CHAPITRE III
§ 1. — ARCHITECTURE GOTHIQUE
C'est à l'époque de la conquête des Normands que remonte l'origine de l'influence de l'art français en Angleterre. Après avoir admis d'abord que l'art ogival était d'origine anglaise, les archéologues anglais se sont rendus à l'évidence et ont fini par reconnaître que cet art était d'origine française l. MM. Gallyknight et Dusommerard* ont démontré que l'art français s'était établi en Angleterre après la conquête normande; ils ont incontestablement prouvé que Lanfrang *, abbé du Bec et depuis archevêque de Cantorbéry, avait importé l'architecture normande en Angleterre, architecture qualifiée par les contemporains de novum adificandi genus *.
Lanfranc fit construire en Angleterre un grand nombre d'églises dans le style roman de Normandie. Il rebâtit la cathédrale de Cantorbéry et la décora de tapisseries et^de peintures. L'introduction du nouveau style souleva une opposition violente parmi les évoques saxons qui rejetaient cet art étranger, dont ils ne pouvaient cependant s'empêcher de faire l'éloge 5.
1 En juillet 1851, M. le cardinal Wiseman, archevêque de Westminster, visitant Caen et ses monuments, fut prié par le bibliothécaire de cette ville de vouloir bien inscrire son nom sur un registre. Le savant prélat n'a point hésité à écrire ce qui suit : c Souvenir de ma première visite au berceau de la civilisation anglaise et aux premiers types de son architecture religieuse. ■
* Bulletin monumental, t. IV, p. 194.
3 Lanfranc était Italien de naissance, mais francisé par son long séjour à l'abbaye du Bec ; il en est de môme de Paul et de saint Anselme.
4 Voy. Guillaume de Malmesbury, De gestis regum angl.t dans Dusommerard, t, III, p. 307.
3 Aïs speciabilis rapiebat animos (Dusommerard),
Lanfranc avait fait venir de France des hommes capables de l'aider dans ses travaux, entre autres Paul, son propre neveu, et Gandulf, moine de Gaen, qui devint évéque de Rochester. Gandulf, l'un des meilleurs architectes de son temps, a bâti la cathédrale de Rochester * et la Tour blanche à la Tour de Londres. Elle subsiste encore, et sa chapelle, qnoique altérée par le temps, par les restaurations et les incendies, est un monument remarquable de l'architecture de cette époque.
Saint Anselme, successeur de Lanfranc, travailla ou fit travailler au chœur de la cathédrale de Gantorbéry ; son prieur Ernulf1 moine français, construisit Tune des chapelles de cette église. Les contemporains parlent aussi ' de la beauté des peintures qui furent faites dans les nouvelles constructions. De tous ces travaux il ne reste plus que la crypte et une partie des substructions ; le reste de la cathédrale normande a été détruit.
C'est encore un Normand, Hugues, abbé de Selby, dans le Yorkshire, qui construisit, en 1096, tous les édifices de son monastère.
Après l'introduction de l'art romano-normand vint l'introduction du gothique primitif. Guillaume de Sens * rebâtit, en 1174, la cathédrale de Gantorbéry qu'un incendie venait de détruire. Guillaume, qui avait été choisi au concours, construisit cet édifice dans le style gothique primitif. Cet habile sculpteur et architecte a fait le chœur et le sanctuaire de la cathédrale de Gantorbéry, tels qu'ils existent encore *, c'est-à-dire la plus admirable partie de ce bel édifice '. L'œuvre de Guillaume est, par son plan, son style et son ornementation, un monument purement français, semblable en tout point à ceux qu'on élevait en France à cette époque, et principalement à la cathédrale de Sens °.
Ainsi, la cathédrale de Gantorbéry est française d'origine. Elle est le premier monument gothique construit en Angleterre 7, et conséquemment le type de son architecture religieuse.
1 Walpole, t. I,p. 125. — Anecdotes of painting in En gland, etc.; édition publiée par Wornum, 1849, 3 vol. in-8». Londres.
* Dusommerard, t. III, p. 316, en note, d'après Gervais et Guillaume de Malmesbury.
1 Convocati sunt artifices Anali et Franci... Scnonensis, Willelmus notnine, vir admodum strenuus in ligno et lapide, artifew subtilissimus... Hune, cateris omissis, propter vivacitatem inqenii et bonam famam in opus susceperunt... Voy. : De combustione et reparatione Éorotornensis ecclesiœ, par Gervais, moine de Caïitorbéry, dans : Dusommerard, Des arts au moyen âge% dernière livraison, p. 39.
4 Walpole.
5 Guillaume revint mourir en France en 1180. — Voir sur ce grand artiste, Eraéric David, Histoire de la sculpture française, p. 44 et 45.
6 Bulletin monumental, t. XV, p. 303.
7 Hallam, Histoire du moyen âge, t. IV, p. 228. — F. de Verneilh, loc. cit., p. 140. — Dusommerard et de Caumont.
Le plus ancien monument construit dans le style appelé par les Anglais early english, la cathédrale de Lincoln, est encore l'œuvre d'un architecte français *. Cette église, rebâtie de 1195 à 1200 parles soins de l'évoque saint Hugues de Bourgogne, a été construite par un architecte de Blois, sur le modèle de Saint-Nicolas de Blois, incontestablement commencé en 1138 *. Quelques-uns des chapiteaux de Lincoln sont de style anglais ; mais tout le reste de l'édifice est en pur style français ou gothique. Aux constructions de saint Hugues appartiennent : une rose magnifique *, qui rappelle exactement ce que nous avons de mieux en ce genre, le chœur et une partie du transept.
Ainsi, le style romano-normand, le style gothique, le style early english ont été apportés en Angleterre par des artistes français ; ce sont les monuments qu'ils ont bâtis qui ont servi de modèles aux architectes anglais pour le plan, pour le style, pour l'ornementation ; et, qu'on le remarque bien, notre opinion est celle de toute l'Angleterre savante.
Parmi les monuments construits depuis le xir siècle, en Angleterre, l'abbaye de Westminster a un aspect plus français qu'aucun autre ; cette église a été évidemment bâtie sous l'influence française. C'est un édifice élevé, élancé, aigu, mince, dont la décoration est toute française, tandis que les monuments gothiques de style anglais pur sont bas et écrasés ; leur ornementation, leur flore offrent des différences considérables. La date de Westminster est d'environ 1264 4.
Walpole nous fait encore connaître un autre artiste gothique, Isembert de Saintes ou Xaintes, qui a bâti le pont de Londres et sa chapelle 5.
§ 2. - ARTISTES FRANÇAIS EN ANGLETERRE JEAN DE LIMOGES, émailleur. — Maître Jean de Limoges fut
1 Parker. Introduction Jo the study of gothic architecture \; Oxford and London, 1849,
toutes les française.
•' Dont la gravure est en tête cfe l'ouvrage de Parker. 4 Je dois ces précieuses indications à mon ami feu M. Didron ; je ne saurais être trop reconnaissant envers le savant directeur des Annales archéologiques d'avoir bien voulu mettre si généreusement à ma disposition ses notes et tous les résultats de ses travaux et de ses voyages.
J Walpole, 1. 1, p. 125.
chargé en 1267, d'exécuter le tombeau et l'effigie couchée de Walter Itferton, évèque de Rochester. Maître Jean accompagna son œuvre ci* Angleterre pour diriger la .pose de cette tombe émaillée. Ce monument n'existe plus, mais l'église abbatiale de Westminster en conserve un du même genre, de fabrication française, et qui représente un comte de Pembroke1.
OLIVIER GODORÉ * OU COLDORÉ, graveur en pierres fines. — Après Jean de Limoges, on ne trouve plus aucune trace de travaux exécutés en Angleterre par des Français, jusqu'à la fin du xvie siècle: la longue lutte des deux peuples en est la raison. L'alliance ne se renoua que pendant les règnes de Henri IV et d'Elisabeth ; alors aussi nos artistes reparaissent en Angleterre.
Olivier Godoré, célèbre graveur en pierres fines, et graveur de Henri IV, eut l'insigne honneur de faire le portrait de la reine Elisabeth Jalouse d'avoir son portrait gravé par Godoré, Elisabeth l'attira en Angleterre. On sait que cette reine avait fait rendre en 1563 une ordonnance par laquelle il était « défendu à tout peintre « et graveur de continuer de la peindre ou de la graver, jusqu'à ce « que quelque excellent artiste eût pu faire un portrait fidèle qui <c devait servir de modèle à toutes les copies qu'on en ferait à l'ave- « nir, après que ce modèle aurait été examiné et reconnu aussi bon « et aussi exact qu'il pourrait l'être. » Ce fut Godoré qui fit ce modèle 8.
SAXOMON DE CAUS (voir page 192).
BRIOT (Nicolas), tailleur général des monnaies. — Nicolas Briot, Lorrain,
a été un célèbre graveur de monnaies et fut au service du roi de France, Louis XIII ; on lui doit l'invention du balancier. Il vint en Angleterre sous le roi Jacques, mais son premier ouvrage est seulement de 1628 ; c'est une médaille de Charles Ier. En 1633, Briot fit, à Edimbourg, la médaille d'or du couronnement de Charles Ior, sur la face de laquelle on voit le buste du Roi, couronné et en grand habit de cérémonie avec ses titres. Briot retourna en France vers 1642, ayant formé un élève excellent, Thomas Simon*.
VOUET (Simon), peintre d'histoire, né à Paris le 9 janvier 1590, mort à Paris le 30 juin 1649. Élève de son père Laurent Vouet. — « Ceux qui naissent pour
1 Albert Way, The archeological Journal, juin 1845. — Voy. dans V Univers du 27 décembre 1843, la lettre de M. A. Way à M. Didron.
* Voy. Mariette, 1. 1, p. 385, et Archives de Vart français, t. III, p. 40. 3 Biographie universelle.
* Walpole, t. I, p. 256-7, et les notes. — Voir : A. Dauban, Nicolas et la cour des monnoies, Paris, 1857, in-8°. — Nicolas Briot, graveur des monnaies du duc de Lorraine Henri II, par Lepage [Journal de la Société d'architecture de Nancy, 1858).
réussir dans quelque art ou dans quelque science, n'attendent pas longtemps pour l'ordinaire à donner des marques de l'habileté où ils doivent arriver. A peine Simon Vouet, fils [et élève] d'un peintre médiocre à Paris [Laurent Vouet], eut-il atteint l'âge de quatorze ans, qu'il fut choisi pour aller en Angleterre faire le portrait d'jxne dame de grande qualité qui estoit sortie de France pour se retirer à Londres *.» Il y fit encore d'autres ouvrages pendant quelques années, après lesquels il revint à Paris, vers 1610, malgré les efforts de Charles Ier pour le retenir en Angleterre *.
ANGUIER (François), sculpteur, né à Eu eu 1601, mort à Paris le 8 août 1869.
Élève de Simon Guillain. — Il est bien positif que François Anguier fut appelé en Angleterre, qu'il y travailla, et que ses ouvrages lui fournirent le moyen d'aller ensuite en Italie, mais il nous a été impossible de trouver l'indication de ce qu'il a fait en Angleterre.
LE SUEUR * ou LE SOEUR (Hubert), sculpteur, né en France vers 1580. Élève de Jean de Bologne. — « Hubert Le Sueur, artiste classique et excellent statuaire, avait travaillé à Paris, en 1610, à la statue de Henri IV avec Pierre Tacca, lorsqu'il passa au service de Charles Ior, vers 1630, et vint en Angleterre. Il y exéci^a de nombreuses œuvres, pour lesquelles il toucha de fortes sommes, comme le prouvent les comptes du Trésor. Le Roi l'envoya aussi à Paris pour y faire l'acquisition de certains modèles de jnoulages. Les documents qui témoignent de l'activité de ce paître sont dans les Archives royales,et nous devons la publication des plus intéressants d'entre eux & M. W. H. C&rpenter. C'est ainsi que nous apprenons que Le Sueur q fait en 1630, urje statue en bronze de Charles Ier, haute de 6 pieds,' et un cheval qui devait avoir un pied de plus que la grandeur naturelle. Cette statue équestre fut dressée à Rohampton, mais elle n'existe plus. La statue équestre en bronze de Charles Ier, à Charing-Cross, gravée par Hollar, n'est pas la même, et il ne faut pas les confondre; cette dernière fut érigée aux frais du comte ArundeL D'après Walpole, les documents y relatifs se trouvent dans la possession de la famille Howard. En 1638, Le Sueur s'engagea à exécuter deux autres œuvres: ce sont deux statues de bronze, dont l'une (5 pieds i pouces) représentait le roi Charles Ior. Le contrat signé aussi par Inigo Jones, à titre de témoin, se trouve imprimé dans , Carpenter, p. 246. L'artiste reçut pour cet ouvrage 340 livres st. Ensuite se trouve aussi une lettre de Le Sueur au Roi, dans laquelle il réclame des sommes arriérées : 360 liv. st. pour un Mercure qu'il avait fait pour une fontaine ;
1 Perrault, Les hommes illustres,
* Abbé Fontenai, Dictionnaire des artistes. — Villot, Notice des tableaux du
Louvre. — Notice sur Vouet ', par Le Carpentier. 3 II signe le plus ordinairement Le Sueur.
30 liv. st. pour le buste du Roi, portant une couronne dorée ; 9 liv. st. pour trois modèles en cire, représentant deux Vénus et un Bacchus *. »
À ces importants détails, nous devons ajouter ceux que nous donne Walpole. Le Sueur a fait : un buste de Charles I6r, qui existe dans la collection de M. Hoare, à Stourhead * ; — un buste en bronze de Jacques Ier, fait d'après un portrait; ce buste est placé à Whitehail, à rentrée principale de la salle de festin ; — la statue de sir Georges Villiers, à Westminster ; — le monument du juge sir Thomas Richardson, à Westminster ; cet ouvrage porte l'inscription suivante : Hubert le Sœur, Régis sculpter, facieàat 1635; — pour le jardin de Saint-James, six statues de bronze * ; la meilleure est le gladiateur modelé d'après celui de la villa Borghèse ; elle est actuellement à Hampton-Court ; — Caïn et Abel, morceau d'un merveilleux talent, à Yorkhouse ; — la statue en bronze de William, comte de Pembroke, chancelier de l'université d'Oxford, placée dans la galerie de peinture à Oxford ; Rubens fit l'esquisse de cette excellente statue ; — la fontaine de SomersetrHouse avec plusieurs statues 4.
La plus connue de toutes les œuvres de Le Sueur, est la statue de Charles Ier, à Charing-Cross, dont nous avons parlé tout-à-1'heure ; elle fut fondue en 1633, sauvée fort heureusement pendant la Révolution, et érigée en 167S 5. Charles Ier y est représenté en armure moderne; la tète du Roi est très-belle et d'une grande noblesse; l'expression de la figure est celle du commandement6 ; le cheval, par suite de la fonte, est assez mauvais. Le piédestal, qui est fort remarquable, est l'œuvre de Gibbons.