H. POTERLET
» Le 6 décembre 1829. »
Le malheureux artiste ne succomba pas sur-le-champ ; il ne mourut que lentement des suites de ce coup désespéré. Depuis longtemps Charlet, au lieu de le contenir, semblait l'exciter à surmener sa frêle santé. Delacroix, qui ne se ménageait pas alors lui-même, le sermonnait inutilement.
Dimanche 21 février
En matière d'art, quiconque ne sent pas profondément la vie, le mouvement et le caractère de la Nature, sera toujours un aveugle-né, eût-il, comme M. X., par exemple, sa maison pleine de belles choses et une réputation européenne de connaisseur. Fatalement il tombera dans tous les contre-sens de M. X., et nous le verrons, à son exemple, faire mouler pour ses salons bourgeois les portes du baptistère de Florence; demander au même artiste des copies de Raphaël et de Véronèse ; emmener avec lui un professeur de chinois dans les ventes de chinoiseries ; louer enfin à la même page Drolling, Dubufe, Destouche et Delacroix.
On aperçoit à l'Exposition des aquarelles et des dessins, ouverte aujourd'hui, pas mal d'amateurs de cette force -là, qui se battent les flancs pour admirer des choses inaccessibles à leur entendement. Les traits de Delacroix flamboient pour eux sur les murailles comme auiant de Manè-Thécel-Pharès incompréhensibles et menaçants.
Les artistes et les amateurs intelligents et. passionnés sont faciles à reconnaître ici à leur physionomie et à leurs gestes. A chaque sujet, leurs idées et leurs sentiments vont à l'unisson des sentiments et des idées de
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l'auteur ; ils admirent naïvement et violemment, comme des enfants qui, une fois entrés dans un magasin de joujoux, ne savent que choisir et veulent tout emporter.
Cette collection d'aquarelles et de dessins est une véritable encyclopédie figurée d'impressions : charme ou terreur physique, naïveté de cœur, aspirations ou tortures de l'âme : c'est la vie prise sur le fait par l'observateur et rendue plus intense par le poëte.
Si habile et si audacieux exécutant qu'il fût devenu, Delacroix nous frappe surtout par la magie qu'il répandait sur les choses. Qu'il représente la vaillance surprise de Weisslingen ou l'ardeur presque humaine du cheval qui veut le défendre ; qu'il allume la vengeance dans le regard d'Hamlet ou la férocité dans l'œil du tigre; qu'il déchaîne les éléments dans le Simoun ou fasse descendre la paix et l'ombre des grands chênes sur la Lutte de Jacob avec l'Ange; qu'il enveloppe de soleil les Soldats marocains endormis dans un corps de garde ou fasse expirer la lumière du jour sur les fleurs : Delacroix est toujours Delacroix.
Cette supériorité poétique efface, comme un mirage, ses défauts plastiques les plus frappants. Il a des aperçus d'expression, d'attitude, de composition et d'effet qui parlent encore plus à notre imagination qu'à nos yeux ; l'arabesque linéaire de ses dessins, aussi bien que l'harmonie de sa couleur, révèle, même à distance, le caractère du sujet, et rend pour ainsi dire les onomatopées naturelles : les lignes sifflent dans le groupe des cava-* liers barbares lancés sur les pas d'Attila, et l'arc d'Achille fait ce bruit comparé par Homère au cri de l'hirondelle ; on entend aussi crier les os dans la gueule des lions ; et ces chats, faits en quelques coups de crayon
sur un chiffon de papier, ont dans les yeux des secrets indéfinissables :
Ils prennent en songeant les nobles attitudes Des grands sphinx allongés au fond des solitudes Et semblent s'endormir dans des rêves sans fin. Leurs reins féconds sont pleins d'étincelles magiques, Et des parcelles d'or, ainsi qu'un sable fin, Étoilent vaguement leurs prunelles mystiques.
« Voyez, — me disait Charles Baudelaire, l'auteur de ces vers, — ce Lion regardant marcher une Tortue : il hésite à poser la patte sur elle; la curiosité le dévore; il ne sait pas trop ce que c'est; mais il le saura, la tentation l'a pris. Delacroix met de l'esprit dans la moindre chose, il en avait tant! D'autres ont pu faire des chefs-d'œuvre bêtes; lui, jamais ! »
Nous ne partageons pas l'engouement général pour la plupart des dessins qui ont servi aux pendentifs de la Bibliothèque des Députés, sauf trois ou quatre et l'admirable Éducation d'Achille, où l'idéal du mouvement et l'idéal de la forme sont réunis avec un bonheur inouï. Ordinairement les sujets grecs et romains et les figures immobiles n'étaient pas le fort de Delacroix. Mais Hérodote consultant les Mages est un chef-d'œuvre. On devine à la physionomie de ces types étranges les secrets merveilleux des temps primordiaux. Il fallait la plus belle imagination du monde pour les évoquer ainsi.
Voici, à notre goût, les autres dessins particulièrement enviables :
Héliodore chassé du Temple; Pietà; un fragment du Martyre de saint Etienne; Desdemona maudite par son père; Mort de Lara; Cavalier arabe au combat; Chef
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maure à Méquinez ; Passage d'un gué; Combat d'un homme et d'une lionne; Tigre prêt à bondir ; Tigre blessé se désaltérant; Vues de côtes en Normandie ; Vues prises à Champrosay ; Études de fleurs; Etudes de ciels.
La série des Hamlet donne la mesure du génie dramatique de Delacroix. On y retrouve ses violences, sa noblesse et sa mélancolie. Il est là tout entier avec ses attitudes sauvages et raffinées ; ses expressions caressantes et terribles; ses gestes éperdus et calculés, qui ajoutent tant de puissance et de prestige à la parole, au caractère de l'homme, triomphent souvent par l'étrangeté même, et rappellent presque toujours le roi du théâtre moderne : Frédérick Lemaître.
Lundi 22 février.
On a beaucoup et vainement déblatéré tous ces jours-ci sur le dessin d'Eugène Delacroix.
Delacroix dessine ainsi par tendance naturelle et par système, bien qu'il se laisse quelquefois emporter par des élans nerveux et qu'il ait des mouvements d'entrain et de furie comme un étalon de race. Il avait dix fois plus d'intelligence et de réflexion qu'il n'en faut pour suivre et même pour surpasser, s'il l'eût voulu, toutes les combinaisons académiques du monde. L'homme qui, sans être parfait, pouvait pourtant copier ainsi Raphaël à vingt-cinq ans et Rubens à quarante avait, outre son originalité, une souplesse merveilleuse. De cette fougue qui flambe et fume dans ses ouvrages n'allez donc pas conclure qu'il n'ait à son service que des facultés instinctives et toutes prime-sautières. On retrouve un parti extrêmement logique et opiniâtre d'un bout à l'autre de son
œuvre. Cette question du relâchement des contours, autrement dit de la pureté du dessin, rebattue depuis trente ans, devrait être vidée une bonne fois pour toutes.
Il n'y a pas, il ne saurait y avoir de purs dessinateurs et de purs coloristes. La supériorité du dessin n'exclut pas plus l'excellence de la couleur que l'excellence de la couleur n'exclut la supériorité du dessin.
Dans notre pays, organisé d'une façon tout opposée au véritable sentiment des arts, on prend pour beauté du dessin l'exactitude et la propreté graphiques. Mais Michel-Ange et Raphaël eux-mêmes ne seraient que des académiciens, à peu près aussi tristes que les nôtres, si, à leur profonde connaissance de la nature humaine et de ses proportions, ils n'ajoutaient la noblesse idéale et l'allure héroïque que la nature entière prenait dans leur esprit comme dans un miroir magique. Le vulgaire appelle pureté du dessin les figures nettement enlevées à l'emporte-pièce sur une feuille de papier blanc avec une fine pointe de crayon et des boulettes de mie de pain.
À ce point de vue puéril, Delacroix eût dessiné aussi bien que le premier linéiste du monde ; cela n'est pas plus difficile à faire que tourner une toupie de buis ; la justesse de l'œil et, à défaut de cette justesse, un compas, la propreté des mains, la sobriété et la patience de l'âne suffiraient amplement.
Pourquoi trouve-t-on dans l'œuvre de Raphaël tant de détails contre l'anatomie mesurée à l'École de médecine? Le voici : ce qui préoccupe d'abord Raphaël, c'est la nécessité de tirer de l'ensemble de ses lignes une arabesque générale, noble et harmonieuse ; mais il lui est bien arrivé de casser un bras, et, qui pis est, de tordre le cou à tel personnage, pour le seul but d'in-
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cliner une ligne dans un sens plutôt que dans un autre, sacrifiant ainsi des détails à l'exigence de l'ensemble, et appliquant dans l'Art cette raison d'État qui fait couper la tête à un assassin pour protéger le corps social tout entier. Delacroix, il est vrai, semble désarticuler à l'occasion certains personnages, en vue de développer par des exagérations volontaires l'effet général d'une action dramatique. Dans le Saint Étienne, du musée d'Arras, par exemple, les mains pendantes du martyr sont pesantes et inégales; le corps est extrêmement long, les bras de la jeune fille qui trempe son mouchoir dans le sang ont un développement quasi fantastique, etc. Mais, sans cette exagération volontaire, l'action des personnages serait-elle aussi expressive? La pureté du contour, la roide netteté de cette silhouette dans laquelle M. Ingres ne manque pas d'enserrer ses personnages, comme pour les empêcher de se mouvoir, les rend à peu près semblables aux figures en fil de fer, disposées pour l'illumination des fêtes publiques.
« Le dessin original de Delacroix, — disions-nous en 1854, — est très-libre et beaucoup moins détaillé que ne le sont toutes ces imitations attentives (les copies d'après les maîtres). Comme il voit les choses promptement et d'ensemble, c'est-àdire à l'état de croquis, il ne peut manquer de les simplifier; chacun de ses coups de crayon devient caractéristique, généralisâtes et détermine avant tout le volume, la saillie des corps et la direction de leurs mouvements.
» Un exemple est nécessaire. Supposons une statue, horizontalement couchée et à demi plongée dans l'eau : la partie qui surnage et saute à l'œil n'est pas un appareil de contours, de lignes détachées; c'est un ensemble de saillies. Gomment déterminer alors l'importance propre de la ligne, qui n'est qu'une pure hypothèse?
» La plus grande préoccupation d'Eugène Delacroix, c'est donc l'étude du volume des corps, l'analyse des épaisseurs. Aussi construit-il ses figures par noyaux, par masses proportionnelles, qui, réunies, forment le modelé. Ainsi procédait Gros, lorsqu'il n'était pas détourné de ses tendances naturelles par un respect obséquieux pour les principes de David. Gros, par exemple, représentait sommairement les principaux plans de la charpente d'un cheval par quelques oves juxtaposés. Géricault a trouvé son énergique relief de la même manière. Il faut dire aussi que si le peintre établit ses saillies avec justesse, il ne franchira pas, par ce seul fait, cette limite imaginaire appelée ligne ou contour, qui n'est autre chose que le finis* sèment des objets.
» Comprendriez-vous un sculpteur qui, ayant à faire un médaillon, une tête enprofil, dessinerait préalablement ce profil au trait sur sa planche de travail, pour remplir ensuite de morceaux de terre glaise l'espace qu'il vient de circonscrire? Il ne pourrait manquer d'étrangler ainsi de son réseau linéaire les saillies de la figure. Il lui serait impossible de faire une statue complète par le même moyen.
» Les procédés matériels de Delacroix ont du reste beaucoup de rapport avec quelques moyens de la sculpture : ses larges touches rappellent ces fortes balafres faites par Th. Géricault dans le Radeau de la Méduse et les coups de pouce imprimés sur la terre molle par le statuaire. Delacroix marque d'abord du ton le plus lumineux le point culminant des saillies et entoure leur volume du ton le plus sombre; voilà déjà l'indication des creux et des pleins, quelque chose comme la topographie de la figure indiquée parla lumière et les ombres, etc. »
Aux aveugles de la critique, aux. paralytiques de l'Académie, qui n'ont trouvé que débauche et folie dans ces admirables qualités du dessin de Delacroix, le mouvement, le geste et l'expression, nous répondions :
« Ce qu'il veut, ce sont des courants d'action qui entraînent
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le spectateur. Si vous prenez isolément chacun des personnages, vous serez frappé du développement exagéré, quelquefois monstrueux de ses formes agissantes, développement que le peintre a jugé nécessaire à l'énergie du mouvement, à l'intensité de l'expression. Si ce désordre ne se produit pas toujours clans la nature, il n'en existe pas moins pour cela dans notre imagination, et c'est surtout à notre imagination que l'artiste veut parler. Il dit que la Peinture est l'art de produire r illusion dans l'esprit du spectateur en passant par ses yeux.
» Voilà pourquoi ses héros se disloquent en frappant d'estoc et de taille dans l'ardente mêlée; les chevaux, poussés en avant par le vertige du combat, viennent mourir, s'effondrer, s'abattre pour ainsi dire sur le spectateur, sanglants et fumants; les yeux de l'homme en fureur sortent de leurs orbites; les vaincus, les victimes, suppliants, renversés, tendent les bras avec une exagération sans mesure comme leur désespoir. La main qui excite à la révolte, commande le supplice ou lance la malédiction grandit encore sous les touches du pinceau, poussées à fond comme des coups d'épée. Le but n'est pas seulement atteint; il est traversé.
» C'est que la nature se livre parfois elle-même à ces débordements, emportée par ses propres lois. Examinez la foule au moment où un chariot vient d'écraser en passant, dans les rues encombrées, un enfant, une femme : on sent dans l'air un frisson tragique : l'effroi, la pitié, la colère allument les yeux, f-ordent les bouches, écarquillent les mains et font avancer les têtes sur les cols allongés* L'équilibre anatomique a reçu une irrésistible secousse. Qu'est devenue la régularité ordinaire des proportions clans les physionomies, clans les mouvements; qu'est devenue surtout cette délimitation froide et dure appelée ligne ou contour? La liberté sans frein des émotions naturelles a tout bouleversé.
» Encore si la plupart des artistes n'affectaient pas cle rendre ce contour là "où il est le plus nuisible à la saillie des corps et ne le considéraient comme un moyen commode, quoique brutal, de détacher les figures! Le contour doit être fait cléli-
catement et selon les lois naturelles. Le peintre ne saurait rendre, par un trait linéaire coupant, la forme des objets, qui vient s'émousser dans les dégradations cle la lumière et se noyer dans l'air ambiant. Au lieu d'écrire sèchement le contour, Delacroix le fait sentir d'une touche ondoyante, afin de lui laisser sa prestigieuse mobilité et pour abonder dans le sens de la nature dont l'élasticité est infinie.
» Le premier venu s'écrie en présence d'un tableau de Delacroix : II ne sait pas dessiner! Dites plutôt qu'il ne dessine pas comme les autres!...
» Il est savant, très-savant dans son art, et, ce qui vaut mieux encore, doué de ce génie divinateur qui trouve souvent les choses clu premier coup... Ne lui pardonnez rien; il sait à merveille tout ce qu'il fait l. »
Enfin le dessin de Delacroix est à celui de M. Ingres ce que le feu est à la glace. M. Ingres est tellement préoccupé du contour des objets qu'il tremble toujours de le perdre ; ce qui rend son modelé plat et effacé comme une épure de géométrie ou un lavis d'architecture. Delacroix, au contraire, s'attache absolument aux saillies des corps et à la forme qu'elles affectent, et le contour semble s'établir de lui-même sans que l'artiste l'ait cherché. Le contenu lui donne d'avance la capacité du contenant et sa juste mesure. Delacroix justifiait ce système de dessin par l'analyse des médailles antiques, modelées par masses ou noyaux. Quand nos monnaies modernes sont usées par le frottement, on n'y voit plus rien parce qu'elles sont faites au point de vue des contours extérieurs, de la silhouette, tandis que
1 Histoire des artistes vivants. Première série , in-8\ E. Blanchard, éditeur, 3, rue Honoré-Chevalier, près de la place Saint- Sulpice.
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les monnaies antiques restent belles et saillantes, ayant été faites au point de vue bien différent des épaisseurs ou masses intérieures.
Ce qui a vraiment étonné tout le monde à cette vente publique des aquarelles, des dessins etdes griffonnements de Delacroix, c'est l'inépuisable abondance du maître, la variété de ses motifs et l'acharnement qu'il mettait à rendre sous toutes les formes les sujets dont il avait été frappé. On reconnaît bien là l'homme qui produisait sans cesse pour soulager son esprit et son cœur, et qui avait condamné sa main à une escrime perpétuelle.
Delacroix ne disait que la vérité en nous écrivant ces lignes :
«, En fait de compositions tout arrêtées, parfaitement mises au net et prêtes pour l'exécution, j'ai de la besogne pour deux existences humaines; et quant aux projets de toute espèce, c'est-à-dire à de la matière propre à occuper l'esprit et la main, j'en ai pour quatre cents ans; jugez si j'ai le temps de me promener comme mes honorables confrères, qui, je pense, pour la plupart, trouvefont du temps de reste pour tout ce qu'ils ont à tirer de leur cerveau. »
Mercredi 24 février.
Oui, Delacroix fut un grand travailleur. Il se levait sur les sept heures du matin et se mettait à l'œuvre jusqu'à trois heures du soir sans prendre la moindre nourriture, afin de garder son esprit plus souple et plus léger. Il revenait parfois, la faim le poussant, à sa première habitude qui fut d'avaler une croûte de pain et deux doigts de vin. Nous nous souvenons avec attendrissement d'avoir partagé certains jours le mince viatique de
ce pionnier défaillant. De trois à quatre heures et demie, il recevait de loin en loin quelques visites dans son atelier avec plus de complaisance que de plaisir. Jenny Le Guillou, sa gouvernante et son garde du corps, devenue par vingt-huit ans de dévouement presque un autre lui-même, accourait au coup de sonnette ; et il fallait être bien connu pour dépasser cette terrible sentinelle.
On trouvait le Maître rompu de fatigue, le teint livide, les yeux injectés à force d'attention, les nerfs endoloris et comme essoufflé après le temps qui fuit. La lumière du jour l'attristait en déclinant; et il ne déposait la palette que par résignation. Jamais il n'avait pu comprendre que Gros tirât parfois sa montre en travaillant. Vêtu d'un court veston et entortillé d'un fort cache-nez, il ôtait en vous saluant sa petite casquette avec plus de grâce que Charles X son chapeau à plumes, et vous faisait asseoir auprès de lui sur un grand canapé de drap rouge. Après vous avoir sondé d'un regard clignotant et inoubliable, il achevait de briser en causant sa frêle et précieuse santé. Ce dernier sacrifice de l'artiste était pourtant proportionné à l'intelligence et à la passion de l'interlocuteur. Sa manière de vous faire parler se traduirait par ce mot célèbre : « Tirez, messieurs les Anglais! »
Il amusait un moment le tapis par des riens ingénieux, vous questionnait finement et semblait vous abandonner la conversation. Ses poses attentives, ses airs de tête malicieux et ses haut-le-corps étonnés inquiétaient d'abord le premier venu. Cependant tout en lui vous parlait encore dans ce court moment de silence : son front plein de choses, ses sourcils âpres et mobiles, ses yeux de diamant noir, ses narines agitées,
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ses lèvres mélancoliques et violentes, sa luxuriante chevelure, ce menton saillant sur la cravate comme une pierre dans une fronde ; enfin ces petites mains nerveuses, adroites et plus aiguisées que les griffes du chat.
Les importuns lui donnaient des frayeurs mortelles ; mais le dernier des inconnus le charmait en découvrant dans un tableau quelque trait de naturel et surtout d'invention. A un éloge juste et senti, il s'allumait comme l'amiante ; mais il était de glace avec la flatterie.
La critique n'avait aucun empire sur ses résolutions ; mais il la craignait beaucoup trop, à moins qu'elle ne fût à son égard absolument inepte, ce qui arrivait chaque jour. Le qu'en dira-t-on dans un certain monde intimidait par-dessus tout cet artiste si fier. Un courtisan de M. Ingres, à présent l'ennemi mortel de M. Ingres, désola Delacroix en lui demandant un soir, de la façon la plus injurieuse et la plus suspecte, comment il se faisait que l'auteur de Y Histoire des artistes vivants lui eût donné tant d'éloges. Cette question, indigne d'un homme bien né, grimait à la fois un écrivain sans peur et sans reproche en vil apologiste et Delacroix en impudent souffleur. Le noble artiste emporta dans le tombeau le souvenir de cet outrage ; mais l'écrivain n'en a gardé que du mépris.
L'inanité verbeuse n'avait pas beau jeu avec Delacroix; il fallait payer de sa personne ; autrement, c'était un gentleman roide et sec, peu disposé à perdre son temps et ses paroles. Il s'amusait pourtant, faute de mieux, à rémouler sa langue sur les sots avec une rapidité stridente et pleine d'étincelles : « Mon cher monsieur, dit-il un jour à un peintre, votre Baigneuse n'a
pu se baigner dans ce petit trou ; elle aurait peine à s'y laver les pieds. »
Il épluchait souvent avec une insistance comique les opinions de ses adversaires, et se délectait de leur embarras en redoublant de politesse et de malignité. Au lieu d'attaquer de front une erreur, il préférait mettre à côté la plus sensible des vérités, raisonnant pour ainsi dire par contraste, comme il oppose un ton de couleur à un ton contraire pour le faire mieux ressortir. Avec un jugement très-droit et la meilleure foi possible, il mêlait aux motifs les plus sérieux des plaisanteries déroutantes et vous donnait des crocs-enjambe sophistiques, par pur amour de la victoire. Ses feintes et ses dégagés de conversation étaient parfois de véritables bottes napolitaines. N'approfondissant avec grand plaisir la vie qu'au profit de sa vocation et de son œuvre, il avait encore plus de vues personnelles que de vues générales ; son intelligence vouée au pittoresque préférait les combats de lions aux assemblées de législateurs. La raison philosophique des choses ennuyait, dévoyait cette nature à sensations et à saillies. Il était fort conséquent avec lui-même ; mais la logique des autres le faisait vite sortir des gonds. Quand il voyait venir de loin une conclusion contre ses idées, il rompait la conférence par quelque argument ad hominem, par un sarcasme à la Voltaire, ou vous jetait au cou un lacet mexicain.
Fort circonspect envers les personnes qu'il estimait le plus, il était pour ceux qui le comprenaient et l'aimaient d'une franchise et d'une' vivacité singulières. Un peu de politique était d'ailleurs bien excusable chez un homme mis sur le qui-vive perpétuel par quarante ans de luttes, soutenues à lui seul contre tout son siècle, et dont il est
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enfin sorti vainqueur. Ses convictions lui étaient aussi naturelles que le mouvement du sang et la respiration ; mais il n'aimait à les exprimer et à les expliquer que dans le tête-à-tête. Il ne les exposait de temps en temps dans la Revue des Deux-Mondes qu'à force de réserves, d'allusions détournées et de sous-entendus. La brutale propagande de ses rivaux le dégoûtait profondément. Les ouvrages de Fart étant pour lui des questions d'esprit et de sentiment et non pas> des affaires litigieuses, il dédaigna toujours de faire le moindre appel ou la plus mince concession au vulgaire, toujours inapte à juger la Poésie et la Beauté. Au lieu de s'épuiser vainement à prouver en esthétique le pour ou le contre, il fit son œuvre selon son cœur. De nos jours, comme dans l'avenir, il ne peut être glorifié que par les natures audacieuses et vivaces, fatalement liées à lui par une sorte de consanguinité intellectuelle.
Le genre oratoire et dialectique lui déplaisait. Sa conversation sinueuse et colorée comme une carte de géographie serpentait en tout sens, tandis que les discours pédagogiques ont la rectitude, la monotonie et quelquefois la banalité des grandes routes. Delacroix ne forçait jamais une idée, comme certains limiers de la discussion ; il s'amusait seulement à prendre au filet de soie les caprices qui se levaient de son imagination comme une volée de brillants oiseaux.
L'avocat ergote, le juge délibère, l'homme d'État hésite ; l'écrivain, l'artiste et le prêtre, qui ont la foi, parlent, agissent sans balancer, non pas que leurs convictions réfléchies ou seulement spontanées soient impeccables ; mais, — par tempérament, par vocation, et sous peine de mort morale, — ils ne peuvent les exprimer autrement.
Un homme dont l'intelligence et le mérite dépassent de beaucoup la renommée, M. Paul Chenavard, troublait par moments Delacroix en cherchant avec lui la raison des choses, et même un peu la petite bête qui se trouve au fond de toute grandeur. Certains raisonnements inéluctables de Chenavard, qui n'est pas toujours consolant, mettaient l'auteur du Massacre de Scio en colère. Il sentait que le sophisme et quelquefois la pure vérité étouffent le feu sacré, et que, pour faire avec courage certaines choses, il en est d'autres dont il ne faut jamais parler.
« Ce Méphistophélès de Chenavard que j'aime infiniment, — nous disait un jour Delacroix, — m'a beaucoup inquiété par des aperçus tort spirituels, peut-être vrais, mais décourageants en diable. Oh ! ces philosophes !... Pourtant depuis que j'ai vu dernièrement sa tristesse à Dieppe, je me suis bien rassuré pour mon compte. Dieu soit loué, mon cher monsieur, je suis encore plus content de moi qu'il ne l'est de lui-même. »
Malgré tout, Eugène Delacroix avait pour Chenavard une haute estime et une affection réelle. Cette culture littéraire, encore supérieure à la sienne, l'attirait invinciblement. L'un et l'autre se contaient l'anecdote avec une finesse et une expression sans pareilles : Delacroix excellait par la pétulance et la mordacité; Chenavard reste le maître dans le genre bonhomme et bénisseur ; mais il y a toujours un petit dard caché dans son goupillon. Aussi Rossini l'appelle-t-il : « Mon bien-aimé. » On lit sur un croquis d'Eugène Delacroix cette dédicace de sa main :
« À M. Chenavard, en souvenir de l'excellente conversation que j'ai eue avec lui. »
Ce charmant homme savait composer avec les gens
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d'esprit; mais il avait de terribles antipathies. Nous croyons entendre encore sa tirade sur Paul Delaroche :
« Celui-là, s'écria-t-il en gesticulant et en piétinant, celui-là sera tout ce que vous voudrez, avocat, financier, administrateur, diplomate, tout, excepté peintre. Ne m'en parlez jamais ! Je ne peux entendre prononcer son nom sans me rappeler ceci, qui arriva en Russie à mon oncle Riesener :
« Un opulent personnage l'avait prié de venir faire chez lui le portrait de sa femme. L'ouvrage étant avancé, mon boyard, assez content, va chercher une cage et dit au peintre : Très-bien, très-bien ; mais si vous posiez sur la main de ma femme ce serin qu'elle aime tant, ce serait au mieux... — Possible, dit Riesener, riant en dedans. — Et... ajouta le mari, si vous mettiez dans l'autre main de Madame ce morceau de sucre pour exciter l'oiseau, le portrait ne serait-il pas encore plus expressif? Mais il faudrait indiquer aussi que le serin préfère sa maîtresse au morceau de sucre...
« Eh bien ! mon cher monsieur, — terminait Delacroix, — ce boyard vous représente au naturel Paul Delaroche, à la recherche de l'idée et de l'expression ! »
Delacroix ne louait pas M. Ingres avec la même abondance de cœur. Il avait la faiblesse de craindre le sectaire et la secte. Rien qu'il trouvât à son rival certaines qualités graphiques, il ne lui enviait au fond que la santé, l'audace et la ténacité de la conduite. Néanmoins il mettait à parler de son talent une complaisance dont nous ne garantirions pas la parfaite sincérité. Plus M. Ingres déchirait Delacroix, plus Delacroix vantait M. Ingres. Dans ce combat à coups de lance d'un côté et à coups de chapeau de l'autre, le farouche maître
d'école triomphait sans peine de l'obséquieux gentleman.
Écoutez Delacroix, à propos de la brochure de M. Laurent Jan, intitulée : Ingres, peintre et martyr :
« Je ne suis pas content de cela; je désapprouve fort ces injures à un homme du caractère de M. Ingres. Je suis indigné que de plats feuilletonnistes se permettent d'attaquer surtout les commencements de cet homme, qui a lutté avec tant de persévérance, et qui, en fin de compte, n'a pas changé, lorsque pendant si longtemps il s'est trouvé en butte aux privations de toute espèce, faisant des portraits à la mine de plomb, vendant ses tableaux trois cents, quatre cents, cinq cents francs au plus! Et puis je ne peux supporter l'insolence de ces gens de lettres qui se croient tout permis î »
Après avoir parlé de plusieurs tableaux, faits par M. Ingres pour M. de Blacas, notamment de Henri IV et ses enfants, Delacroix reprit :
« C'est quelque chose que résister si longtemps sans transiger. Voyez pourtant à quoi tient la réputation : si M. Ingres, à l'âge qu'il a, vient à perdre la sienne, que deviendra-t-il ? Et cependant cette brochure de Laurent Jan est répandue peut-être à quatre mille exemplaires, et autant de rieurs, car elle est faite avec esprit. Vous avouerez que cela est insupportable, quoique M. Ingres ait bien des torts et des ridicules par son intolérance. »
Revenant, quelque temps après, sur cette drolatique brochure, Delacroix' parla ainsi du portrait de Gherubini :
« M. Ingres aurait dû y mettre plus de simplicité sauvage comme le caractère de ce musicien. Cherubini était sans af-
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fectation et d'une extrême liberté d'allures. Voyez ses réponses à Napoléon. Au lieu de cela, Ingres en a fait un homme guindé, avec sa main maniérée, posé, drapé et cœtera, et sa ridicule Muse (ridiculus mus, calembour latin) derrière lui. Et encore, sans nul doute, tout cela a été calculé longtemps comme chose devant faire de l'effet... Cette école d'Ingres a un travers bien singulier, c'est de vouloir faire de la Peinture une dépendance des antiquaires. C'est de l'archéologie prétentieuse ; ce ne sont pas des tableaux. »
Vous voyez, par ce dernier morceau, que Delacroix savait faire lui-même, à l'occasion, de la belle et bonne critique, et qu'il n'était pas toujours en droit de blâmer des gens de lettres énergiques et spirituels, qui sont à peu près les seuls cœurs ouverts de notre misérable temps. Mais Delacroix affectait un peu cette réserve et cette satisfaction générale et souriante de l'homme politique et de l'homme du monde, lui si franc, si hardi, Si violent dans son œuvre. Lui, qui avait tant souffert d'injustes défaites, n'aimait pas trop le parti des faibles et des vaincus. Un peu de cant anglais gâtait ce noble caractère.
Extrêmement chaleureux et expansif dans le tête-àtête avec certains hommes qui soutenaient sa cause, il n'aimait pas toujours à les reconnaître publiquement. Charles Baudelaire, qui a écrit pour lui des pages magnifiques, l'effarouchait un peu par son allure originale, pourtant très-innocente. Il aurait eu, dans une assemblée, plus d'attention pour Gustave Planche, qui ne le comprenait guère, ou pour M. Vitet, le plus pauvre des critiques d'art, qui comparait ses tableaux aux romans de d'Arlincourt. Nous avons eu maintes fois avec Delacroix de fortes prises de langue à ce sujet, dans son intérêt même, et, ajoutons, à sa louange, qu'il nous
témoigna toujours la même estime et la même affection. Voici, d'ailleurs, son opinion sur l'amitié :
« Les vrais amis étant ce qu'il y a au monde cle plus précieux, lorsqu'on en a trouvé un, il faut agir avec lui bien autrement qu'avec le reste des hommes. Ainsi, bien loin de suivre l'opinion reçue, qui veut qu'avec un ami on puisse agir librement, sans façon, en vrai déshabillé, il faut, au contraire, des convenances, une espèce de respect. De la confiance, oui ; mais toujours avec discrétion, même avec cle la politesse, cle la politesse affectueuse. Avec un ami vrai, plus qu'avec aucun autre homme, il faut être sur le qui-vive, et craindre toujours de faire ou de dire quoi que ce soit qui puisse le blesser. »
En apparence fort enjoué, et par moments extrêmement plaisant et moqueur, il voyait la vie sombre, même pour les triomphateurs :
a Voyez Gros, qui avait acquis tout ce qu'il voulait, et qui est allé mourir clans une mare; Léopold Robert qu'on adorait, et qui s'est coupé la gorge. C'est donc une chose bien triste et bien inconcevable que l'humanité! »
Dans son atelier si bien outillé, mais chauffé d'une manière asphyxiante ; dans son appartement si simple et si rangé, il travaillait toujours à quelque chose. Sérieux, doux, affable et n'ayant que certains bouillonnements d'impatience, ses serviteurs l'adoraient, et luimême aimait ses serviteurs comme Michel-Ange aima les siens. Nous l'avons un jour trouvé désolé dans sa maison de la rue Notre-Dame-de-Lorette de la maladie de sa gouvernante :
« Elle m'est plus chère qu'une sœur, nous dit-il. Elle est le dévouement aveugle en personne. Ne vous fâchez jamais de
DELACROIX
son humeur, quand vous venez ici. Elle garde à vue comme un soldat mon temps et ma vie. »
La santé de Delacroix était frêle et capricieuse ; le froid, le chaud, le sec, l'humide, agissaient sur son talent et sur son caractère d'une façon étonnante. Ce qui le chagrinait le plus, c'était la nécessité d'interrompre ses ouvrages en train. Il soignait sa santé comme un guerrier panse son cheval. L'hiver était pour lui chargé de maux, et le printemps rempli de cette crainte du poëte :
« Les asphodèles, qui viennent avec les hirondelles, ramènent les beaux jours et annoncent la mort... »
Aux approches de l'Exposition de Peinture, il travaillait d'arrache-pied, et, quand la lumière lui manquait, il se mettait à table exténué, mourant de faim et s'endormait deux heures. L'automne, il faisait dans son petit jardin de Champrosay ces fleurs si belles et si vivantes, qui boivent l'onde et le soleil ; ou bien il composait en courant la campagne ces paysages agrestes et quelquefois épiques, par exemple celui qu'il a tiré de la forêt de Sénart pour son tableau de Weisslingen pris dans une embuscade.
Tout l'hiver dernier, après des journées très-laborieuses, il allait passer plus souvent que jamais ses soirées dans quelques salons dont il était l'honneur et l'ornement.
Entendre de la musique avec paésion et causer avec feu le fatiguèrent beaucoup. Courir en voiture à travers Paris, pour visiter et conseiller quelques artistes exposants, qui l'avaient obsédé de lettres, acheva de l'acca-
bler. Il partit pour Champrosay le 26 mai. Rencontré en chemin de fer par une connaissance, il parla trop vivement. À peine arrivé dans sa maisonnette, il se sentit un malaise, qui eut bientôt d'alarmants symptômes. Ni appétit ni force. De temps en temps, des velléités suivies aussitôt de dégoûts. Toute une semaine, il ne prend presque plus rien. Il allait, sans mot dire, de sa chambre à coucher à son jardin et revenait péniblement du jardin à la chambre. Nouvelle et plus forte crise. Il se décide à retourner à Paris pour consulter son médecin; et c'est précisément ce jour-là qu'il est prié d'aller voter à Draveil pour l'élection d'un député au Corps législatif !
Le dimanche 1er juin, l'illustre malade, parti de Champrosay vers huit heures de matin, arrive à Paris sur les onze heures et peut à peine monter son escalier. Le docteur Laguerre le voit à midi, et lui donne une potion. Le 15, il y avait un mieux.
Le 16, Delacroix repart pour la campagne, où il arrive à trois heures, très-secoué et tout meurtri. La maigreur et la faiblesse augmentent à vue d'œil. Le médecin, mandé le 22, arrive en toute hâte et recommande au malade de manger un peu pour recouvrer des forces. L'accablement continue. La quinine ramène quelque appétit. L'appétit disparaît ; la maigreur devient spectrale ; et le docteur se dit que tout va mal.
Eugène Delacroix allait encore de la chambre au jardin et revenait du jardin à la chambre, lisait un peu, s'assoupissait dans un fauteuil, et ne se mettait guère au lit avant minuit ou une heure.
Livide et défait, il souriait à chaque instant de mieux être :
« Allons ! ça reviendra ! »
DELACROIX
Un soir il dit à Jenny : « Oh ! si je guéris, comme je le pense, je ferai des choses étonnantes ; je sens mon cerveau bouillonner ! »
Le 1er juillet, ses forces diminuent encore. Il écrit au docteur qui lui ordonne un peu de quinquina mêlé à sa boisson ; mais le sommeil commence à le quitter.
Le 13, il n'en peut plus. Découragement.
Le 15, matin, il revient à Paris en voiture particulière, soutenu par Jenny, appuyé sur des coussins, à demi mort. On le couche. A partir de ce jour, il a plus que jamais envie de fruits de toute espèce, cerises, figues, ananas ; mais il ne peut souffrir le vin qu'il buvait toujours excellent. Il lui faut de la pale aie, prise au faubourg Saint-Honoré. Après avoir touché du bout des lèvres les choses désirées, il n'en veut plus. Le médecin, désespérant de sa vie, finit par tout permettre, et Delacroix prend une glace qui lui donne le délire ; mais, à peine revenu à lui-même, il fait cette recommandation : « Dites que je vais mieux. »
Le 18 ou le 20, consultation entre MM. Bouillaud et Laguerre.
Le 22 et le 23, petite amélioration.
Le 24, abattement.
Visite, tous les matins à onze heures, du médecin accoutumé, qui n'ordonne rien.
A la fin de juillet, M. Laguerre demande une nouvelle consultation. Alors Delacroix semble voir ce qu'il a représenté lui-même dans une de ses lithographies : la Mort, raillant des docteurs assemblés dans la chambre d'un malade et aiguisant sa faux derrière un fauteuil.
« Il va mieux, — dit à Jenny M. Bouillaud, à peine sorti de la chambre ; — il peut revenir à la campagne ; l'air lui fera du bien. »
Le malade avait écouté de son oreille si fine :
« — Jenny ! le médecin vous a dit quelque chose !...
» — Non,... monsieur, il me saluait en sortant...
)) — Si fait, si fait... il vous a dit quelque chose... »
Eugène Delacroix fait appeler son notaire, qui ne peut, dit-il, recevoir ses dispositions que deux jours après. Mais le malade, sans perdre un instant, se fait relever sur son séant avec une pile de coussins et écrit deux heures ses volontés d'une main ferme. Puis, malgré l'extrême fatigue, il paraît radieux.
« — Hélas ! dit Jenny, étouffant ses pleurs, vous êtes brisé, mon pauvre maître !
» — Oui ; mais je suis content ; j'ai eu le courage de faire cela pour vous. » Le surlendemain, il dicta à MG Simon ce qu'il avait écrit et tout le reste.
Peu de jours avant, il avait fait brûler, tisonnant le feu lui-même, seize ou dix-huit Agendas, où il écrivait année par année, au jour le jour et à bâtons rompus, ses pensées sur l'art, la vie et les vieux maîtres ; sur ses contemporains les plus marquants à divers titres, et dont nous avions fait des extraits sous ses yeux en 1853. Jenny déclare l'avoir supplié de ne pas détruire ces précieux souvenirs.
« Si je m'en tire, répondait-il, j'ai assez de mémoire pour retrouver tout ce que j'avais là ; — et il allait toujours, dit-elle, et moi aussi, brûlant et déchirant tout, hormis quelques morceaux qu'il avait recopiés et que j'ai remis à M. Rivet 4, »
Le 6 ou le 10 août* un membre de l'Académie des
1 M. Rivet, un des meilleurs amis de Delacroix, les publiera, sans doute dans la Revue des Deux-Mondes, en y mêlant ses réflexions.
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Beaux-Arts vient demander au nom de ses confrères de l'Institut des nouvelles du moribond. On ne l'introduit pas ; mais Delacroix, ayant appris qui c'était, dit avec une tristesse inexprimable :
« M'ont-ils assez ennuyé ; m'ont-ils assez insulté ; m'ont-ils assez fait souffrir, ces gens-là, mon Dieu ! »
La journée et la nuit du 11 furent agitées.
Le 12, Delacroix était assez calme. La soirée fut mauvaise ; ses serviteurs veillèrent jusqu'à minuit passé. Il les voyait avec peine encore sur pied et les exhortait au repos d'une voix faible. Tenant dans ses mains les mains de Jenny^et fixant sur elle des regards profonds, il respirait difficilement. Son intelligence, au lieu de défaillir, semblait prendre d'heure en heure plus de subtilité, Jean Potier, son valet de chambre, le soulevait doucement pour aider la respiration, mais le recouchait aussitôt ; le malade parlait à voix basse et par gestes.
Depuis deux heures du matin, il regarda presque toujours Jenny, les mains dans ses mains. Incliné du côté gauche et fort oppressé, il entendit l'angelus de Saint-Germain-des-Prés et fit un petit mouvement.
Vers sept heures moins un quart, il respirait encore...
A sept heures, c'était fini.
Ainsi mourut, presque en souriant, le 13 août mil huit cent soixante-trois, Ferdinand-Victor-Eugène Delacroix, peintre de grande race, qui avait un soleil dans la tête et un orage dans le cœur ; qui toucha quarante ans tout le clavier des passions humaines, et dont le pinceau grandiose, terrible ou suave, passait des saints aux guerriers, des guerriers aux amants, des amants aux tigres, et des tigres aux fleurs.