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DEUXIÈME CAUSERIE

LE GRAMMAIRIEN DE hauteville: house

Mesdemoiselles,

Je n'aime pas le pronom de la première personne; je commence pourtant par m'en servir, et j'ai le regret de vous annoncer que je m'en servirai continuellement aujourd'hui.

J'ai passé trois ans à Guernesey, et j'ai eu l'honneur d'y voir quelquefois Victor Hugo. Il m'avait accueilli dès ma première visite avec une bonté dont le souvenir me touchera toujours, et m'avait bientôt invité d'une manière générale (ce qui est la grande et vraie hospitalité) à venir, quand je voudrais, prendre place à sa table. Aujourd'hui, j'ai deux remords : le premier est d'avoir été sot, de n'avoir pas su profiter plus souvent, en toute simplicité, du privilège unique qu'offrait si gracieusement à ma jeunesse la condescendance d'un tel homme; le second est d'avoir été paresseux,

de n'avoir pas noté avec assez de soin toutes ses conversations. On devrait chaque soir^^ avant de se coucher, Mesdemoiselles, consacrer un dernier quart d'heure à écrire ce qu'on a entendu ou vu de remarquable durant le cours de la journée; il est vrai qu'il y a beaucoup d'autres choses qu'il serait bon de faire avant de se coucher : — régler ses comptes à un centime près, apprendre par cœur vingt-cinq mots allemands, repasser à la manière de Pythagore sa leçon du malin, chercher selon le précepte de Franklin si l'on a fait des progrès dans la vertu... — en sorte que je n'ose prendre sur moi de décider quelle doit être préférablement la dernière chose.

Victor Hugo m'avait lui-même non-seulement autorisé, mais encouragé à tenir note de ses conversations, me prédisant (n'était-ce pas naturel?) un grand succès de curiosité à Paris si j'en faisais la matière de quelques conférences. Je n'ai pas été un secrétaire assez fidèle ni assez actif pour mériter ce grand succès, et je n'y vise point. Je voudrais seulement vous faire part, en famille, dans l'intimité de notre petit cercle, de ce que je trouve de plus intéressant au fond de mes souvenirs et de mes cahiers. Mais, avant de vous introduire dans le secret de ces choses inédiles, je tiens à prendre mes précautions et à faire une double réserve : il s'agit d'abord de conversations, c'est-à-dire de paroles volantes, familières, qui n'ont ni la fixité de ce qui est écrit, ni la mesure et la pondération de ce que l'on dit en public; et puis, ma mémoire a pu me tromper. Elle m'a trompé indubitablement dans plus

LE GRAiMMAIRIEN DE HAÙTEVILLE HOUSE. 39 d'un détail, dans plus d'une expression, dans quelquesunes de ces nuances, de ces touches légères et délicates qui, en littérature surtout, sont la vérité même des choses. Je ne vous promets point une photographie des paroles du maître; tout ce que je puis et voudrais faire, c'est de vous en donner une esquisse. Enfin, je n'oublierai pas que je dois user avec discrétion de la permission qui m'est donnée et faire dans tous ces matériaux de valeur inégale un choix intelligent; quelle destinée, ô juste ciel î que celle des rois et des auteurs trop en vue sur le théâtre pour qu'il leur soit permis de dire dans les coulisses une chose indifférente, et qui ne peuvent pas s'adresser seulement à la bonne en ces termes : « Entre, ferme la porte et fais du feu, Lisette, » sans courir le risque de voir leurs paroles commentées par la presse entière et citées par l'opposition comme un symptôme d'immoralité en haut lieu!

Un jour — c'était en mai 1868 — le déjeuner était fini. Il avait consisté, comme tous les jours, en côtelettes de mouton mal cuites (c'est un principe d'hygiène chez ce républicain de manger la viande presque crue), œufs, fromage et café noir. Victor Hugo, qui invariablement se promène après déjeuner (c'est un autre principe absolu chez lui de marcher ou de se tenir debout après chaque repas, et son hygiène en toute chose est vraiment fort bonne à Guernesey), Victor Hugo restait assis et causait encore. Son humeur ce jour-là était singulièrement enjouée et sereine. II avait parlé de toutes sortes de choses, du Roland furieux, de la

Jérusalem délivrée, de la Henriade, des Travailleurs de la Mer, et il disait^ je m'en souviens très-bien, qu'il y a plus de matière épique dans ce dernier ouvrage que dans les trois épopées proprement dites que je viens de nommer; il avait aussi parlé des pieuvres et du serpent de mer, soutenant à ce propos que les poètes modernes n'ont plus le droit de chercher le merveilleux dan? leur imagination, mais qu'ils doivent le prendre dans la création même, où il existe en réalité. De quoi donc avait-il parlé encore? du magnétisme, des tables tournantes, de son poëme inédit intitulé la Fin de Satan, et de cet autre poëme intitulé Dieu, qui commencera, paraît-il, par une ligne de points et finira par une ligne de points, parce que Dieu n'a ni commencement ni fin. Sa conversation, par moments, avait eu un caractère très-élevé : il avait exprimé avec beaucoup de force sa foi en la doctrine de la Providence, son horreur pour le matérialisme et l'athéisme, son mépris pour la philosophie de Proudhon.

La personne de sa famille qui tient son ménage dans la solitude profonde où il vit, se leva de table, le gronda doucement de n'avoir pas été très-exact la veille à l'heure du dîner, lui recommanda d'être plus ponctuel ce soir, et cfiiitta la salle à manger. Victor Hugo, resté seul avec moi, retourna alors sa chaise vers la cheminée où brûlait un de ces derniers feux qu'on allume encore quelquefois au commencement de mai, m'invita à m'approcher moi-même, et, les pieds sur les chenets, me conta l'historiette suivante que j'écrivis de mémoire dans la soirée. Mais, pour rintelligence de ce qui va

LE aRAMMAIRIEN DE HAUTEVILLE HOUSE. 41

suivre, il faut que je vous donne un détail sur la topographie de Hauteville Home : le poëte a son cabinet d'étude sur le toit de sa maison; il travaille dans une serre, une véritable serre, une chambre toute en verre, d'où il a la plus magnifique vue de Tîle sur la mer et sur le ciel.

Hier au soir, me dit-il donc, à six heures et demie, l'heure de descendre pour le dîner, j'ai aperçu par terre, dans ma chambre, ce que j'y vois tous les ans au printemps, et cela me fait toujours de la peine : des abeilles mortes. Les pauvres bêtes entrent chez moi le matin quand on ouvre ; pendant la journée, ne voyant point l'obstacle transparent qui s'oppose à leur issue, elles se précipitent, pour sortir, contre les vitres de ma chambre, de tous les côtés, au sud, au nord, à l'est, à l'ouest, jusqu'à ce que, le soir, épuisées de fatigue, elles tombent et meurent. Mais hier, avec les abeilles, il y avait un gros bourdon, plus vigoureux que les abeilles, qui n'était pas mort, le gaillard, mais encore très-vivant, ma foi ! et qui s'élançait de toutes ses forces contre les carreaux comme un grand bêta qu'il était. « Toi, l'ami, dis-je, tu as beau avoir la vie un peu plus dure, si je ne viens pas à ton secours, mon bon, ton affaire est faite aussi; avant la nuit tu seras mort, et quand je remonterai ce soir, si je cherche avec ma lampe ce que tu es devenu, je trouverai ton petit cadavre par terre, à côté de ceux des abeilles. Allons ! comme l'empereur Titus, je veux signaler ma journée par un bienfait : sauvons la vie à cet insecte ; un bourdon vaut peut-être un homme aux yeux de Dieu, et vaut mieux sans doute qu'un prince.» J'ouvris un carreau, et avec une serviette je chassai l'animal dans cette direction ; mais il fuyait toujours du côté opposé. Alors j'essayai de le prendre en jetant la serviette sur lui. Quand le bourdon sentit que je voulais le prendre, il perdit la tête complètement ; il bondissait en fureur contre

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les vitres comme s'il eût voulu les briser, reprenait son élan, bondissait encore, parcourait en tous sens la chambre entière, éperdu, désespéré, fou...

« Ah ! tu veux me prendre ! ah ! tu veux me ravir ma liberté ! tyran! despote! affreux bourreau! ne me laissorastu pas tranquille à la fin? Je suis heureux, pourquoi me persécutes-tu?» Après d'assez longs efforts je parvins à le faire tomber, et en le saisissant à travers la serviette, je lui lis involontairement quelque mal... Oh! comme il aurait voulu se venger! il dardait son aiguillon (1) ; son petit corps nerveux, contracté sous mes doigts, ramassait pour me piquer tout ce qui lui restait de vigueur. Mais moi, sans m'inquiéter de sa rage et de ses protestations, j'étendis mon bras hors du carreau, secouai la serviette : le bourdon un instant étourdi, étonné, prit son vol et s'élança dans l'infini.

Eh bien, concluait Victor Hugo, j'ai sauvé ce bourdon, j'ai élé sa providence : mais (c'est la morale de mon histoire) bourdons stupides que nous sommes tous, ne nous conduisons-nous pas de la même manière envers la Providence de Dieu? Nous avons nos petits projets absurdes, nos vues étroites et courtes, nos désirs violents dont l'accomplissement n'est pas possible, dont la poursuite nous perdra sûrement ; n'y voyant pas plus loin que notre nez, les yeux fixés sur ce but jjrochain, nous marchons en avant avec un entêtement aveugle, nous courons comme pris d'un vertige insensé; nous voulons réussir, triompher, disonsnous, c'est-à-dire aller nous casser la tète contre un obstacle que nous ne voyons point. Et quand Dieu, qui voit tout et qui veut nous sauver, contrarie nos desseins, nous nous mettons à bourdonner, nous aussi, nous murmurons sottement, nous accusons sa Providence ; nous ne comprenons pas d'abord que s'il nous persécute, bouleverse tous

(1) Les bourdons n'ont point d'aiguillon; mais le-? poètes n'y regardent pas de si près.

nos plans et nous fait tant souffrir, c'est pour nous délivrer, c'est pour nous ouvrir l'infini. Nous lui opposons notre sagesse, notre bêtise, notre petite philosophie et notre proudhonisme... 0 Proudhon! — bourdon!

Cette jolie fable qui finit comme un sermon, c'est tout ce que je veux aujourd'hui vous dire des sentiments religieux et philosophiques de Victor Hugo ; je n'ai à vous parler ici que de ses opinions littéraires. — Quand je cherche à grouper mes notes et mes souvenirs autour d'une idée centrale qui puisse donner à cette causerie quelque unité Je trouve qu'un trait caractéristique des conversations de Victor Hugo sur la littérature, c'est l'intérêt qu'il montre, l'im.porlance qu'il paraît attacher aux questions de langue et de style. Il ne faut pas que ceci vous étonne. Ce caractère de sa critique n'est pas très-sensible dans ses ouvrages, c'est vrai ; mais quand un homme est grammairien de sa nature, cela se voit dans sa conversation bien plus que dans ses livres. En causant littérature on ne va guère au fond des choses, on se tient à la surface, c'est-à-dire aux mots; lorsqu'on écrit, c'est une autre affaire : la parole a été donnée à l'homme pour effleurer tous les sujets, la plume pour en creuser quelques-uns. Nous causons. Mesdemoiselles : voilà, sans doute, pourquoi nous avons banni de nos entretiens toute science suivie et profonde. J'ajoute que ces considérations de forme, qui passent aux yeux du monde pour superficielles, ne le sont point, et Victor Hugo moins que personne ne les croit minimes ou secondaires. Il dit tranquillement qu'il est le seul écrivain classique de ce

siècle, parce qu^il est, à l'entendre, le seul qui ait eu le culte de la forme et le soin de la langue. Nous verrons tout à Fheure ce qu^il faut penser de cette prétention. Maisce que nous pouvons dès à présent lui accorder, c'est qu'il est en etfet, comme il s'en vante aussi, un érudit de première force, ou selon sa propre expression, un pédant, vrai magister d'école : personne, parmi nos poètes, n'est aussi bon grammairien que lui; personne ne connaît, personne ne possède comme lui non-seulement le mécanisme de la versification, mais tout le matériel de la langue française.

Cette science qu'il a des mots lui donnait le droit de parler avec autorité dans les séances de l'Académie où l'on s'occupait de la confection du fameux Dictionnaire, et rien n'était amusant (je l'ai entendu dire à un grand témoin, à M. Guizot), comme ses discussions et ses disputes avec M. Cousin. M. Cousin était un puriste; il soutenait qu'on n'avait écrit le français en France qu'au dix-septième siècle, et encore pendant dix années seulement : aussi ses autorités étaient fort peu nombreuses; c'était d'abord et presque uniquement Racine, et il apportait dans la question du choix des mots l'esprit le plus exclusif. Victor Hugo était dès lors l'homme du peuple et l'ami des opprimés; il aurait voulu ouvrir les portes du Dictionnaire toutes grandes à la foule de tous les proscrits. Il présenta un jour à l'Académie la liste des auteurs éminents que le Dictionnaire ne citait jamais : cette liste était longue et parut formidable. Dans les Contemplations il a raconté l'histoire héroïcomique de cette grande révolution tentée sans succès

à l'Académie^ mais accomplie en attendant^ et cela peut suftire, dans la littérature :

Les mots, bien ou mal nés, vivaient parqués en castes ;

Les uns, nobles, hantant les Phèdres, les Jocastes,

Les Méropes, ayant le décorum pour loi.

Et montant à Versaille aux carrosses du roi ;

Les autres, tas de gueux, drôles patibulaires,

Habitant les patois; quelques-uns aux galères,

Dans l'argot; dévoués à tous les genres bas.

Déchirés en haillons dans les halles ; sans bas,

Sans perruque ; créés pour la prose et la farce ;

Populace du style au fond de l'ombre éparse...

N'exprimant que la vie abjecte et familière.

Vils, dégradés, flétris, bourgeois, bons pour Molière.

Racine regardait ces marauds de travers ;

Si Corneille en trouvait un blotti dans son vers, -

Il le gardait, trop grand pour dire : « Qu'il s'en aille! »

Et Voltaire criait : « Corneille s'encanaille ! »

Le bonhomme Corneille, humble, se tenait coi.

Alors, brigand, je vins ; je m'écriai : « Pourquoi

Ceux-ci toujours devant, ceux-là toujours derrière?»

Et sur l'Académie, aïeule et douairière,

Cachant sous ses jupons les tropes effarés.

Et sur les bataillons d'alexandrins carrés,

t)e fis souffler un vent révolutionnaire.

Je mis un bonnet rouge au vieux dictionnaire.

Plus de mot sénateur! plus de mot roturier!

Je fis une tempête au fond de l'encrier...

Aux armes, prose et vers! formez vos bataillons!...

Guerre à la rhétorique, et paix à la syntaxe !

Quand on se querelle sur les motS;, des mots on passe vite aux idées : car derrière la grammaire la philosophie se cache et la pohtique même se tient prête à prendre

les armes; on voyait les partis se dessiner, on les entendait parfois s'aÔirmer furieusement autour du Dictionnaire.

La salle de rAcadémie, écrit à ce propos M. Sainte- Beuve, était un peu petite pour les orages imprévus de la politique, qui d'un rien grossissaient à vue d'oeil, et les sujets en eux-mêmes prêtaient rarement à ces débordements d'éloquence. Nouveau venu alors dans l'Académie, admis depuis peu à partager l'intérêt de ses séances, je me faisais l'effet parfois de regarder de très-gros poissons rouges s'agitant et tournant dans un trop petit bassin.

Dans ces combats^ où les dissensions politiques et philosophiques aggravaient^ renforçaient les dissentitiments littéraires, Victor Hugo avait un auxiliaire puissant en la personne de M. Royer-CoUard. Royer- Gollard assistait Victor Hngo non pas de son éloquence (car il parlait peu), mais de l'antipathie profonde qu'il avait vouée à M. Cousin. Quand les deux adversaires étaient aux prises, Royer-GoUard ressemblait, selon Texpression de Victor Hugo, au Jupiter d'Homère regardant par-dessus les nuages et faisant tout bas des vœux pour la victoire d'Achille sur le pauvre Hector Cousin.

Un jour, iM. Villemain taisait lecture à TAcadémie d'un des essais envoyés au concours pour le prix d éloquence. Un mot s'y rencontra qui fit bondir M. Cousin sur son fauteuil; il interrompit brusquement le secrétaire perpétuel : « Qu'est-ce que c'est que ce néologisme? ô langue affreuse de notre époque! voilà, voilà comment on écrit aujourd'hui ! Voltaire avait

bien raison de dire que nous dégringolons dans la barbarie ! Messieurs les romantiques ont créé un nouvel idiome! Lisez tous les écrivains du dix-septième siècle, oui tous, entendez-vous, Messieurs? lisez-les d'un bout à l'autre; quand vous les aurez lus, relisezles encore : je vous mets au défi de m'y montrer ce mot ! » On s'attendait à voir Victor Hugo relever le gant jeté par M. Cousin à l'école romantique; mais lui, s'adressant tranquillement à Tappariteur : « Pingard, lui dit-il, veuillez aller prendre dans la bibliothèque le Voi/age en Laponie de Regnard, troisième volume de ses Œuvres complètes. » Grand silence. L'appariteur sortit, et au bout d'un moment revint avec le volume demandé. Il le remit à Victor Hugo. Celui-ci l'ouvrit, pria M. Villemain de vouloir bien relire tout entière la phrase où se trouvait le mot incriminé; après quoi, il lut à son tour d'une voix nette et ferme un passage du Voyage en Laponie, qui contenait le même mot employé dans le même sens, ferma silencieusement le volume et le rendit à l'appariteur. M. Cousin était battu, mais il ne voulut pas en avoir l'air. c( Eh ! dit-il, Regnard n'est pas une autorité, c'est un écrivain du second ordre, et puis, parce qu'un mot se trouve dans le coin d^un auteur » Ici, la patience échappa à M. Royer-Collard; coupant la parole à M. Cousin : « Il n'y a pas de coin, dit-il de son ton hautain et nasillard, il n'y a pas de coin aux auteurs; un auteur n'a pas de coin, »

Le pcele que Victor Hugo critiquait le plus volon-

tiers dans ses conversations avec moi (car il savait mon faible et voulait me guérir), c'est Racine. Il l'attaquait principalement comme écrivain, avec les armes de la grammaire. Victor Hugo accorde à Racine un certain talent de composition et surtout d'analyse psychologique : ses pièces sont assez bien faites comme pièces, la trame en est ourdie doctement, et sa métaphysique des passions est fort intéressante ; c'est un auteur estimable, du deuxième ou du troisième ordre. Mais ce n'est pas un grand écrivain^ « et il est, dit-il, révolté de Terreur monstrueuse que le goût français a commise en le plaçant au premier rang. »

Racine, m'a-t-il dit bien souvent, fourmille de fautes de français et d'images fausses. Il n'y a pas une image fausse dans Homère, il n'y a pas une image fausse dans la Bible. — Je n'aperçois pas très-bien, dis-je, la parfaite justesse de toutes ces comparaisons du Cantique des cantiques: «Tes cheveux sont comme le poil d'un troupeau de chèvres tondues ; tes dents sont comme un troupeau de iirebis qui remontent du lavoir, et qui sont toutes deux à deux, et il n'y en a pas une qui manque. Ton cou est comme la tour de David, bâtie à créneaux, à laquelle pendent mille boucliers, et tous les grands boucliers des hommes vaillants. Tes deux... » — « Je ne vous dis pas, interrompit Victor Hugo, que ces images soient proportionnées ; elles sont hyperboliques, orientales, elles ne sont point fausses. C'est ainsi que dans l'Iliade toute l'armée des Grecs est couverte par l'ombre du casque de Pallas. Mais voulez-vous voir une image fausse? prenez le premier vers venu de Racine, celui-ci par exemple, qui est célèbre, et que tous les badauds répètent avec admiration :

Et la rame inutile Fatigua vainement une mer immobile.

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Mais c'est justement quand la mer est immobile que la rame est utile! Et puis, quoi de plus faux, quoi de plus mesquin, que l'image de cette mer fatiguée? Eh \ la mer se fatigue-t-elle? Ce sont les rameurs qui se fatiguent, et il fallait montrer les rameurs en sueur courbés sur la mer infatigable : voilà ce qu'aurait fait Homère (1) !

Quant aux fautes de français, elles sont si nombreuses dans Racine, que si vous voulez un de ces jours lire attentivement avec moi une de ses tragédies, n'importe laquelle, nous n'aurons jamais fini de les relever. Mais elles échappent à une lecture rapide, parce qu'elles n'ont rien de trèschoquant pour la plupart et qu'elles se dérobent habilement dans le tissu harmonieux du style. Le style de Racine ne ressemble pas à ces visages florissants de vie où l'on voit des rougeurs et des boutons qui ne sont que l'exubérance de la santé; ici la peau est fine, le sang est pur en apparence, mais secrètement il est vicié et le corps entier dépérit. Tenez, voici quatre vers qui passent pour trèsbeaux :

D'un œil aussi content, d'un cœur aussi soumis Que j'acceptais l'époux que vous m'aviez promis. Je saurai, s'il le faut, victime obéissante, Tendre au fer de Galchas une tête innocente.

A l'exception du vilain qice redoublé au second vers, cette période flatte agréablement l'oreille; mais analysez un peu ce gaUmatias suave : voici une fille qui va tendre sa tête au fer (on die tendre le cou) d'un œil content et d'un cœur soumis, du même œil et du même cœur dont elle aurait bien voulu se marier ! c'est grotesque. Vous rencontrez à chaque instant dans Racine des expressions impro-

(1) L'expre.ssion fatiguer est simplement un latinisme, et le rs est imité de Virgile :

Olli reraigio noctemque diemque fatigant.

(^NEID. VIII, 94.)

près et incohérentes, comme celle-ci: «Le jour que je respire. » Le fameux discours de Théramène se termine par une faute de français :

Triste objet oiî des dieux triomphe la colère, Et que méconnaîtrait l'œil même d'un père.

Jamais méconnaître n'a signifié ne point reconnaître. Ce réjouissant discours de Théramène ! les critiques le condamnent bien comme un hors d' œuvre; toutefois, ils font une rései've en faveur des vers, et M. Guizot dit quelque part qu'ils sont magnijiques. Mais, Monsieur, s'il y a jamais eu des vers de mirliton, c'est cette description du monstre :

Son front large est armé de cornes menaçantes, Tout son corps est couvert d'écaillés jaunissantes, Sa croupe se recourbe en replis captieux...

— Tortueux, dis-je. — Oh! tortueux, si vous voulez; ça m'est égal. Il y a trois ou quatre fautes de français dans le discours d'Agrippine.

Et comme je prenais la liberté de répondre à Victor Hugo que ces fautes sont relevées dans la Grammaire de Noël et Chapsal, que Corneille fait beaucoup de galimatias, que d'autres grands poètes, très-grands poètes, en font aussi, et que même en admettant que les fautes de français soient bien plus fréquentes chez Racine qu'on ne le croit communément, cela ne retrancherait pas grand'chose à mon admiration pour ce merveilleux artiste :

c( Vous êtes, me dit-il, un exemple de la difficulté extrême que la vérité trouve à se faire jour. Vous

n*êtes pas un esprit borné ni bouché (je m^inclinai), mais conribien peu d^'honmies aujourd'hui, même parmi ceux qui pensent librement et qui sont ouverts à la lumière^ sont assez éclairés pour voir ou assez indépendants pour dire que Racine est un écrivain sans vrai talent ! Paul de Saint- Victor, Emile Deschanel, Théophile Gautier (1) (ce ne sont pas des cuislres de collège que je vous cite là), bien d'autres critiques distingués en sont encore au même point que vous : ils croient que Racine est un grand écrivain. Cette opinion a de si vieilles et si fortes assises, qu'il faudra beaucoup de temps à la vérité pour la ruiner et s'établir. Vous ne parviendrez à reconnaître votre erreur que par vos propres réflexions, par une étude lente et personnelle. Nous n'avons pas eu de peine à faire justice des tragédies de Voltaire. Mais, pour Racine, c'est bien plus difficile; le préjugé est profondément enii;aciné : il sera long, très-long à détruire. Chose curieuse ! voici des vers de Racine qu'on admire, et des vers de Pradon qu'on trouve ridicules, par tradition. Or, ce sont les vers de Pradon qui sont bons, et ceux de Racine... jugez-les vous-même. Hippolyte dit à Aricie dans la Phèdre de Racine :

Depuis près de six mois, honteux, désespéré, Portant partout le trait dont je suis déchiré,

(1) Victor Hugo se trompe et fait tort à Gautier, qui n'admire dans tout Racine qu'un seul vers :

La Qlle de Miuos et de Pasiphae; il est vrai qu'il l'admire énormément.

Contre vous, contre moi, vainement je m'éprouve; Présente, je vous fuis : absente, je vous trouve; Dans le fond des forêts votre image me suit; La lumière du jour, les ombres de la nuit. Tout retrace à mes yeux les charmes que j'évite ; Tout vous livre à Tenvi le rebelle Hippolyte. Moi-même, pour tout fruit de mes soins superflus, Maintenant je me cherche et ne me trouve plus ; Mon arc, mes javelots, mon char, tout m'importune; Je ne me souviens plus des leçons de Neptune; Mes seuls gémissements font retentir les bois, Et mes coursiers oisifs ont oublié ma voix.

« Je ne sais pas si c'est là ce que Voltaire nomme la belle nature; pour moi^ je ne puis voir dans celle longue tirade qu'une vide et pompeuse rhétorique. Quoi de plus atfecté que ce grand nigaud d'Hippolyte^ importuné par son char ? Pradon dit tout simplement :

Depuis que je vous vois, je n'aime plus la chasse, Et si j'y vais, ce n'est que pour penser à vous.

c( Voilà des vers humains, naturels et vrais, pleins de grâce et de sensibilité. Il faut donner à la roue de l'opinion un tour complet, mettre Racine en bas et Pradon en haut, et dire au goût français : Adore ce que tu as brûlé, brûle ce que tu as adoré. »

c( Racine, me disait encore Victor Hugo, est un poète bourgeois. Il répond à un besoin : le besoin de la poésie bourgeoise. Les bourgeois veulent avoir leur poëte, leur bon petit poëte sage et médiocre, qui ne les dépasse pas trop et leur présente un ordre de beauté

moyenne où leur intelligence soit à son aise : Racine est ce poëte par excellence. La famille des poètes bourgeois commence à Racine et finit à Emile Augier, en passant par Casimir Delavigne et Ponsard. o

Je suis un simple écho de Victor Hugo, Mesdemoiselles^ et mon dessein n'est pas de discuter avec vous toutes ses idées. Il me suffit de porter le trouble dans vos jeunes esprits : c'est ici ma vraie fonction; cela fait^ c'est à vous que le reste appartient : travaillez et pensez. Il faut que vous formiez vos opinions vous-mêmes ; je ne vous propose pas toujours les miennes, et je ne vous les impose jamais. Je ne relèverai qu'un mot dans ces paroles tombées d'une bouche illustre. Je ne puis tolérer qu'ion dise que Racine est un poëte bourgeois : fi donc ! Racine est un poëte de cour ; c'est la fleur la plus délicate de l'aristocratie la plus raffinée. Le parfum trop fin de cette fleur semble fade à nos sens blasés. Pour l'aimer^ il faut aimer par sympathie des mœurs et une société qui ne sont plus ; nous sommes devenus grossiers, et quand notre démocratie avec sa lourde patte touche cette fleur si noble et la flaire de son nez rouge, elle se ferme comme une belle-de-jour à l'approche de la nuit (1).

(1) Quant aux fautes de français de Racine , je recommande à qui voudrait les étudier en détail un curieux écrit intitulé : « Ijyhigénie, tragédie de Racine, revue par le baron de Senez avec le concours de TEsprit de Racine. A Aix, Remondet-Aubin, libraire-éditeur, 1864.»

L'auteur de cet opuscule, jugeant que Racine ne savait ni la versification ni la langue, a entrepris de récrire Iphigénie. Il donne la traduction avec le texte en regard ; au verso l'original

Victor Hugo n'admire point Bossuet; il ne trouve dans tous ses ouvrages qu'une demi-page à louer. Je vous cite cette bizarrerie, parce qu'elle renferme un utile enseignement : je crois que nous avons tous, comme Victor Hugo, notre Bossuet; cherchons un peu, et nous trouverons, soit dans la littérature, soit dans la musique, soit dans les arts du dessin, je ne dis pas un talent de second ordre, mais un génie aussi grand que l'évêque de Meaux, dont nous parlons avec un dédain superficiel ; heureux si cet examen ne nous en découvre pas bientôt une douzaine ! D'où vient cette légèreté? de notre ignorance, pour appeler la chose par son nom. — Voici maintenant le passage de Bossuet que Victor Hugo aime à citer comme très-beau, ou plutôt comme rempli d'une sublime horreur :

Molière a fait voir à notre siècle le fruit qu'on peut espérer de la morale du théâtre, qui n'attaque que le ridicule du monde, en lui laissant cependant toute sa corruption. La postérité saura peut-être la fin de ce poëte comédien, qui, en jouant son Malade imaginaire ou son Médecin par force, reçut la dernière atteinte de la maladie dont il mourut peu d'heures après, et passades plaisanteries du théâtre, parmi lesquelles il rendit le dernier soupir, au tribunal de celui qui dit : Malheur à vous qui riez ! car vous pleurerez.

Ce fragment du Traité de la Comédie est d'un grand effet, à coup sûr ; mais il y a des choses aussi belles dans les Sermons et même dans les Oraisons funèbres.

barbare de Racine, au recto sa propre version en vers et en français.

Sur Molière, le jugement de Victor Hugo est fort original. La mieux écrite de toutes les pièces de notre grand comique, à son goût, c^est V Etourdi, sa première œuvre, a U Etourdi, me disait-il, a un éclat, une fraîcheur de style, qui brillent encore dans le Dépit amoureux^ mais peu à peu s'effacent, à mesure que Molière cédant malheureusement à d'autres inspirations que la sienne s^engage de plus en plus dans une nouvelle voie.» JVvOue que je suis sur ce point de l'avis de tout le monde, et que je préfère le style parfait à' Amphitryon ou des Eemmes savantes au style un peu trop inégal de V Etourdi. Mais je comprends très-bien que Victor Hugo préfère le style de V Etourdi, si étincelant d'esprit et d'imagination, si plein de la fougue de deux adolescences, l'adolescence de Molière et celle de la httérature française; la langue de Louis XIII a toujours été chère à l'école romantique.

Comme preuves à l'appui de son paradoxe, Victor Hugo me récitait avec une verve admirable (car il sait par cœur une prodigieuse quantité de vers) deux passages de sa comédie favorite. Au troisième acte, Lélie reproche vivement à Mascarille un crime... le plus noir de tous les crimes. Mesdemoiselles, aux yeux d'un amant passionné : avoir dit du mal de celle qu'il aime !

Venez ça, chien maudit 0 langue de serpent, fertile en impostures, Vous osez sur Celle attacher vos morsures !... Je suis aveugle à tout, sourd à quoi que ce soit ; Fût-ce mon propre frère, il me le payeroit ;

Et sur ce que j'adore oser porter le blâme, C'estme faire une plaie au plus tendre de tâme.

Je n'oublierai jamais Taccent avec lequel Victor Hugo prononçait ces deux vers. « Il n'y a rien de plus beau, s*écriait-il, dans la poésie française du dix-septième siècle, comme expression d'un amour profond. »

Au quatrième acte, Mascarille reproche à Lélie une de ses nombreuses étourderies:

Bientôt de notre fourbe on verra le débris, Si vous continuez des sottises si grandes.

LÉLIE

Dois -je éternellement ouïr tes réprimandes? De quoi te peux-tu plaindre? Ai-je pas réussi En tout ce que j'ai dit depuis ?

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