PREMIERE CAUSERIE
Mesdemoiselles,
On raconte qu'un professeur de Sorbonne commençait tous les ans son cours en ces termes : « Appelé par la confiance de M. le ministre de Finstruction publique à vous faire cette année le cours de mathématiques supérieures, soit la ligne A B... » et le professeur, traçant sur un tableau la ligne A B, entrait en matière immédiatement. — Voilà le modèle des discours d'ouverture : autant que possible je veux tâcher de rimiter. Mais il est convenable que nous sachions au moins ce que nous venons faire ici, vous et moi ; disons-le en peu de mots, et sans phrases.
Mon dessein est de me promener avec vous à travers la littérature, non pas de m'envoler avec vous au-
dessus de la littérature à ces hauteurs d'où Pon voit tout (d'où souvent Ton ne voit plus rien), mais de faire une simple promenade, c'est-à-dire, selon le sens de ce mot, de cheminer un peu à Tavenlure et moins pour parvenir à un terme que pour jouir de la route. Il faut pourtant, même dans une promenade, suivre une certaine direction ; voici celle que nous allons prendre : nous étudierons les opinions littéraires de quelques grands poètes ou prosateurs contemporains, c'est-àdire leurs doctrines en matière d'art et de goût et les jugements qu'ils ont portés les uns sur les autres. Cette étude, vous le voyez d'abord, nous ouvrira de tous côtés des échappées sur une piquante variété de choses ; vous allez comprendre aussi comment elle doit être toujours intéressante en soi : il ne s'agit en effet que des sentences rendues et des principes posés par les meilleurs artistes en prose ou en vers. Si donc il arrive (et cela n'est pas rare) que les idées littéraires d'un grand écrivain soient médiocres, étroites ou absurdes, elles ofi'riront au moins de l'intérêt en ce qu'elles sont les idées d'un grand écrivain. Mais je dis plus : nous les trouverons souvent d'autant plus curieuses qu'elles sont plus fausses ou tout au moins plus singulières. Elles ont leur origine et leur explication dans ,1e tour particulier du génie ou du caractère de chaque auteur; nous serons donc obligés de parler soit de son génie soit de son caractère, et cet examen nous conduira à toutes sortes de questions amusantes ou profondes non-seulement de littérature et d'histoire, mais même de morale, et si ce mot grec ne vous etïraye pas, de psychologie.
J^'ai commencé ailleurs sous ce titre : Les Artistes Juges et Parties, un cours de littérature conçu d'après ce plan (1) . Mon programme était infini ; j'aurais voulu étudier les opinions littéraires de Chateaubriand, de Byron, de Walter Scott^ de Schiller, de Gœthe, de Victor Hugo, de Lamartine, d'Alfred de Musset, de Déranger, de Madame Sand, etc., etc.; nous n'avons eu le temps, mes collaboratrices et moi, de passer en revue avec un peu de suite que quelques-unes des idées de Byron et de Chateaubriand. Je continuerai avec vous de suivre ce programme et nous en verrons une nouvelle partie, encore bien petite probablement, mais tout à notre aise et sans nous hâter, puisque nous nous promenons.
Nous sommes des amateurs dans le bon sens de ce mot, je veux dire des personnes studieuses qui entendons travailler à notre idée ; nous n'imitons personne, nous ne suivons aucune routine, nous sommes libres, nous sommes chez nous. Je ne suis pas votre professeur, et vous n'êtes point mes élèves ; si vous vous figuriez par hasard que nous sommes ici, moi pour parler avec autorité, vous pour prêter docilement l'oreille à mes paroles, si une erreur aussi préjudiciable à votre instruction avait pu se loger dans vos têtes, veuillez dès aujourd'hui vous en débarrasser, c'est dans votre intérêt que je vous le conseille. Car mes idées (prenez-y bien garde) sont contestables; je ne saurais trop vous engager à m'écouter toujours dans un esprit de dé-
(1) Causeries guernesiaises ; à Guernesey, chez Lelièvre; à Paris, chez Cherbuliez.
fiance et d'opposition ; je ne saurais trop vous exhorter à prendre souvent la plume pour réfuter mes paradoxes. Moi, de mon côté, je respecterai l'indépendance de vos pensées. Je ne viens pas vous imposer les doctrines de je ne sais quelle orthodoxie littéraire, je ne viens pas non plus encombrer vos mémoires de faits, de dates et de noms propres. Je viens mettre vos esprits en mouvement et, si je puis, en activité; je viens unir mon admiration à la vôtre pour tout ce qui est beau; je viens étudier avec vous un sujet intéressant qui est aussi nouveau pour moi que pour vous. Si je répète des vieilleries (il est si difficile, même en un sujet nouveau, d'être neuf!) je vous promets sur l'honneur que ce ne sera jamais de propos délibéré. Je ne crois pas. Mesdemoiselles, que l'enseignement des lettres doive s'abaisser ni revêtir un caractère différent, parce qu'il s'adresse à des femmes : parmi les menus objets de mon antipathie dans ce monde ridicule et triste, j'ai une horreur particulière pour les cours de littérature à r usage des jeunes filles.
L'étude que nous entreprenons ensemble, celle des lois faites, des avis prononcés par les grands écrivains dans ce tribunal littéraire où ils sont à la fois juges et parties, est moins une étude de littérature proprement dite que de critique littéraire. Nous aurons à critiquer nous-mêmes, nous aurons à voir comment d'autres ont critiqué. Vous n'ignorez point qu'il y a plusieurs manières très-différentes de comprendre et de pratiquer la critique; il ne sera donc pas inutile que je consacre
notre première causerie à vous exposer mes principes généraux en matière de critique littéraire, non pas pour vous dicter ces principes^ mais pour les soumettre à votre libre approbation ; car il ne vous suffirait point de me voir à l'œuvre pour connaître ma doctrine, puisque les hommes sont inconséquents et que dans leurs actions la théorie et la pratique sont perpétuellement en désaccord.
L'idée commune qui s'attache au mot de critique n'a rien de très-élevé. On regarde généralement la critique comme une fonction subalterne de l'intelligence, la fonction des impuissants , de ceux qui ne peuvent pas créer. Exclus des grandes œuvres de Fart et du génie, ils se consolent et prennent leur revanche en se faisant les juges des choses dont ils n'auraient pas pu être les auteurs. Car la position de juges nous élève d'emblée au-dessus des personnes que nous jugeons; par une illusion naturelle d'optique nous nous flattons tout bas que nous aurions su éviter les fautes qu'un coup d'œil si habile et si sûr nous fait apercevoir en autrui, et notre estime pour nous-mêmes s'accroît de tout ce que nous découvrons de défectueux et de répréhensible hors de nous. De là chez le critique tel que le monde s'en fait toujours l'idée et tel, il faut bien en convenir, que la réalité le présente trop souvent, une disposition secrètement hostile et malveillante, une vanité désagréable qui perce, et une très-grande froideur. Il est froid par tempérament, car il n'a pas une étincelle de la flamme créatrice; mais il est froid aussi par principe,
car il croit cela convenable à la dignité de juge, etutile;
il est froid pour être clairvoyant : telle est la notion
commune.
L'idéal que je me fais est tout différent. Je conviens que les facultés critiques sont très-inférieures aux facultés créatrices^, mais je ne crois pas qu'il y ait entre les unes et les autres une contrariété absolue, et j'estime qu'un critique peut goûter, dans le plus haut emploi des fonctions qui lui sont propres, quelque cbose de cette volupté supérieure, divine, qui semble réservée aux poètes et à l'exercice de leur puissance. Comment le critique goûtera-t-il ce plaisir, le plus vif et le plus noble de tous les plaisirs de l'esprit, le plaisir de créer ? En consentant à se faire moins le juge du poète que son interprète, en s'approchant de l'œuvre du poète avec un sentiment non de jalousie ou d'indifférence, mais de respect et d'amour. Par l'amour, la cause du poète deviendra sa cause à tel point que l'œuvre du poète deviendra presque son œuvre : il aura à cœur de vaincre la délicatesse dédaigneuse des gens de goiit et lu stupide dureté du public insensible; reprenant la création du poète il la créera une seconde fois pour ainsi dire, il la corrigera, l'achèvera, il en effacera toutes les imperfections qui l'altèrent ou qui l'obscurcissent, et la fera resplendir aux yeux plus belle et plus intelligible. Les plus grands génies créateurs ont TOuvent très-peu de discernement, et le plus énergique déploiement de la faculté créatrice peut être accompagné d'un atiaibiissement proportionnel de la faculté critique : de là ocs taches lamentables ou risibles qui
corrompent la pureté des plus belles œuvres. Ces taches sont aisées à voir, choquantes même, et le vulgaire s'en scandalise ; il ne les oublie pas, il ne les pardonne pas, il nevoitqu'ellesetil ne juge que d'après elles, parce qu'il est injuste, aveugle et ingrat, parce qu'il est le vulgaire. Le critique voit aussi ces taches et il en soutire; la finesse de son organisation fait qu'il les sent plus délicatement, plus profondément que personne, et il serait d'abord disposé à les reprocher au poëte avec une vivacité qui a sa source dans l'ardeur même de son admiration ; mais pour peu qu'il y réfléchisse, il prendra un parli plus digne : il comprendra que des fautes vues si aisément de tout le monde n'ont pas besoin d'être proclamées ; il aimerait mieux jeter le voile sur elles, mais si la vérité l'en empêche, si doucement il les indique*; ce sera en joignant à ses reproches ce mot d'explication qui ne tempère pas seulement le blâme, mais qui le rend inutile et vain. Placé entre le poëte et la foule, le critique est le médiateur qui les met en rapport. Sans doute la poésie doit pouvoir se passer d'un tel intermédiaire; comme la vérité, la beauté doit être accessible à tous : mais, sans parler des obscurités qui peuvent se rencontrer dans les œuvres du génie, la vie est courte, les hommes sont occupés, et les poètes ont parfois leurs longueurs, leur excès, leur surabondance. La fonction du critique est de prendre dans leurs ouvrages ce qu'il y a de meilleur, et de le présenter aux hommes; semblable à Mercure, il est auprès des hommes l'interprète des dieux : voilà son utilité et sa noblesse.
Quand j'ai nommé le mauvais mauvais, disait Goethe, ai-je beaucoup gagné par là? Mais si, par hasard, j'ai nommé le bon mauvais, j'ai fait un grand mal. Celui qui veut exercer une influence utile ne doit jamais rien insulter; qu'il ne s'inquiète pas de ce qui est absurde, et que toute son activité soit consacrée à faire naître des biens nouveaux. Il ne faut pas renverser, il faut bâtir. Elevons des édifices où l'humanité viendra goûter des joies pures.
En parlant ainsi, Gœthe pensait à Byron. Mais ce n'est pas seulement le poëte qui doit se pénétrer de la profonde sagesse de ces paroles, c'est aussi le critique, et s'il s'en pénètre, s'il s'applique, selon l'expression de Gœthe, à « faire naître des biens nouveaux » dans son humble sphère d'activité, on ne pourra plus l'accuser d'être inutile ou malfaisant, accusation banale, mais trop souvent méritée, dont le poëte anglais Wordsworth s'est fait l'organe quand il a dit : « Si le temps considérable qu'on perd à la critique des œuvres d'autrui était donné à la composition originale, quelque médiocre qu'elle put être, il serait bien mieux employé. » Qu'en pensez-vous ? Je ne sais s'il vaut mieux être un mauvais poëte qu'un méchant critique; mais, à coup sûr, il vaut beaucoup mieux être un bon critique qu'un poëte médiocre, et c'est pourquoi je conseillerais plutôt à un ami d'améliorer sa critique que de faire de la mauvaise poésie. Un critique est peut-être un demi poëte auquel manque l'imagination et qui ne possède du tempérament poétique que la partie, si j'ose le dire, féminine, une vive et exquise sensibilité ; quoi qu'il en soit, il peut toujours, en aimant les belles œuvres qu'il n'aurait pu produire et en les faisant aimer au monde.
goûter lui-même par sympathie quelque chose de la joie qui réside dans Texercice du pouvoir créateur^ et augmenter la somme des jouissances de Thumanité.
La sympathie seule est intelligente et va au fond des choses. Ceci est vrai non-seulement en critique littéraire^ mais dans toutes les critiques; qu'il s'agisse d'art, de religion, d'histoire ou de philosophie, il n'est donné qu'à celui qui aime de comprendre profondément. Et n^'est-ce pas vrai aussi, d'une manière plus générale encore, dans la vie, dans cette critique courante que nous faisons tous les jours des hommes et de leurs actions? Il y a à toute chose un bon et un mauvais côté. Est-ce parce que nous sommes originellement pervertis? (peut-être, et vous pouvez vous livrer là-dessus à une méditation théologique très-profonde), un fait est certain, c'est qu'en toute chose le mauvais côté est plus apparent que le bon; le bon, qui est aimable, se cache; le mauvais qui est odieux, est toujours en évidence : il faut donc chercher le bon côté pour le découvrir, tandis que le mauvais saute d'abord à tous les yeux. De là vient qu'il y a non-seulement plus de charité et d'humanité, mais je ne sais quoi de plus original et de plus distingué à voir le bien qu'à voir le mal; car le mal est vu de tout le monde, mais le bien n'est aperçu que de quelques personnes. La délicatesse de l'esprit trouve ainsi son compte, non moins que celle du cœur, dans la recherche et la découverte du bien ; de même qu'une âme noble est attirée par ce qui est ditiicile et supérieur, une intelligence élé-
gante est séduite par ce qui est difficile et rare : Tune et l'autre ont horreur de ce qui est commun.
Celui qui voit le mal^ que voit-il? un néant plus ou moins affreux, un vide, une lacune, Tabsence d'une qualité, et comme le langage l'exprime très-bien, un défaut. Mais celui qui voit le bien, voit quelque chose de réel et de positif. Voilà pourquoi nous sommes toujours plus instruits par le critique qui nous fait un bon rapport d'une personne ou d'un livre que par celui qui nous en fait un mauvais. Le mauvais rapport peut être vrai^ mais il ne nous apprend au fond que ce qui manque à cette personne, à ce livre; au lieu que le bon rapport, s'il est vrai aussi, nous apprend ce que ce livre ou cette personne possède.
Si vous trouvez cette remarque juste, gravez-la dans vos mémoires pour en faire votre profit ; appliquez-vous (en restant toujours dans la vérité, bien entendu) à dire de vos amies et de vos connaissances plutôt du bien que du mal ; vous verrez que cela vous portera bonheur, et amusez-vous à chercher dans le monde et dans la vie des exemples, des preuves à l'appui de ce conseil (1). Pour moi, je vais en prendre dans la littérature.
(1) Diderot écrit dans une lettre datée du 4 octobre 1767 : « Cet homme (M. Digeon) voit le genre humain en noir. Il ne croit point aux actions vertueuses; il les déprime; il les dispute : s'il raconte un fait, c'est toujours un fait abominable, scandaleux. Voilà deux femmes de ma connaissance dont il a eu ojcasion de parler à Madame Legendre; il a mal parlé de toutes deux. Elles ont sans doute leurs défauts, mais elles ont aussi leurs bonnes qualités. Pourquoi taire les bonnes qualités et ne révéler que les défauts? Il y a là-dedans au moins une sorte d'envie qui ma blesse, moi qui lis les hommes comme les auteurs,
Je lisais dernièrement un ouvrage charmant, les Essais de critique de M. Matthew Arnold , qui sont aussi des essais sur la critique (i), et j'admirais Tesprit, le tact, la mesure, Fatticisme d'un écrivain anglais qui semble appartenir à la France et à Paris non-seulement par ses goûts, mais par la nature de son talent. Tout à coup, je rencontre un jugement qui m'a surpris par son excessive sévérité, tranchons le mot, par son injustice, un jugement qui est comme une fausse note dans rharmonie du livre :
Considérons, dit M. Matthew Arnold, un critique dont la réputation est encore solide, à jamais solide à ce que croient heaucoup de personnes, le grand apôtre des Philistins, Lord Macaulay. Lord Macaulay était de sa nature un rhéteur, rhéteur éclatant sans doute, et de plus rhéteur anglais, rhéteur honnête. Mais par delà la vérité apparente et oratoire des choses jamais il n'a pu pénétrer. Pour leur vérité vitale, pour ce que les Français appellent la vérité vraie, il n'avait absolument point d'organe. Aussi sa réputation, quelque brillante qu'elle soit, n'est pas sûre. Une rhétorique aussi bonne que la sienne excite, donne du plaisir ; mais par le plaisir seul on ne peut se concilier l'esprit des hommes d'une manière permanente; la vérité éclaire, elle donne delà joie, et c'est par les liens de la joie, non par ceux du plaisir, que l'esprit des hommes est indissolublement retenu... Quelle destinée, s'il avait pu la prévoir! être l'oracle de sa génération, et puis ne compter à jamais que pour peu de chose ou pour rien !
Voilà le dernier mot de M. Matthew Arnold sur
et qui ne charge ma mémoire que des choses bonnes à savoir et à imiter. »
(1) E.s.oys on CriticAsm.
Macaulay, et mon premier exemple de critique négative. Elle n'est pas fausse cette critique, dans son principe et dans la juste mesure d'un certain développement; mais elle devient fausse, parce qu'elle est excessive et parce qu'elle est seule, parce qu'elle n'est pas atténuée, complétée et mise au vrai point par sa contre-partie; nous apprenant le mal, non le bien, ce qui a manqué à Macaulay, comme à d'autres, non ce qu'il possédait en propre, elle est vide au fond. Que Macaulay n'ait pas assez vu ou n'ait pas assez dit la vérité vraie, qu'en d'autres termes il ait été partial, on le sait; mais c'était à vous, critique, d'à- ' jouter et d'ajouter bien haut que la partialité a été une des sources vives de son éloquence, et que cette éloquence est si admirable qu'elle entraîne le lecteur sans lui permettre seulement de s'apercevoir que ce qu'il lit n'est pas toujours la vérité vraie. Au lieu de cela, M. Matthew Arnold pose un principe général et fait dépendre la permanence des renommées d'une condition très-noble assurément, mais, j'en ai peur, contredite mainte fois par l'histoire. La vérité, pense-t-il, voilà la garantie de la durée et de la solidité des gloires littéraires. En êtes-vous bien sûres? C'est une très-délicate question, je la livre à vos réflexions personnelles et sans la discuter ici moimême (car le problème est compliqué, et cette digression nous entraînerait beaucoup trop loin), je me bornerai à poser les termes de la thèse contraire. Je les emprunte à Chateaubriand, qui a dit : « On ne vit que par le style. En vain on se révolte contre cette vérité: l'ouvrage le mieux composé, orné de portraits d'une bonne ressemblance, rempli de mille autres perfections,
est mort-né si le style manque. » On peut soutenir en effet, contre M. Matthew Arnold, que ce qui fait vivre tes ouvrages et le nom des hommes, ce n^est pas tant la vérité que le talent, le style , et que l'élément de sensibilité et de passion qui entre dans la composition de la plupart des talents fausse et altère presque toujours la vérité dans une certaine mesure. L'historien latin, Dion Gassius, dont le nom même vous est peut-être inconnu, est, dit-on, beaucoup plus véridique que Tacite; mais il n'avait pas l'âme, le caractère, le grand cœur de Tacite, il n'a point son style, son génie : aussi Tacite restera toujours Tacite, et Dion Gassius ne sera jamais que Dion Gassius (l).
Je ne veux pas insister sur ce qu'il y a d'excessif et par là d'inique dans le jugement de M. Matthew Arnold sur son grand compatriote ; je suppose ce juge-
(1) L'exemple de Tacite et de Dion Gassius n'est peut-être pas très-concluant contre la thèse de M. Matthew Arnold; car, en admettant que Tacite soit inférieur à Dion Gassius en vérité historique et matérielle, il lui reste incomparablement supérieur en vérité morale, et l'importance de la vérité morale surpasse celle de la vérité historique de toute la hauteur de l'absolu. — Dans la question que j'ai livrée aux réflexions de mon auditoire, il y a deux choses à distinguer : le retentissement des noms et la popularité des œuvres; ce n'est pas du tout la même cho'^e. Pour rendre une œuvre chère à l'humanité, une large part de vérité vraie, de vérité absolue, est nécessaire; pour rendre un nom immortel, l'éclat du talent suffit. Il suffit que Macaulay ait été « l'oracle de sa génération, » pour que son nom au moins demeure tout entier; car, selon une remarque très-fine et très-juste de M. Matthew Arnold lui-même, les écrivains qui ont suivi le grand courant des idées de leur temps sont et restent les premiers, quand même leur valeur individuelle serait moindre.
ment réduit à la mesure clans laquelle il est vrai : c'est assez qu'il soit négatif; en tant que négatif, il est profondément insuffisant. Je me contenterai de citer, en opposition, les paroles sympathiques d'un des admirateurs de récrivain anglais, et vous verrez par cet exenjple combien le bon rapport d'un ami intelligent est plus instructif que le mauvais rapport d'un habile adversaire :
Rarement éloquence, dit M. Taine, fut plus entraînante que celle de M. Macaulay. Il a le souffle oratoire ; toutes ses phrases ont un accent ; on sent quil veut gouverner les esprits, qu'il s'irrite de la résistance, quil combat en dissertant. Toujours, dans ses livres, la discussion saisit et emporte le lecteur; elle avance d'un mouvement égal, avec une force croissante, en ligne droite, comme ces grands fleuves d'Amérique, aussi impétueux qu'un torrent et aussi larges qu'une mer. Cette abondance de pensée et de style, cette multitude d'explications, d'idées et de faits, cet amas énorme de science historique va roulant, précipité en avant par la passion intérieure, entraînant les objections sur son i)assage, et ajoutant à l'élan de son éloquence la force irrésistible de sa masse et de son poids... La véritable éloquence est celle qui achève ainsi le raisonnement par l'émotion, qui reproduit par l'unité de la passion lunité des événements, qui répète le mouvement et l'enchaînement des faits par le mouvement et l'enchaînement des idées. Elle e.stla véritable imitation de ta nature: elle est plus complète que la pure analyse; elle ranime les êtres; son élan et sa véhémence font partie de la science et de la vérité. Quelle que soit la question qu'il traite, économie politique, morale, philosophie, littérature, histoire, M. Macaulay se passionne pour son sujet. Le courant qui emporte les choses excite en lui, dès qu'il l'aperçoit, un courant qui emporte sa pensée. Il n'expose pas.
son opinion ; il la plaide. Il a ce ton énergique soutenu et vibrant, qui fait fléchir les oppositions et conquiert les croyances. Sa pensée est une force active; elle s'impose à l'auditeur ; elle l'aborde avec tant d'ascendant, elle arrive avec un si grand cortège de preuves , avec une autorité si manifeste et si légitime, avec un élan si puissant, qu'on ne songe pas à lui résister, et elle maîtrise le cœur par sa véhémence en même temps que par son évidence elle maîtrise la raison (1).
Pour vous montrer la supériorité de la critique amie qui a à cœur de mettre en lumière non ce qui manque aux grands écrivains mais ce qu'ils possèdent, non leurs défauts mais leurs mérites, j'ai pris mon premier exemple dans une lecture que je venais de faire ; car on en trouve assez partout, sans aller loin. Mais je puis, si vous voulez, choisir des exemples plus classiques, tirés de l'histoire de notre littérature. Nous avons en France des auteurs du premier ordre sur lesquels beaucoup de personnes éclairées n'ont que les notions d'une critique purement négative. J'aime mieux ne pas citer ici des noms qui, à une certaine époque de révolution et de crise littéraire, ont été des cris de guerre : Victor Hugo, Racine; il serait trop facile de montrer à leur sujet l'aveuglement de la critique ennemie. Les injustices sommaires ne sont point de la critique, et celles-là avaient leur origine dans les ardeurs d'une polémique oubliée. Parlons plutôt d'un homme autour duquel on s'est beaucoup battu, il est vrai, mais sans autant d'àpreté, parce que ses défenseurs ont soutenu
(1) Esscds de Critique et d'Histoire.
sa cause moins par passion que par raison, moins par enthousiasme pour sa personne et pour ses ouvrages que par respect pour les grands principes qu'il représente : parlons un peu de notre vieux père nourricier à tous, Nicolas Boileau ; j'espère que je ne puis prendre un exemple plus classique, plus digne de figurer dans la première leçon d'un cours de critique et de littérature.
S'il est un homme au sujet duquel la critique négative semble avoir épuisé tout ce qu'elle pouvait dire, c'est Boileau. On a dit qu'il manquait d'imagination, de grâce, de profondeur, de charme simple et naturel, de sensibilité, de poésie, etc., etc.; on a même dit, mais plus récemment, qu'il manquait de raison, non pas de cette raison qui fait de bons raisonnements, mais de cette raison supérieure qui comprend que la raison n'est pas toutj et qui empêche un poëte parlant à des poètes, de leur dire :
Aimez donc la raison ; que toujours vos écrits Empruntent d'elle seule et leur lustre et leur prix...
D'elle seule? C'est un peu fort. On a reproché à Boileau son culte exagéré des anciens qui est cause qu'il n'a pas rendu complètement justice à Molière, et qu'il a proscrit de notre poésie dramatique les sujets nationaux, les mœurs et la religion nationales; on lui a reproché la grave omission qu'il a faite de La Fontaine dans son Art poétique, son excessive admiration pour Voiture, son excessive sévérité pour Le Tasse, plusieurs autres iniquités encore ; on lui a reproché d'avoir trop insisté
sur les parties les plus superficielles de Tart d'écrire, la rime, la difficulté des transitions; on lui a reproché quelques incorrections grammaticales, voire certains défauts de style et de versification, un style laborieux où Teffort se fait continuellement sentir (1), une versification monotone dans laquelle le premier vers étant visiblement fait pour le second, le second seul est important, et le premier ne sert qu'à boucher un trou (2) ; on lui a reproché d'avoir fait un Art poétique, première méprise, un art poétique étroit, seconde erreur et criminel attentat sur la liberté du génie; on lui a reproché d'avoir flatté Louis XIV: que ne lui a-t-on pas reproché? et voilà toute l'opinion de bien des gens sur Boileau !
Eh bien, je ne conteste rien de tout cela; je demande seulement aux personnes qui ont fait tant de remarques si aisées et si superficielles, de m'expliquer une chose : comment, après toutes vos critiques, Boileau reste-t-il debout? Comment est-il encore et toujours Boileau, c'est-à-dire un si grand homme, voyez, qu'il domine le dix-septième siècle, qu'il domine même notre littérature, et que son nom tant de fois attaqué et tant de fois
(1) Exemple d'une transition pénible dans Boileau :
Mais loin de mon projet je sens que je m'engage; Revenons de ce pas à mon texte égaré.
(Satire XI.)
(2) Exemples :
Que tu sais bien. Racine, à l'aide d'un acteur. Emouvoir, étonner, ravir un spectateur!
La mort seule ici-bas, en terminant sa vie, A calmé sur son nom l'injustice et l'envie.
raillé demeure aussi solide, aussi ferme, aussi inébranlable que la grande pyramide d'Egypte ? C'est là la question. M. Nisard y a répondu : « L'Art poétique, a dit cet historien, est la profession de foi littéraire d'un grand siècle (1). wBien; voilà qui est juste et lumineux; étendons un peu cette remarque : par son exemple comme par ses doctrines, Boileau résume et personnifie son époque, et non-seulement son époque mais l'esprit français, dans ses défauts essentiels comme dans ses qualités essentielles. Je me déclare instruit, mais j'avoue que cela ne me satisfait pas encore ; ce Boileau impersonnel qui est une incarnation du dix-septième siècle et de l'esprit français, l'idée est vraie, l'image est grande, mais comme cela est froid! Je voudrais bien qu'un jour un biographe, un critique, esprit libre, curieux, pur amateur de littérature, sans préjugés sucés avec le lait, qui n'eiàt point par conséquent l'Université pour mère, mais qui ne l'eût pas non plus pour ennemie, s'avisât (de quoi ne s'avise-t-on pas aujourd'hui!) d'aimer Boileau pour lui-même. La chose serait originale; je ne la crois pas impossible. Savez-vous où sont les vrais amateurs de Boileau? Us ne sont pas dans les collèges, où le culte du maître étant un devoir, il y entre toujours un peu d'hypocrisie. Ils sont... devinez où... dans l'école romantique. Boileau considéré comme écrivain n'a pas de plus grand admirateur que le chef de l'école, Victor Hugo. J'ai passé quelque temps à Guernesey, et j'ai eu plusieurs fois le plaisir d'entendre
(1) Histoire de la Littérature française.
Victor Hugo louer Tauteur de rArt poétique en fort bons termes. Je vous assure que c'est un spectacle touchant que de voir le glorieux générakle Tannée romantique s'incliner avec respect, j'ai presque dit avec déférence, devant le vieux Despréaux, s'animer pour sa défense quand on l'attaque, et réciter par cœur des vers du Lutrin ou des Epîtres avec une admiration que M. Nisard lui-même, quoi qu'il veuille nous en faire accroire, n'a jamais sincèrement éprouvée. Et en effet il y a plus d'analogie qu'on ne pense entre ces deux esprits, l'un et l'autre laborieux et opiniâtres, esclaves de la rime, adorateurs de la forme, à l'affût du mot précis, lumineux et pittoresque, plus riches d'art que de matière et montrant l'art toujours: ne sont-ce pas deux maîtres d'école, deux vieux classiques dans toute la force du terme ?
Je suppose donc (et ma supposition, vous venez de le voir, n'a rien d'invraisemblable) qu'un esprit vif et indépendant, par une étude attentive de la vie et des ouvrages de Boileau, devînt passionnément amoureux de cet intéressant personnage, de cet excellent écrivain. C'est à lui proprement qu'il appartiendrait de faire revivre devant nos yeux la figure qui se cache sous cette vieille perruque, figure animée, passionnée, grimaçante et caractéristique, dont nous n'avons jamais eu que des esquisses si froides et si décolorées. — Ce critique ami nous montrerait la haine de Boileau contre les sots livres, corÀve tout ce qui lui semblait faux ou seulement négligé, et le courageux novateur (car il est révolutionnaire à sa façon et de la bonne manière) rompant en
visière avec le mauvais goût général de son époque et attaquant de front le premier personnage littéraire d'alors^ l'illustre poëte Chapelain :
...Que pour un modèle on montre ses écrits, Qu'il soit le mieux rente de tous les beaux esprits, Comme roi des auteurs qu'on l'élève à l'empire : Ma bile alors s'échauffe et je brûle d'écrire ; Et s'il ne m'est permis de le dire au papier, J'irai creuser la terre, et, comme ce barbier, Faire dire aux roseaux, par un nouvel organe : Midas, le roi Midas, a des oreilles d'âne.
Ce n'est pas un petit mérite que de se maintenir indépendant de la manière de penser du jour, et ce n'est pas une petite gloire que d'avoir contribué pour sa part d'homme au changement de l'esprit de tout un siècle. Voilà, si je ne me trompe, la vraie raison de la grandeur de Boileau. Il ne vient pas seulement faire la théorie des beautés dont Racine et Molière avaient donné le modèle; il est le promoteur d'un goût nouveau. Je sais bien qu'il a donné à Racine et à Molière plus d'un conseil trop timide ; mais, toutes choses pesées, ces deux grands hommes lui doivent de la reconnaissance, pour avoir éclairé l'esprit de leurs contemporains, pour les avoir éclairés eux-mêmes, soutenus, affermis, encouragés dans leur voie. On peut bien pardonner quelques erreurs à un homme qui a été assez courageux pour être plusieurs fois tout seul de son avis, et presque toujours assez clairvoyant pour que son opinion fût la vraie et devînt le jugement de la posiérité. Il écrivait à Racine, après la chute de Phèdre:
Que peut contre tes vers une ignorance vaine? Le Parnasse français, ennobli par ta veine, Contre tous ces complots saura te maintenir Et soulever pour toi l'équitable avenir.
(( Voilà votre meilleur ouvrage! » disait-il au même Racine après la chute à'Athalie; «je m'y connais, le public y reviendra, » et le public y est revenu. Sur Molière, Boileau a prononcé d'avance l'arrêt même de l'avenir, et notez bien que cet avis n'était point celui du public ni des critiques d'alors. Louis XIV lui demandant quel était le génie qui faisait le plus d'honneur à son siècle, il répondit, si l'anecdote est vraie : a C'est Molière ! » Boileau, dit-on, a flatté Louis XIV : non pas; il l'a loué hyperboliquement, mais jamais contre sa conscience. Sa conscience morale l'aurait toujours empêché de se faire l'apologiste d'aucune injustice, et quand le roi faisait des vers, sa conscience littéraire l'empêchait de les louer. « Sire, » dit-il un jour au royal poëte qui lui demandait son sentiment sur un plat de sa façon, « rien n'est impossible à Votre Majesté; elle a voulu faire de mauvais vers : elle y a parfaitement réussi. » — « Ce misérable Scarron!» osait-il dire en présence de Madame de Maintenon, la veuve de Scarron, devenue la femme du roi. On conteste à Boileau la sensibilité, mais non pas, j'espère, la sensibilité Httéraire; car chez personne elle n'a été plus vive. Ecoutez ce passage d'une lettre de Madame de Sévigné, écrite le 16 janvier 1690 :
A propos de Gorbinelli, il m'écrivit l'autre jour un fort joli billet; il me rendait compte d'une conversation et d'un
dîner chez M. de Lamoignon : les acteurs étaient les maîtres du logis, M. de Troyes, M. de Toulon, le Père Bourdaloue, son compagnon, Despréaux et Corbinelii. On parla des ouvrages des anciens et des modernes; Despréaux soutint les anciens, à la réserve d'un seul moderne qui surpassait, à son goût, et les vieux, et les nouveaux. Le compagnon de Bourdaloue qui faisait l'entendu, et qui s'était attaché à Despréaux et à Corbinelii, lui demanda quel était donc ce Hvre si distingué dans son esprit? Despréaux ne voulut pas le lui dire. CorbinelU se joint au Jésuite, et conjure Despréaux de nommer ce hvre, afin de le lire toute la nuit. Despréaux lui répondit en riant: « Ah, monsieur, vous l'avez lu plus d'une fois, j'en suis assuré ! » Le Jésuite reprend avec un air dédaigneux, un cotai riso amaro, et presse Despréaux de nommer cet auteur si merveilleux. Despréaux lui dit : « Mon Père, ne me pressez point. » Le Père continue. Enfin, Despréaux le prend par le bras, et le serrant bien fort, lui dit : « Mon Père, vous le voulez ; hé bien ! morbleu, c'est Pascal. — Pascal ! dit le Père tout rouge, tout étonné, Pascal est beau autant que le faux peut l'être. — Le faux, reprit Despréaux, le faux! Sachez qu'il est aussi vrai qu'il est inimitable ; on vient de le traduire en trois langues. » Le Père répond : « Il n'en est pas plus vrai. » Despréaux s'échauffe, et criant comme un fou : « Quoi ! mon Père, direz-vous qu'un des vôtres n'ait pas fait imprimer dans un de ses livres, qu'un chrétien nest pas obligé d'aimer Dieu? Osez-vous dire que cela est faux? — Monsieur, dit le Père en fureur, il faut distinguer. — Distinguer, dit Despréaux, distinguer, morbleu, distinguer, distinguer si nous sommes obligés d'aimer Dieu ! » et prenant Corbinelii par le bras, s'enfuit au 'jout de la chambre; puis revenant, et courant comme un forcené, il ne voulut jamais se rapprocher du Père, s'en alla rejoindre la compagnie qui était demeurée dans la salle où l'on mange: ici finit Ihistoire, le rideau toml)e. Corbinelii me promet le reste dans une conversation.
Si Boileau n'avait eu que de la sensibilité, il ne serait qu'un critique; mais il avait de Timagination aussi, et il est poëte, il est artiste à ses heures:
Dans le réduit obscur d'une alcôve enfoncée S'élève un lit de plume à grands frais amassée ; Quatre rideaux pompeux, par un double contour, En défendent l'entrée à la clarté du jour. Là, parmi les douceurs d'un tranquille silence. Règne sur le duvet une heureuse indolence ; C'est là que le prélat, muni d'un déjeuner. Dormant d'un léger somme, attendait le dîner.
Laharpe remarque spirituellement que, dans ce petit morceau, il n'y a pas une syllabe qui fasse assez de bruit pour réveiller le prélat qui dort.
A ces mots, il saisit un vieil Infortiat
Grossi des visions d'Accurse et d'Alciat,
Inutile ramas de gothique écriture
Dont quatre ais mal unis formaient la couverture,
Entourés à demi d'un vieux parchemin noir
Oij pendait à trois clous un reste de fermoir.
Grossi des visions d'Accurse et d'Alciat ! « Peut-on voir un vers plus joli?» médisait un jour Victor Hugo, qui, chez lui, à déjeuner, bon homme, fait de la critique comme Laharpe.
Quant aux vers devenus proverbes, aux vers si remplis de sens et si bien faits qu'ils se gravent d'abord dans toutes les mémoires, où abondent-ils plus qu'en Boileau? A une époque littéraire comme la nôtre, où la poésie est tantôt une espèce de danse sur la corde, destinée à l'éblouissement des yeux, tantôt une vague
musique servant à noter des moitiés d'idées et des sentiments confus, quelle nouveauté délicieuse que de revenir aux préceptes et à l'exemple du vieux maître !
Rien n'est beau que le vrai, le vrai seul est aimable. ...Le faux est toujours fade, ennuyeux, languissant, Mais la nature est vraie et d'abord on la sent. ...Chacun pris dans son air est agréable en soi : Ce n'est que l'air d'autrui qui peut déplaire en moi. ...Sais-tu pourquoi mes vers sont lus dans les provinces. Sont recherchés du peuple et reçus chez les princes ? Ce n'est pas que leurs sons, agréables, nombreux, Soient toujours à l'oreille également heureux; Qu'en plus d'un lieu le sens n'y gêne la mesure. Et qu'un mot quelquefois n'y brave la césure : Mais c'est qu'en eux le vrai, du mensonge vainqueur. Partout se montre aux yeux et va saisir le cœur ; Que le bien et le mal y sont prisés au juste; Que jamais un faquin n'y tint un rang auguste, Et que mon cœur, toujours conduisant mon esprit. Ne dit rien aux lecteurs qu'à soi-même il n'ait dit. Ma pensée au grand jour partout s'offre et s'expose. Et mon vers, bien ou mal, dit toujours quelque chose.
Mais ce n'est pas seulement l'amour du vrai qui distingue Boileau, c'est aussi l'amour du bien. Je ne sais en vérité s'il existe un autre poète dont la lecture soit plus saine. Santé intellectuelle, santé morale: voilà dans ces deux mots le secret de sa popularité et de son autorité.
Que votre âme et vos mœurs, peintes dans vos ouvrages, N'offrent jamais de vous que de nobles images. Je ne puis estimer ces dangereux auteurs Qui de l'honneur, en vers, infâmes déserteurs,
LA CRITIQUE LITTÉRAIRE. 2o
Trahissant la vertu sur un papier coupable.
Aux yeux de leurs lecteurs rendent le vice aimable.
Aimez donc la vertu, nourrissez-en votre âme ; En vain l'esprit est plein d'une noble vigueur : Levers se sent toujours des bassesses du cœur.
Et quelle droiture dans la vie de Boileau! quelle simple et solide piété ! quel désintéressement ! quelle fidélité dans Tamitié! quel modeste et chaleureux respect pour tout ce qui lui était supérieur! Il apprend un jour que la pension de Corneille est supprimée ; sur-le-champ il court à Versailles faire le sacrifice de la sienne, disant qu'il ne pouvait sans honte recevoir une pension du roi, si un homme comme Corneille en était privé. Sa vénération enthousiaste pour Arnauld lui a inspiré ses plus beaux vers, Tépitaphe du grand docteur janséniste :
Au pied de cet autel de structure grossière, Gît sans pompe, enfermé dans une vile bière, Le plus savant mortel qui jamais ait écrit, Arnauld, qui, sur la grâce instruit par Jésus-Christ, Combattant pour l'Eglise, a, dans l'Eglise même. Souffert plus d'un outrage et plus d'un anathème. Plein du feu qu'en son cœur souffla l'Esprit divin, Il terrassa Pelage, il foudroya Calvin, De tous les faux docteurs confondit la morale. Mais pour fruit de son zèle, on l'a vu rebuté, En cent lieux opprimé par leur noire cabale, Errant, pauvre, banni, proscrit, persécuté ; Et même, par sa mort leur fureur mal éteinte N'aurait jamais laissé ses cendres en repos, Si Dieu lui-même ici de son ouaille sainte A ces loups dévorants n'avait caché les os.
Maintenant, je vous le demande, dans tout ce que je viens de dire sur Boileau, qu^'esl-ce qui vous a donné de lui l'idée la plus vivante? Bien certainement, ce ne sont pas les remarques toutes négatives que j'avais faites d'abord, ce sont les beaux vers que je vous ai récités, ce sont les anecdotes caractéristiques par lesquelles j'ai essayé de vous rendre visibles quelques traits de sa physionomie : cela est évident; mais ne sentez-vous pas aussi (et c'est sur ce point en particulier que je voudrais vous faire beaucoup réfléchir), ne sentez-vous pas qu'il y a quelque chose de plus profond, de plus sérieux, de plus vrai dans nos éloges que dans notre blâme, et cela ne vous semble-t-il pas à l'honneur de la nature humaine, que la critique voie mieux la vérité quand elle regarde l'homme avec un œil ami ?
Vous ne perdez pas de vue , au milieu de nos digressions, le but de cette causerie, qui est tout bonnement de vous recommander la bienveillance dans les jugements. Vous serez bienveillantes dans tous vos jugements sur les hommes, si vous suivez la morale de TEvangile ; je ne parle, moi, que de critique littéraire, et je vais prendre dans la littérature un troisième et dernier exemple, non que je croie ma thèse insufiisamment démontrée, mais parce que ces exemples multipliés me font suivre ei le véritable esprit de ce cours et la lettre même de mon programme, qui est de me promener avec vous à travers la littérature et de vous entretenir d'une variété de choses intéressantes que vous ne savez peut-être pas.
Le célèbre romancier Thackeray a fait en Angleterre, en Ecosse et en Amérique, une série de conférences sur les humoristes anglais du dix-huitième siècle. La plus fameuse de ces conférences est celle qu^'il a donnée aux dépens du malheureux Sterne. Je doute qu'il existe dans Fhistoire des lettres un second exemple d'un grand artiste traité par un autre grand artiste avec autant d'amertume et de dureté. Est-ce à cause d'une profonde incompatibilité d'humeur entre Thackeray le misanthrope et Sterne l'optimiste? Je n'en sais rien, je suis tenté de le croire, mais le fait est que le pauvre Sterne est déchiré, et que jamais le mépris n'a parlé un langage plus passionné et plus injuste. Thackeray commence par raconter les faits les moins honorables de la vie du joyeux pasteur, par produire les passages les moins édifiants de sa correspondance ; puis, quand il nous a bien dit, bien montré que Sterne n'était qu'un misérable, il passe à l'analyse de ses œuvres. Vanité, affectation, mensonge, hypocrisie, tels sont les jolis mots qui résument toute sa critique. Il ne parle du Voyage sentimental que pour l'accabler de son dédain. Dans Tristram Shandy, il cite deux morceaux assez beaux, mais qui ne sont ni les plus beaux ni les plus caractéristiques, et vraiment, il a l'air de dire qu'il n'a rien trouvé d'autre à y admirer. Cette conférence est trèséloquente, elle a dû faire sur les auditeurs une vive et forte impression, elle a définitivement formé et fondé l'opinion de presque tous les Anglais sur Sterne, et personne ne peut la lire aujourd'hui sans admirer le talent de l'écrivain ;
11 y a quelque temps, je me trouvais dans la compagnie d'un acteur français qui commença après dîner, et sans que personne l'en priât que lui-même, à chanter des chansons françaises du genre de celles qu'on nomme chansons grivoises, ce dont il s'acquitta à merveille et au grand déplaisir de la plupart des assistants. Après quoi, il entama une ballade sentimentale; cette ballade fut enlevée avec tant de charme qu'elle toucha tous les assistants et particulièrement le chanteur lui-même, dont la voix trembla, dont les yeux se mouillèrent, et qui se mit à sangloter et à pleurer de vraies larmes aussitôt que sa romance fut finie. Je suppose que Sterne avait cette espèce de sensibihté d'artiste; accoutumé à pleurer continuellement dans son cabinet de travail, et trouvant ses larmes contagieuses, et qu'elles lui donnaient une grande popularité, il exerça ce talent lucratif des larmes, il l'utilisa, et se mit à pleurer à tout propos. J'avoue que je ne prise et ne respecte guère l'eau banale qui coule à si bon marché de semblables fontaines. Il me fatigue avec sa perpétuelle inquiétude et ses appels anxieux au pouvoir qui est en moi de rire et de pleurer. Il est toujours à me regarder en face, épiant l'effet de ses paroles, incertain si je le prends pour un imposteur ou si je suis sa dupe ; à faire des grimaces, à me flatter, à me supplier : « Vois quelle sensibilité est la mienne ! avoue que j'ai bien du talent ! Oh ! pleure à présent ! non, tu ne peux pas résister à ce trait !» — Le comique de Swift et de Rabelais, dont il se prétend le successeur, sortait de leur génie aussi naturellement que le chant sort du gosier d'un oiseau ; et jamais leur gaieté ne leur fait perdre leur dignité d'homme. Ils rient leur grand rire cordial qui secoue leur large poitrine sous rimj)ulsion de la nature. Mais cet homme ^=»- (jui vous fait rire, qui peut vous faire pleurer aussi — ne laisse jamais son lecteur en paix, il ne permet pas à son auditoire de prendre un instant de repos. Etes-vous tranquille, il s'imagine qu'il doit vous exciter, et le voilà la tête en bas et .les pieds en l'air; ou
bien il se faufile derrière vous et glisse dans votre oreille une sale histoire. Cet homme est un grand boufibn, non un grand humoriste. Il se met à l'ouvrage systématiquement et de sang-froJd, peint sa figure, met son bonnet de fou et son costume bariolé, étend par terre son tapis et fait la cabriole !
Le réquisitoire de Thackeray n'est pas seulement éloquent, il est vrai; oui. Sterne est un écrivain sentimental, affecté, qui se sert de moyens vulgaires pour capter Tattention. Mais ce n'est là qu'une partie de la vérité sur son compte, et la moins importante, la plus superficielle; celui qui s'en tient là ne fait pas preuve d'une grande pénétration : il a vu ce qui frappe les yeux de tout le monde, et c'est tout.
Le bon Walter Scott, sous une forme moins originale, moins frappante, a commencé par faire à Sterne tous les mêmes reproches que Thackeray. Mais écoutez ce qu'il ajoute et comment il conclut; cette contrepartie nécessaire rend sa critique bien plus vraie au fond et plus solide, quoiqu'elle soit un morceau de littérature moins brillant :
L'oncle Tobie et le caporal Trim son fidèle écuyer, les plus délicieux caractères du roman de Sterne et peut-être de tout autre ouvrage, sont dessinés avec une vigueur si heureuse et ont un tel cachet qu'ils sont plus que suffisants pour faire pardonner complètement à l'auteur ses indécences et son affectation, et même po;ir l'autoriser à quitter le tribunal de la critique non- seulement avec son pardon, mais avec des applaudissements et des récompenses, comme un homme qui a relevé et honoré l'humanité, et qui a présenté à ses lecteurs un tableau si frappant de
bonté et de bienveillance mêlées de courage, de galanterie et de simplicité, que leurs cœurs doivent s'échauffer toutes les fois qu'il leur revient à la mémoire.
Walter Scott dit encore : « Nous devrions bénir la mémoire d'un écrivain qui sait si bien nous réconcilier avec la nature humaine. » ^^ Pour voir vous-mêmes qui a raison, de Thackeray ou de Walter Scott, lisez V Histoire de Le Fèvre au Vl^ livre de Tristram Shandy.
Voir et montrer le bien de préférence au mal : telle est en deux mots la grande règle de critique que nous avons posée, et nous avons fondé notre règle non pas sur ce que cette conduite est plus généreuse (car il faut ici des raisons littéraires et non des raisons morales); non pas sur ce que ce procédé est plus distingué (car les mobiles de l'ordre aristocratique , quoique trèsbons, ne suffisent point); mais simplement sur ce que cette méthode est plus instructive. Elle seule nous donne sur chaque auteur des notions positives et caractéristiques, elle seule nous fait pénétrer jusqu'au fond de leur nature. Pour voir les défauts des hommes, ce qui leur manque, ce qu'ils devraient avoir, l'œil de tout le monde sutlit; mais pour découvrir les qualités des hommes, ce qu'ils possèdent en propre, ce qui les distingue les uns des autres, il faut un regard attentif et perçant. « A mesure qu'on a plus d'esprit, a dit Pascal, on trouve qu'il y a plus d'honmies originaux. » Oui ; et à mesure qu'on a plus d'intelligence, on devient plus indulgent : ne vous imaginez pas que la sévérité dans les jugements soit un signe de supériorité; elle
est au contraire la marque des petites âmes^ des gens du commun^ des esprits qui ont la vue courte et un horizon étroit; les grands esprits sont plutôt trop disposés à tout admettre^ tout expliquer, et à excuser beaucoup de choses, parce qu'ils comprennent tout.
Mais il faut faire ici une distinction très-importante. Ce que j'ai dit n'est vrai que de la critique littéraire appliquée aux œuvres du passé. Vis-à-vis des ouvrages et des auteurs contemporains, la situation de la critique n'est plus du tout la même. Elle ne peut rien changer au passé, voilà pourquoi toutes les récriminations contre le passé sont si vaines; ce qui est fait est fait, et doit servir tel quel à notre instruction ; ce n'est pas en voyant les choses comme elles devraient ou pourraient être, c'est en les voyant comme elles sont, qu'on s'instruit : mais la critique peut changer quelque chose au présent, et dans la mesure où elle croit possible d'améliorer le présent, c'est son devoir de signaler, et de signaler très-haut, tout ce que le présent a de mauvais. Elle ne doit jamais décourager les talents ni insulter les renommées, mais elle doit, d'une main ferme, élever et faire briller devant les yeux des auteurs, devant ceux du public, l'idéal méconnu.
Un jeune homme fait paraître un volume de poésies. Si ce nouvel auteur est sans talent, il ne faut point parler de lui; mais s'il y a quelque chose dans son livre, la critique a un devoir à remplir : elle doit d'abord le ouer autant qu'il mérite d'être loué ; ce premier point a plus d'importance que vous ne le croyez peut-être. Un éloge bien pesé et sincère est souvent plus utile
à une nature délicate que la plus juste des critiques; les personnes qui sont avares d'une louange méritée ne se doutent pas du mal que leur silence peut faire, elles ne savent pas ce que cette injustice peut produire, dans le cœur d'un poëte à ses débuts, de découragement s'il est faible, d'amertume s'il est fort (l). Si la critique n'avait en vue que l'agrément du public, elle pourrait peut-être se contenter de signaler les beautés du livre ; mais, dès qu'elle espère pouvoir rendre service à l'auteur, elle doit aussi en signaler les défauts. Elle doit, enfin, montrer la voie où la poésie moderne est appelée à marcher, dire qu'il nous faut du nouveau, et comme il n'y a rien de nouveau sous le soleil, dire (car cela revient exactement au même) qu'il nous faut de l'antique, que rien n'est plus dangereux pour l'originalité que l'imitation des grands modèles contemporains, et que mieux vaudrait demander des inspirations à boileau lui-même, que de se faire l'écho affaibli de Lamartine, de Victor Hugo ou d'Alfred de Musset.
Une des plus tristes productions de la littérature contemporaine, c'est, hélas ! V Homme qui rit de Victor Hugo. Tout le monde sait qu'il est particulièrement inutile de montrer à M. Victor Hugo ses fautes, et comme le public, d'ailleurs, n'a pas fait grande attention à ce livre, la critique n'avait à tenir qu'une conduite digne d'elle : garder le silence ; c'est ce qu'elle a
(I) « Le déair de mériter les louanges qu'on nous donne fortifie notre vertu; et celles qu'on donne à l'esprit, à la valeur et à la beauté, contribuent à les augmenter. »
La Rochefoucauld,
fait. Vous avez pu le remarquer^ presque tout ce qiie la critique littéraire compte aujourd'hui d'écrivains indépendants et distingués a témoigné de son respect pour notre plus grand poëte vivant, en se taisant sur son dernier ouvrage. Mais je suppose que les choses se fussent passées différemment : je suppose que le public, à la fois moins absorbé par les préoccupations matérielles et plus dépravé encore qu'il ne Test dans ses goûts littéraires, se fût jeté avidement sur cette lecture, la critique aurait dû parler, et parler ferme et haut; elle aurait dû, en rendant pleine justice à la gloire passée, parlons mieux, à la gloire toujours vivante et toujours la même d'un magnifique génie momentanément éclipsé, exécuter d'une façon sommaire un livre mauvais dans toutes les acceptions du mot, où la langue française, la vérité historique, les mœurs^ l'art et le style sont également outragés. Dans cent ans, le devoir de la critique ne sera plus le même ; elle devra chercher dans V Homme qui rit ce qui peut s'y cacher de beau, et le sauver du juste oubli qui enveloppera tout le reste. Je le répète, sa plus noble fonction est de prendre dans l'œuvre des poètes ce qu'il y a de meilleur et de le présenter aux hommes : mais cela n'est vrai que de la critique littéraire appHquée aux monuments du passé.
Voilà, Mesdemoiselles, mes principes généraux en matière de critique littéraire; vous y penserez, vous n'en prendrez que ce qui vous semblera bon. — Je crois qu'avec un peu de cet esprit de contradiction
que je voudrais développer chez vous, vous verrez vite que ma théorie n'est pas à Tabri de la critique. Voulez-vous que je vous en signale les points faibles? C'est un édifice fragile, qui pèche d'abord par la base. Son vice fondamental est d'être une théorie. Les théories sont toujours inutiles, et quelquefois elles sont dangereuses; elles n'aident pas le talent et elles peuvent gêner la liberté. Le danger de la mienne serait d'émousser chez le critique cette délicate sensibilité instinctive, antérieure à toute pensée et à toute réflexion, qui souffre et s'irrite du mauvais aussi vivement qu'elle jouit du beau, et de donner à ses jugements une indulgence un peu fade. La passion s'achève et se complète par la passion ; le pouvoir d'aimer, d'être enthousiaste, a nécessairement pour conséquence le pouvoir d'éprouver de la colère ou du mépris, et quiconque n'est pas capable de vives impatiences et de haines vigoureuses, n'est point capable non plus d'ardentes admirations.
Que faut-il, après tout, pour être un bon critique? posséder un sens littéraire très-fin, très-susceptible, et une intelligence déplus en plus nette et débarrassée de toute idée préconçue, de tout parti pris d'avance, de tout système, de toutes formules et de toute théorie. . Les théories sont plutôt le fruit de la jeunesse et de rimagination, que de la science et de la maturité. Le progrès de l'esprit humain est dans le sens des idées aux faits, des études abstraites aux études concrètes; on commence par la poésie et la philosophie, on finit par l'histoire.
Dans un dialogue de Platon, le sage Galliclès reproche
à Socrate de s'occuper encore de philosophie à son âge ; il le fait en termes très-inconvenants, et je n'approuve nullement l'invective du sophiste contre la philosophie; mais dans l'humble sphère de la critique littéraire, nous mériterions ses reproches, si nous continuions longtemps à jouer avec les idées générales, sans entamer aucune étude positive.
11 est bon, dit Calliclès, d'avoir une teinture de philosophie, autant qu'il en faut pour que l'esprit soit cultivé, et il n'est pas malséant à un jeune homme d'étudier la philosophie. jNIais lorsqu'on est sur le retour de l'âge, et qu'on philosophe encore, la chose devient alors ridicule, Socrate. Pour moi, je suis, par rapport à ceux qui s'appliquent à la philosophie, dans là même disposition d'esprit qu'à l'égard de ceux qui bégayent et s'amusent à jouer. Quand je vois un enfant à qui cela convient encore, bégayer ainsi en parlant et badinant, j'en suis fort aise, je trouve cela gracieux, noble et séant à cet âge; tandis que si j'entends un enfant articuler avec précision, cela me choque, me blesse l'oreille, et me paraît sentir l'esclave. Mais si c'est un homme que l'on entend ainsi bégayer ou qu'on voit jouer, la chose paraît ridicule, indécente à cet âge, et digne du fouet. Voilà ce que je pense de ceux qui s'occupent de philosophie. Quand je vois un jeune homme s'y adonner, j'ensuis charmé, cela me semble à sa place, et je juge que ce jeune homme a de la noblesse dans les sentiments. S'il la néglige au contraire, je le regarde comme une âme basse, qui ne se croira jamais capable d'une action belle et généreuse. Mais lorsque je vois un vieillard qui philosophe encore et n'a point renoncé à cette étude, je le tiens digne du fouet, Socrate (1).
(1) Gorgias, traduction de M, Cousin,
Je VOUS promets. Mesdemoiselles, de faire tous mes efforts pour me conformer, dans ce cours de littérature, à la mode de notre vieille sagesse et au conseil de Calliclès : je vous conterai des petits faits, des anecdotes, des choses inédites ; je me ferai historien, voire même grammairien, de peur — en m'oubliant dans Tamour des idées — de mériter le fouet, comme Socrate.