‹ Les artistes francʹaisChapitre 5 sur 23 · SUR LE BEAU · texte numérisé non relu

SUR LE BEAU

a Y a-t-il une manière spéciale, une recette quelconque pour atteindre ce que l'on appelle le Beau idéal?

» Le sentiment du Beau est-il cette impression produite en nous par un tableau de Velasquez, une estampe de Rembrandt, une scène de Shakspeare? Ou bien le Beau nous est-il révélé par la vue de nez droits, des draperies correctes de Girodet, Gérard et autres élèves de David?

» Le Silène est beau, le Faune est beau. La tête de Socrate dans l'antique est pleine de caractère avec un nez épaté, une bouche lippue et de petits yeux. Encore faut-il dire que le Silène, le Faune et tant d'autres figures de caractère sont en marbre dans l'antique, et l'on conçoit que le marbre, la pierre ou le bronze exigent dans l'expression des détails une sobriété dégénérant en sécheresse et en roideur dans la Peinture, qui a pour elle la couleur, l'effet, la transparence, et qui comporte les détails les plus palpitants.

» Rubens a trouvé le Beau dans la Pêche miraculeuse . son saint Pierre est un homme vaillant, aux mains rudes, capable de suivre le Christ dans les entreprises les plus extraordinaires.

DELACROIX

» Les Apôtres sont loin d'avoir une vie aussi puissante dans le tableau de Raphaël, qui les représente recevant l'Institution. Sans l'admirable intelligence qui place dans cette composition le Christ tout seul d'un côté, les Apôtres rangés ensemble en face de lui ; saint Pierre à genoux recevant les clefs, — genre d'effet très-élevé particulier au génie de Raphaël, — cet ouvrage ne serait que joli au lieu d'être beau.

» Lorsque Raphaël rassemble ses Docteurs et ses Saints dans la Dispute du Saint- Sacrement, rien n'est plus froid que ce qui semble se passer entre ces personnages; ils ont des poses contrastées dont les lignes, à la vérité, sont d'une étonnante combinaison, mais qui n'établissent entre eux aucun lien moral.

» Dans les Noces de Paul Véronèse, je vois, au contraire, des hommes de figures et de tempéraments variés en communication intime; je les trouve passionnés et vivants, effet si difficile à rendre dans une scène calme et presque sans mouvement. Le Beau est-il à la fois dans la Dispute du Saint-Sacrement et dans les Noces de Cana? Peut-être; mais il s'y trouve dans des sens bien différents. Le style est aussi fort dans l'un que dans l'autre tableau, puisque le style, quoi qu'on en puisse dire, ne consiste absolument que dans l'expression libre, originale des qualités propres à chaque maître.

» Là où un peintre cherchera une expression, un style de convention, il sera tendu, il perdra son cachet; là où il s'abandonnera franchement à son originalité, qu'il s'appelle Raphaël, Michel-Ange, Rubens ou Rembrandt, il sera toujours sûr de sa grandeur et de sa puissance. »

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