Deux-Ponts à Deux-Ponts, monseigneur le duc l'ayant engagé pour cela en lui donnant une petite pension. C est M. Hin, son ancien maftre lorsqu'ils étoient encore à Strasbourg, qui lui a procuré cette petite fortune. »
23 février 1760. « Monseigneur le prince régnant de Nassau Saarbrùck m'a fait l'honneur de me visiter. 11 est resté une demi-heure avec moi. Ce prince est très-affable. Il a voulu tout voir et tout savoir, et je crois avoir contenté S. A. S. sur tous les poinis. » Pour témoigner sa Sérénissiroe satisfaction à Wille, Son Altesse, qui parait avoir eu plus
XVII% l(.yiW :>L1X« siècles. i^cy
l^s porpelaincs de Sèvres^ modelées sur les dessins des sculpteurs les pli^s à la mode et peintes d'après Boucher, avaient une réputation qu'elles ont conservée jusqu'à nous. Le roi et le ministre des affaires étrangères donnaient en cadeau^ aux souverains étrangers et à leurs ambassadeurs^ des services, des vases et d'autres objets en porcelaine richement décorée. En 1778, la czarine Catherine II se fit faire, à la manufacture de Sèvres, un service composé de sept cent quarantequatre pièces , d'une grande richesse, qui lui coûta 328,488 livres.
Les tapisseries des Gobelins, de Beauvais, de la Savonnerie et d'Aubusson, et les verdures de Felletin , exécutées sur les cartons des peintres les plus renommés, étaient recherchées dans toute l'Europe. La manufacture des Gobelins, pendant l'habile ministère d'Orry, avait pris un grand essor. Detroy, Restout, Charles Coypel, Carie Vanloo, Natoire, Collin de Vermont , furent chargés de faire de nombreux modèles. Les tapisseries de Detroy furent particulièrement célèbres, sans cesse exécutées et données à plusieurs souverains étrangers*; elles se composent de deux suites : l'histoire d'Esther, en sept pièces *, et l'histoire de Jason et Médée, en sept pièces aussi \
d'affabilité que d'esprit^ commanda à VVille de graver ses armes. 1761, 2 mars. «M. le prioce de Nassau -Saarbrilck me proposa de graver ses armes; cela me fit rire; mais je me suis excusé en lui donnant M. Choffard qui fait bien les ornements. »
Les femmes n'étaient pas étrangères à ce grand mouvement d'esprit; bien au contraire, elles y entraient fort avant comme dans le mouvement littéraire et philosophique. Voici, comme exemples, des princesses russes et polonaises qui s'occupent des questions d'art. « 1761, 25 mai. Madame la princesse de Gallitzin me fit l'honneur de me venir voir. Elle parott curieuse de tout et veut être instruite de tout. Elle resta une demiheure chez moi. » En juin 1768, ce fut le tour de la princesse Lubomirska.
Le journal de Wille est plein des noms de ses illustres visiteurs, parmi lesquels on trouve Gluck, Kosciuzko, qui dessine et auquel VVille prête des dessins pour les copier; toujours des princes, le duc de Saie Weim^ir, le comte Henri XLUI de |\eviss, le prince d'Isembourg; des amateurs passionnés tels que le comte Strogonof, le général de Ketler, au service de Marie-Thérèse (1760 ), beaucoup de Russes; et au milieu de tous ces personnages le suivant se fait remarquer; « 1783, 24 septembre, M. de Tenspolde, jeune gentilhomme voyageur, do Mupsler en VVesphalic, m'est venu simplement voir, enfin, comme il disoit, pour pouvoir se vanter dans son pays, d'avoir faitconnoissance avec moi.»
* Le chAteau de Windsor possède l'histoire d'Esther et l'histoire de Jason.
% Toillelte d'Esther. Repas d'Esther à Assuérus et Aman. Évanouissement d'Esther. Repas d'Esther. Dédain de Mardochée envers Aman. Couronnement d'Esther. Triomphe de Mardochée.
' Jason engage sa foi à Hédée. Jason arrête la fureur des taureaux. Jason enlève la toison d'or. Les soldats nés des dcnls du dragon. Jason épouse (]réiis(>. Creuse consumée par la robe empoisonnée. Fuite de Médée .
xcvi L'ART FRANÇAIS.
Au château du roi de Suède^ à Stockholm^ Tun des plus précieux ornements est rhistoire de don Quicliotte, exécutée aux Gobelins siir les carions de Cliarles Coypel. On trouve aussi au château de Skokloster Thistoire d'Alexandre, d'après Le Brun. En 1717, le Rt^ent avait donné à Pierre le Grand quatre belles tapisseries d'après les tableaux de Jouvenet. Vers 1765, on exécuta aux Gobelins, d'après Coypel, plusieurs tentures d'opéra pour le duc de Deux- Ponts.
Au xvi« siècle, c'étaient les Italiens qui faisaient les modèles de dentelles. Vinciolo, établi à P/iris, publiait en 1 587 plusieurs recueils de modèles de dentelles et d'ouvrages de point coupé, d'un fort beaii dessin. Au xvui« siècle, c'est en France que se font tous les dessins de dentelles et d'étoffes qui se fabriquent en Europe. Un des dessinateurs les plus fameux est Louis Lacoste, dit Alexandre *. « C'est lui qui vers 1740, les dessins pour le point n'étant pas assez réguliers, les fit graver sur des planches de cuivre et imprimer. 11 réussit à mettre tant d'exactitude dans le travail, que ses fleurs, supérieures à celles des manufactures étrangères, sont devenues un objet de commerce avec celles de Bruxelles même, qui les achète pour embellir ses réseaux ^. »
Les riches étoffes de Lyon , exécutées d'après les dessins de Revel et de Philippe de Lasalle ', ont fait Tornement des palais de tous les souverains de l'Europe.
Notre supériorité dans l'art du dessinateur pour étoffes s'est conservée. En parlant, à propos de l'Exposition universelle de Paris (1855), du goût français et du goût étranger dans les tissus de coton, M. Audiganne s'exprimait ainsi :
« Un manufacturier d'une des contrées méridionales de l'Europe, à qui l'on demandait naguère pourquoi sa maison ne figurait pas dans le palais de l'Industrie, répondait qu'il n'aurait pu exposer que des dessins français de l'année dernière. Aveu sincère et significatif, qui pourrait exprimer la situation de beaucoup d'autres fabricants étrangers. L'usage de copier nos dessins n'est pas un fait exceptionnel et isolé. Tantôt on les reproduit purement et simplement,
1 II était de BayeuX; où l'on fabriquait beaucoup de « point ». * Mémoire présenté au roi en 1757 par Lacoste; dans les Ârch. de l'art français, t. II, p. 176.
3 Né en 1723, mort en 1804.
XVII% XVIII% XIX* SIÈCLES. xcvii
tantôt on se contente de les imiter de loin, c'est-à-dire en variant les traits accessoires.
(( Dans les pays où la fabrication est lente et routinière, on nous suit de loin, et on laisse communément une année d'intervalle entre l'original et la copie; ailleurs, la reproduction s'accomplit avec une extrême rapidité. Ces emprunts continuels et avoués suffiraient à eux seuls pour attester la supériorité du goût français. »
Nous retrouverons plus loin la môme influence exercée au dehors par nos sculpteurs et nos architectes. Le tableau serait incomplet si l'on n'y joignait pas ce qui regarde la musique.
Rameau a fait faire à l'art musical de très-grands progrès et a exercé une influence qu'on est trop disposé à oublier aujourd'hui. C'est en 172^ que ce grand compositeur publia son Traité d^ Harmonie, ouvrage qui créa la science de l'harmonie '. « Grimm, dont la mauvaise foi égale l'ignorance des faits, assure que les écoles d'Italie et d'Allemagne n'ont jamais entendu parler des livres de Rameau concernant l'harmonie ^, Or, il est précisément démontré, dit M. Fétis ', que ces ouvrages ont fait naître les premières idées de théorie d'harmonie en Allemagne et en Italie, comme ils donnèrent naissance à des multitudes de Systèmes chez les Français. La seule pensée de la possibilité d'une théorie scientifique de l'harmonie fut un trait de génie qui remua le monde musical, et qui même encore aujourd'hui exerce son influence. Le Traité de l'Harmonie a été l'origine du Tentamen d'Kuler et du système deTartini. Ce fut le système de la basse fondamentale que Marpurg introduisit en Allemagne dans son Manuel de la Busse continue, et dans la traduction des Éléments de Musique de d'Alembert.
« Sorge, bien qu'il eût fait choix d'un autre principe, se rallia à ridée suivie par Rameau de la nécessité d'une base scientifique pour la théorie des accords. Martini, dès 1757, discutait, dans le premier volume de son Histoire générale de la Musique , les opinions (le Rameau... Enfin, la formation des accords dissonnants par des additions de tierces, et l'extension du principe du renversement des accords, ont été les sources du système de Valotti et de Sabbatini. •
Kimberger, élève de Sébastien Bach, compositeur théoricien
1 Gazette musicale de Paris^ 1840, no« 35 et 42. < Correspond. liUér., cet. 1764, t. IV, p. 81. s Art. Rameau , dans la Biogr. des Musiciens.
xr.viii L'ART FHANÇAIS.
allemand 9 a, dit la Biographie universelle , simplifié et réduit le système des accords de Rameau. La simplicité de sa méthode l'a fait adopter généralement en Allemagne. Le livre de Kirnberger a exercé depuis 1754 une grande influence en Allemagne^ et je tiens à bien établir que Rameau est pour beaucoup dans ce grand mouvement harmonique que Haydn ^ Mozart et Beethoven devaient mener si loin.
Non -seulement Rameau exerça une grande influence sur la composition musicale par ses Traités d' Harmonie y mais encore par ses OHivres, dont le style fut un modèle pour plus d'un compositeur étranger. Les symphonies, les airs de danse, les opéras de Hameau se jouaient sur tous les théâtres de l'Europe.
Plusieurs musiciens allemands imitèrent Rameau. Jean-Bemaiti Bach, mort en 1749, a composé, dit M. Fétis, de bonnes ouvertures dans le style français de son temps. On pourrait multipUer de pareilles indications.
Nos opéras-comiques du xyui« siècle étaient partout représentés; partout on entendait avec plaisir cette musique spirituelle et mélodieuse , où l'esprit français se révèle tout entier. Car il faut bien le dire, la musique française n'a d'adversaires qu'en France, où la manie de l'admiration pour la musique allemande ou italienne se combine volontiers avec un parti pris de dénigrement de nos compositeurs. C'est aujourd'hui affaire de mode et de bon ton.
5» La Réaction,
Vers le milieu du xvni* siècle commença une réaction contre le goût et la manière de l'école de Boucher. Le soulèvement général de l'opinion atteste qu'on était fatigué des bergeries, des peintures mythologiques et allégoriques, et que l'on demandait autre chose. Il s'opérait alors dans les esprits un de ces grands changements si fréquents et si violents en ce pays où la mode a tant d'autorité. Le public conmiençait à se prendre de passion pour l'Antiquité, depuis la découverte d'Herculanum; il voulait de nouveaux sujets de peinture; il lui fallait des tableaux d'histoire grecque et romaine, en attendant qu'il s'amusât à se transformer en citoyen romain.
La réaction que l'on a l'habitude de dater des ouvrages de Winkcl-
\VII% XVIir, Xl\« SIECLES. \c;ix
liiann et de Lessin^ , remonte au comte de Cayius^ à Watelet, a Dandré-Bardon^ à l'Encyclopédie et à Diderot *.
La réaction fut fortemonl menée par les littérateurs qui dès lors s'étaient mis à faire de la critique d'art ; leur éducation toute grecque et romaine les conduisait naturellement à prôner TAutiquiié et à soutenir qu'en dehors de l'histoire et du style des anciens il n'y avait point de salut.
Le comte de Caylus, dans ses voyages en Grèce et en Asie- Mineure^ avait étudié les arts des anciens et puisé le goût de Tantique ; à son retour, il publia plusieurs grands ouvrages et appela l'attention sur une multitude de questions relatives aux arts. En 1752, il fit paraître son Recueil d'Antiquités (7 vol. in-4°); en 1757, il publia avec Mariette le Recueil de peintures antiques; en 1755 et 1757, il donnait au public et aux peintres les Nouveaux sujets de pointure et de sculpture et les Tableaux tirés de l'Iliade, de l'Odyssée et de l'Enéide : ces deux ouvrages répondaient à une des plus vives préoccupations du public.
Dans l'introduction du Recueil d'antiquités (p. xj), Caylus donne lui-même la mesure de la réforme qu'il essaie.
a Les arts, dit-il, sont en quelque façon Tobjet principal de cet ouvrage...; quoique jusqu'ici on ait peu suivi cette manière d'écrire sur les antiquités, je la crois cependant très-utile; elle est du moins très-propre à donner aux artistes quelques idées des I)elles formes, et à leur faire sentir la nécessité d'une précision, dont le prétendu goût d'aujourd'hui et le faux brillant de la touche ne les écartent que trop souvent.... J'aurai du moins ouvert une carrière féconde en découvertes et dans laquelle l'homme de lettres comme l'artiste doivent également entrer. ..L'artiste perfectionnera son talent en approchant un peu plus de la manière noble et simple du bel antique.... d
En 1772, Dandré-Bardon publia en deux volumes in-^» le Costume des anciens peuples. Le texte est d'une érudition suftisante, mais les planches sont réellement très- amusantes; c'est un déguisement perpétuel, en mauvais style xvui« siècle, de toute l'antiquité; costumes, vases, hls, meubles, statues, rien n'est exact , rien n'est com-
« Diderot n'agit sur ses contemporains que par rEncyclopédie et ses conversations. Ses Salons, composas pour a sa bienfaitrice », l'impératrice de Russie, n'ont paru qu'aprés «a mort, l'an IV de la Uépublique. — Voyez, Lettre de Diderotà Biademoiselle Voland, 10 novembre 1765.
c L'ART FRANÇAIS.
pris, tout est travesti d'une façon étrange. Cependant les élèves de l'École des Beaux-Arts étudient toujoiu's Dandré-Bardon, surtout à la veille des prix : l'exemplaire du Cabinet des estampes est usé à force de service , et de nombreuses générations l'ont sali et couvert d'une crasse épaisse. C'est le seul livre du Cabinet qui soit ainsi consulté et maltraité; il est vrai que c'est le seul où les aspirants au grand prix trouvent une aussi complète collection de poncifs; et il n'est pas douteux que tant de compositions extraordinaires^ exposées à l'École des Beaux- Arts, et qu'on ne voit que là, ne viennent de cette source.
Watelet *, par ses relations avec les artistes et par sa position, exerça aussi sur le mouvement une grande influence. Voltaire , Marmontel, Falconet, Sulzer, auteur des articles de rEncyclopédie sur la théorie des Beaux -Arts, Diderot, tous poussèrent à rimitation de l'antique. On essayait de retrouver la peinture à la cire ; on ne parlait plus que de Grecs et de Romains, de leur histoire, de leur style.
Mais on s'éprit de l'antique sans le comprendre. A la beauté des filles d'opéra que Boucher reproduisait sans cesse, on opposait a la manière noble et simple du bel antique » : mais on le dépouillait de sa sévérité et de son vrai caractère , en l'inteiprétant d'après le goût dominant. « On l'assaisonnait à la sauce moderne », disait David; « quand j'avais copié ainsi cette tète avec grand soin et à grand'peine, je faisais celle que vous voyez dessinée auprès. Je l'assaisonnais à la sauce moderne, comme je disais dans ce tempslà ( 1775), je fronçais tant soit peu le sourcil , je relevais les pommettes, j'ouvrais légèrement la bouche, enfin je lui donnais ce que les modernes appellent de l'expression^. »
Déjà nous avons parlé, à propos de Dandré-Bardon, du travestissement de l'antiquité ; les planches des ouvrages de Caylus, plus sérieusement faites, sont encore bien modernes, surtout dans les figures de femmes. Mais nulle part le travestissement n'est plus bouffon que dans l'Antinous et la Vénus de Médicis, dessinés par Pierre , pour l'Art de peindre de Watelet.
1 Watelet publia en 1760, l'Art de [>eindre et les Réflexions snr la peinture; le Dictionnaire de peinture, de sculpture et de gravure parut en 1792. Mais ces ouvrages, longtemps avant de paraître, avaient été lus à l'Académie.
* David et son école, par M. Delécluze, p. 112.
XVII% XVIII% XIX* SIÈCLES. ci
Commencée en France, la réaction se continua par les Allemands Winkelmann', Lessing^, Gessner et Raphaël Mengs. Winkelmann donna beaucoup de force à la réaction; il acheva de jeter les esprits dans cette imitation pure et servile de Tantiquité, aussi bien dans les lettres que dans les arts.
Pendant qu'on mettait en avant les nouvelles théories qui devaient, disait- on, régénérer Técole, on attaquait violemment ses chefs et l'enseignement de TAcadémie.
L'Académie avait un enseignement très-complet et très-sûr ; on y apprenait à peindre ou à sculpter, comme ailleurs on apprenait un métier. L'Académie avait des idées arrêtées et systématiques sur tout, sur la composition, le costume, la lumière, l'expression des passions, les effets d'un tableau; elle donnait à tous ses élèves la même pratique, réglée d'après un système uniforme. La décadence résul^ tait de l'adoption de ces types convenus et immuables.
On a dit que l'école du xvui« siècle avait péri pour avoir négligé Tétude de la nature. Tout au contraire, l'Académie se préoccupait beaucoup de la nature et forçait ses élèves à étudier le modèle pendant sept ans^. Mais on se contentait d'une nature vulgaire; on copiait le modèle d'après des procédés tout faits; on lui faisait sans cesse exprimer les mêmes attitudes; on exagérait, on tourmentait la nature, et, comme l'antique, chacun la voyait et l'interprétait suivant le goût régnant.
Boucher, en sa qualité de chef d'école, était principalement harcelé. Watelet, après avoir dit que ses esquisses seules avaient fait sa réputation , ajoutait : a Jamais artiste n'a plus ouvertement témoigné son mépris pour la vraie beauté telle qu'elle nous est offerte par la nature choisie, telle qu'elle a été sentie et exprimée par les statuaires de l'ancienne Grèce et par Raphaël, o
1 Winkelmann «publié en 1756 : Réflexions sur l'imiUlion des ouvrages grecs dans la sculpture et la peinture; — en 1761, Remarques sur Tarchitecture des anciens (traduit en français en 1783); — Lettres sur Herculanum; — en 1764, Histoire de l'art (traduit en français dès 1766 ); — en 1767, Monumenti antichi.
* Le Laocoon de Lessing est de 1763.
> « Toutes ces positions académiques, contraintes, apprêtées, arrangées; toutes ces actions froidement imitées par un pauvre diable, et toujours par le même pauvre diable, gagé pour venir poser trois fois la semaine, qu'ont-elles de commun avec la nature ?... C'est là qu'on prend la manière... J'ai connu un jeune homme plein de goût qui, avant de jeter le moindre trait sur la toile, se mettoit à genoux et disoit : Mon Dieu, délivrezmoi du modèle, n (Diderot, Essai sur la peinture. )
cil L'ART FRANÇAIS.
Nous y voilà! la statuaire grecque est posée comme le modèle de la peinture.
Écoutons maintenant Diderot : « Dans la multitude de figures qu'il a peintes, je défie qu'on en trouve quatre de caractère propre au bas-relief, encore moins à la statue. » Encore et toujours la statuaire grecque! David n'est pas Tinventeur, comme on le voit, de la peinture plastique; il a suivi, en la modérant même, la réaction que faisaient les gens de lettres.
Mengs écrivait : a Les Français se sont formé un style national , dont le goût ingénieux et ce qu'ils appellent a esprit » sont les qualités distinctives.... Ils se bornent à peindre des figures françaises pour représenter Thistoire de quelque peuple que ce soit. » Watelet, qui déplore amèrement l'existence de ce style national et qui voit avec bonheur les progrès de la réaction , s'écrie alors d'un air de triomphe : « Mais notre école change maintenant de principes, et si elle continue de suivre la route qu'elle commence à se tracer, elle deviendra, de toutes les écoles, la plus sévère observatrice des convenances et des lois que s'étaient imposées les artistes de Tancienne Grèce. » Et Levesque d'ajouter * : « On riait autrefois, quand un amateur qui voyait juste, le comte deCaylus, indiquait aux artistes le chemin qu'ils devaient suivre ; plusieurs de nos peintres étonnent maintenant qu'ils y sont entrés. »
Nui ne pensait cependant que la réaction dût aller jusqu'où elle est parvenue à la fin du siècle. Bouchardon et Vien paraissent avoir obtenu les résultats que l'on avait raison de désirer, le retour à une forme plus sévère et à des idées plus morales et plus sérieuses. On ne songeait pas encore à transformer Tart français et à le rendre absolument grec ou romain , ainsi que Tarchitecture et l'ornementation ; le goût français se conservait , en se modifiant aussi heureusement qiie le comportait le talent des principaux artistes. Mais à ce moment même, et c'est là qu'il faut chercher les causes principales delà réaction dans les arts, une profonde révolution religieuse, politique et sociale se préparait. Les écrits de Montesquieu {Esprit des Lois, 1748), de Voltaire, de Diderot {Enq/chpéffie, 1751 ), de Mably et de J.-J. Rousseau, attaquaient et préparaient la ruine prochaine de l'organisation de l'ancienne France.
1 Dans une note du dictionnaire de Watelet.
XVir, XVIIP, XIX» SIÈCLES cm
La révolution de 1789 qui devait produire des résultats trèsnouveaux et absolument modernes, se prépara et s'accomplit sous des formes empruntées à l'antiquité. Athènes et Sparte étaient sans cesse invoquées comme un idéal auquel il fallait revenir, en politique et en législation , aussi bien que dans les arts. CVst dans ce grand mouvement d'idées qu'il faut chercher les seules et vraies causes de la réaction de Winkelmann et de David , bien autrement radicale que la réaction de Caylus et de Vien.
Les peintres qui marchèrent sur la même ligne que Vien , furent Lagrenée, Brenet , Vincent, Regnault, Peyron et Doyen. Absolument séparés de la manière de Boucher, tous ces artistes rappellent par mille détails le sentiment français et les maîtres du xvu« siècle, et conservent les traditions de l'Académie *. C'est ce style toujours bien français et un peu antique, ce mélange de goût Louis XV corrigé par quelques emprunts faits à l'antiquité que Ton a appelé le style Louis XVI.
Nous indiquons, comme un exemple de ce style, la décoration du cabinet placé sur le côté gauche de la chambre à coucher des rois Louis XV et Louis XVI, au château de Versailles. Les boiseries sculptées et dorées de ce cabinet représentent les attributs de l'agriculture, du commerce, de la guerre, de la marine, des arts et des sciences; elles sont remarquables par la finesse et la délicatesse de leur exécution. On remarque les mêmes qualités d'élégance et de bon goût dans les bronzes de Goutière.
On peut surtout juger le style Louis XVI dans le Recueil d'ornements à l'usage des jeunes artistes qui se destinent à la décoration
1 L'an je que Ton voit dans le tableau de Vien , représentant saint Germain et saint Vincent, rappelle Le Sueur ou LaHire; rien dans cette peinture n'annonce David. (N<* 634 du Musée du Louvre). — Les tableaux de Begnault, le Py<fnialion et l'Origine de la peinture (n<» 467 et 468), rappellent aussi l'école du xvii" siècle et principalement Le Sueur. Les huit tableaux peints pour l'École Militaire par Vien , Beaufort, Brenet, Bestout, Lagrenée ( en 1773 ), représentant l'histoire de saint Louis, et qui décorent aujourd'hui la chapelle de l'École de Saint-Cyr, tout en étant faits par les principaux adversaires de l'école de Boucher, sont dans fa tradition de notre école. Cette voie était bonne ; et il n'a manqué à ces tentatives de réforme que des artistes d'un talent plus élevé. Greuze, Joseph Vemct et madame Le Brun, sont également dans cette ligne de réaction modérée, qui conduisait à une sage transformation de l'école française, tandis que David s'efforça d'arriver à la destruction du gniM français et de toute tradition.
civ L'ART FRANÇAIS.
des bâtiments^ publié en 1777 par Cauvet*, sculpteur de Monsieur. Ce recueil contient des arabesques^ des frises et des vases. On ne peut rien voir de plus élégant^ qui ait plus de légèreté^ de bon goût et de variété , rien qui soit plus spirituellement français que ces délicieux dessins de Cauvet» C'est tout autre chose que l'ornementation d'Oppenord et de Meissonnier, et l'on sent au contraire une influence éloignée de Bérain^ de Ballin^ de François Briot, et çà et là d'Herculanum. C'est un des meilleurs exemples que je connaisse de la verve française contenue par l'antique.
Mais le style Louis XVI allait disparaître comme la société fran* çaise tout entière dans le cataclisme qui se préparait. La révolution commença d'abord dans les arts. Ce fut en 1787 que David, élève de Vien et déjà célèbre par les Horaces et la mort de Socrate, ouvrit son atelier et se sépara radicalement de toute la tradition française, rompant ouvertement avec le passé. C'est aussi ce qu'on allait faire en politique : une révolution au lieu d'une réforme.
En même temps que l'école française déclinait à l'intérieur, elle avait ^ à l'extérieur, une influence moindre qu'à l'époque précédente.. Nous avons cependant à mentionner madame Le Brun^ qui fit des portraits à Vienne, à Berlin y à Londres et à Saint-Pétersbourg, et dont l'agréable talent fut paitout très-apprécié; Joseph Vemet, qui pendant son séjour à Rome, peignit des marines pour les amateurs de toute l'Europe; Nicolas Guibal, fixé à Stuttgardt; Danloux, en Angleterre; Desmarets, en Toscane. Nous trouvons à Rome, Delacroix et Volaire, peintres de marines; Thiers, peintre de paysages; Norblin, en Pologne; Maurice et Delapierre, peintres de portraits, Lagrenée l'aîné et Doyen, en Russie; Masrelier, peintre d'ornements, et Desprez, peintre et architecte, en Suède. Gagnereaux travailla beaucoup pour le roi de Suède. Joseph Collart, graveur établi à Genève, y faisait des dessins de bijouterie.
^ David et V école moderne (1787-1855).
Il faut sui\Te les transformations du talent de David pour se rendre exactement compte de la marche de la réaction; les diverses manières du peintre constatent chacune un nouveau pas. David avait commencé par peindre absolument à la façon de Boucher; le
1 Cauvet ( Gilles-Paul ), architecte, sculpteur et paveur, né à Aix, en 1731 ; mort à Paris en 1 788. — Voyez Heineken et Nagler.
XVII% XV1I1% XIX- SIÈCLES. cv
portrait de la Guimard pourrait passer pour une belle peinture de ce maître. Il est à peine dans la manière de Vien avec son tableau de Paris et Hélène; les Horaces, le Brutus et la mort de Socrate, nous montrent le réformateur poursuivant son but ; avec les Sabines et les Thermopyles, la réforme est complète, la réaction arrive à son maximum. David est alors en dehors de toutes les traditions et de toutes les influences qu'il avait voulu briser.
La révolution qui s'accomplissait dans la peinture avait trouvé dans David la volonté puissante et systématique dont elle avait besoin. 0 David, dit son biographe *, a obéi à un grand mouvement intellectuel, il ne ra pas imprimé. » C'est vrai; mais il Ta formulé. David voulait exprimer des idées graves sous une forme sévèrement châtiée; dans ce but, il prit pour uniques modèles la statuaire grécoromaine, les médailles et les camées antiques; c'est là qu'il chercha les types de pureté, de noblesse, d'élévation et de sévérité auxquels il s'était proposé de ramener la peinture.
Diderot avait dit qu'il fallait a apprendre de l'antique à discerner la belle nature » ; c'est ce que Poussin avait fait; il avait su rester original tout en empruntant à l'Antiquité quelques traits de sa simplicité et de sa noblesse. On peut juger la différence qui sépare ce grand peintre et David , en comparant le Testament d'Ëudamidas du premier avec la Mort de Socrate, exposée par le second en 1787. Sans imagination, sans génie, David n'a pu faire, malgré Ténergie de sa volonté et son robuste talent , qu'une froide peinture , où l'on sent l'imitation et qui, par son aspect théâtral, s'éloigne entièrement de l'antique. Les Horaces, le Brutus, les Sabines, les Thermopyles ont les mêmes défauts que la Mort de Socrate. On y sent le parti pris de faire comme les anciens; on reste froid devant ces peintures sévères, nobles, bien dessinées, mais sèches, et dont les personnages ont toujours des attitudes exagérées et ne sont pas groupés dans une composition bien entendue. En étudiant avec attention ces grandes pages, on voit bien qu'elles sont l'œuvre d'un véritable artiste; mais on regrette qu'il ait manqué de mesure. Certes, David méritait d'exercer l'influence qu'il a eue sur ses contemporains, mais on regrette aussi que cette influence ait entraîné aux plus déplorables conséquences la masse des inintelligents qui suivirent la voie du chef de la nouvelle école.
1 M. Dclécluzc.
cvi L'ART FRANÇAIS.
David voyait bien la nature; il la reproduisait avec justesse : c'est quand il voulait la poétiser et faire du style qu'il la manierait à Taritique. Dans ses portraits, lorsque Fantique ne le préoccupe pas, il est vraiment un grand peintre. Il Test aussi dans son tableau représentant la mort de Marat, qui est malheureusement son chefd'œuvre, et dans l'esquisse de la mort de Viala.
Une fois son atelier ouvert, en 1787, David ne lutta pas seulement, par son enseignement, contre le genre de Boucher, qui avait été renversé par Vien , mais contre l'Académie. En vain , ne peignaitrelle que des sujets antiques; elle avait le tort impardonnable de conserver les traditions françaises, des procédés et un enseignement que David rejetait absolument. Elle ne voulait pas dépasser la réaction modérée dont nous avons parlé, et David voulait aller beaucoup plus loin. En ouvrant son école, David se posa fièrement en adversaire de l'Académie, et lutta contre elle jusqu'au moment de sa destruction, à laquelle il ne contribua que trop.
Il serait injuste de rendre David responsable de l'imitation exagérée et inintelligente des Grecs et des Romains; c'est le vice de son temps; il a cédé à l'entraînement général. Une fausse et plate imitation de l'antiquité est de mode partout : lettres, éloquence, mœurô, costumes, art, meubles, fêtes politiques et religieuses, institutions, tout est copié maladroitement. Il n'y a pas que David qui imite les anciens; les orateurs en font un abus intolérable ; les femmes du Directoire s'habillent à l'antique * ; les Primitifs ^ aussi. 11 n'est sorte d'extravagances que cette manie n'ait engendrées.
' « Paris reprit Tempire de la mode et du goût : deux femmes célèbres par leur beauté, madame Tallien , et un peu plus tard madame Récamier y donnèrent le ton. C'est à cette époque que se compléta dans les usages de la vie privée cette révolution qui avait commencé dès 1789. L'antique, introduit déjà dans les arts par l'école de David, remplaça dans les habits de femmes, dans la coiffure des deux sexes et jusque dans les ameublements, le gothique, le féodal et ces formes mixtes et bizarres inventées par l'esclavage des cours. Si la commodité fut quelquefois dans les meubles sacrifiée à la pureté du dessin et au coup d'œil, l'une et l'autre se trouvèrent réunies dans le costume des femmes. Ce qu'il y avait dans cet héritage des Grecs et des Romains d'inconvenant pour nos mœurs et pour notre climat a disparu depuis, et il n'est resté de cette imitation trop servile dans le principe, que ce qui était bon et raisonnable, et l'Europe s'en est accommodée comme la France. » ( Mémoires de Thihaudeau, Convention, 1. 1, p. 130.)
* Voyez sur les Primitifs, Maurice Quaï et Perrié, élèves de David, qui se promenaient aux Tuileries en Agamemnon et en Paris, qui affirmaient que tout ce qui avait été fait depuis Phidias était maniéré, ignoble, théâtral , etc., l'ouvrage sur David et son école par M. Delécluze.
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a Telle société , tel art », a-t-on dit. Jamais la vérité de cette pensée n'a été plus manifeste qu'au temps de David. La révolution qui s'accomplissait dans les arts offre les plus évidentes analogies avec la révolution politique; l'une et Tautre ont le même idéal, les mêmes phases et les mêmes excès. On avait renoncé à toute tradition; on rompait violemment avec le passé, dont on aurait voulu détruire jusqu'au souvenir; on ne voulait dater que de 1789 en toutes choses et ressembler en tout aux anciens. Aussi pendant que David réformait la peinture, on réformait l'architecture, la sculpture, l'orfèvrerie, Tameublement; tout devenait grec ou romain avec Qiaudet, Percier et Fontaine.
Dès 1790, David donnait à Jacob et à Alexandre S fabricants de meubles en renom, des dessins de meubles, de chaises, de lits, qu'il prenait sur les vases étrusques. Quand Percier et Fontaine revinrent d'Italie, en 1793, Jacob, qui avait obtenu la fourniture du mobilier de la Convention, s'adressa aux deux jeunes architectes, a Les voilà qui se mettent à dessiner tout un mobilier nouveau pour une assemblée républicaine, et qui à la place de ces formes surannées du dernier siècle, se hasardent à produire quelque chose du goût antique. Cet essai leur réussit.... et leur attira d'autres commandes du même genre. Dès ce moment, la plume et le crayon de M. Percier et de son ami ne furent plus employés qu'à dessiner des étoffes, qu'à esquisser des meubles; ils travaillent pour les manufactures de tapis et de papiers peints; ils produisant des compositions pour les décorations de théâtres; ils font des modèles pour les bronzes, les cristaux, l'orfèvrerie; et tandis qu'ils s'exercent ainsi de toute manière à introduire dans l'ameublement moderne les formes du mobilier antique, avec le sentiment et le goût qui leur sont propres, c'est à peine s'ils s'aperçoivent qu'avec leur fortune qui commence, c'est une révolution qui s'accomplit par eux dans les habitudes d'une
société qui ne les connaît pas encore Qui peut dire maintenant
quelle a été , dans cette seule période de leur destinée , l'innuenco de ces deux architectes, alors pauvres et ignorés, qui.... renouvelaient toute rindustrie française et rendaient l'étranger mémo tributaire de nos modes rajeunies et de nos goûts épurés^? » C'est
1 Souvenirs d'un Sexa,«j<^naire, l. 1, p. 277. * RaoïU-Hochette, notice sur Percier.
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dans le Recueil des décorations intérieures que se trouvent , avec les meubles qu^ils firent exécuter à Paris, ceux qui leur furent demandés pour l^spagne, pour la Prusse, pour la Pologne, pour la Russie, pour TAngleterre * : a Ainsi , ajoute emphatiquement le biographe de Percier, des nations ennemies de la France, recevaient dans le domaine du goût la loi de deux artistes français. »
« Devenus à la mode, ils se virent bientôt appelés à restaurer de nobles habitations , à renouveler d'anciennes splendeurs.... Ils ne bornaient pas leur tâche aux travaux d'architecture ou de décoration; ils étendaient leur sollicitude aux meubles, aux bronzes, aux cristaux, jusqu'à ces accessoires qui paraissent futiles, mais qui font la vie d'une habitation, et auxquels ils assignaient des contours tout nouveaux N'ayant pas le choix du style, ils durent se conformer au goût et aux exigences du temps; le meuble le plus vulgaire devint grec ou romain. Dans un pays que des consuls gouvernaient^ tout le monde voulut avoir sa chaise curule. C'était une époque d'ensemble, et nul ne résistait à ce débordement classique^. »
Jusqu'à l'Empire, la peinture ne s'exerça que sur l'histoire ancienne. Cinquante ans de sujets grecs et romains avaient fatigué les esprits; on revit avec plaisir des sujets modernes, et David fit le grand et beau tableau du Sacre, le portrait du Pape, admirables peintures, dans lesquelles toutes les qualités du maître, et les plus françaises, la distinction, la pureté du dessin, la vérité sans affectation , la couleur vraie et douce, la grâce môme, se font admirer à l'envi.
Malgré le système du réformateur, des artistes d'un talent trèsdifférent de celui de David, sortirent de son école; Gros, Gérard, Girodet, devinrent bientôt ses rivaux après avoir été ses élèves*. Gros, l'auteur des pestiférés de Jaffa et de la bataille d'Ëylau, protestait contre la peinture plastique et commençait contre David
^ L'ébeniste Jacob Desmalter, exécuta, sur les dessins de Percier, une bibliothèque et un cabinet pour le roi d'Espagne Charles IV ; ils sont gravés dans : les Artisans illustres, par Ed. Foucaud, I vol. in-8<*, 1841 , p. 491. Jacob a exécuté à Paris Tameublement et la décoration des appartements de l'empereur du Brésil don Pedro, pour son palais de Rio-Janeiro; il a exécuté sur place la restauration intérieure du cbAteau de Windsor.
* Halévy, notice sur Fontaine.
' U faut noter que le Déluge de Girodet obtint le grand prix décennal, tandis que les
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une nouvelle réaction y celle de la couleur contre le dessin. Granet^ Forbin, rejetaient aussi la peinture pseudo- grecque pour faire du genre où la Grèce n'avait rien à voir.
Pendant ce temps et en dehors de Tart officiel^ de Tart à la mode^ se trouvait comme toujours un protestant; à ce moment, c'est Prud'hon , l'ancien élève de Pierre * qui s'obstine à conserver la grâce quand tout autour de lui on la proscrit^ et qui trouvait souvent, sans parti pris de le rechercher, une interprétation exquise de l'antique.
Avec les maîtres que nous venons d'indiquer, s'étaient formés à
Sftbines de David n eurent que la première mention honorable. Voici la liste des prix décernés en 1810, par le jury, composé de membres de l'Institut:
nn. DE PIKMltRR CLASSB. MENTIONS HONORABLES.
Miuique de grand opéra.
U Vestale (Spontini) Sémiramis (Gatel).
TableoMX d'histoire.
Une scène du Déluge (Girodet) Eulèvement des Sabiues (David).
Phèdre (Guérin).
La Justice poursuivant le Grime (Prud'hon). Télémaqne (Meynier).
Tableaux d'histoire nationale.
Le Sacre de Napoléon (David) La Peste de Jafla (Gros).
Lo Passage du Saint-Bernard (Thévenin).
Sculpture, Sujet national.
U statue de l^Emperenr (Chaudet) I>> Poussin (Julien).
La Pudeur (Gartellier).
Sculpture. Sujet héroïque.
I>* Sfu.ses; bas -relief au fronton de la colon- L'Histoire (Moitié). oade du Louvre (Lemot). La Victoire et la Paix; Bas -reliefs dans l'inté-
rieur de la cour du Louvre (Roland).
Architecture.
Are de triomphe du Carrousel (Fontaine et lUstauratlon du palais du Luxembourg (Gial- Percier). griu).
Salle du Tribunat (Beaumont).
Théâtre des Variétés (Gélerier).
PRIX DE DECntME CLASSE.
Musique d^ opéra-comique
Joseph ( Méhul) Les Deux journées ( Ghénibini ).
L'Auberge du Bagnènts (Gatel).
Gravure en taille-douce.
L'enlèvement de Déjanire, d'après le Guide
Gravure en médailles.
Peu Rambert-Dumarest. — Galle.
Gravure en pierres fines.
Jeaffroy.
» Le 9 octobre 1780, Prud'bon fut admis à l'Académie comme élève protégé par Pierre.
( Registres d'admission. )
ex L'AHT FRANÇAIS.
Tatelier de David un grand nombre de peintres médiocres qui n'avaient pris de l'école que ses défauts en les exagérant, et qui, dans la représentation des grands événements de l'époque , surtout des batailles, n'avaient produit qu'un éternel poncif de costumes militaires, d'armes brisées, de figures théâtrales, etc. Jamais école n'était tombée, du vivant de son fondateur, plus bas et plus rapidement. Après la chute de l'empire, cette légion de barbouilleurs, sans même nettoyer sa palette de la veille, se mit à peindre des Preux, des sujets de la Gaule poétique, des tableaux royalistes et religieux. Dessin, couleur, inspiration, foi, conviction, talent, tout est scrupuleusement banni de cette peinture théâtrale, maniérée, sotte ei ennuyeuse, qui croyait toujours faire de l'antique. Les meilleurs élèves de David, de la seconde génération , n'étaient pas assez forts pour arrêter la décadence de l'école, et pour compenser par la beauté de leurs œuvres la nullité des imitateurs de Da\1d.
Une réaction était inévitable au milieu de cette faiblesse. Géricaulten donna le signal. L'admirable musée réuni au Louvre par les conquêtes, et qui était si inutile pour la foule des élèves de David, forma Géricault, qui dès 18i2 exposait son Chasseur. Le radeau de la Méduse, exposé en 1819, fit une grande sensation. L'invention, la vie, la vraie poésie, la couleur chorchaient à remplacer le poncif plastique et décoloré. Après Géricault, M. Delacroix exposa en 182-2 son tableau du Dante et s'efforça de renouer le fil de la tradition brusquement coupé par David. Les deux Johannot, Roqueplan, Léopold Robert, MM. Schnetz, Paul Delaroche, Horace Vemet, Ingres et le sculpteur David, le comte de Forbin, Granet, Augustin Régnier, Marilhat et Charlet, qu'il ne faut pas oublier, travaillèrent, chacun dans sa ligne, à créer une nouvelle école française et à retrouver nos traditions, en même temps qu'avait lieu le brillant mouvement littéraire de la Restauration contre ce que Ton appelait alors la littérature classique.
L'Exposition universelle est trop près de nous et a été trop bien appréciée par des critiques judicieux pour que nous ayons autre chose à en rappeler que quelques grandes individualités. MM. Ingres, Delacroix, Horace Vernet, Decamps, Meissonnier, Théodore Rousseau, Diaz, Philippe Rousseau, Leleux, Troyon, M"« Rosa Bonheur, Ratfet, maintiennent, dans tous les genres, à notre école son ancienne splendeur et sa glorieuse influence. Nous avons repris, dans
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toutes ces révolutions nos vieilles traditions d'originalité^ de distinction, de modération , d'élégance et de bon goût, et nous y avons gagné la couleur*.
David eut autant de réputation et d'influence à l'étranger que pas uudes grands peintres français qui l'avaient précédé. «La nombreuse école de David, dit M. Delécluze en rendant compte de l'Exposition universelle', se composait non seulement d'élèves français, mais de ceux qui vinrent de toutes les parties de l'Europe pour recevoir les leçons et se pénétrer des principes de ce maître. Vers 1800 on voyait dans son atelier Kraft le Suédois ', Skwekle et Frédéric Tieck, l'un Allemand, l'autre Prussien, ainsi que deux peintres espagnols, Aparicio et Don José Madrazzo, et le sculpteur Alvarez, qui se sont fait un nom dans leur pays en y reportant les principes qu'ils avaient puisés à l'école du maître français. Serangeli de Milan, Bartolini, le sculpteur Florentin % étaient aussi des élèves distingués de David, et psirmi les Belges on compte Gregorius, Odevaere, Navetz, Pœlinck, Moll^ Stapleaux et Madou. Ceux qui \iennent d'être nommés, sans tenir compte de beaucoup d'autres dont les noms sont moins célèbres, ont concouru à répandre dans les différents pays de l'Europe les principes que David professait en enseignant son art....» A ces artistes nous devons encore ajouter le Grec Bulgari; les Genevois Reverdin, Auriol, Agasse; le Milanais Appiani ; le peintre de Stuttgardt G. F. Ë. de Vaecbter, qui séjourna quatorze ans à Paris avant d'aller à Home, en 1795, et devint professeur à l'école des Beaux- Art de Stuttgardt; le graveur en médailles Brandt, de Berlin ; le peintre prussien Guillaume Wach, devenu plus tard le chef de l'école de peinture de Berlin; le sculpteur prussien Louis Wichman, etc.
« L'école académique de David déborda entièrement sur l'AUemagne pendant les premières années du xix' siècle ^.o Cette influence exclusive cessa quand la réaction politique contre la France napo-
1 Que mes bons amU E. Soulié et Ph. de Chenneviéres me permettent, en finissant cette esquisse de l'histoire de la peinture, de les remercier de tout ce qu'ils lui ont donné.
t Les Beaux-Arts dans les deux mondes en 1855, p. i.
' Devenu plus tard professeur à l'Académie de Stockholm.
* Voyez l'article de M. H. de La Borde sur Bartolini, dans la Revue des Deux- Mondes, 1855.
> Raczynski, 1. 1.