DERNIÈRE CAUSERIE
Mesdemoiselles,
La dignité de la bêtise; Tantiquité du calembour; la misère de la profession d^homme de lettres; une pensée de Démocrite qui a rallié tous les suffrages, puisque personne ici n'a pris la plume pour la réfuter, à savoir que « la femme est plus portée que l'homme à la ruse et à la malice », et que « son plus bel ornement est le silence »; une excursion dans le haut sanscrit; des vues profondes sur les métamorphoses de la nature, et la recommandation d'acheter pour un sou, si vous passez jamais par Nantes ou par Angers, une fouace fraîche en mémoire de Rabelais : telles me semblent, quand je recueille mes souvenirs, les idées générales du cours que j'ai ouvert il y a deux mois sous ce titre les Artistes juges et parties, et que je vais clore aujourd'hui. — Il me serait extrêmement diffî-
cile de résumer en terminant les grands traits d'un enseignement si complexe. Aussi bien, comme je ne savais pas en commençant ce cours comment je le continuerais, n'ayant réellement d'autre dessein que de me promener avec vous à travers la littérature, personne ne pourra me reprocher de n'avoir pas rempli mon programme.
Mais il est un point sur lequel je m'étais fait de grandes illusions, je vous l'avoue, illusions que peu à peu j'ai dû perdre et abandonner entièrement; j'avais espéré vous mettre en colère, exciter vos esprits à la contradiction, vous contraindre, par le scandale de quelques hérésies, à tremper dans l'écrifoire une plume
indignée et à réfuter mes paroles Hélas! à Paris, on
est trop occupé pour avoir le temps de rien faire. On fait des visites, c'est le fond de l'existence, c'est le grand emploi des matinées et des soirées. Entre autres distractions, on va euiendve quelques conférences. Qu'estce qu'une conférence? c'est un spectacle, d'un genre tant soit peu monotone, où il n'y a qu'un acteur, point d'orchestre, et pas d'autre décoration qu'une carafe et un verre d'eau sucrée; quant au pubHc, il porte jusque sur les bancs de la Sorbonne les mêmes dispositions d'esprit qu'à l'Opéra ou à la Comédie française, une disposition à dormir si le spectacle est ennuyeux, à s'amuser s'il est divertissant.Voilà la vraie définition nonseulement de la conférence, mais de toutes nos leçons publiques. J'ignore si la Commission pour la réforme de l'Enseignement supérieur en France parviendra à établir un échange d'idées et de travaux, une conimu-
nication quelconque d'activité intellectuelle entre les professeurs et les auditoires; mais c'est là bien certainement la plus importante de toutes les réformes que cette Commission puisse accomplir, et si elle réussit, elle fera une grande révolution.
Je ne ferai pas de discours de clôture, pas plus que je n'ai fait de discours d'ouverture; mais je finirai comme j'ai commencé, — en vous parlant de la critique. Car Madame Sand, dont les opinions littéraires vont faire le sujet de notre dernier entretien, nous ramène à cette question générale qu'elle a plusieurs fois traitée ou touchée, et sur cette grande question j'ai le plaisir de me trouver en parfait accord avec elle.
Vous souvient-il encore de notre première causerie?
Je vous recommandais la bienveillance dans les jugements, non par un simple motif de charité, ni dans le seul dessein, fort louable d'ailleurs, de vous séparer de la foule, qui est malveillante de sa nature; mais parce qu'en toutes choses généralement le mauvais côté paraît d'abord, le bon côté se cache, et qu'ainsi il faut plus de pénétration pour voir le bien que pour voir le mal.
Une autre idée que je développais en même temps, c'est qu'entre les facultés critiques et les facultés créatrices il n'y a pas cette contrariété absolue qu'on suppose, et qu'un critique peut goûter, dans le plus haut emploi des fonctions qui lui sont propres, quelque chose de cette volupté supérieure, divine, qui semble réservée aux poètes et à l'exercice de leur puis-
sance. «Mais comment, demandais-je, le critique goûtera-t-il ce plaisir, le plus vif et le plus noble de tous les plaisirs de Tesprlt, le plaisir de créer? En consentant à se faire moins le juge du poëte que son interprète, en s'approchant de Tœuvre du poëte avec un sentiment non de jalousie ou d'indifférence, mais de
respect et d'amour Placé entre le poëte et la foule,
le critique est le médiateur qui les met en rapport. Sa fonction est de prendre dans l'œuvre du poëte ce qu'il
y a de meilleur et de le présenter aux hommes » —
Or ces idées, si j'ai bien compris Madame Sand et si je ne lui prête pas ma propre manière de voir, sont les principes mêmes de sa critique; et elle ne s'en tient pas à la théorie; en toute occasion, elle en fait l'application généreuse.
Je dois vous avouer que je n'ai pas eu le temps de lire tous ses écrits sur l'art et sur la littérature; je sens que je n'ai pas pris de mon sujet une connaissance assez étendue pour être autorisé à vous parler de ce qu'on peut reprendre ou souhaiter en elle. Ce que j'ai vu, c'est que les défauts de Madame Sand, quand elle critique, sont ceux où tombent facilement les natures enthousiastes, je veux dire le vague et la déclamation. Elle déclame, par exemple, à propos de Lord Byron qu'elle aime passionnément, mais qu'elle comprend mal, et sa critique, trop exaltée, manque décidément alors de sûreté et de finesse (1). Je signale cette défaillance, je n'insiste pas. Je n'essayerai pas non plus de re-
(1) V. Souvenirs et hnpressions littéraires. —> Gœtbe, Byron Mickiewicz.
composer avec les opinions personnelles de ce grand écrivain, en matière d'art et de goût, la physionomie originale de son talent de romancier; cette relation entre la critique et le génie des artistes est assurément le côté le plus intéressant de nos études de cet hiver, et c'est à ce point de vue que nous nous sommes occupés de Déranger, de Courier et de Victor Hugo : mais, comme nous ne pouvons consacrer qu'une causerie à Madame Sand, nous n'aurions pas le loisir de pousser notre analyse jusque-là. Je voudrais seulement, dans cet ordre d'idées, vous citer une page du petit écrit intitulé c( Quelques mots sur mes romans ». — A propos du Compagnon du Tour de France, l'auteur s'exprime ainsi :
J'écrivis le roman du Com'pagnon du Tour de France dans des idées sincèrement progressives. 11 me fut bien impossible, en cherchant à représenter un type d'ouvrier aussi avancé que notre temps le comporte , de ne pas lui donner des idées sur la société présente et des aspirations vers la société future. Cependant on cria, dans certaines classes, à l'impossible, à l'exagération; on m'accusa de flatter le peuple et de vouloir l'embellir. Eh bien, pourquoi non? Pourquoi, en supposant que mon type fût trop idéalisé, n'aurais-je pas eu le droit de faire pour les hommes du peuple ce qu'on m'avait permis de faire pour ceux des autres classes? Pourquoi n'aurais-je pas tracé un portrait, le plus agréable et le plus sérieux possible, pour que tous les ouvriers intelligents et bons eussent le désir de lui ressembler? Depuis quand le roman est-il forcément la peinture de ce qui est, la dure et froide réalité des hommes et des choses contemporaines? Il en peut être ainsi, je le sais, et Balzac, un maître devant le talent duquel je me
suis toujours incliné, a fait la Comédie humaine. Mais, tout en étant lié damitié avec cet homme illustre, je voyais le» choses humaines sous un tout autre aspect, et je me souviens de lui avoir dit, à peu près à l'époque oii j'écrivais le Compagnon du Tour de France : «< Vous faites la Comédie humaine; ce titre est modeste; vous pourriez aussi bien dire le Drame, la Tragédie humaine. — Oui, me réponditil, et vous, vous faites l'Epopée humaine. —Cette fois, repris-je, le titre serait trop relevé. Mais je voudrais faire l'églogue humaine, lepoëme,le roman humain. En somme, vous voulez et savez peindre l'homme tel qu'il est sous vos yeux, soit! Moi, je me sens porté à le peindre tel que je souhaite qu'il soit, tel que je crois qu'il doit être. >» Et comme nous ne nous faisions pas concurrence, nous eûmes bientôt reconnu notre droit mutuel.
On ne saurait caractériser en termes plus heureux la profonde différence de l'art de ces deux grands romanciers.
Balzac est un réaliste. Cet homme est une exception monstrueuse dans notre littérature. Mauvais écrivain, si c'est mal écrire que d'être habituellement long, pesant et dififus; artiste médiocre dans les petites choses (j'entends tous ces riens de la composition qui ont si grande importance), il s'est élevé au plus haut sommet de l'art : il a créé des caractères. Des caractères,— c'est-à-dire non pas des passions personnifiées, mais des êtres réels; et il ne ressemble à aucun poëte français, il n'est comparable qu'à Shakespeare pour le nombre et pour la variété de ses types individuels, tous aussi vivants, plus vivants que s'ils étaient en chair et en os. Car réaliste ne veut pas dire copiste. Balzac n'a point trouvé dans la nature les originaux par-
faits de ses personnages ; mais^ à Taide de quelques traits particuliers recueillis çà et là dans la réalité^ il a composé, il a créé par la toute-puissance de l^art, des personnages plus réels que les pâles ombres de la nature.
Madame Sand idéalise. Elle suit les traditions classiques du grand art français, qui a toujours mieux aimé et mieux su philosopher sur toute chose et contre mainte chose, que peindre les choses telles qu'elles sont.
Notre nation raisonne beaucoup, et n'observe pas bien. Le talent comme le goût de l'abstraction est dans notre génie. De là le caractère hautement général de nos créations dramatiques, mais aussi leur peu de réalité et dévie individuelle. Plus curieux d'idées que de choses et de faits, nous sommes un peuple de théoriciens, c'est-à-dire de révolutionnaires, et voilà pourquoi nos ennemis prétendent que, quand nous aurons renversé l'une après l'autre toutes les monarchies, nous n'en saurons pas mieux fonder la République. — La France est femme en ce point. Car l'esprit des femmes est idéaliste par excellence.
Existe-t-il un seul roman, écrit par une femme, où la réalité ne soit pas changée et embeUie? J'en doute pour ma part, à première vue. Depuis Corinne jusqu'à La petite Fadette, je ne vois, dans notre littérature féminine, que des romans idéalistes. Et dans cette admirable littérature de romans domestiques, que notre siècle a vue fleurir en Angleterre et dont la moitié au moins est due à des femmes, n'y a-t-il pas lieu de faire une grande division et de montrer que la partie la plus poétique peut-être, mais aussi la moins vraie de cette
littérature^ est celle qui a eu des femmes pour auteurs? Quelques fenimes peuvent se trouver douées par la nature d'un génie masculin, de même qu'il y a beaucoup d'hommes qui ont une manière féminine de penser, de sentir et d'écrire. En général je préfère que les hommes soient des hommes, et que les femmes soient des femmes. Le propre d'un esprit de femme, n'est-ce pas de vivre et de se complaire non dans la pleine lumière du jour, mais dans une espèce de clair de lune, où les objets prennent toutes les formes que leur prête l'imagination? Ces parfaites créatures sont dès ici-bas citoyennes par la pensée d'une patrie idéale, meilleure et plus belle que le monde de la réalité. Elles s'élèvent au-dessus de cette planète vulgaire qui raille et contredit leurs aspirations, et elles se consolent en rêvant, les yeux fixés au ciel comme la sainte Monique d^'Ary Scheffer. Trop aisément persuadées qu'elles ne sont nées pour l'action, mais pour la contemplation et la souffrance, elles se résignent à ce rôle triste et doux avec une sorte de félicité mélancolique. Elles ont une sensibilité prompte et délicate, un esprit fin, bien plus fin que l'animal grossier qu'on appelle homme; mais leurs facultés d'invention, comme d'initiative, sont naturellement faibles et restreintes. Et leurs goûts sont comme leur âme. Elles aiment avec prédilection la poésie vague, la peinture vague, la musique vague, où la rêverie se perd indéfiniment. Elles se délectent à lire et à composer des romans, car le monde des romans, c'est le monde idéal par excellence; un romQn réaliste est une contradiction dans les termes. Faites du réalisme.
mais alors n^appelez pas votre œuvre un roman. A considérer le sens propre du mot, je conclus que Madame Sand a eu raison de n'écrire que des romans idéalistes.
Son admiration pour Balzac est remarquable. — Nous sommes habitués à voir les grands contemporains rivaux se faire mutuellement tous les compliments du monde, mais d'un air forcé, et en mêlant à leurs éloges des réserves ou des épigrammes. Si le dialogue s'établissait et se prolongeait quelque temps, il finirait par un éclat, et nous aurions la scène de Trissotin et de Vadius. Rien de semblable dans la critique de Madame Sand. Elle loue avec la plus entière bonne foi; on chercherait vainement dans les belles pages qu'elle a consacrées à Balzac une réticence ou une arrière-pensée. Et savez-vous ce qu'elle loue particulièrement chez son illustre ami? c'est une certaine grandeur d'âme ou bonté naturelle, qui l'empêchait de dire du mal de personne.
Je n'ai jamais entendu Balzac dire du mal de personne. 11 a fourni sa pénible carrière avec le sourire dans i'àme. Plein de lui-même, passionné pour son art, il était modeste à sa manière, sous des dehors de présomption qui n'étaient que naïveté d'artiste (les grands artistes sont de grands enfants !}, sous l'apparence d'une adoration de sa personnalité, qui n'était autre chose que l'enthousiasme de son œuvre... On ne pouvait pas lui faire une plus grande peine qu'en lui attribuant un sentiment de vengeance. Non! s'écriait-il, si j'avais pensé à faire le portrait d'un homme, j'aurais manqué le portrait de mon type ! Je travaille plus en grand qu'on ne pense, et puis je ne suis pas rancunier, et quand j'écris, j'oublie tous les individus.
je cherche l'horame. Aucun d'eux n'a l'honneur, en ce moment-là, d'être mon ennemi.
Madame Sand dit encore sur le caractère moral de Balzac :
On a dit que Balzac n'avait pas d'idéal dans l'âme, et que son appréciation se ressentait du desjiûtisme de son esprit. Gela n'est point exact. Balzac n'avait pas d'idéal déterminé, pas de système social, pas d'absolu philosophique; mais il avait ce besoin du poëte qui se cherche un idéal dans tous les sujets qu'il traite. Mobile comme est moljile le milieu qui nous enveloppe et nous presse, il changeait quelquefois de but en route, et Ion sent dans ses conclusions l'incertitude de son esprit. Parfois, il découronne brusquement une tête qui s'était présentée dans son récit avec une auréole. Il vous étonne, vous contrarie et vous afflige souvent par l'inattendu des catastrophes morales Qù il précipite ses personnages... Son génie lui commande de peindre d'après nature ; il craint de s'attacher trop à ses créations, et de gâter, comme on dit, ses enfants.
Quelquefois, il ergotait avec une verve et une force exubérantes pour vous prouver que le beau n'existe pas. Mais, devant une conviction attristée, devant un reproche du cœur, toute sa puissance diabolique s'écroulait sous l'instinct naïf et bon qui était au fond de lui-même. Il vous serrait la main, se taisait, rêvait un instant et parlait d'autre chose. Un jour, il revenait de Russie, et pendant un dîner où il était placé près de moi, il ne tarissait pas d'admiration sur les prodiges de l'autorité absolue. Bon idéal était là, dans ce moment-là. 11 raconta un trait féroce dont il avait été témoin, et fut pris d'un rire qui avait quelque chose de convulsif. Je lui dis à l'oreille : « Ça vous donne envie de pleurer, n'est-ce pas?» Il ne répondit rien, cessa de rire, comme si un ressort se fût brisé en lui, fut très-sérieux tout le reste de la soirée et ne dit plus un mot sur la Russie.
Dans celte petite anecdote caractéristique, vous voyez en présence un artiste réaliste et une nature idéaliste. Le trait de cruauté dont Balzac a été témoin en Russie, rintéresse, à titre de peintre de la comédie humaine ; c'est un sujet d'étude, c'est une matière pour son art. Il affecîe de rire en le racontant; pure affectation, car sous ce gros rire amer se cacheta tristesse de l'homme qui connaît l'humanité, la juge, et la prend en dégoût. Madame Sand, nature moins compliquée, moins profonde peut-être, mais plus sincère et plus vive, se révolte franchement au trait féroce que son voisin lui conte en faisant semblant d^'en rire; mais elle ne prend pas le change sur ce rire. « Ça vous donne envie de pleurer, n'est-ce pas?» lui dit-elle à l'oreille, et ce mot rappelle Balzac à lui-même : le masque tombe, l'homme reste, et l'artiste s'évanouit.
J'entendais Victor Hugo dire un jour que l'œuvre de Balzac ne vivrait point, parce qu'il n'est pas un bon écrivain. Balzac est un exemple presque unique en effet d'un auteur du premier ordre qui ne soit pas en même temps maître dans l'art d'écrire, et il embarrassera la justice de la postérité. Mais si tous ses romans ne subsistent pas comme monuments littéraires, ils subsisteront certainement au moins comme documents historiques; Madame Sand a bien vu et bien montré ceci :
Ce ne sont pas des romans comme on l'avait entendu avant lui, que les livres impérissables de ce grand critique. Il est, lui, le critique par excellence de la vie humaine ; c'est lui qui a écrit, non pas pour le seul plaisir de l'imagination, mais pour les archives de l'histoire des mœurs, les
mémoires du demi-siècle qui vient de s'écouler. Le roman a été pour Balzac le cadre et le prétexte d'un examen presque universel des idées, des sentiments, des pratiques, des habitudes, de la législation, des arts, des métiers, des coutumes, des localités, enfin de tout ce qui a constitué la vie de ses contemporains. Grâce à lui, nulle époque antérieure ne sera connue de l'avenir comme la nôtre. Que ne donnerions-nous pas, chercheurs d'aujourd'hui, pour que chaque demi-siècle écoulé nous eût été transmis, tout vivant, par un Balzac! Un temps viendra où les énidits composeront des résumés historiques, dont les titres tourneront autour de cette idée : La France au temps de Balzac. Les critiques des contemporains sur tel ou tel caractère présenté dans les livres de Balzac, sur le style, sur les moyens, sur les intentions et la manière de l'auteur, paraîtront alors ce qu'elles paraissent déjà, des considérations très-secondaires. On ne demandera pas compte à cette œuvre immense des imperfections attachées à toute création sortie de la ]»ensée humaine; on aimefa jusqu'aux longueurs, jusqu'aux excès de détail qui nous paraissent aujourd'hui des défauts, et qui n'arriveront peut-être pas encore à satisfaire entièrement l'intérêt et la curiosité des lecteurs de l'avenir.
Madame Sand fait la guerre à cette petite critique qui s'attache misérablement aux défauts des chefs-d'œuvre; vous voyez qu'elle va loin, elle ne craint pas de dire, dans Tardeur de sa générosité, qu'on doit aimer jusqu'aux défauts. Ecoutez-la sur la Case de l'Oncle Tom, par Mistress Beecher ?towe. Je ne marchande point les citations; car tout ceci, je le déclare, m'intéresse, me charme, m'édifie, et j'aime à croire que ce sont aussi vos sentiments :
Si le meilleur éloge qu'on puisse faire de l'auteur, c'est
de l'aimer, le plus vrai qu'on puisse faire du livre, c'est d'en aimer les défauts. Ces défauts-là n'existent que relativement à des conventions d'art qui n'ont jamais été, qui ne seront jamais absolues. Si les juges, épris de ce qu'on appelle Isifaciure, trouvent des longueurs, des redites, de l'inhabileté dans ce livre, regardez bien, pour vous rassurer sur votre propre jugement, si leurs yeux sont parfaitement secs quand vous leur en lirez un chapitre pris au hasard. Ils vous rappelleront bientôt ce sénateur de l'Ohio qui soutient à sa petite femme qu'il a fort bien fait de voter la loi de refus d'asile et de protection aux fugitifs, et qui, tout aussitôt, en prend deux dans sa carriole et les conduit lui-même, en pleine nuit, dans des chemins affreux où il se met plusieurs fois dans la boue jusqu'à la ceinture pour pousser à la roue et les empêcher de verser. Cet épisode charmant de l'Oncle Tom (hors -d' œuvre si vous voulez) peint, on ne peut mieux, la situation de la plupart des hommes placés entre l'usage, le préjugé et leur propre cœur, bien autrement naïf et généreux que leurs institutions et leurs coutumes. C'est l'histoire attendrissante et plaisante à la fois du grand nombre des critiques indépendants. Que ce soit en fait de questions sociales ou de questions Uttéraires, ceux qui prétendent juger froidement et au point de vue de la règle pure sont bien souvent aux prises avec l'émotion intérieure, et parfois ils en sont vaincus sans vouloir l'avouer. J'ai toujours été frappé et charmé de l'anecdote de Voltaire, raillant et méprisant les fables de La Fontaine, prenant le livre et disant : « Attendez, vous allez voir! la première venue! » 11 en lit une. — - « Celle-là est passable, mais vous allez voir comme celleci est stupide. » Il passe à une seconde. Use trouve quelle est assez jolie. Une troisième le désarme encore. Enfin, las de chercher, il jette le volume en s'écriant avec un dépit ingénu: « Ce n'est qu'un ramassis de chefs-d'œuvre! » — Si Wncle Tom est populaire, nous ne dirons pas que c'est à cause des immenses qualités qui en rachètent les
défauis ; nous disons que c'est aussi à cause de ces prétendus défauts. Dans la peinture des mœurs et des caractères, il n'y a jamais trop quand chaque cou}) de pinceau est à sa place et concourt à l'elTet général, (^e n'est pas que la sobriété et la rapidité ne soient aussi des qualités éminentes ; mais apprenons donc à aimer toutes les manières quand elles sont bonnes, et quand elles portent le cacliet d'une maestria savante ou instinctive.
En fait d'art, il n'y a qu'une règle, montrer et émouvoir... Il faut bien que, malgré nous, nous sentions que le crénie c'est le cœur, que la puissance c'est la foi, que le talent c'est la sincérité, et que, finalement, le succès c'est la sympathie, puisque ce livre-là nous bouleverse, nous serre la gorge, nous navre l'esprit, et nous laisse un étrange sentiment de tendresse et d'admiration pour la hgure d'un pauvre nègre lacéré de coups, étendu dans la poussière, et râlant sous un hangar son dernier souffle exhalé vers Dieu.
N'allez pas cependant vous figurer que Madame Sand ait aucun penchant pour cette humble école de critiques à quatre pattes, complaisamment inventée et décrite par les grands poètes qui voudraient bien se faire adorer comme des dieux. Dans la Revue des Deux-Mondes du \ o mai 18(3 i, elle a consacré un article intéressant au William Shakespeare de Victor Hugo. Vous vous rappelez que dans ce livre Victor Hugo s'écrie: « J'admire tout, comme une brute ! » Madame Sand n'approuve point cette admiration sans reserve et sans discernement:
La nnssion de la criti(|ue, dit-elle, est de former le goût. Peut-on former le goût/ jeu doute; mais on peut, on doit faire naître le besoin de goûter, et en tirant les sens de leur apathie naturelle, on les force à s'aider du discerne-
ment* Nous sommes bien forcés de distinguer un \'ice d'une vertu, une ombre d'un rayon, une tache d'une beauté ; sans cela nous n'aurions pas de raison pour admirer et apprécier quoi que ce soit. Que nous nous trompions tous et sans cesse, que les plus grands se trompent, que Voltaire, le roi de la critique, se soit trompé, peu importe, le fait ne prouvé rien; il faut que la critique soit, et Dieu a prononcé cette parole aussitôt après avoir dit le fiât lux de la poésie. 11 y a donc dans tout une part pour le blâme, et si celle de l'indulgence doit se mesurer au mérite de l'homme, de l'œuvre ou de la chose, il n'en est pas moins vrai que tout ne doit pas être admiré sans discernement. Au reste, lorsque Yictor Hugo dit : « J'accepte tout de la part de ceux qui sont grands », le terme accepter n'est autre chose qu'une très-délicate restriction. Que l'on ne parle pas avec mépris des obscurités de Beethoven; mais faut-il dire : J'admire les ténèbres; je les aime autant que le soleil? Si les ténèbres ont leur majesté, oii il y a trop de ténèbres il y a un peu de néant*
D'ailleurs, ce même Victor Hugo qui admire tout, « comme une brute », dans certains auteurs de sa préférence, ne sait pas admirer, comme une personne sage et raisonnable, tous les auteurs dignes de son admiration. Il a des exclusions bizarres. Madame Sand réclame en faveur de ceux qu'il ne met pas à leur vraie place, particulièrement en faveur de Mozart et de Rubens :
Rubens, Mozart, pourquoi n'ôtes-vous pas de la couronne d'étoiles tressée par le poëte? Le poète n'a-t-il de véritable enthousiasme, de prédilection instinctive que pour les génies qui sont à la hmite du ciel et de l'enfer? N'admet-il pas qu'un génie puisse être lumière, et rien que lumière, comme Mozart? Et s'il faut, pour les nobles besoins de sa
noble thèse, que les surhumains et les contestés soient seuls admis dans son Panthéon, Rubens n'a-t-il pas le droit de s'asseoir à côté de Rembrandt? Qui donc a été, qui est encore plus contesté que lui par la petite critique? ' Et Mozart aussi, n'a-t-il pas le droit de demander vengeance contre l'école du petit ramage italien moderne, qui le repousse encore comme l'introducteur du prétendu nuageux germanique en Italie? Mozart nuageux! Mozart, le fils du lac et du soleil! Mozart! j'ai envie d'écrire ton nom cent fois sur les murailles blanches de ma petite chambre. Il me semble que j'entends la lune, le rossignol et le torrent chanter là-bas le trio des masques.
Quand Madame Sand signale quelques défauts, ce n'est, comme elle le dit admirablement^ que « pour se débarrasser de tout ce qui gêne son adhésion » . Retenez cette belle parole. Les maximes d'or abondent dans ses études critiques; si je ne craignais d'abuser de Téloquence de la chaire, je prêcherais volontiers sur un texte de Madame Sand comme j'ai déjà prêché une fois sur un texte de Déranger, et j'ajouterais à ma méditation sur le style une homélie sur la critique. Voici le texte que je choisirais : « L'œuvre de la critique devrait être de pousser à la production et de semer la vie avec la confiance. »
Est-ce la division classique des sermons en trois points qui me préoccupe en ce moment? Je ne sais, mais il me semble qu'on peut distinguer trois périodes et trois degrés dans la critique. — Le premier degré est celui où la critique ne voit et ne montre que les défauts des œuvres de l'art. Elle est alors dans son enfance; mais elle n'a rien de cet enthousiasme^ de cette imprudence
généreuse qui sont les caractères de la première jeunesse. Elle veut au contraire beaucoup de judiciaire et de sang-froid, sans exiger d'ailleurs aucune science profonde ni le plus petit grain de génie. C'est la critique la plus ancienne et la plus universelle; elle est née avec la première œuvre de Tart, et partout où il y a des œuvres de Fart on la trouve. C'est la critique des pédants comme des gens du monde, des collèges comme des salons; c'est celle que nous faisons tout d'abord à l'apparition d'un roman nouveau, le soir, en visite, quand la demoiselle de la maison nous demande, en nous offrant une glace, si ce roman nous a plu ; nous répondons qu'il y manque ceci ou cela, et voilà notre critique faite. C'est fort bien, en prenant une glace. Mais cet esprit d'opposition et de chicane fait le fond de toute la critique classique; il animait les écrivains de l'antiquité en Grèce et à Rome, ceux du dix-septième et du dix-huitième siècle en France, en Angleterre, en Italie. Aujourd'hui on appelle cette critique ancienne, non pas qu'elle soit passée à l'état de langue morte (on la parlera toujours); mais par ce mot ancienne on donne à entendre qu'elle appartient littérairement au passé, et que dans les œuvres sérieuses de la science moderne sa place est devenue petite et doit rester petite.
Le deuxième degré est celui où la critique s'abstient de juger les œuvres de l'art, et se borne à les analyser. Elle ne blâme ni ne loue, elle raconte et décrit. Elle explique la formation de tous les talents, la composition de tous les ouvrages. Elle professe en matière de
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goût une indifférence absolue. Tout, dans le monde de l'art, l'intéresse également, de même que dans le monde de la nature tout doit intéresser le naturaliste au même titre et au même degré. Elle est froide comme la critique précédente; mais ce n'est plus la froideur de Ihostilité et du dédain, froideur qui n'est au fond que passion mesquine, c'est la grande et véritable froideur de la science. — C'est une question de savoir si cette critique est vraiment une science, et surtout si en devenant une science elle ne cesse pas d'être la critique; mais je n'examine pas ici ces questions : ce qui est incontestable, c'est quelle est instructive* L'autre critique protestait puérilement, aurait voulu les choses autrement qu'elles ne sont, et ne nous apprenait en définitive que ce que monsieur un tel sent et pense; celle-ci nous montre la réalité et nous instruit. Comparez, par exemple, V Histoire de la Littérature anglaise de M. Taine aux livres qui ont précédé ce grand ouvrage sur le même sujet ou sur des portions du même sujet. Je sais tout ce qu'il y a d'excessif et de défectueux en Al. Taine; le plus grave reproche qu'on puisse peutêtre faire à ce grand représentant de l'école historique, est après tout de n'avoir pas été assez bon historien, d'avoir eu des théories préconçues et des sentiments personnels qui ont nui à l'exactitude, à la fidélité de ses peintures. C'est qu'il est impossible qu'il en soit autrement. Une histoire qui reproduirait la réalité comme un miroir parfaitement pur, serait un phénomène surnaturel et en dehors des conditions de I humanité. Mais laissons de côté les points faibles et les exagérations de
M. Taine; son grand mérite^ son immense supériorité sur les écrivains de l'ancienne école, c'est qu'il est instructif. Rien n'était plus rare autrefois qu'un ouvrage de critique littéraire qui otfrît à Tespritune nourriture solide et substantielle. Les travaux de l'école historique présentent cette substance et cette solidité, parce qu'ils ont fondé la critique littéraire sur sa véritable base, qui est l'histoire. L'histoire demeurera à jamais la base scientifique de la critique. — Mais l'école historique se trompe si elle croit que l'histoire est toute la critique littéraire; l'histoire n'est pas plus la critique littéraireque la science des couleurs n'est la peinture, ou que la science des sons n'est la musique. L'école historique se trompe encore en voulant supprimer de la critique ce qui en fait l'âme même, c'est-à-dire la sensibilité, la sensibilité avec toutes ses chances d'erreur sans doute, mais aussi avec sa puissance vivifiante. C'est la sensibilité qui fait aujourd'hui la nouveauté et le charme d'un cours de littérature comme celui de La Harpe, tout passé de mode, tout suranné qu'il soit; quand on rouvre ces vieux inoctavos jaunis, on les trouve beaucoup plus intéressants qu'on ne s'y attendait, et l'on fait celle réflexion qu'il y avait du bon quelquefois, et même de l'excellent, dans les choses qu'aimaient nos grands-pères et que nos parents nous ont appris à mépriser. — L'école historique n'a pas dit le dernier mot de la critique littéraire. Espérons que la fin du dix-neuvième siècle verra naître une critique nouvelle qui favorisera, secondera un renouvellement simultané de l'art et de la poésie. Car le troisième et le plus haut degré de la critique
est celui où, selon les nobles expressions de Madame Sand, elle excite à la production ei sème la vie avec la confiance. A ce degré supérieur de son activité, le critique entre, pour ainsi dire, en collaboration avec le poëte. Il ne se borne pas à juger son œuvre, ni même à la comprendre et à l'expliquer, il veut la faire aimer. C'est donc aux beautés qu'il s'attache. Ici la science ne suffit plus, il faut beaucoup d âme et un petit grain de génie; il faut que le critique ait une étincelle de la flamme sacrée qui fait le poëte. Par son enthousiasme communicatif, il nous excitera non à Timitation, chose toujours stérile et mauvaise, mais à l'émulation et à la production originale : c'est ainsi qu'il sèmera la vie, en inspirant la confiance et en encourageant le talent.
J'ai intitulé mon cours de cette année Cours de critique littéraire, et j'ai pris pour sujet particulier de nos études la critique faite par les artistes. En effet, il m'a paru nouveau et piquant de montrer chez les mêmes hommes l'union de la critique et de l'art. L'idée commune est que les grands poètes sont d'assez pauvres critiques, et que les critiques, quand ils se mêlent de poésie, sont de détestables poètes. Il y a beaucoup de vrai dans cette idée et mille faits la confirment; mais une chose est plus vraie encore : c'est qu'il manque considérablement à un poëte, s'il n'a rien de l'esprit, du tact, du goût, du discernement d'un critique, et qu'il manque tout autant à un critique, s'il n'a rien de l'âme d'un poëte (i) . Gœthe a accompli dans sa personne
(1) Lessing dit dans sa Dramaturgie : « Tout critique n'est pas un génie; mais tout génie est critique-né... Celui qui rai-
Tunion parfaite de la critique et de Tart. Madame Sand et Déranger sont d'excellents juges en littérature. La poésie de Victor Hugo n'aurait rien perdu^ je suppose, à ce qu'il eût été un critique plus suret plus fin. Sainte- Beuve a écrit des poésies qui ne sont point à mépriser et qu'on lirait davantage, si l'incomparable éclat de son talent comme critique ne les avait pas reléguées dans l'ombre. En Angleterre, M. Matthew Arnold est aujourd'hui le meilleur critique littéraire et un des poètes les plus distingués de son époque.
Dans ses essais de critique. Madame Sand, fidèle à son art de romancier, a quelquefois mis en scène des interlocuteurs, des personnages ayant chacun son caractère et son rôle. Cette critique sous forme de récit, de conversation, de petit drame, n'en est que plus animée et plus piquante. Telle est la forme du joli opuscule intitulé Autour de ta Table.
Quelle table? C'est une table à la campagne, autour de laquelle on se réunit, les soirs d'automne, pour faire la lecture en commun. « Je connais peu de plaisirs, dit Madame Sand, aussi doux, aussi soutenus, aussi attachants, que celui d'avoir les mains occupées d'un travail quelconque, pendant qu'une voix amie (sonore ou voilée, peu importe) vous fait entendre simplement, sans emphase et sans prétention, un beau et bon livre. Le feu pétille dans l'âtre. Le vent chante dans les ar-
sonne juste n'en invente pas moins, et qui veut inventer doit savoir raisonner. Il n'y a que ceux qui ne sont propres ni h l'un ni à l'autre, qui croient ces deux choses séparables. »
bres; les phalènes ou la grêle battent les vitres; quelque cri-cri familier vient, aux jours d'hiver, jusque sous la table, comme pour applaudir à sa manière, et personne n'ose remuer, dans la crainte d'écraser l'hôte menu et confiant du foyer. Le papier se couvre de dessins ou de peintures; le canevas, la mousseline ou la soie se remplissent de fleurs ou d'arabesques, et si quelque pas inusité se fait entendre dans la salle voisine, si une main incertaine cherche à ouvrir la porte, on tressaille, on se regarde consterné, on redoute l'arrivée d'un étranger, d'une conversation quelconque venant interrompre la lecture chérie, w
Un jour (c'était en 1856), la poste apporta un livre nouveau, des poésies, les Contemplations par Victor Hugo. Comme on se les arrachait, Louise (c'est le nom de la grand'mère dans ce petit cercle de famille) prit le volume, et pria quelqu'un de lire à haute voix à 1 endroit où elle l'ouvrirait avec son aiguille à tapisserie. On tomba sur la magnifique composition intitulée A Villequier. Elle fut lue avec émotion et écoutée dans un religieux silence. On lut ensuite Réponse à vn acte d'accusation y Lettre à un Marquis, Ce que dit la Bouche d'ombre f etc.
Après toutes ces lectures, la discussion s'engagea. — Théodore faisait mille objections, mille ditlicultés, mille chicanes. Les défauts de Victor Hugo l'empêchaient de jouir librement et franchement des beautés sublimes de sa poésie. Il critiquait, critiquait, dans le petit sens de ce mot. Il ne suivait pas le grand précepte de Molière, qui dit si admirablement : « Laissons-nous aller
de bonne foi aux choses qui nous prennent par les entrailles^ et ne cherchons point de raisonnements pour nous empêcher d'avoir du plaisir (1). » Il cherchait au contraire toutes sortes de raisons pour combattre son émotion intérieure. Il ergotait, subtihsait; il se servait de distinctions et d'expressions pédantes: «Je trouve en Victor Hugo, disait-il, un manque de mesure et de proportion dans l'expansion, un trop grand dédain pour Fordonnance de la composition. Si quelque chose doit être sévèrement composé, c'est une pièce de vers. Béranger a la sagesse et Tart de la composition par excellence. Chaque idée a, en lui, son développement nécessaire et modestement arrêté à sa limite rationnelle. L'ordre et la clarté, ces qualités exquises, sont-elles donc presque toujours inconciliables avec l'abondance et l'intensité de la flamme sacrée? M.Victor Hugo semble tout le premier être la preuve de cet accord possible. Certains chefs-d'œuvre de lui l'attestent. Il ne lui plaît donc pas toujours de faire de son mieux, et quelque désordre qu'il ait dans la pensée, il ne peut donc se défendre de nous en imposer le trouble et l'étonnement. Je vous accorde qu'il est colossal, mais ne me soutenez pas qu'il soit raisonnable. »
L'ardente Julie écoutait avec une visible impatience
(1) La Critique de VEcole des femmes. Pope dit de même : « Un juge parfait lira chaque œuvre de talent avec le piême esprit dans lequel Fauteur Ta composée; il embrassera le tout et ne cherchera pas à trouver de légères fautes là où la nature s'émeut, où le cœur est ravi et transporté; il ne perdra point, pour la sotte jouissance de dénigrer, le généreux plaisir d'être charmé par l'esprit. »
le réquisitoire de Théodore. Encore pâle d'enthousiasme et rœil en feu, elle lui dit d'un ton ironique : « Monsieur veut de grands poêles bien sages, bien peignés, bien gentils?
— Non, répliqua Théodore. Mais, vous direz tout ce que vous voudrez, c'est une magnifique intelligence qui manque de synthèse. »
A ce mot, Julie s'écria : a Vous n\' tes qu'un maître d'école ! Vous êtes farci de synthèses qu'on vous a fourrées bon gré, mal gré, à la place flos entrailles. Grand Dieu ! qu'avons-nous à faire de vos synthèses? Mais vous ne voyez donc pas qu'il n'y a pas de grands artistes sans tous ces contrastes dont vous vous plaignez? La vie des grandes intelligences n'est pas autre chose qu'un orage sublime, et quiconque fait son lit bien symétrique et bien uni, pour s'étendre à jamais dans une bonne position bien correcte et bien commode, s'endort là du sommeil des morts et n'est jamais réveillé par l'inspiration. Allez, synthétique personnage, dormez sur le triste et humide grabat de votre saine logique, et, au lieu d'extases et de rêves, vous n'aurez là que les délices du ronflement monotone.
— Je n'exige pas, reprit Théodore, que la synthèse du poëte réponde à la mienne. Je n'accepte pas celle de Michel-Ange, mais je reconnais qu'elle existe, qu'elle est
— Oh! le malheureux! interrompit Julie. Il avoue qu'il n'aime pas Michel-Ange. Qu'il aille se coucher, vite, vite! qu'on ne le voie plus ici ! »
Connaissez-vous Julie, Mesdemoiselles? Pour moi, je la connais très-bien, et j'aime beaucoup cette petite folle (1). Quand je dis petite, je m'exprime fort mal; car Julie est grande, et la grandeur est le cachet de toute sa personne. Rien de petit n'entra jamais dans sa nature, elle n'aime que ce qui est grand.
Je me souviens d'un soir où je causais avec elle des Travailleurs de la Mer, Aussi pédant que Théodore, je développai la liste de tous mes petits griefs contre ce livre : l'excès, les longueurs, les invraisemblances, les mots techniques, les phrases bizarres, l'érudition complaisamment étalée, la mauvaise ordonnance de la composition... Julie m'écoutait avec un mépris mal dissimulé. Fixant sur moi ses grands yeux éclatants d'intelligence, où je pouvais lire l'expression du dédain que ma petite critique lui inspirait, elle m'interrompit en disant : « Tout ce que vous voudrez, mais c'est grand ! » Oui, c'est grand, la peinture de l'orage dans les Travailleurs de la Mer-, oui, c'est grand, le récit de la lutte de Gilliatt contre tous les éléments déchaînés, et de ses efforts pour dégager la Durande, quand le poëte nous dit : « Les éclairs s'approchaient de Gilliatt. Il semblait
(1) Je me suis amusé, à la fin de cette dernière causerie, à composer un portrait de jeune fille dont j'ai pris les traits de côté et d'autre, et surtout dans mon imagination. Sans faire de grands frais d'invention, et par un procédé bien vieux et bien connu, j'ai mêlé à ma description générale quelques signes plus particuliers pour intriguer mon auditoire, en lui donnant lieu de supposer que Julie pouvait être une personne réelle... bien plus, une des jeunes filles de notre petit cercle. Mais Julie n'est qu'un idéal de fantaisie; je le déclare ici, pour rassurer les mères de famille.
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étonner l'abîme. I! allait et venait sur la ^M?Ym^e branlante, faisant trembler le pont sous son pas, frappant, taillant, coupant, tranchant, la hache au poing, blême aux éclairs, échevelé, pieds nus, en haillons, la face couverte des crachats de la mer, grand dans ce cloaque de tonnerres! » Quels que puissent être les défauts des Travailleurs de la Mer, cela est grand, et c'est par la grandeur que cette épopée avait touché Julie.
Sa noble intelligence va droit au beau, et quand elle est émue, quand l'enthousiasme l'a saisie, elle ne comprend rien à toutes nos restrictions, à tous nos si, à tous nos mais', elle dit : « Merci! » au poète qui la ravit au ciel.
J'ai à peine besoin de vous dire que Julie préfère très-décidément les œuvres du génie, sublimes mais inégales, aux œuvres d'art parfaites. Elle est du parti de Michel-Ange contre Raphaël, de Corneille contre Racine, de Beethoven contre Mozart. — Si Julie était raisoimable, elle verrait qu'au fond cette oppositioji est absurde, que le divin et le surhumain se valent, sont la môme chose, et que Mozart, Racine et Raphaël, méritent d'être aimés, admirés, adorés à l'égal de leurs grands rivaux. Mais je n'ai jamais prétendu que Julie fût raisonnable, et c'est justement parce qu'elle n'est pas raisonnable, que je l'aime.
Comme toutes les femmes, Julie est idéaliste. Qu'estce donc que l'art, pense-t-elle, et à quoi sert-il icibas, si sa mission n'est pas de nous transporter dans un monde meilleur? Elle est d'avis qu'un reflet d'en
haut doit toujours embellir la réalité, et elle veut de l'idéal en toute chose, jusque dans les photographies.
Julie, d'ailleurs, n'aime le vague ni dans la peinture, ni dans la musique, ni dans la poésie; elle n'est point une femme incomprise, et cela tient à sa supériorité naturelle qui éclate partout. De même que dans un bal, sa beauté (sans aucune coquetterie de sa part) fait d'elle dès son entrée la reine de la fête, ainsi, dans une conversation de personnes instruites, son esprit naturellement et sans effort la met d'abord à sa véritable place. — Ici, je n'oublie point que nos mœurs interdisent formellement toute communication de Tintelligence entre les jeunes gens et les jeunes filles. Une jeune fille ne doit pas, sous aucun prétexte, adresser la première la parole à un jeune homme; un jeune homme ne peut parler à une jeune fille que de choses indifférentes; s'il s'oublie et entame avec elle une conversation sur quelque sujet plus spécial que l'état de l'atmosphère ou de la température, tout le monde le remarque et reste convaincu qu'il ira le lendemain matin la demander en mariage à son père. Voilà nos mœurs; mais Julie s'en moque, et toutes les fois que j'ai eu le plaisir de la rencontrer dans le monde, elle a lancé d'elle-même la conversation sur un des sujets qui ont pour nous un intérêt commun.
Son esprit jeune, indépendant, actif, met volontiers toutes choses en question, et révolutionne l'ordre établi. — En politique, Julie est répubUcaine. Mais ne frémissez pas, son drapeau n'est point rouge. Tout ce qu'il y a en elle de distinction native, développé par
une éducation fine, éprouve au plus haut degré cette haine de race du noble pour ce qui est ignoble. C'est une républicaine aristocrate. Que rêve-t-elle donc? des choses impossibles : une grande fédération européenne sous le gouvernement des hommes libres et éclairés de chaque nation, la chute de tous les despotismes, du despotisme des individus comme de celui des foules, la fraternité de tous les peuples, la paix, la civilisation, le progrès, Texpansion de plus en plus complète de Tantique vertu qu'on appelle patriotisme dans le sentiment moderne et chrétien de Thumanité (i). — En
(1) Voilà ce que Julie pensait avant la guerre. Aujourd'hui Julie souffre; elle souffre dans son patriotisme^ mais elle souffre surtout de la sottise et de la méchanceté des hommes, qui défend de voir autre chose qu'une utopie dans ce beau sentiment de Yhumanité dont Lamartine s'était fait, en des jours moins sombres, le magnifique interprète :
Et pourquoi nous haïr, et mettre autre les races Ces borues de nos cœurs qu'abhorre l'œil de Dieu? De frontières au ciel voyons-uous quelques traces? Sa Yoùte est-elle un mur, une borne, un milieu? Nations, mot pompeux pour dire barbarie, L'esprit s'arrète-t-il où s'arrêtent vos pas? Déchirez ces drapeaux; uae autre voix vous crie : « L'égoïsme et la haine ont seuls une patrie; La fraternité n'eu a pas ! •
Ce ne sont plus des mers, des degrés, des rivières, Qui bornent l'héritage entre l'humanité:
Les bornes des esprits sont les seules frontières; Le monde eu s'éclairant s'élève à l'unité. Ma patrie est partout où rayonne la France, Où son génie éclate aux regards éblouis ! Chacun est du climat de son intelligence; Je suis concitoyen de toute âme qui pense : La vérité, c'est mon pays
religion, je la soupçonne d'être un peu hérétique. Tant mieux ! elle pense par elle-même, et je ne crains pas que la philosophie d'une si fière et si généreuse nature puisse jamais manquer de noblesse. — En littérature, son idole est Victor Hugo.
Désirez-vous, Mesdemoiselles, quelques détails un peu plus intimes sur Julie? C'est la personne du monde la plus gaie et en môme temps la plus sérieuse. Que vous dirai-je encore? elle a une écriture à la fois trèspersonnelle et d'une fermeté , d'une netteté parfaites : signe d'une individuahté forte, exempte de toute affectation ; en effet, ce qui est vulgaire la dégoûte, mais ce qui est affecté lui est odieux.
Les petites amies de Julie disent tout bas, quand elle a le dos tourné, qu'elle est un bas-bleu.
« C'est un bas-bleu! « disent-elles; Et je n'en suis point surpris, Ces petites péronnelles N'ayant jamais rien appris.
La sottise et l'ignorance Trouvent toujours fort mauvais Que l'esprit et la science Lear fassent voir leurs portraits.
Je ne sais point de louange Plus éloquente, à mes yeux, Que rinsulte faite à l'ange Par un démon envieux.
Julie est instruite; elle ose Laisser briller son flambeau :
C'est bien; voulez-vous qu'on pose Sur la lumière un boisseau?
Doit-on ne parler sans cesse Que de pluie et de beau temps, Des faits divers de la presse Et de la santé des gens?
Une noble intelligence Ne peut-elle impunément Rester en toute occurrence Dans son normal élément?
Faut-il donc qu elle s'abaisse, Pour échapper aux propos Dont la poursuit la bassesse Des ii^norants et des sots?
Continuez à médire Dans votre babil jaloux ; Elle continue à luire Bien loin au-dessus de vous !
Votre mensonge est insigne Et votre aplomb scandaleux..
Pas une de vous n'est digne De lui mettre ses bas bleus !
Les gens sensés m'ont dit et ils nie rediront : «L*art, la littérature, la philosophie, tout cela est fort joli, sans doute; mais ce sont des mérites bien légers chez une femme, et qui ne devraient avoir aucun poids dans la balance d'un esprit judicieux. La vie, mon cher enfant, est une prose, non pas une poésie. Le temps
vient, et il est déjà venu, où il vous faut l'envisager enfin par le côté pratique et solide du pot-au-feu. » Ma conviction la plus profonde est que ces personnes graves ont raison. — Mais vive l'esprit, la grâce, la jeunesse et la beauté ! vive la folie et les non-sens ! vive l'art et la littérature ! Je n'ai pas encore de goût pour les bonnes petites ménagères qui n'ont que cette distinction-là, et je répète que j'aime Julie.
b'IiV.