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ONZIÈME CAUSERIE

Mesdemoiselles^

Bacon avait prodigieusement d'esprit. — Qu'est-ce que Tesprit? je vous ai déjà dit que je n'en savais rien, et que c'était un de mes principes de ne jamais définir les mots que tout le monde entend à peu près, comme esprit, comique, humour, de peur qu'après la définition on ne les entende plus du tout. Mais voici un des sens du mot esprit : c'est souvent (je ne dis pas toujours) le talent d'apercevoir des analogies entre des choses qui semblent n'avoir rien de commun, et c'est cet esprit-là qu'avait surtout Bacon*

Par exemple, au commencement de notre dernière causerie, nous avons dit qu'il y aurait un intérêt moral et psychologique du premier ordre à tenter de surprendre quelques traits du génie ou du caractère des grands artistes dans la prédilection qu'ils ont montrée

m» CAL- SERIES PARISIENNES.

pour le chat ou pour le chien. Nous avons parlé alors du lévrier de Victor Hugo, dont le nom est Sénat. L'analogie qui peut exister, dans Tordre politique, entre la noble assemblée siégeant au Luxembourg et cet animal de luxe, était très-facile à voir, et nous n'avons pas eu besoin de beaucoup d'esprit pour la trouver; jusque-là tout allait bien. Mais nous avons avoué qu'il nous était impossible de découvrir l'ombre d'un rapport entre la poésie de Victor Hugo et un lévrier. — Eh bien, soyez certaines que ce rapport caché, Bacon l'eût découvert. Il avait tant d'esprit qu'il apercevait toutes les analogies réelles et imaginaires, possibles et impossibles, les plus étranges, les plus inouïes, les plus baroques, les plus saugrenues. Dans une écaille d^huître il aurait vu le monde, et tout ce qu'il contient; c'était un jeu pour lui.

Mais voici ce qu'il y a de plus fort : au lieu de discourir de ces analogies sur un ton de plaisanterie, comme aurait fait Sterne ou tout autre, ou avec une gravité ironique (ce que Swift eût choisi), il les prenait au sérieux et croyait à leur réalité. Oui, il les considérait comme une partie très-importante de la philosophie, si bien qu'il en a exposé la théorie avec toutes sortes d'exemples à l'appui, dans son grand ouvrage intitulé De dignitate et (nigmentis. scient ia ru m ^ c'est-à-dire De In dignité des sciences et de leur ocrroissement.

Dans notre dernière causerie, nous avons aussi dit un mot de MM. Berlioz et Wagner; mais l'idé^î ne nous est pas venue, en parlant de la musique,

qu'il pût y avoir la moindre analogie entre cet art et Tamitié, la rhétorique, Téclat d'un diamant ou la lumière de la lune scintillant à la surface de l'eau : c'est au point de vue de ces analogies diverses que Bacon, envisageant toutes choses d'une manière générale, disserte sur la musique. c( Une dissonance, dit-il, qui se termine tout à coup par un accord, fait valoir l'harmonie; c'est une règle en musique, et la même règle a sa force en morale et dans l'affection. Ce trope musical qui consiste à échapper doucement à la finale ou à la désinence, au moment où il semble qu'on va l'atteindre, est tout pareil à cette figure de rhétorique au moyen de laquelle l'attente des auditeurs est agréablement éludée. Le son tremblotant des cordes qui vibrent, procure à l'oreille le même plaisir que donne à l'œil la lumière qui se joue sur Peau ou dans un diamant; la lune joue ainsi sur l'eau qui brille et tremble (1).»

Voulez-vous d'autres exemples d'analogies et d'autres preuves de l'esprit de Bacon? — Au XIII^ chapitre du Lévitique, versets 12, 13 et 14, Moïse, le grand législateur des Hébreux, s'exprime en ces termes : « Si la lèpre boutonne fort dans la peau, et qu'elle couvre toute la peau de la plaie, depuis la tête du lépreux jusques à ses pieds, autant qu'en pourra voir le sacrificateur, le sacrificateur le regardera; et s'il aperçoit que la lèpre ait couvert toute la chair de cet homme, alors il jugera net celui qui a la plaie; la plaie est devenue

(1) « Splendet tremulo sub Jumine pontus. » (Virgile.) — De Augmentis, L III, c. i, § 4, 5,

toute blanche : il est net; mais le jour où on aura aperçu encore un peu de chair vive, il sera souillé. » Pourquoi, se demande le grand Lord Chancelier, le lépreux complet était-il jugé net et admis dans la société des autres hommes, au lieu que le demi-lépreux ou le lépreux aux trois quarts était déclaré impur et soigneusement séparé de tout le reste du peuple? parce qu'une maladie contagieuse est plus à craindre pendant sa période de développement que lorsqu'elle est parvenue à son point de maturité. C'est une règle en médecine, et la même règle s'applique très-bien à la morale; les hommes les plus dissolus^ les scélérats les plus endurcis sont moins dangereux et corrompent moins les mœurs publiques que ceux dont les vices sont mêlés de quelques vertus aimables, et qui, sains en partie, sont en partie gâtés (1). — L'homme aime l'homme, observe encore Bacon, les semblables s'attirent; comment donc se fait-il que le fer n'attire pas le fer, et que l'or ne semble éprouver aucun sentiment d'amitié pour l'or? C'est une question que la science n'a pas encore résolue, et notre philosophe la propose à l'examen sérieux des penseurs de l'avenir. — Autre problème. La physique enseigne que les corps composés ont dans leur composition même un principe de dissolution, et qu'on prévient leur destruction en les réduisant à leurs éléments simples; et Machiavel, se fondant sur cette grande loi. remarque très-bien que, pour empêcher la ruine des républiques, il faut les ramener

(1) De Augm., J. III, c. i, | 4, 5.

aux mœurs et aux principes antiques. La physique et la politique sont donc d'accord^ à la bonne heure : mais comment se fait-il que, dans le monde de la création animée,, les chauves-souris, les phoques et les poissons volants, qui participent de deux natures, conservent Texistence et perpétuent leur race? c'est extraordinaire.

En présence de tous ces mystères, Bacon se recueille et dit : « La philosophie a trois objets, Dieu, la nature et l'homme. Or, comme les divisions des sciences ressemblent aux branches d'un même arbre qui se réunissent en un seul tronc, il convient de constituer une science universelle qui soit la mère de toutes les autres et qu'on puisse regarder comme commune à toutes^ jusqu'au point où toutes se séparent et prennent des directions différentes. C'est cette science que nous décorons du nom de philosophie première ou de sagesse, et qu'on appelait autrefois la science des choses divines et humaines. La magie des Perses, qui a été si célèbre, consistait à observer ce qu'il y a de commun dans les composés de l'ordre naturel et de l'ordre politique, comme étant des fabriques de la même architecture, parlant le même langage symbolique (1). Car il ne faut pas voir, dans les exemples que

(1) Eclaircissons ce point et ce lan^^age un peu obscur par une note substantielle et fort instructive de M. Bouiliet, le savant éditeur de Bacon :

« Bacon pensait que la science occulte des Perses, la magie, n'avait d'autre objet que de montrer l'analogie de la nature et de la société humaine, et de chercher dans la connaissance du monde matériel des règles pour le monde moral et politique.

S6i CAUSERIES PAFa^IEXNES.

nous avons cités plus haut, de simples similitudes, ainsi que pourraient le penser les personnes qui manqueraient de pénétration; mais ce sont des manifestations diverses des mêmes lois de la même nature, et c'est une science que jusqu'ici on n'a pas traitée avec tout le soin qu'elle mérite. »

Ce qui fait le haut comique de Bacon, vous le voyez.

Dans un Mémoire adressé, en 1603, au roi Jacques, sur l'union de l'Angleterre et de TEcosse, il développe fort au long l'idée qu'il se faisait de cette doctrine symbolique des Perses, et il eu donne lui-même un exemple, en traitant selon cette méthode la plus importante question de politique que son siècle ait eu à résoudre : « Lorsque Heraclite, dit-il, surnommé Vohscury publia « un certain livre qui n'existe plus aujourd'hui, les uns y virent «c une dissertation sur la nature, les autres un traité de police tique Je ne m'en étonne pas; car entre les règles de la na- « ture et celles d'une bonne politique il y a beaucoup d'accord « et, de ressemblance, les premières n'étant que l'ordre suivi *c dans le gouvernement du monde, les secondes l'ordre suivi « dans le gouvernement des Etats. Aussi les rois de Perse étaient- « ils profondément initiés dans une science fort respectée alors, « mais qui est aujourd'hui bien dégénérée, et dont le nom ne se « prend guère qu'en mauvaise part (la magie). En effet, la nia- « gie des Perses, cette science occulte de leurs rois, était Tap- « plication à la politique des observations faites sur le monde; « on y donnait les lois fondamentales de la nature pour modèle « au gouvernement de l'Etat.

« C'est ainsi que les sages de la Perse proposaient à leurs rois, « comme autant de modèles, le soleil, la lune et les autres corps « célestes, qui resplendissent de tant de gloire et sont l'objet « de tant d'adorations, mais qui aussi ne se reposent jamais, « pourvoyant sans cesse, dans leur course régulière, au bien des «< corps qui leur sont subordonnés. C'était là, disaient-ils, l'i- « mage d'une bonne administration qui, bien que prompte à ex- « pédier les afifaires, doit marcher avec une régularité et une « précision que rien ne saurait altérer ni détruire.

« Voyez, disaient-ils encore, comme les cieux, loin de s'enri-

c'est son sérieux. Dans des analogies qui ne sont qu'une brillante invention de Tesprit, il aperçoit Tunité profonde de la nature;, et il prétend faire de la recherche et de la découverte de ces rapports imaginaires une portion capitale de la philosophie, qu'il nomme sagesse par excellence ou science des choses divines et humaines,

« chir aux dépens de la terre et de la mer, et d'accumuler eu « trésors inutiles tout ce qu'ils en tirent, dépensent, au con- »< traire, et répandent en pluies sur notre globe les vapeurs qu'ils « ont reçues de ces deux éléments; car s'ils thésaurisent pendant « un temps, c'est pour être généreux à propos.

« Mais ce qu'ils s'attachaient surtout à démontrer, c'était cette « loi fondamentale de la nature par laquelle tout subsiste et se « conserve; loi qui fait que tous les corps, bien qu'ils aient des « appétits qui leur sont propres et qu'ils suivent dans les «c courts instants où ils ne sont pas dominés par des appétits « plus impérieux et plus généraux, renoncent cependant à leurs « affections particulières pour obéir aux appétits universels, du « moment où ceux-ci se font sentir. C'est ainsi que le fer, quand « il est en petite quantité, se laisse attirer par l'aimant; mais « s'il est en quantité plus grande, il sacrifie son amitié pour « l'aimant, et retourne en bon patriote vers la terre, cette pa- « trie commune de tous les corps pesants. Il en est de même de « l'eau et de beaucoup d'autres substances semblables : elles « tendent généralement vers le centre de la terre, qui est, « comme nous venons de le dire, leur pays natal, et cependant « rien n'est plus ordinaire que de voir, dans les jets d'eau et « dans certaines machines, l'eau s'élever dans les airs et mon- « trer par là qu'elle aime mieux sacrifier son amour pour sa « patrie que de voir ses parties se détacher et se désunir.

« Cette science, qui fait du gouvernement du monde le miroir « du gouvernement d'un Etat, est une science presque oubliée au- « jourd'hui, et cela sans doute parce qu'il est trop difficile pour « un seul homme d'embrasser à la fois la philosophie naturelle « et la politique. Pour moi, j'ai cru devoir essayer de la faire

Lorsqu'on dit d'un homme qu'il a trop d* esprit , on entend assez souvent, non pas qu'il est trop habile à trouver des analogies de cette espèce^ mais qu'il les prend trop au sérieux, et que son jugement est la dupe de son imagination. — Machiavel, voulant établir ce grand principe de morale politique qu'un prince ne doit point tenir sa parole quand cel-i lui fait tort, raisonne ainsi par images : « Le prince doit savoir faire l'homme et la bête. C'est ce que le* anciens enseignent à mots couverts, quand ils racontent qu'Achille et divers autres princes furent donnés à nourrir au centaure Chiron, qui devait les élever sous sa discipline. De même que le précepteur était demi-homme et demi-bête, les princes doivent participer des deux natures, l'une ne pouvant pas durer longtemps sans l'autre. Le prince, ayant donc besoin de bien imiter la bête, doit savoir revêtir les qualités du renard et celles du lion, parce que le lion ne se défend point des filets, ni le renard des loups. Ceux qui s'en tien-

« revivre, autant du moins que ma faiblesse et mon peu tle loi- « sir me le permettent, en traitant le sujet que j'ai l'honneur de « soumettre aujourd'hui ;i Votro Majesté (l'union des deux royau- « mes). Nous avons vu qu'on })arlait autrefois ce langage aux « rois; mais à quel roi pourrait-on plus justement l'adresser « qu'à celui qui veut unir la vertu spéculative h la vertu pra- « tique? »

« Après ce préambule, l'.uteur aborde son sujet, qui est I'?^nion de V Angleterre et de l'Ecosse, et partant de la maxime vis imita fortior, il fait voir qu'elle s'applique au monde moral aussi bien qu'au monde physique, et il en conclut que les deux Etats ne pourront que gagner à leur réunion en un seul. » (Douillet. Qu'.vres j^hilosoj^hiques de Bacon. Note de la page 522 du tome I.)

nent au lion ne connaissent pas leur métier. Par conséquent, un prince prudent ne doit point tenir sa parole quand cela lui fait tort, et quand les nécessités qui lui ont fait promettre quelque chose n'existent plus. » — Dans ses Entretiens sur la Pluralité des i¥on^es^ Fontenelle veut convaincre une femme d'esprit, qui doute que la terre tourne parce qu'elle ne la sent pas tourner. « Il me semble, dit la marquise, qu'il est ridicule d'être sur quelque chose qui tourne; mais le malheur est qu'on n'est pas assuré qu'on tourne; est-il possible que le mouvement de la terre ne laisse pas quelque petite marque sensible à laquelle on le reconnaisse? — Les mouvements les plus naturels, répondis-je, et les plus ordinaires, sont ceux qui se font le moins sentir; cela est vrai jusque dans la morale : le mouvement de l'amour-propre nous est si naturel que le plus souvent nous ne le sentons pas, et que nous croyons agir par d'autres principes. — Ah! vous moralisez, dit-elle, quand il est question de physique : cela s'appelle bâiller; retirons-nous. » La marquise avait raison de souhaiter le bonsoir à Fontenelle; carie philosophe lui contait là une histoire à dormir debout. — Le même abus de l'analogie fait tomber tous les jours des esprits distingués dans d'étranges rêveries; c'est ainsi que Sir William Temple déduisit une théorie du gouvernement des propriétés de la pyramide. Les poètes, ayant une imagination particulièrement fertile en métaphores, sont tout préparés par la nature à ce genre d'absurdité. Victor Hugo propose quelque part cette étymologie, qui trahit, si elle est sérieuse, une mé-

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diocre connaissance du grec : « iron est un mot anglais qui veut dire fer; ne serait-ce point de là que viendrait iroaiel » Robert Southey, après avoir brillé comme poëte, a voulu se mêler d'économie politique, et il a basé tout son système financier sur le phénomène de l'évaporation et de la pluie. Dans un de ses ouvrages, il dit que l'évêque Spratt était le bien nommé, attendu qu'il était un fort petit poëte : sprat est un mot anglais qui veut dire éperlan; ailleurs, il ne peut rencontrer sous sa plume le nom de Francis Bugg sans céder à la tentation de faire sur cette syllabe malsonnante une réflexion de très-mauvais goût: bug est un mot anglais qui signifie punaise (I).

Cette manie des analogies est une vraie maladie mentale, bien caractérisée, comprenant toute une succession de degrés, de formes, et vous voyez qu'au bas de réchelle gît le calembour. Je vous montrerai tout à l'heure comment, à l'autre extrémité de la même échelle, fieurit la superstition.

Le calembour est cette sorte de plaisanterie qui consiste à fonder une prétendue analogie de choses sur une pure similitude de sons. Je ne vous dirai pas les bêtises fameuses auxquelles peut aboutir l'esprit engagé dans cette voie; vous les connaissez assez. Cette branche de l'art a pris de nos jours un développement extraordinaire, sans doute pour nous consoler du dépérissement de toutes les autres; c'est juste, il faut bien que notre époque se distingue par quelque

(1) Ces deux derniers exemples sont empruntés à Macaulay.

chose. Mais ne croyez pas que le calembour soit dMnvention contemporaine ou moderne; il remonte à la plus haute antiquité. Dans Homère (c'est Tenfance de l'art), Ulysse sauve sa vie au moyen d'un mauvais calembour; il est vrai qu'il avait affaire aux Cyclopes. Sophocle, Euripide, Platon, sans parler d'Aristophane (dont c'était le métier), Cicéron, d'autres grands esprits de l'antiquité la plus classique , ont fait quelques calembours plus ou moins bons. Je crois que M. Renan en relève un dans le livre de Joh (1), et il ne faut pas que ceci vous scandalise, puisque vous avez toutes présent à l'esprit le jeu de mots divin qui est le plus solide fondement de la papauté : « Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon église. » Bacon, avec ses goûts et ses principes en matière d'analogies, a fait naturellement beaucoup de calembours; mais ne craignez rien, comme ses ouvrages sont écrits en latin ou en anglais, je ne saurais songer à vous en citer un seul.

La superstition est le sentiment confus et profond de la solidarité mystérieuse des choses. Tout se tient dans l'univers; chaque événement grand ou petit a, non pas sa cause unique, isolée, mais sa chaîne infinie de causes. L'homme religieux ferme les yeux sur les causes secondes et remonte directement à une Cause première, libre et souveraine, qu'il adore et qu'il prie. L'homme positif et raisonnable aperçoit un petit nombre de causes

(1) Page 174; un simple jeu de mot sur la cigogne ou l'autruche.

secondes et très-prochaines, plus ou moins, selon qu'il a plus ou moins de savoir et d'esprit; puis, au delà d'un certain chaînon qui est toujours tout près de lui, il ne voit plus rien et ne se préoccupe point de ce qu'il ne voit pas. — L'homme superstitieux est frappé de l'immensité de ce qu'il ignore au prix du peu qu'il sait; ce qu'on appelle hasard fait pour lui partie, sans qu'il sache comment, de l'harmonie universelle; ce qu'il ne voit pas et ne peut pas connaître des secrets du monde préoccupe sa pensée bien plus que ce qu'il en découvre, et l'idée d'être enserré de toutes parts par la fatalité le remplit de trouble et d'épouvante.

Il a commencé une grave entreprise un vendredi, et il échoue. Il se rend compte de son insuccès, jusqu'à un certain point ; c'est qu'il a mal pris ses mesures, c'est qu'il n'a pas su tout prévoir et tout calculer : mais comment son esprit, ordinairement si ferme et si lucide, a-t-il été frappé d'aveuglement? On dit qu'une malédiction éternelle pèse sur le jour où les hommes ont mis à mort le plus divin d'entre les fils des hommes. Cette pensée le poursuit; il n'ose pas se l'avouer clairement, mais il reste sous l'impression vague et impossible à vaincre, que son infortune pourrait bien avoir pour cause cette date sombre et néfaste.

Le mystère de causalité se complique de toutes sortes de mystères d'analogies. N'entrevoyez-vo^is pas une interminable série de rapports eflfrayants entre les hommes et les bètes, le inonde du firmament et celui de la terre, la vie humaine et les phénomènes de la nature? Pourquoi l'œil de la vipère exprime-t-il tant

de haine et de férocité ? en vivant de rapine^ en mordant sa proie et en versant du venin dans la plaie, cette petite bête accomplit tout bonnement la loi de sa création; par quel étrange rapport avec l'humanité une créature irresponsable, innocente, exprime-t-elle donc dans sa physionomie un si profond caractère moral ? est-ce que, par hasard, l'âme des scélérats logerait dans le corps des serpents? Qu'est-ce qui a désespéré ainsi le ramier, pour qu'il pousse au fond des bois ces soupirs et ces gémissements à fendre le cœur? plus vive, plus heureuse, aux campagnes du ciel l'alouette chante et s'élance ! le rossignol et la fauvette déroulent gaiement la gamme entière de leurs amours. . . Hélas ! il y a eu par le monde des amants malheureux, et c'est sans doute leurs voix qui continuent à se plaindre dans la profondeur de la forêt. — Si les bêtes ont été autrefois des hommes et des femmes, beaucoup d'hommes et de femmes sont bêtes dès aujourd'hui. N'avez-vous jamais rencontré dans le monde... (je suis bien sûr que vous l'avez rencontré)... un grand monsieur qui porte partout sa figure béate, perpétuellement souriante, a de gros yeux ronds à fleur de tête, une bouche toujours ouverte, même quand il se tait, un gilet blanc sur un estomac rebondi^ et l'air d'une carpe réjouie? Le grand Condé avait un profil d'oiseau de proie, et ce n'est pas par une simple figure de rhétorique que Bossuet Ta comparé à un aigle : la ressemblance morale suit naturellement la ressemblance physique. Le type le plus répandu dans l'humanité est celui du singe, c'est le type fondamental; on le rencontre pur ou croisé avec celui

d'autres animaux. La physiognomonie étudie ces rapports, elle montre que chaque être humain reproduit, avec les traits de telle ou telle bête, quelque chose de ses mœurs.

Tout le monde sait que les chiens hurlent de douleur à la mort de leurs maîtres, et les preuves d'inteUigence surnaturelle données par cet animal sont si nombreuses et si connues qu'elles ne sont plus que des lieux communs. Mais voici quelque chose de plus nouveau : — Victor Hugo, entouré de sa famille, faisait un jour une lecture à haute voix dans un champ, à Jersey; une vache paissait dans un champ voisin, à une petite distance du groupe. Dès que le poëte eut commencé à lire, la vache s'approcha, et allongeant le cou, posa sa tête sur une petite barrière qui séparait les deux champs; elle écouta jusqu'à ce que le poëte eut fini, puis elle s'en retourna. Une demi-heure après, Victor Hugo reprit sa lecture ; la vache revint à la même place, et écouta dans la même position. Après avoir lu quelque temps, Victor Hugo passa le livre à M. A. V. ou à M. P. M. (je ne me rappelle plus lequel des deux) : la vache tourna le dos et s'en alla paître, — Toute la création est pleine de mystères. Pourquoi l'hymne de la nature est-il un adagio plaintif en mineur? de quoi se plaint le vent ? de quoi se plaint la mer? Le ciel s'intéresse à la terre (l), les astres règlent le cours des saisons; comment serait-il

(1) « Vous êtes bien en arrière de votre siècle, disait un philosophe à un artiste, si vous croyez qu'il est sans intérêt de savoir quel temps il faisait à Rome le jour ofi César fut assassiné. y>

indifférent pour un homme de naître sous telle ou telle constellation? — Les noms mêmes ne sont pas sans influence sur la destinée. — Dans la nuit du 40 au H août, notre globe traverse une région remplie d'étoiles filantes : c'est le 10 août que la monarchie de Louis XVI est tombée, et que le peuple a pris les Tuileries ; c'est le dO août que la chute des Bourbons a été rendue définitive parla proclamation du gouvernement de Louis-Philippe... Qui sait, ô ciel! ce qu'emporteront les étoiles filantes de cette année ?

Gomme la plupart des philosophes et comme tous les poètes. Bacon était superstitieux. Il croyait à la vertu prophétique des songes ; il raconte lui-même qu'étant à Paris, tandis que son père était à Londres, il rêva qu'il voyait la maison de celui-ci toute couverte d'un enduit noir, et que trois jours après il apprit sa mort (1). Il croyait aussi à l'action possible d'une personne sur une autre par la seule force de l'imagination, à la sympathie entre personnes éloignées (2). Gœthe avait la même croyance, et c'est une pensée bien consolante, Mesdemoiselles, et singulièrement propre à fortifier le

(1) Sylva sylvarum, dixième centurie, n° 986.

(2) « L'inspiration prophétique, la faculté divinatoire a pour fondement la vertu cachée de l'âme, qui, lorsqu'elle est retirée et recueillie en elle-même, peut voir d'avance l'avenir dans le songe, dans l'extase, et quand elle est voisine de la mort; ce phénomène est plus rare dans l'état de veille et dans l'état de santé... Il y a une action possible d'une personne sur une autre par la force de l'imagination de l'une de ces deux personnes; car, comme le corps reçoit l'action d'un autre corps, l'esprit est apte à recevoir l'action d'un autre esprit. » {De Augmentis, IV, 3.)

cœur des amants séparés (I). — Bacon ne voulait pas qu'on rejetât absolument l'astrologie ni l'alchimie; car il n'était pas impossible^, selon lui, de découvrir dans cet ordre de recherches des faits obscurs, mais très-réels, où il faut porter la lumière de l'analyse scientifique, au lieu de les abandonner à des charlatans ou à des fous qui les exagèrent et les falsifient (2). « Je me souviens, écrit-il dans ses Essais, d'avoir ouï dire au docteur Pena, lorsque j'étais en France, que la reine-mère Catherine de Médicis, qui croyait à l'astrologie, ayant fait tirer l'horoscope de Henri II, son époux, mais en ne donnant que l'heure de la naissance de ce prince et en lui supposant un autre nom, l'astrologue, après avoir fait son calcul, répondit à cette princesse que son époux serait tué en duel. A cette réponse, la reine se mit à rire, se croyant bien assurée que son époux, dans le rang élevé où il était, ne pouvait être exposé à un malheur de cette espèce. Mais le fait est que Henri II fut tué dans un tournoi ; car ce prince joutant avec le

(1) « Nous marchons tous au milieu de secrets, entourés Je mystères. Nous ne savons pas ce qui se passe dans ratmosj)hère qui nous entoure; nous ne savons pas quelles relations elle a avec notre esprit. Mais il y a une chose certaine, c'est que, dans certaines circonstances, notre âme, par certains organes, a plus de pouvoir que les sens, et qu'il lui est donné de pressentir, et même, oui, de voir rëell» ment l'avenir le plus rapproché... Une Ame peut, par sa seule présence, agir fortement sur une autre âme. Bien souvent, me promenant avec un ami, si une idée venait à me saisir vivement, Tami avec lequel j'étais se mettait à me parler de cette idée. »

(Goethe. Conversations avec Ecket-mann.)

(2) De Augmentis, III, 5.

comte de Montgomery, et la lance de son adversaire s*étant brisée, le tronçon Tatteignit à la visière, et, entrant dans Tœil, le blessa mortellement (1). »

Parmi les croyances superstitieuses de Bacon, il en est une assez singulière, qui n'était pas rare à son époque, mais que nous avons à peu près perdue aujourd'hui : il croyait à Vâye d'or, et cela paraît d'autant plus étrange qu'une telle rêverie est directement contraire à sa magnifique doctrine du progrès. Après nous avoir dit que ce que nous appelons antiquité est proprement l'enfance et la jeunesse du monde, que les défauts du jeune âge sont l'inexpérience et l'ignorance, et que nous sommes dupes d'un mot en révérant l'antiquité chez les anciens, puisqu'aujourd'hui le monde étant devenu vieux, c'est nous qui sommes les vrais anciens, il nous surprend et nous étonne par un langage tout opposé : « Il exista jadis des hommes divins qui avaient une sagesse supérieure à la condition mortelle »; et ce philosophe -poëte compare l'antiquité à un temple dont un voile dérobe à nos yeux le sanctuaire, c'est-à-dire la partie la plus profonde et la plus sacrée. En simple prose, toutes les vérités utiles ou sublimes de la science étaient connues, selon Bacon, dans un temps très-reculé; mais les âges postérieurs n'en ont gardé qu'un souvenir confus.

Nous sommes ici en plein vague de la pensée, et il ne faut pas demander à notre auteur dans quelle contrée jl

(1) Essay XXXV

place ces hommes « divins » qui ont eu tant de sagesse. Ce n'était positivement pas en Grèce, et sur ce point Bacon ne fait que suivre Topinion des Grecs euxmêmes ; car les Grecs (chose bien remarquable), quelque justement fiers qu'ils fussent de leurs lumières, avaient le sentiment profond que ces lumières leur venaient des lieux où le soleil se lève, et que dans les contrées orientales toutes les sciences avaient été blau' chies par le temps (l), tandis qu'en deçà de la mer Egée elles sortaient à peine du berceau. La tradition fait voyager tous les Grecs qui ont le plus honoré leur patrie par leur savoir, et veut qu'ils se soient d'abord instruits à l'école des sages de l'Egypte, de la Perse ou de l'Inde. Bacon rapporte ces paroles d'un prêtre égyptien à Solon : « Vous autres Grecs, vous n'êtes que des enfants; vous n'avez ni la science de l'antiquité, ni aucune antiquité dans votre science (2). » Il fait de grands compliments à Moïse pour cette « science des Egyptiens » dans laquelle il était si instruit, selon les Ecritures, et il suppose que par l'intermédiaire des Egyptiens plus d'un mystère de la religion des Hébreux a dû arriver à la connaissance des Grecs. Il prétend découvrir presque toute la physique dans le livre de Job (3). Mais rien d'ailleurs ne nous autorise à penser que les anciens sages fussent pour lui les patriarches de la Bible, et il ne rattache

(1) Expression de Platon.

(2) Citation du Timée; mais Bacon arrange un peu cela. Dans Platon, le prêtre égyptien ne fait pas d'antithèse, et dit simplement : « 0 Solon! vous autres Grecs, vous ne serez jamais que des enfants, et personne en Grèce n'a de l'âge. »

(3) De AvgynetUls, 1. I, § 59.

par aucun lien Tensemble de la mythologie ou de la philosophie grecque à la religion révélée. Nous avons vu sa bonne opinion de la magie des Perses qui était considérée, dit-il, comme « le plus haut degré de la sagesse ». Il remarque que les trois rois qui vinrent d'Orient adorer le Christ étaient décorés du titre de mages. De Tlnde, il ne dit pas un mot, que je sache.

Quoi qu'il en soit du lieu où florissaient les sages, Bacon enseigne qu'un souvenir au moins de leur sagesse s'est conservé dans l'antiquité classique, et ce sont les fables de la mythologie grecque qui renferment, à l'en croire, ces précieux débris. Un de ses traités philosophiques, intitulé La Sagesse des Anciens, est consacré à l'interprétation de trente et une de ces fables; voici comment il s'exprime dans la préface de ce curieux écrit :

L'antiquité primitive (excepté ce que nous en révèlent les Saintes-Ecritures) a été ensevelie dans l'oubli et le silence ; au silence de l'antiquité ont succédé les fables des poètes, aux fables des poètes les écrits des philosophes : la profondeur mystérieuse des temps anciens est donc séparée de la littérature claire et connue des âges subséquents, par le voile de la mythologie comme par un intermédiaire... Une chose nous a semblé particulièrement digne de remarque, c'est que la plupart de ces fables ne paraissent point avoir été inventées par les poètes qui les racontent, Homère, Hésiode, etc. Si les fables étaient la fabrication des poètes, elles ne pourraient avoir une grande importance à nos yeux ; mais avec un peu d'attention on reconnaîtra qu'elles sont exposées comme d'anciennes croyances et non comme des élucubrations nouvelles. Il y a plus : rapportées un peu diversement par des au-

teurs pre?;que contemporains, il est facile de voir que leur fonds commun est ancien, et que les diflerences de détail sont dues à la fantaisie des écrivains; cela augmente singulièrement notre estime pour ces fables, et nous les fait considérer comme les reliques sacrées et le souvenir affaibli d'un temps meilleur; c'est la tradition de quelque nation plus anti(|ue résonnant encore comme un écho lointain dans les flûtes et les chansons des Grecs... Au commencement, on ne parlait qu'en fables, en énigmes, en paraboles et en similitudes, parce que l'esprit des hommes était grossier et ne pouvait saisir que ce qui tombait sous le sens. Et aujourd'hui encore, si l'on veut proposer une doctrine nouvelle et la rendre acceptalde, il est bon de suivre la même voie et de recourir aux comparaisons. Nous espérons que nos méditations sur ce sujet ne seront point perdues. Il est vrai que d'autres écrivains ont traité la même matière avant nous; mais, pour dire librement et sans envie notre pensée, ces premières tentatives ont été faites par des hommes peu éclairés, dont la science s'élevait à peine au-dessus de quelques lieux communs, et qui n'ont fait qu'effleurer ce grand sujet d'étude. Pour nous, dédaignant les explications faciles et vulgaires, nous voulons trouver du nouveau et pénétrer plus avant dans ces profondeurs mystérieuses.

Après ce préambule, l'auteur entre en matière. — Le dieu Pan avait des cornes. Ses cornes, larges à leur base, allaient s'amincissant et finissaient en pointe. C'est la forme, je crois, de la plupart des cornes. Mais Bacon voit là-dessous un mystère à éclaircir, et un mythe à interpréter.

Pourquoi, se demande-t-il, Pan avait-il des cornes, et pourquoi ses cornes étaient -elles plus larges à leur base qu'à leur extrémité? « Parce que la nature

entière (pas^ pasa, pan en grec veut dire toutes choses] est aiguë comme une pyramide. Les individus qui forment la large base de la nature sont en nombre infini; ils se réunissent en espèces, qui déjà sont moins nombreuses; celles-ci s'élèvent en genres^, lesquels, à mesure que les idées se généralisent, vont se resserrant de plus en plus, jusqu'à ce qu'enfin toute la nature semble se concentrer en un seul point. »

Autre question. Pan était velu comme un singe; pourquoi ? « C'est avec autant d'élégance que de vérité, poursuit notre auteur, que le corps de la nature est représenté comme hérissé de poils, à cause de ces rayons qu^on voit partout; car les rayons sont comme les crins ou les poils de la nature, et il n'est rien qui ne soit plus ou moins rayonnant. Cela est très-sensible dans la faculté de la vue^ ainsi que dans la force magnétique et dans toute opération à distance; en effet, tout ce qui agit à distance semble darder des rayons directs. Mais, de tous les poils de Pan, ceux qui ont le plus de saillie sont les poils de sa barbe, parce que les rayons des corps célestes, surtout ceux du soleil, exercent leur action de fort loin; et cette figure est singulièrement élégante : car, lorsque sa partie supérieure est enveloppée d'un nuage et que ses rayons s'échappent par-dessous, le soleil semble avoir une barbe, »

Troisième problème. Pourquoi la houlette de Pan était-elle recourbée par le haut? « C'est une exquise métaphore, dit Bacon, pour figurer les voies de la nature, lesquelles sont droites en partie et en partie obliques. Et, si c'est principalement à son extrémité supérieure

38n CAUSERIES PARISIENNES.

que la houlette du dieu est recourbée, c'est parce que presque tous les desseins de la Providence s'exécutent par des détours et des circuits, en sorte que ce qui paraît se faire n'est pas ce qui se fait en réalité, comme nous en avons un exemple dans Thistoire de Joseph vendu en Egypte. »

Macaulay compare les tours de force prodigieux qu'accomplit l'esprit de Bacon dans le traité de La Sagesse des Anciens, aux exploits d'un clown un jour de foire, et il dit qu'en lisant ce petit livre on est tenté de croire que l'auteur était possédé du démon. Si le diable était là, le diable n'est pas bête, et il faut avouer qu'il inspire de fort jolies choses. Savez -vous pourquoi le manteau de Pan était une peau de léopard? Parce que le ciel est tacheté d'étoiles, l'océan d'îles et la terre de fleurs.

Vous connaissez la légende des Syrènes, ces aimables insulaires qui attiraient à elles les navigateurs par le charme irrésistible de leur voix, et puis les massacraient, dès qu'ils avaient mis le pied dans leur île. Mais vous avez peut-être oublié comment Ulysse sut leur échapper. Il boucha avec de la cire les oreilles de tous ses compagnons; pour lui, il se fit attacher solidement au mât du vaisseau et défendit qu'on le déliât, quand même il le demanderait les larmes aux yeux et avec des gestes suppliants. Orphée s'y prit d'une autre manière : passant devant l'île des Syrènes sans autre protection que sa lyre, il se mit à chanter à tue-tête les louanges des Dieux, couvrit la voix de ces enchanteresses, et esquiva ainsi le danger. — Le commentaire de Bacon a autant

de grâce poétique que la fable même^ et paraît naturel à force d'être ingénieux. « Il y a, dit-il^ trois moyens d'échapper aux séductions de la volupté et aux maux qu'elle entraîne à sa suite ; la philosophie fournit les deux premiers^ et la religion le troisième. On peut d'abord éviter très-soigneusement toutes les occasions tentatrices; ce remède est le seul qui convienne aux âmes faibles et communes, représentées ici par les compagnons d'Ulysse. Car les âmes plus élevées, armées d'une ferme résolution, peuvent braver la volupté et s'exposer impunément aux tentations les plus dangereuses; elles aiment à faire, comme Ulysse, l'épreuve de leur vertu et l'essai de leurs forces; elles vont même jusqu'à s'instruire de tous les vains détails des voluptés, non pour s'y livrer, mais pour ajouter à leurs connaissances. C'est ainsi que Salomon déclarait, après avoir fait l'énumération minutieuse des délices au sein desquelles il coulait sa vie : « Et la sagesse n'a pas laissé de demeurer avec moi. » Mais le plus excellent de tous les remèdes est celui d'Orphée, qui, en chantant à haute voix les louanges des Dieux, couvrit et annula le chant des Syrènes; car la contemplation des choses divines ne donne pas seulement une grande force, elle est plus douce que tous les plaisirs des sens. »

Citons encore, pour sa poétique beauté, un morceau empreint d'une mélancolie profonde, dont le titre est Memnon ou la Mort prématurée :

Memnon, disent les poètes, était fils de l'Aurore. Tout brillant de l'éclat de sa riche armure, et porté par le vent

de la faveur populaire, il partit pour la guerre de Troie. Mais, comme il aspirait à la gloire avec trop d'emportement et daudace, il attaqua en combat singulier Achille, le plus vaillant des Grecs, et périt de sa main. Jupiter, touché de son sort, envoya à ses funérailles une volée d'oiseaux dont les cris avaient quelque chose de lugubre et de mélancolique ; on lui érigea aussi une statue qui, frappée des rayons du soleil levant, rendait un son plaintif.

Cette fable paraît concerner les jeunes hommes de grande espérance enlevés par une mort prématurée. Car ils sont comme les enfants de l'Aurore; séduits par de brillantes apparences, ils entreprennent des choses audessus de leurs forces, osent défier des héros, se mesurent avec eux et succombent dans cette lutte inégale. Mais une commisération infinie s'attache à leur trépas. Rien, en effet, dans la destinée des mortels, n'est si déplorable, rien n'est si propre à émouvoir vivement la pitié, que la vertu moissonnée dans sa fleur. Car celui qui périt avant le temps n'a pas assez vécu pour rassasier de lui-même, ni pour exciter l'envie, qui adoucit l'amertume des regrets et qui tempère la compassion. Enfin ces gémissements et ces soupirs ne passent i)as comme les oiseaux funèbres qui volaient seulement autour du bûcher, mais ils durent et se prolongent dans l'avenir: c'est surtout au commencement des grandes entreprises, semidables aux rayons du soleil matinal, que le souvenir des morts se renouvelle.

Bacon, qui a vu tout ce qu'il a vouk dans les fables de la mythologie grecque, n'a pas eu de peine à y découvrir aussi quelques-uns des mystères de la religion chrétienne. — Hercule, content les poètes, traversa l'océan dans un vase de terre pour aller délivrer Prométhée enchaîné sur le Caucase, a Celle navigation d'Hercule, dit notre philosophe, semble être une figure de l'incarnation du verbe divin qui, s'enfermant

dans rhumanité comme dans un vase fragile, fit voile sur l'océan du monde pour la rédemption de notre race. »

Quelques poêles anciens donnent au dieu Pan Jupiter pour père, et pour mère Hybrée, c'est-à-dire en grec rinjure ou Finsolence. « Cette génération de Pan, observe encore Bacon, est bien de nature à nous faire croire que les Grecs, soit par Tenlremise des Egyptiens, soit de toute autre manière, ont eu quelque connaissance des mystères des Hébreux. Car elle se rapporte à rétat du monde, non tel qu'il était à son origine, mais tel qu'il devint après la chute d'Adam, c'està-dire lorsqu'il eut été livré à la corruption et à la mort; et ce nouvel état fut en quelque manière fils de Dieu et de l'injure : en effet, le péché d'Adam était la plus insolente des injures, puisqu'il voulait se faire semblable à Dieu. »

Les guerres de religion, que les temps anciens ne connaissaient pas, mais qui ensanglantèrent toute l'histoire moderne, ont été prévues et prophétisées, selon Bacon, par la sagesse antique. « Quoique les guerres de religion, dit-il, aient été inconnues aux anciens, les dieux du paganisme n'étant pas touchés de cette jalousie qui est l'attribut du vrai Dieu, cependant la sagesse de ces philosophes de l'âge pinmilif fut si profonde qu'ils surent deviner et peindre sous le voile de l'allégorie ce qu'ils n^avaient pu connaître par leur propre expérience. » Et où voit-il une image des guerres de religion? dans la fable de Diomède excité par Minerve à frapper Vénus de sa lance*

Les plus beaux morceaux du traité de La Sagesse des Anciens sont ceux où Bacon expose^ à la faveur de la mythologie qui se prête à tout entre ses mains, quelques-uns des grands dogmes de la philosophie en général et de la sienne en particulier. On a même supposé, avec beaucoup de vraisemblance, que Topuscule entier n'avait été écrit que pour servir de prétexte à cette exposition.

Orphée, par exemple, est un symbole de la philosophie. Vous savez l'histoire de ce poëte, comment il perdit sa femme et combien il Taimait, puisque, pour la ravoir, il descendit aux enfers, où il fit de si bonne musique que les divinités infernales, charmées et visiblement émues, exaucèrent sa prière et lui permirent d'emmener Eurydice. Mais Pluton, farceur lugubre, avait mis une condition à sa grâce : Eurydice devait marcher derrière, Orphée devant, et ne point regarder s'il était suivi. Au moment de quitter les enfers, Orphée, cédant à un mouvement d'amour ou de doute trop naturel, se retourna et ne vit rien. Le malheureux, dans sa douleur, répéta dès lors toute la journée : « Eurydice ! Eurydice ! » Il refusa d'être consolé, il ne fit même aucune attention aux femmes de la Thrace, et il se mit à jouer de la lyre avec une tristesse si touchante et une douceur si persuasive que les pierres, les bétca et les arbres le suivaient partout. Les femmes de la Thrace le suivaient aussi, mais dans de tout autres dispositions; de plus en plus mortifiées de la froideur qu'il leur témoignait, elles finirent par se précipiter sur lui, l'écartelèrent et dispersèrent ses

membres dans la campagne. Voilà la légende. — Voici le commentaire de Bacon :

« La musique d^Orphée a deux effets : l'un est d'apaiser les dieux de la mort, Tautre est de charmer les bétes fauves et la nature sauvage; le premier a un rapport évident avec la philosophie naturelle^ le second avec la philosophie morale et poUtique. Car le grand œuvre de la philosophie est la réintégration des choses corruptibles dans leur premier état^ la conservation des corps dans leur condition actuelle, le retard imposé à la dissolution et à la pourriture. S'il est possible de réussir dans une entreprise si ardue et si noble, le succès ne peut être accordé qu'à un maniement exquis et doctement tempéré des forces de la nature, semblable à l'harmonie d'une lyre que touche une main savante. Mais l'issue est rarement heureuse, à cause de notre curiosité impatiente qui ne sait point attendre. Alors la philosophie impuissante et affligée de l'insuccès de ses efforts, se tourne vers les choses humaines, et subjuguant les âmes par la douceur d'une éloquence persuasive, y insinue l'amour de la vertu, de la justice et de la paix, engage les hommes à se réunir pour ne former qu'un seul corps, à subir le joug sacré des lois, à se soumettre à l'autorité d'un gouvernement, à réprimer la violence de leurs passions, à écouter les maximes de la sagesse et à les suivre dans leur propre intérêt. Lorsque ces leçons de la philosophie fructifient, des édifices s'élèvent, des villes sont fondées, des champs ensemencés, des arbres plantés : travaux élégamment figurés par ces arbres et ces pierres qui vien-

nent se ranger avec ordre autour d'Orphée. C'est encore avec un tact judicieux que la fable ajoute qu'Orphée avait de l'aversion pour les femmes et pour le mariage ; car les douceurs de la vie nuptiale et les tendres sollicitudes attachées à la paternité sont autant d'empêchements qui détournent les hommes des hautes entreprises et des services mémorables qu'ils pourraient rc ndre à leur patrie; contents de se perpétuer dans leur race et leur postérité, ils sont moins jaloux de s'immortaliser par de grandes actions (1). »

En dépit de celte belle phrase, la vérité m'oblige à vous dire, Mesdemoiselles, que Bacon se maria. C'est donc par ses préceptes, non p:ir son exemple, qu'il s'est fait l'apôtre de cette parole d'un antre grand philosophe, marié également : «Jamais homme sage ne s'est marié (2)».

Une idée chère à Bacon et souvent répétée dans ses écrits, c'est que le véritable progrès des sciences ne doit pas être attendu du génie exceptionnel de quelques individus plus grands que les autres, mais de l'ensemble de tous les efforts et du perfectionnement des instruments et des méthodes. Je ne connais rien de plus ingénieux dans le traité de La Sagesse des Anciens, que la manière dont l'auteur fait servir au développement de son idée favorite quelques-uns des détails de la légende de Prométhée, et particulièrement celui-ci : — Les anciens avaient institué en l'honneur de Prométhée des jeux, où ceux qui se disputaient la palme

(1) Cf. Esscujs, VIII, Du Mariage et du cclihat. — De Aiuj., lib. VI, cap. III, § 10, 1)1-0. V.

(2) « No wise man ever married. » Swift.

devaient courir une torche à la main; les coureurs dont la torche s'éteignait avant qu'ils eussent atteint le terme de la carrière perdaient le prix, quelle que fût la rapidité de leur course, et celui-là seulement remportait la victoire qui était le premier parvenu au but sans que sa torche se fût éteinte (1).

(i Cette partie de la fable de Prométhée, dit Bacon, s'applique aux arts et aux sciences. Elle nous enseigne qu'on ne doit attendre de progrès régulier dans la science que de la succession de tous les individus, et non de la vigueur ou de la vélocité d'un seul génie. En etfet^ ceux qui sont les plus légers et les plus rapides à la course, sont peut-être les moins habiles à tenir leur torche allumée, puisqu'une vitesse trop grande peut l'éteindre et n'est pas moins pernicieuse que trop de lenteur. Les courses et les joutes de celte espèce sont tombées en désuétude depuis longtemps^ les sciences n'ayant été réellement tlorissantes que dans les mains de leurs premiers inventeurs, Aristote, Gaiien, Euclide, Plolémée; et leurs successeurs n'ayant presque rien fait et rien tenté de grand. Il serait à souhaiter que ces beaux jeux en l'honneur de Prométhée ou de la nature fussent rétablis, et que le genre humain s'y portât tout entier avec une noble émulation; car alors le progrès des sciences ne dépendrait plus de la rapidité d'un seul coureur, dont la torche agitée et tremblante est toujours près de s'éteindre. »

C'est dans le même esprit que Bn.con remarque

(1) Voyez Lucrèce, II, 78 ; Pcncsanias, I, 30, 2.

qu'CEdipe avait les pieds enflés , et qu'après avoir vaincu le Sphinx^ il mit ce monstre sur le dos d'un âne. « Le Sphinx, dit-il, c'est la science. CEdipe mit son corps sur le dos d'un âne : en effet, lorqu'un grand esprit s'est rendu maître des vérités les plus abstruses et les a éclaircies, il sait les faire comprendre, accepter et porter par les esprits médiocres. Le même homme qui triompha du Sphinx avait les pieds enflés et peu d'aptitude pour la course : en effet, quand nous voulons résoudre les énigmes de la science, c'est le plus souvent notre précipitation impatiente qui nous fait manquer la solution. »

Au point de vue moral et littéraire, le traité de La Sagesse des Anciens est un petit chef-d'œuvre; c'est une merveille d'esprit, de gracieuse imagination, d'ingénieuse sagacité. Mais au point de vue de la science mythologique, cet opuscule n'a aucune valeur. Bacon s'est trompé sur tous les points; ses explications sont fantastiques, et le principe de son système d'interprétation est faux.

D'après ce principe, les fables seraient originairement des allégories. Rêvant, au berceau de l'humanité, je ne sais quel âge d'or de science et de sagesse, Bacon a considéré la mythologie comme une langue poétique et sacrée de signes destinés à rendre sensibles à l'homme toutes sortes de vérités profondes ou mystérieuses, que son imagination trop grossière n'aurait pu saisir sans le secours de ces figures. Cette hypothèse est une erreur.

Une autre erreur, qui est l'opposé de celle de Bacon,

consiste à voir dans la mythologie le récit poétiquement imagé de simples faits de Thistoire. Selon les interprètes de récole historique^ Hercule, par exemple, n'est pas autre chose qu'un chef phénicien qui a conduit des colonies en Espagne, en Gaule et en Italie, et ses exploits légendaires sont les luttes qu'il soutint contre les habitants de ces contrées. Saturne n'est autre que Noé; et ses trois fils, Jupiter, Neptune etPluton sont Gham, Sem et Japhet. Jupiter est un certain roi d'Egypte, dont l'avènement se place à telle date précise, et qui a régné tant d'années. — Ces deux clefs, l'histoire ou l'allégorie, sont les seules qu'on ait imaginées et mises en usage jusqu'à notre époque pour pénétrer le secret des fables; l'une et l'autre sont fausses, et avec elles on n'a rien pu ouvrir, rien n'a été réellement expliqué. La découverte de la véritable clef de l'interprétation mythologique est chose toute récente et contemporaine.

La mythologie n'est rien de ce qu'on avait cru jusqu'à nos jours. « Les fables ne sont ni des faits historiques déguisés, ni des allégories, ni des symboles; elles ne renferment aucun mystère; l'homme n'y a point enveloppé d'idées trop abstraites pour être comprises sans images, trop hardies pour être exposées à découvert, ou de trop grand prix pour sortir de l'enseignement des sanctuaires et être livrées à la foule ; elles ne sont pas l'expression d'une antique sagesse ; elles n'ont à nous apprendre aucune vérité profonde, ni physique, ni morale, et elles ne sont pas non plus le fruit de l'imagination poétique d'un peuple inventant

des contes afin de satisfaire son goût pour le langage figuré et pour les paraboles (l). » Qu'est-ce donc que la mythologie?

C'est tout simplement un dialecte, comme la définit M. Max Millier (2), c'est la forme primitive du langage humain. — Tous les savants sont aujourd'hui d'accord sur ce point; ils peuvent ditférer d'avis dans rinterprétation de quelques mythes , mais ils sont unanimes sur la méthode à suivre pour les interpréter, et ils conviennent que cette méthode n'est autre que l'étude comparée des langues, que la philologie est la clef de la mythologie, et que l'explication des fables n'est, pour ainsi dire, qu'un chapitre de cette science plus générale : la science du langage.

Vous comprendrez parfaitement tout à l'heure cette expression de M. iMax Muller : la mythologie n'est qu'un « dialecte», une forme du langage. Mais il faut que nous fassions d'abord une distinction de première nécessité entre les mythes déjà tout formés ou les légendes, et les mythes en voie de formation; c'est seulement des mythes, en voie de formation, des mythes à leur naissance et avant qu'ils fussent devenus toutes ces jolies fables amusantes comme de petits romans, que M. Max Millier a pu dire qu'ils étaient purement et simplement un dialecte, la forme la plus antique du langage humain. — Dans chaque mythe il y a d'abord au fond l'idée première, et puis les développements, les embellissements que l'imagination des poëtes et l'esprit

(1) Michel Bréal, Ilerade et CacKs.

(2) Essai de Mythologie comparée.

des philosophes y ont ensuite ajoutés. « C'est aux philosophes et aux poètes que les fables de la Grèce doivent la signification morale qu'elles ont prise plus tard; l'esprit de réflexion, s'éveillant insensiblement^ a attaché un sens profond à des légendes qu'il ne pouvait croire formées par le hasard et qui lui paraissaient d'autant plus vénérables qu'il en pénétrait moins l'origine (i). » Ce n'est donc pas à la sagesse des siècles primitifs qu'il faut faire honneur de ce sens profond, comme Bacon l'enseigne à tort, c'est à la Grèce arrivée à la pleine possession de toutes ses facultés. Si Pindare, Hésiode^ Homère ont interprété eux-mêmes symboliquement quelques-unes des fables qu'ils contaient, leur interprétation ne prouve qu'une chose : c'est qu'ils ignoraient la vraie origine et la signification première de ces fables. La science moderne (chose étrange à dire) connaît mieux l'antiquité que ne la connaissaient Homère, Hésiode et Pindare, et elle est remontée à des temps si anciens, que relativement à ces temps-là les plus vieux poètes de la Grèce lui semblent presque des modernes.

L'étude comparée des langues a démontré que le vieil idiome de l'Inde ou sanscrit ancien, le sanscrit plus moderne, les différents dialectes de la Perse, l'arménien, plusieurs dialectes du Caucase, les langues grecque et latine avec leurs dérivés, les langues slaves, germaniques et celtiques, forment un vaste ensemble, dérivé d'une langue primitive que parlait à l'origine

(1) Michel Bréal, Hercule et Cacus.

une petite tribu vivant sur les plateaux de TAsie centrale. Les peuples qui habitent Tlnde, la Perse, TArménie, le Caucase et la plus grande partie de TEurope, sont descendus de cette tribu; tous ces peuples (qu'on appelle aryens ou indo-germaniques) eurent à l'origine, avec une même langue, une même religion, dont chacun a emporté, en se séparant du berceau commun, les membres épars (l). Cette religion, profondément différente de celle des peuples sémitiques, c'est le culte des forces et des phénomènes de la nature. — « Nous ne pouvons plus, dit M. Max MùUer, nous imaginer le sentiment avec lequel l'antiquité regardait les spectacles de la nature. Pour nous, tout est une loi, un ordre, une nécessité. Nous calculons le pouvoir de réfraction de l'atmosphère, nous mesurons la durée possible de l'aurore dans tous les climats, et le lever du soleil ne nous étonne plus. Mais si nous pouvions croire encore qu'il y a dans le soleil un être comme nous, que dans l'aurore il y a une âme ouverte à la sympathie; si nous pouvions encore un moment considérer ces puissances comme personnelles, libres et adorables, combien nos sentiments ne seraient-ils pas différents à l'approche du jour 1 Cette assurance avec laquelle nous disons le soleil doit se lever, était inconnue aux premiers adorateurs de la nature; ou, s'ils commençaient à sentir la régularité avec laquelle le soleil et les autres astres accomplissent leur travail quotidien, ils les prenaient toujours pour des êtres libres, enchaînés pour un temps

(1) Ernest Renan. Leçon d'oi<verti<ye dit cours de langue et de littérature hébraïque au Collège de France.

et obligés d^obéir à une volonté supérieure, mais sûrs de s'élever, comme Héraclès (Hercule), à une gloire plus haute à la fin de leurs travaux. Quand nous lisons dans les Védas: « Le Soleil se lèvera-t-il? Notre antique amie, TAurore, reviendra-t-elle? Les puissances de la Nuit seront-elles vaincues par le dieu de la Lumière? » ces expressions nous semblent puériles. Mais il n'en était pas ainsi pour les hommes primitifs. Quand le soleil se levait, ils s'étonnaient qu'à peine né il fut si puissant, et qu'il eût, pour ainsi dire, étranglé dans son berceau les serpents de la nuit. Ils se demandaient comment il pouvait cheminer à travers le ciel, pourquoi il n'y avait pas de poussière sur sa route, pourquoi il ne tombait pas à la renverse. Enfin ils le saluaient, et l'œil humain sentait qu'il ne pouvait soutenir la majesté radieuse de celui que tous appelaient « la vie, le souffle, le brillant seigneur et père. » Si le lever du soleil inspira les premières prières et appela les premières flammes du sacrifice, le coucher du soleil ne causa pas à l'homme une moindre émotion. Quand le jour disparaît , le poëte se lamente sur la mort prématurée de son brillant ami, et il voit dans cette courte carrière l'image de sa propre vie. »

Les noms propres qui figurent dans les mythes les plus anciens ne sont que l'expression des grands phénomènes de la nature, non pas seulement des phénomènes irréguliers et soudains comme le tonnerre, les éclairs, la tempête, l'ouragan, mais aussi et surtout des phénomènes réguliers et successifs : le soleil, la lune, le jour, la nuit, l'aurore, le crépuscule et les quatre saisons.

Nous allons examiner quelques-uns de ces mots (lu langage mythologique. Mais auparavant, notez bien une chose : c'est qu'à Torigine tous les mots sans exception étaient des images et, dans ce sens, des mythes; il n'y avait pas de mots abstraits, ni de mots simplement auxiliaires; ils peignaient tous d'une manière vive et brillante ce qu'il y avait de plus caractéristique dans chaque chose; car le langage n'était alors que l'expression naïve, au moyen de sons, d'impressions reçues par tous les sens (1 ) . — Prenez par exemple le mot père, en sanscrit pitar, en zend patar, en grec et en X^Wn pater , en gothique fador : ce mot est dérivé de la racine PA qui signifie proléger, supporter, nourrir. Ainsi le père était considéré, dès l'antiquité la plus haute, comme le protecteur de sa famille, et ce fait est loin d'être inJiiférent pour l'histoire morale du genre humain. Considérez de même le mol sanscrit (h.iJiitar, en zend dughdhar, en grec thuqater, en gothique duuhtar, en anglais dauyhter, qui veut dire fille : duhitar est dérivé de DUH, racine qui en sanscrit signifie traire; le nom de celle qui trait donné à la tille de la maison (remarque finement M. Max Millier) présente à nos yeux toute une petite idylle de la vie pastorale des premiers Aryens. Un des services par lesquels la fille, avant d'être mariée, pouvait se rendre utile dans l'existence nomade, était de traire le bétail; et n'est-il pas charmant, dans cet âge primitif, qu'un père appelle sa fille sa petite laitière!

(l)Ceci et presque tout ce qui suit est tiré de l'ouvrage de M. Max Millier. J'indiquerai mes autres sources, h mesure que j'y puiserai.

Revenons maintenant aux mots de la langue mythologique proprement dite.

Vous vous rappelez Texplication que donne Bacon du mythe d'Eurydice et d'Orphée. Or Eurydice, en grec Eurudikê, signifie primitivement Aurore', ce mot est dérivé à'euru, qui en grec comme en sanscrit veut dire large : large, car l'Aurore occupe en un instant la vaste étendue du ciel ; ses chevaux parcourent avec la rapidité de la pensée Thorizon tout entier. Quant au nom d'Orphée, il est employé dans les Védas pour désigner le soleil. L'histoire primitive est donc celle-ci : Eurydice est mordue par un serpent, c'est-à-dire par la nuit; elle meurt et descend dans les régions inférieures. Orphée la suit, et obtient de ramener sa femme à condition de ne pas regarder en arrière. Il en prend l'engagement, et quitte le monde souterrain. Eurydice est derrière lui pendant qu'il s'élève. Mais, poussé par le doute ou par l'amour, il regarde autour de lui : Eurydice n'esl plus. Ainsi le premier rayon du soleil regarde l'aurore, et l'aurore s'évanouit. — Quand les vieilles grand'mamans d'Athènes racontaient aux petits contemporains d'Aristophane la fable d'Eurydice et d'Orphée, elles n'avaient pas plus conscience de sa signification primitive que nous ne soupçonnons aujourd'hui l'antique et premier sens de l'histoire du Petil Chaperon rouge. Le Petit Chaperon rouge mangé par le loup, légende aussi ancienne que celle d'Orphée perdant deux fois Eurydice, ne devinez-vous pas maintenant ce que c'est? tout simplement le jour dévoré par la nuit. Un autre nom de l'aurore est dahana, mot sanscrit

d'où est venu le mot grec dapknê; dès que par l'étude des langues orientales on fut remonté à cette étymologie, la fable d'Apollon et de Daphné devint intelligible : Daphné est jeune et belle, Apollon Taime, elle fuit devant lui et meurt lorsqu'il l'embrasse avec ses brillants rayons. Quiconque, observe M. Max Mûller, aime et comprend la nature comme les poètes primitifs, peut encore se figurer Daphné et Apollon, c'est-à-dire l'aurore tremblant et se précipitant à travers le ciel, puis s'évanouissant à l'approche soudaine du soleil.

Un des nombreux noms du soleil (car ce père de la vie en a beaucoup), c'est Hercule ou Héraclès. Aucun personnage n'a été le sujet d'autant de contes mythologiques, historiques, physiques et moraux; mais voici la légende réduite à ses éléments primitifs. Hercule étouffe des serpents dès sa naissance : ces serpents sont les nuages du matin au milieu desquels le soleil se lève ; puis il perce Hérè de ses flèches : Hérè, c'est le brouillard. Lorsqu'il renaît après la nuit ou après l'hiver, on dit qu'il a enchaîné Cerbère, qu'il a blessé Aïdès, gu'il a vaincu le dieu de la mort (1). Il devient serf d'Eurysthée; ainsi le soleil est assujetti à sa tâche et doit travailler douze heures, nombre marqué par les douze travaux d'Hercule. Dans son dernier voyage, il s'avance de l'est à l'ouest : autre indication non moins claire. Sur le promontoire de l'Eubée, Déjanire lui envoie la robe fatale qui doit le consumer. De là il passe au mont CEta, où son bûcher se dresse. Le héros est brûlé

(1) Louis Ménard. De la Morale avant les philosophes.

et monte jusqu'au siège des dieux immortels, devenu immortel lui-même et marié à Hébé, la déesse de la jeunesse. Mais qu'est-ce donc que cette robe que Déjanire envoie au héros solaire ? Ce sont les nuages qui s'élèvent de Teau et enveloppent le soleil comme un sombre vêtement. Le dieu s'efforce de Tarracher, mais en vain; il embrase tout et il est lui-même embrasé dans son incendie ; les vapeurs qui le ceignent s'enflamment, leur feu se mêle à ses rayons ; au moment où il meurt consumé et où la nuit commence à étendre son empire, le ciel resplendit de pourpre et d'or. Sa dernière amante est lole, qui représente les nuages violets qu'on voit peu après sur l'horizon.

Dans la mythologie il y a trois choses à distinguer : ce qui est croyance religieuse, ce qui est invention poétique ou philosophique, et ce qui est simple manière de parler. — Prenons pour exemple Zeus ou Jupiter,

Zeus est d'abord le Dieu unique, suprême, celui qui voit tout et qui sait tout, comme dit Hésiode, celui qui surveille et gouverne toutes choses, comme s'exprime Sophocle, celui que l'esclave d'Ulysse prie ainsi, dans Homère : « 0 Zeus notre père ! toi qui gouvernes les dieux et les hommes, sûrement tu viens de tonner du haut du ciel brillant, et il n'y a de nuage nulle part : tu donnes ceci comme un signe pour quelqu'un ; exauce maintenant, en faveur de moi, pauvre malheureuse, la prière que je pourrai t'adresser ! » celui enfin que le chœur des vieillards d'Argos, dans Eschyle, invoque en ces termes : « Zeus, quel qu'il soit, si c'est

ainsi qu'il aime à être nommé, c'est sous ce nom que je rinvoque. Si je veux réellement me débarrasser du vain fardeau de mon souci^ après avoir examiné toutes choses, je ne puis trouver par qui m'en défaire, excepté Zeus seul. Celui qui chante à Zeus, avec l'élan de l'enthousiasme, un hymne d'espérance, verra son vœu tout entier s'accomplir. C'est Zeus qui guide les mortels dans la voie de la sagesse ; c'est lui qui a dicté cette loi, que la douleur serait le prix de la science. » Une conception si pure de la Divinité n'a rien à démêler avec les contes galants où se complaît la gracieuse imagination d'un Ovide, et Pindare dit carrément que tous ces contes sont faux^ car ils sont immoraux et partant incompatibles avec la perfection absolue de Dieu. Comment de pareils mythes se sont-ils donc formés ? par une bien curieuse progression. Avant d'être les esclandres que vous savez, les unions de Zeus avec les femmes mortelles, unions sacrées d'où naissent les héros, n'étaient que la traduction poétique de cette pensée salutaire et fortifiante ; les grands hommes sont de race divine ; par les durs labeurs, par la pratique des vertus viriles, ils retournent au ciel d'où ils sont sortis. Et avant d'avoir cette signification morale, les hymens de Zeus avaient un simple sens physique : ils signifiaient seulement que la pluie féconde la terre, que l'air fait vivre les hommes et les animaux ; les querelles de ménage de Zeus représentaient les agitations de l'atmosphère, et on ne se scandalisait pas plus de tout cela qu'on ne s'avise de trouver aujourd'hui que l'oxygène est débauchai parce qu'il s'unit à tous les

corps ^ OU que Tattraction universelle n'est pas assez chaste et assez réservée (l). En effet Zeus signifie primitivement le ciel, comme le sanscrit dyaus dont il est dérivé (2).

Beaucoup de choses que nous prenons pour des mythes et qui sont en effet devenues des mythes, n^'étaient à l'origine que de simples images, telles qu'en emploient tous les poètes soit anciens, soit modernes, telles qu'on en retrouve constamment encore dans le langage du peuple. Quand les anciens disaient : « Sélénê (la lune) aime Endymion et le regarde — Sélénê embrasse Endymion endormi », iis entendaient simplement : « Il commence à faire nuit — il fait nuit close »; et quand ils disaient : « L'Aurore est morte dans les bras du Soleil — l'Aurore fuit devant le Soleil — le Soleil a ' brisé le char de l'Aurore », ils voulaient seulement dire : « Il fait grand jour ». Ne nous servons-nous pas nousmêmes d'expressions mythologiques quand nous disons : « un arc-en-ciel », ou : o le soleil se couche »?Ze soleii se couche n'est pas une image moins poétique que Le soleil vieillit, tombe ou meurt, comme s'exprimaient les anciens. Lorsqu'ils disaient : «Pyrrha est la mère des Hellènes», ils entendaient tout bonnementque les Grecs étaient sortis de la Thessalie, et ils ne songeaient pas plus à une vieille femme que nous ne pensons à une grande dame en parlant de « l'Italie, mère des arts ». Dans Homère, il est dit que les Prières boiteuses suivent

(1) Louis Ménai'd. I)e la Morale avant les philosophes.

(2) Max Muller. Essai de Mythologie comparée.

le Sort en cherchant à Tapaiser; un Grec comprenait ce langage aussi bien que nous quand nous disons : «L'enfer est pavé de bonnes intentions. » Ces images composaient toute la langue primitive, où il n'y avait pas un seul mot abstrait. Mais il ne faudrait pas croire que les Aryens, nos ancêtres, les pères de notre race intelligente, aient jamais pu prendre la pluie qui arrose la terre pour le lait des vaches célestes, ni le nuage dont les flancs recèlent la foudre pour un monstre vomissant des flammes, ni le soleil dardant ses rayons pour un guerrier divin qui lance des flèches sur ses ennemis, ni le grondement du tonnerre pour le bruit de l'égide secouée par Jupiter, ni les chaudes ondées du printemps pour une pluie d'or tombant dans le sein de Danaé (1). D'où venaient donc toutes ces images ? du langage, qui les créait spontanément sans que l'homme y prît garde; les choses les plus simples, rendues par des signes aussi expressifs, prenaient d'abord un éclat, un relief extraordinaire : les phénomènes de la nature se transformaient en scènes dramatiques, et les grands corps célestes devenaient des acteurs vivants et personnels.

Il n'y a pas de plus belle étude. Mesdemoiselles, que celle de la mythologie comparée ou plutôt de la philologie comparée, dont la mythologie n'est qu'une branche. J'ignore profondément cette science, et je n'ai fait qu'y jeter un regard curieux; mais quand j'ouvre les ou-

(1) Max Muller.

vrages de M. Max Muller^il me semble que j'entre dans un monde nouveau : les deux questions qui intéressent le plus rhumanité, le problème de ses origines, le problème de ses croyances religieuses, s'éclairent à mes yeux d'un jour inattendu.

Les conclusions logiques auxquelles aboutit la seule étude du langage humain sont merveilleuses. L'analyse du mot pitar qui signifie père et du mot duhitar qui veut dire fille, nous a révélé l'existence des liens moraux de la famille au berceau même de notre race; elle nous a montré le père déjà « protecteur » des siens, appelant avec une grâce et une gaieté charmantes la fille de la maison « sa petite laitière ». Et ce ne sont pas ici des analogies fantastiques, comme dans Bacon, des traits d'esprit, des calembours : ce sont les résultats solides et certains de l'analyse et de la science; une langue est le tableau des mœurs du peuple qui la parle.

J'aurais pu vous montrer aussi comment l'étude comparée des langues prouve que la paix a été plus ancienne parmi les hommes que la guerre, et que nos premiers ancêtres vivaient entre eux en bonne intelligence. En effet, toutes les langues aryennes, le grec, le latin, le sanscrit, le teutonique, le lithuanien, le slave, le celtique, ont en commun leurs mots pacifiques et diffèrent dans leurs expressions guerrières; ce simple fait démontre que toutes les nations aryennes ont mené une longue vie de paix avant leur séparation. Pareillement les animaux domestiques sont désignés par les mêmes termes en Europe et dans l'Inde, au lieu que

les bêtes sauvages ont des noms différents, même en grrec et en latin (1).

La paix, les mœurs agricoles, la vie de famille à l'origine de notre histoire ! de quelle importance est un tel fait î comme il est à l'honneur de la nature Immaine ! ne suffit-il pas, demande en son enthousiasme M. Max Millier, pour réfuter ces nouvelles théories qui font lentement sortir Thomme des abîmes de la brutalité animale et lui donnent le singe pour ancêtre?

Au siècle dernier, quand les Anglais se furent rendus maîtres de l'Inde, ils voulurent abolir une cérémonie barbare qui consistait à brûler les femmes sur le tombeau de leurs époux. Les brahmanes se plaignirent hautement et en appelèrent à leurs livres sacrés, les Védas, comme établissant ce rite. A cette époque, les Anglais ne comprenaient pas encore les Védas, et les brahmanes, depuis longtemps, ne les comprenaient plus. Le mot vidhavâ est un mot de haut sanscrit qui signifie veuve. Si la coutume de brûler les femmes avait existé dans celte antiquité reculée, le besoin d'avoir un nom pour les veuves ne se serait pas fait sentir; il n'y aurait pas eu de vidhavâs, de femmes sans époux, puisque toutes auraient suivi leur mari dans la tombe. L'usage de brûler les hindoues est donc une barbarie d'invention récente, et les brahmanes, qui en appelaient à l'autorité des Védas, pouvaient être battus avec

(1) Max MUller. — Voyez aussi Gladstone, Juventus ^lundi, th$ Gods and Men of the heroic age^ chap. III, p. 95 et suiv.

leurs propres armes (1) . — Vous voyez, Mesdemoiselles, le pouvoir de la science. Un seul petit rayon de sa pure lumière suffit pour dissiper cette affreuse nuit de rignorance et de la superstition qu'illumine la flamme des bûchers.

(1) Max Millier.

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