MASCARILLE
Oui ; mais ce n'est pas tout que de ne parler pas ; Par vos gestes, durant un moment de repas, Vous avez aux soupçons donné plus de matière Que d'autres ne feraient dans une année entière.
LÉLIE
Et comment donc?
MASCApiLLE .
Comment? Chacun a pu le voir.
A table, où Trufaldin l'oblige de se seoir, Vous n'avez toujours fait qu'avoir les yeux sur elle, Rouge, tout interdit, jouant de la prunelle. Sans prendre jamais garde à ce qu'on vous servait, Vous n'aviez point de soif qu'alors qu'elle buvait; Et dans ses propres mains vous saisissant du verre, Sans le vouloir rincer, sans rien jeter à terre, Vous buviez sur son reste, et montriez d'affecter Le côté qu'à sa bouche elle avait su porter. Sur les morceaux touchés de sa main délicate, Ou mordus de ses dents, vous étendiez la patte Plus brusquement qu'un chat dessus une souris, Et les avaliez tout ainsi que des pois gris. Puis, outre tout cela, vous faisiez sous la table Un bruit, un triquetrac de pieds insupportable, Dont Trufaldin, heurté de deux coups trop pressants, A puni par deux fois deux chiens très-innocents, Qui, s'ils eussent osé, vous eussent fait querelle. Et puis après cela votre conduite est belle ? Pour moi, j'en ai souffert la gêne sur mon corps. Malgré le froid, je sue encor de mes efforts. Attaché dessus vous comme un joueur de boule Après le mouvement de la sienne qui roule,
5s CAUSERIES PARISIENNES.
Je pensais retenir toutes vos actions.
En faisant de mon corps mille contorsions.
Cette comparaison du joueur de boules est exquise, et Victor Hugo l'admirait particulièrement. Rabelais a rendu la même image dans sa prose non moins merveilleuse que la poésie de Molière :
Je croy que jurer fait grand bien à la râtelle : comme à un fendeur de bois fait grand soulagement, celuy qfui à cbascun coup, près de luy ? Han ! à haute voix crie; et comme un joueur de quilles est mirifiquement soulagé, quand il n'ha jette la boulle droit , si quelque homme d'esprit, près de luy^ penche et contourne la teste et le corps à demy, du costé auquel la boulle aultrement bien jettée eust fait rencontre de quilles (l).
Victor Hugo préfère, à tout prendre, notre littérature du dix-septième siècle à celle du dix-huitième, non-seulement la poésie, mais aussi la prose. Il fait grand cas de la prose de Racine , et trouve son style épistolaire «excellent.» La langue du dix-huitième siècle en général lui paraît faible, commune et vulgaire, excepté chez trois écrivains: Diderot, Voltaire et Beaumarchais. Je lui ai demandé s'il n'exceptait pas Montesquieu aussi : « Non, » mVt-il répondu.
Au dix-neuvième siècle il ne connaît qu'un vrai class'que, lui-même. Il admire pourtant un grand prosateur. Chateaubriand, et un grand poète, Lamartine. (( Divin poêle », « un des plus grands poètes de tous les temps» : voilà les expressions qu'il emploie en parlant
(1) PantagnœU IV, 20.
de son noble émule; il s'indigne qu'on ait pu lui préférer Musset. Alfred de Musset, selon lui, est un poëte charmant, léger, délicat, de la famille d'Horace et de LaFontaine; onTasurfait; ce n'est pas un grand poëte. « Je ne vois pas, disait-il, ce qu'il y a de vraiment grand chez Musset, bien que j'en entende beaucoup parler depuis quelque temps; s'il a atteint une ou deux fois la grandeur, c'est comme Béranger a atteint la poésie, par un coup d'aile et non par un vol soutenu.» Il est sévère pour les négligences de style et de versification qui abondent dans Lamartine comme dans Musset, et il dit avec Boileau, mais en regrettant que Boileau ait exprimé si mal un sentiment si juste :
Sans la langue, en un mot, l'auteur le plus divin
Est toujours, quoi qu'il fasse, un méchant écrivain (!}.
Voilà aussi pourquoi il estime médiocrement Balzac. ((Ce n'est pas un écrivain, me disait-il un jour, ce n'est pas un artiste ; le style, la forme lui font absolurçent défaut. Vous avez beau être un profond moraliste, un grand observateur de la nature humaine; comment voulez-vous vivre, exister, sans la forme? La pensée la plus commune, revêtue d'une belle forme est immortelle», et il me récitait par cœur, en vidant son verre,
(1) Ces deux vers de Boileau ne sont peut-être pas, après tout, aussi mal écrits qu'ils nous le semblent, à nous qui ne savons plus écrire. Le mot langue^ au dix-septième siècle, s'employait dans le sens de style; aiite^ir et écrivain ne sont pas termes synonymes : l'écrivain, c'est-à-dire l'ouvrier, ne fera, sans style, qu'une méchante exécution de ce que l'auteur, c'està-dire le créateur, le poète, a pu concevoir divinement.
une ode d'Horace sur Taniour. Victor Hugo a con» serve un grand souvenir de Téloquence de M. Guizot, aie plus puissant orateur du siècle;» mais j'ai à peine besoin de vous dire qu'il estime peu son style^ « la perfection du style terne, gris ou protestant ï) .
Je ne vous citerai pas tous les jugements que j'ai recueillis de la bouche de ce grand poëte sur ses contemporains, les uns parce qu'ils sont sans intérêt, les autres parce qu'ils en auraient peut-être un peu trop et que leur singularité même me fait un devoir de ne pas les répéter, et je mettrai brusquement un terme à cette revue en me bornant à vous apprendre qu'il a de l'estime pour Sainte-Beuve et pour Mérimée, les deux écrivains de notre temps qui, « après lui », mais à une respectueuse distance, « savent le mieux le français. »
Que pensez-vous, Mesdemoiselles, de la haute opinion que Victor Hugo a de lui-même? Je vais peut-être vous scandaliser : il a raison, à mon avis. Je vous dirai tout à l'heure en quoi il se méprend selon moi et s'abuse ; mais pour ce qui est de penser avantageusement de lui-même, je ne puis trouver cela déraisonnable ni mauvais. Tout homme doit se sentir petit en face de l'absolu, de l'idéal, da Dieu, et à cet égard Victor Hugo, j'aime à le croire, est aussi modeste que qui que ce soit (IJ. Mais quand un homme est le premier person-
(1) Je ne crois pas un mot de ce que la malice conte d'une forme habituelle aux prières de Victor Hugo, lorsqu'il est sur sa terrasse de Guernesey, au milieu du silence de la nature et
nage littéraire et le plus beau génie de son temps, je trouve bon qu'il soit simplement ce qu^il est^ et je l'appellerais un farceur ou un hypocrite s'il prenait des airs humbles vis-à-vis de ses inférieurs. Victor Hugo, dans la conversation, donne des places à ses contemporains; il prend la première, parce que c'est la sienne: cela me semble juste, et je n'ai rien à dire. Il a conscience de sa supériorité, et il n'est jaloux de personne. « Hugo est trop grand pour avoir aucun sentiment d'envie, » me disait dernièrement M. Sainte-Beuve, et c'est bien l'impression qu'il m/a faite aussi, toutes les fois que j'ai eu l'honneur de le voir et de l'entendre. — Mais la société humaine repose sur certaines conventions, auxquelles on doit avoir égard si Pon tient à conserver la réputation d'homme du monde et d'homme d'esprit : c'est en vertu d'une de ces conventions que nous jurons, au bas de nos lettres, estime^ amitié, dévouement à des gens que nous connaissons à peine; c'est aussi en vertu d'une de ces conventions que les hommes doivent mutuellement se céder le pas, les plus grands aux plus petits, les plus forts aux plus faibles, et se prosterner devant toutes les femmes comme devant des êtres d'une nature beaucoup plus divine que la leur, en faisant semblant d'oubher que la femme ne vient après tout, selon l'expression d'un docteur de l'Eglise, que « d'un os surnuméraire (1). » Viedevant l'infini : « Et maintenant, Seigneur! nous voici face à face : expliquons-nous! »
(l) « Les femmes n'ont qu'à se souvenir de leur origine, et, sans trop vanter leur délicatesse, songer après tout qu'elles
<i2 CAUSERIES PARISIENNES,
tor Hugo ?-t-il su tenir toujours compte de ces conventions ? Son légitime orgueil ne s'est-il jamais montré aux yeux, d'une manière blessante pour la vanité des sots? Sur ce point, il prête sans doute au blâme; mais si l'on a des reproches à lui faire, on ne peut critiquer que son goût et son tact, en un mot son esprit; son caractère est hors de cause. Pour ma part et d'après mon expérience personnelle, je serais plutôt disposé à lui adresser le reproche contraire : car je l'ai trouvé trop complimenteur.
Voulez-vous que je vous dise franchement le fond de ma pensée sur Victor Hugo ? Il est d'abord le premier poëte français de ce siècle sans aucune comparaison. Lui préférer, comme on le faisait autrefois, Lamartine, ou, comme on le fait aujourd'hui, Alfred de Musset, réellement ce n'est pas sérieux. Dans l'admirable farce des Saltimbanques, le chef de la troupe dit à l'un de ses musiciens : «Tu joueras du trombone. » — «Je n'en sais pas jouer,)) répond l'autre. — «Mais puisque tu joues du violon? )) — «Ce n'est pas la même chose. » — a C'est plus facile. Tu n'as qu'à jouer une note, rien qu'une note, toujours la même note, et les personnes qui aiment cette noie-là seront transportées de joie. » Lamartine joue une note, et je déclare que j'aime cette note, et qu'à l'entendre jouer par ce divin poëte je suis transporté de joie ; mais il n'en joue qu'une, toujours la même : au lieu que Victor Hugo manie l'instrument
viennent d'un os surnuméraire, où il n'y avait de beauté que celle que Dieu y voulut mettre. »
BossuET, Elévations sur lea Mystàrfs,
le plus riche et le plus merveilleux ; pas une corde n^y manque, il sait les toucher toutes... que dis-je ? il dispose d'un orchestre complet. Et quant à Musset, aimez-le, chérissez-le, qu'il soit votre poëte favori ; lorsque vous passerez par une de ces sombres épreuves qui sont plus amères que tous les deuils parce qu'elles sont intimes, personnelles, et qu'il faut en porter le poids dans la solitude et le silence, quand votre cœur se brisera, relisez la Nuit d'Octobre, et en trouvant un ami pour vous consoler de la vraie manière , c'est-à-dire par la sympathie d'une souffrance commune, vous verrez que Musset fut grand le jour où la douleur agrandit son génie: mais, s'il s'agit de décider qui a reçu de la nature les plus beaux talents et qui en a fait le plus magnifique usage, on ne peut pas, on ne peut pas en vérité, opposer un seul instant Alfred de Musset à Victor Hugo. J^oserai aller beaucoup plus loin, et je vais tout bas vous dire une chose que la postérité, dans ma persuasion profonde, proclamera bien haut d'une seule voix '.Victor Hugo est le plus grand poëte de la France.
En est-il le meilleur écrivain ? c'est une autre question. Il est sans contredit un très-grand écrivain : il dispose de la langue en maître, et lui fait accomplir des tours de force prodigieux; il a, ce qui est la qualité française par excellence, siarelé et précision dans l'expression de sa pensée; nous ne le comprenons pas toujours, c'est vrai, mais soyez sûres qu'il s'entend luimême, dit exactement ce qu'il veut dire, et n'a pas écrit un vers au hasard. Génie viril, puissant, on ne rencontre jamais chez lui ce je ne sais quoi d'insutii-
sant^ de négligé^ de vague, qui est le caractère du talent des femmes auteurs et le défaut de Lamartine, quelquefois de Musset. Et pourtant il sait au besoin, chose inouïe dans la poésie française, faire de la musique avec des mots et produire l'illusion d'une mélodie qu'on entend indistinctement dans le lointain; telle est la magie de son art et de son style ! Ecoutez (dit-il dans Emradnm),
Ecoutez ! — Gomme un nid qui murmure invisible, Un bruit confus s'approche, et des rires, des voix, Des pas, sortent du fond vertigineux des bois. Et voici qu'à travers la grande forêt brune Qu'empht la rêverie immense de la lune, ...On entendait la voix d'un homme, et ce frisson Prit un sens et devint une vague chanson :
Si tu veux, faisons un rêve :
Montons sur deux palefrois; Tu m'emmènes, je t'enlève.
L'oiseau chante clans les bois.
« Un bagage est nécessaire ; Nous emporterons nos vœux, Nos bonheurs, notre misère, Et la fleur de tes cheveux.
« Yiens, le soir brunit les chênes, Le moineau rit; ce moqueur Entend le doux bruit des chaînes Que tu m'as mises au cœur.
« Viens, sois tendre, je suis ivre.
0 les verts taillis mouillés !
Ton souffle te fera suivre Des papillons réveillés.
« L'envieux oiseau nocturne, Triste, ouvrira son œil rond; Les nymphes, penchant leur urne, Dans les grottes souriront,
« Et diront : « Sommes-nous folles !
« C'est Léandre avec Héro ;
« En écoutant leurs paroles
« Nous laissons tomber notre eau. »
« Allons-nous-en par l'Autriche!
Nous aurons l'aube à nos fronts ; Je serai grand, et toi riche, Puisque nous nous aimerons.
« Allons-nous-en par la terre.
Sur nos deux chevaux charmants, Dans l'azur, dans le mystère.
Dans les éblouissements !
« Nous entrerons à l'auberge, Et nous paîrons l'hôtelier De ton sourire de vierge, De mon bonjour d'écolier.
« Tu seras dame, et moi comte ; Viens, mon cœur s'épanouit.
Viens, nous conterons ce conte Aux étoiles de la nuit. »
La mélodie encor quelques instants se traîne Sous les arbres bleuis par la lune sereine,
Puis tremble, puis expire, et la voix qui chantait S'éteint comme un oiseau se pose; tout se tait.
Mais ce très-grand poëte, ce très-grand écrivain est inégal comme tous les génies sublimes, et la mesure de la hauteur où il s'élève est celle de l'abîme où il tombe. Cest une vérité élémentaire en critique, que la sublimité ne s'atteint qu'au prix de toutes sortes de chutes, et je regrette seulement que cette vérité ne soit pas plus commune, et qu'on s'étonne toujours, à chaque nouvel ouvrage de Victor Hugo, d'y trouver une suite de choses absurdes et mauvaises, qui sont pourtant aussi naturelles que des précipices le long d^'une chaîne de montagnes. Victor Hugo n'est pas un modèle parfait, et dans ce sens il n'est point classique. S'il a quelques-unes des grandes qualités de Tesprit français, il a bon nombre des défauts qui nous répugnent le plus profondément : le défaut de goût et de tact, de mesure et de finesse, l'ostentation et l'affectation, la monstruosité et la préciosité, Vithos et le pathos. Il dit qu'il sait très-bien le français: je le crois; mais il y a en Allemagne des hommes si savants, si savants qu'ils connaissent mieux que nous notre vocabulaire, notre syntaxe et l'histoire de chaque mot de notre langue; écoutez-les parler cette langue qu'ils savent si bien : vous sentirez d'abord les barbares. C'est un peu ainsi que Victor Hugo sait le français; il est fort en grammaire. Je le comparerai à un prince étranger, descendu des Alpes ou plutôt des Pyrénées, qui serait parvenu au trône de France par la seule supériorité de sa
science et de son génie; il a étudié à fond la constitution du pays sur lequel il règne, il la connaît mieux que personne, il se fait fort de l'appliquer à la lettre, et constamment il en viole Tesprit et révolte nos mœurs et nos coutumes. Victor Hugo n'est pas un Français de race ; voilà, au fond, pourquoi il ne goûte point Racine, ce spirituel Racine, le plus français peut-être de tous nos écrivains, quelques fautes qu'il ait pu commettre contre la grammaire et contre la langue. Faut-il prendre une revanche facile? faut-il chercher dans l'Homme qui rit, dans les Chansons des Rues et des Bois, une demi-douzaine d'échantillons saugrenus de sa prose et de ses vers, et gaiement les suspendre à côté des passages d'Jphigénie et de Phèdre qu'il a livrés au ridicule? Non, soyons généreux, et disons seulement que l'auteur du galimatias que tout le monde sait n'est pas un écrivain correct. Il n'y a rien de commun entre la perfection grecque ou française et Victor Hugo; il n'a jamais senti profondément la beauté du Parthénon ni du théâtre de Sophocle: il sait six mille vers latins par cœur, mais il m'a lui-iTiême avoué qu'il n'aimait plus Virgile avec prédilection. C'est un Latin du bas-empire, un Asiatique, un Byzantin, un Goth, un Hercule chinois, tout ce que vous voudrez, plutôt qu'un vrai Français, plutôt qu'un pur classique. 11 a passé en Espagne une bonne partie de son adolescence : le soleil de l'Espagne a doré son génie.
Ah! si Victor Hugo savait que j'attribue à l'Espagne une influence quelconque sur son génie, comme il se moquerait de moi! H ne peut assez railler cette criti-
que dite naturelle qui prétend trouver Texplication du talent des auteurs dans des considérations toutes matérielles de climat, de race, de tempérament, de santé, parfois même de boisson et de nourriture ! « Quoi de plus téméraire et de plus puéril? » me disait-il un jour à déjeuner; « ces nouveaux critiques tirent de grandes conséquences de ce qu'un auteur est blond ou brun, ils construisent une théorie philosophique sur ses cheveux noirs ou ses yeux bleus, et diaprés la hauteur du grand mât et la quantité de vivres qui sont à bord, ils calculent Tâge du capitaine. » A ce moment, cet homme immortel eut besoin... (excusez ce tableau et ce terme vulgaires) — besoin de se moucher. 11 tira de sa poche un mouchoir de soie. « Si j'avais l'honneur, poursuivit-il, d'avoir à ma table un critique de cette école, M. Taine ou M. Deschanel, il ne manquerait pas de remarquer que je me mouche dans de la soie, et sur ce petit fait il bâtirait tout un système : or, il faut que vous sachiez que je me mouche dans de la soie trois ou quatre fois par an tout au plus, quand je suis enrhumé du cerveau et que tous mes mouchoirs de coton sont au sale. »