AU MÊME PEINTRE
Champrosay, ce 5 juillet 1862.
a Mon cher monsieur,
» Je vous exprime le regret de ne pouvoir satisfaire à votre demande relativement à l'obtenlion de la commande d'un tableau. Les personnes qui ont parlé de mon influence au Ministère d'État ont voulu sans doute éluder les recommandations qu'on leur avait faites à votre égard; elles seules auraient
DELACROIX
quelque influence si elles étaient véritablement bien disposées ; mais ce sont les mêmes qui empêchaient autrefois tous mes élèves d'être admis aux concours de l'École. La preuve de leur position favorable à cet égard, c'est qu'elles font partie de la Commission et que je n'en suis pas.
» Dans cette situation, je ne puis rien demander au Ministère d'État, d'autant plus que votre demande venant d'un artiste qui n'a pas obtenu de médailles au Salon ne me paraît devoir être accueillie que grâce à des influences tout à fait exceptionnelles. Ce sont ces influences que le Ministre a voulu éviter en nommant une Commission dont les avis sont trèsécoutés, mais qui commence par donner à elle-même et à ses amis.
» Veuillez croire, etc.
» EUG. DELACROIX
A la mort d'Eugène Delacroix, me trouvant dans la maison mortuaire en présence de M. A. Piron, son légataire universel et son exécuteur testamentaire, je lui révélai l'existence des Agendas et autres manuscrits du peintre, commencés en 1822 et continués au jour le jour et à bâtons rompus. J'affirmai à M. A. Piron que j'avais eu entre les mains l'ensemble de ces Agendas ou Mémoires dès 1853, et que j'en avais fait des extraits, avec l'autorisation et sous les yeux de l'auteur.
M. A. Piron interpella aussitôt Jenny Le Guillou, la gouvernante ou la femme de charge de Delacroix, qui avait sur son maître une excessive influence.
Jenny nous dit que l'artiste, quelques jours avant de
mourir, avait détruit les papiers en question, elle-même l'aidant.
Je crus absolument à cette déclaration, entrecoupée de pleurs et de sanglots, et, dans une plaquette intitulée : Eugène Delacroix, documents nouveaux (in-18, Michel Lévy, 1864), page 62, j'écrivis :
« Delacroix avait fait brûler, tisonnant le feu lui- » même, seize ou dix-huit Agendas où il écrivait, année » par année, au jour le jour et à bâtons rompus, ses » pensées sur l'art, la vie et les vieux maîtres, sur ses » contemporains les plus marquants à divers titres, et » dont nous avions fait des extraits sous ses yeux » en 1853. Jenny Le Guillou déclare l'avoir supplié de » ne pas détruire ces précieux souvenirs.
» — Si je m'en tire, répondit-il, j'ai assez de mé- » moire pour retrouver tout ce que j'avais là.
» Et il allait toujours, dit-elle, et moi aussi, brûlant » et déchirant tout, hormis quelques morceaux qu'il » avait recopiés et que j'ai remis à M. Rivet » (baron Charles Rivet, l'ami de M. Thiers et le promoteur du pacte de Bordeaux).
Peu après l'apparition de mon petit livre, il me fut assuré, à mon extrême étonnement, qu'on m'avait trompé, et que les Agendas ou Mémoires de Delacroix avaient été conservés et tenus cachés par Jenny Le Guillou elle-même, d'abord dans le bûcher de la maison du peintre, 6, rue Furstenberg, ensuite dans la chambre de Julie Colin, autre servante de Delacroix. Je me récriai; on précisa.
Depuis lors, j'ai su, à plusieurs reprises et positivement, que Jenny Le Guillou avait apporté et confié ces Agendas et autres cahiers manuscrits à M. Constant Dutilleux, peintre et ami de son maître, 15, rue de Rennes,
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pour qu'il les expurgeât de quelques détails juvéniles et de quelques indiscrétions ultérieures, enfin pour qu'il les mît en ordre èt en état d'être publiés, tâche extrêmement difficile et délicate à cause des lacunes, à cause des répétitions, enfin vu les passages informes et presque impossibles à compléter sous peine de les fausser.
M. Constant Dutilleux étant mort en 1865, Jenny Le Guillou reçut, à Douai, de Mme Ve Dutilleux, les Age?idas et autres manuscrits de Delacroix déposés, à Paris, entre les mains de son mari.
Jenny Le Guillou mourut à Paris, 18, rue Mabillon, le 13 novembre 1869, quatre ans après MM. C. Dutilleux et A. Piron, sans avoir rendu les manuscrits de son maître à son héritier, et même, croyons-nous, sans lui en avoir avoué l'existence. Pourtant, une partie de ces papiers est revenue tout récemment (par quel chemin?) à l'un des héritiers de M. A. Piron et le reste à un parent de Delacroix.
Où sont maintenant ces Mémoires d'Eugène Delacroix, et qu'en veut-on faire?
En attendant leur publication, déjà tardive et qui pourrait faire craindre une disparition sans retour, les admirateurs du génie et de la personnalité du maître ont encore la ressource de consulter le livre anonyme de M. A. Piron : Eugène Delacroix, sa vie et ses œuvres, in-8°, Paris, imprimerie Jules Claye, 1865.