‹ Les artistes francʹaisChapitre 18 sur 23 · THÉOPHILE SILVESTRE · texte numérisé non relu

THÉOPHILE SILVESTRE

COURBET

Voici un original qui, depuis dix ans, fait à lui seul plus de bruit par la ville que n'en feraient vingt célébrités et leurs coteries. Les uns le regardent comme la personnification d'un art nouveau, comme un Caravage qui fait la guerre à l'imagination au profit de la réalité et sape dans ses fondements l'autorité de nos Raphaël de contrebande ; d'autres le prennent pour une espèce de chiffonnier de l'art, crochetant la vérité dans la bouc des rues, et jetant dans sa hotte les loques de l'école romantique et les perruques de l'Académie ; des fanatiques l'ont placé d'un seul coup au-dessus de tous les artistes de notre temps, et il jure lui-même d'une foi résolue qu'il n'a pas de rival. Les gens du monde affectent de le dédaigner ; les critiques l'éreintent, les artistes le chargent, Jes vaudevillistes le griment, à l'applaudissement des badauds.

De même que son illustre ami et compatriote Proudhon, l'un de nos plus grands écrivains, l'innocent Courbet est devenu la bête noire et enragée du public.

On lui a prodigué le blâme et l'éloge. Il ne mérite

Ni cet excès d'honneur ni cette indignité.

Courbet n'est pas un aigle ; mais ne le prenez pas non

plus pour un de ces montagnons matois et vantards de la Franche-Comté qui depuis vingt ans l'emportent par leurs hâbleries et leurs intrigues sur les Gascons et les Provençaux. Reconnaissons en lui un peintre plein de force, d'originalité et d'extravagance, qui, par la valeur du tempérament , l'ambition réactionnaire contre le passé et la trivialité de ses goûts, se jette souvent tête baissée dans le ridicule et compromet des qualités solides qu'il n'est au pouvoir de personne de lui contester.

Pour bien faire connaître au lecteur cette singulière personnalité, je dois oublier un moment mes sympathies personnelles et la mettre en jeu telle que je la vois, (elle qu'elle a posé devant moi. Si l'artiste ne retrouve pas ses propres traits ici comme dans un miroir, ses amis l'y reconnaîtront tout entier : il n'existe pas deux Courbet au monde.

Mon libre procédé est le seul qui convienne à ce caractère sans gêne, qui prêche sur les toits tout ce qui lui passe par la tête, et qui m'a recommandé de le montrer tel qu'il est, tel qu'il croit être. Admirons cette confiance en soi-même et cette franchise, si rares de nos jours. Je lui obéis de grand cœur, jaloux de me dire ici, comme lui, l'ami de la réalité et l'élève de la nature.

Courbet est un beau et grand jeune homme. Sa figure lient du type assyrien. Ses yeux noirs, brillants, mollement fendus et bordés de cils longs et soyeux, ont le rayonnement tranquille et doux des yeux de l'antilope. La moustache, à peine indiquée sous le nez insensiblement arqué, rejoint avec légèreté la barbe déployée en éventail, et laisse voir des lèvres épaisses, sensuelles, d'un dessin vague et froissé. La peau est fine comme le satin, d'un ton brun et nerveux ; le crâne de forme conique et les pommettes saillantes marquent l'obstina-

COURBET

tion ; les narines agitées semblent trahir la passion ; Courbet est pourtant une nature molle, et son incrédulité le met à l'abri des tourments de l'imagination. ïl n'a de violent que l'amour-propre : l'âme de Narcisse s'est arrêtée en lui dans sa dernière migration. Il se peint toujours dans ses tableaux avec volupté et pâme d'admiration pour son œuvre. Personne n'est capable de lui faire le dixième des compliments qu'il s'adresse à lui-même du matin au soir, d'un cœur naïf, et il vous répondra, si vous lui demandez son opinion : « Je suis eourbetiste, voilà tout ; ma peinture est la seule vraie ; je suis le premier et l'unique artiste de ce siècle; les autres sont des étudiants ou des radoteurs. Tout un chacun peut penser ce qu'il voudra là-dessus, je m en bats l'œil. Je ne suis pas seulement un peintre, mais un homme ; je puis donner mes raisons en morale, en philosophie, en politique, en poésie comme en peinture. Je suis objectif 'et subjectif, j'ai fait ma synthèse. Je me moque du tiers et du quart, sans plus m'inquiéter de l'opinion que de l'eau qui passe sous le Pont-Neuf. Je fais avant tout ce que j'ai à faire. On m'accuse de vanité ! je suis en effet l'homme le plus orgueilleux de la terre. » Sa vanité, dont on a voulu lui faire un crime, est naïve et courageuse; celle de beaucoup d'autres est dissimulée, pleine de venin.

Courbet serait fort aimable si la culture de son intelligence était en rapport avec la prétention qu'il a de tout connaître et de tout juger. Il s'imagine que l'instinct lui tiendra lieu de savoir, et, sans connaître un sujet, il s'y attelle à franc collier, espérant que son bon sens le guidera dans les ténèbres, convaincu d'ailleurs que les orateurs d'estaminet, qui n'étudient que dans les bouteilles, ne seront pas capables de le contester.

Il s'entête et vide la discussion par de fous rires quand il ne sait plus que dire. Il a longtemps cherché à me prouver qu'il avait fait de profondes études en littérature, en histoire, en philosophie. J'ai reconnu, sans le contrarier, qu'il ne sait rien. Mais il est doué, comme la femme, d'un certain instinct, qui parfois vaut mieux que la science. Il me rappelle aussi, par son égotisme, ce personnage de comédie qui disait : « J'ai parlé de moi, j'ai reparlé de moi, et puis de moi et encore de moi. » On ne peut passer deux minutes avec Courbet, qu'il ne s'occupe de lui-même et de ses tableaux. A part les heures du sommeil, pendant lesquelles il ne fait plus qu'en rêver, il ne cesse de vous en entretenir.

Il a par moments du piquant, toujours du bizarre. Porté à mimer tout le monde, il imite à volonté la voix des femmes maniérées, le glapissement des pédants, la gravité des grands personnages ou le manège de ses confrères ; il rit aux éclats avant de parler et d'agir, rit plus fort encore, et le premier, de ce qu'il vient de dire ou de faire, et fait rire qui l'écoute. Revenant de visite, il vous raconte comment il a étonné, confondu les gens. C'est toujours lui qui a rivé les clous aux autres. C'est le vainqueur des vainqueurs. Il ne manque pas de ruse ; mais il voit les hommes et les choses sans se détacher de lui-même. Aussi transforme-t-il ses types plutôt qu'il ne les traduit, et arrive-t-il à les rendre méconnaissables.

Son allure traîne comme sa voix franc-comtoise, qui aiguise les accents comme des aiguilles et pèse lourdement sur certaines syllabes; il dira : « Je reviens de moun pays. » Sa démarche est populacière ; son corps se penche sur une canne de chêne ou de cep de vigne à poignée recourbée qui ne le quitte pas plus que sa

COURBET

pipe de fromager, toujours allumée. Ses mains sont longues, élégantes et d'une rare beauté. Sa mise annonce un homme simple, aisé, non sans coquetterie.

Courbet est plein de probité et de bonhomie. Son goût pour l'estaminet et ses habitudes de noctambule nuisent à son talent. Il n'est jamais disposé ni à se lever ni à se coucher. Son humeur est affable ; il ment souvent, mais avec innocence, et finit par se persuader lui-même qu'il dit la vérité. Pour donner à son récit plus de couleur locale, il me rapportait un jour tout de bon la conversation qu'il eut en Angleterre avec Hogarth, mort en 1764 !

Il adore l'originalité des opinions et l'excentricité des mots, ce qui le porte à supposer de la valeur à certains grotesques, à l'apôtre Jean Journet, par exemple. Mais ces engouements passagers n'ont aucun danger pour l'artiste, qui s'en tient à la joie d'être lui-même.

« J'ai trouvé, dit-il, le bonheur parfait ; l'ennui m'est inconnu ( tant pis ! sans tourments pas de génie ! ) ; j'aime les choses pour ce qu'elles sont, et je fais tourner chacune d'elles à mon profit. Pourquoi chercherais-je à voir dans le monde ce qui n'y est pas, et à défigurer par des efforts d'imagination tout ce qui s'y trouve ? Il y a des gens qui détestent les chiens : pourquoi? Moi, je les juge à leur valeur ; je reconnais à tout être sa fonction naturelle ; je lui donne une signification juste dans mes tableaux ; je fais même penser les pierres. Je ne méprise rien : si je rencontre aujourd'hui une femme douée d'une qualité, j'en jouis; demain, je passe à une autre pour une qualité différente. Si j'ai souffert de mes passions, je n'en souffre plus. J'ai mis une ou plusieurs années au besoin à me défaire d'un attachement ou d'un préjugé, et me voilà libre. Je récapitule tous les

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