ET SES INCARNATIONS DANS L'HISTOIRE
Mesdemoiselles,
Vous connaissez la scène où Shakespeare^ entre autres boutades philosophiques^ fait dire ceci au songeur Hamlet, rêvant au milieu des tombes d'un cimetière : c< Pourquoi l'imagination ne pourrait-elle pas dépister la noble poussière d^ Alexandre^ jusqu'à la trouver bouchant la bonde d'une barrique?... Alexandre mourut, Alexandre fut enterré, Alexandre retourna en poussière ; la poussière est de la terre ; avec de la terre nous faisons du ciment ; et pourquoi donc, de ce ciment en quoi il a été converti, n'aurait-on pas pu boucher une barrique de bière? (\) » Le même Hamlet,
(1) Empédocle remarque que, dans un banquet, nous mangeons, sous une autre forme, la chair de nos amis et de nos proches, et il dit en parlant de lui-même : « Et moi aussi, je fus un jour jeune garçon et jeune fille, arbre, oiseau, poisson
ayant vu Tombre de son père, réfléchit profondément sur ce phénomène surnaturel : « Il y a plus de choses au ciel et sur la terre, Horatio, qu'il n'en est rêvé dans votre philosophie.» — C'est le pouvoir et le charme particulier des grands poètes (de ceux-là seulement) d'éveiller ainsi dans l'âme humaine le sentiment du mystère, de cet inconnu, de cet ignoré qui est au fond de toute notre science, mais que la prose de la vie, nos affaires, nos distractions et nos études même, tout au monde conspire à nous faire oublier. Les philosophes veulent être sages, ils disent avec Platon : « Nous sommes des hommes; en sorte que sur de pareils sujets il convient d'accepter des discours vraisemblables, et de ne rien chercher au delà. (1) » Mais les poètes en général n'ayant pas de doctrine bien précise, et du i-este n'étant point des hommes, mais des poètes, c'est-à-dire des dieux, s'inquiètent peu de rester dans la mesure de ce qu'on démontre et de ce qu'on sait, et ne se font aucun scrupule de lancer leur imagination à pleines voiles sur l'océan infini des conjectures.
Entre tous nos poètes français, logiciens un peu trop prudents pour la plupart, Victor Hugo excelle et se distingue par ses hautes fantaisies métaphysiques. C'est
muet au fond des mers. » — Victor Hugo écrit dans les Travailleurs de la Mer : « T ute la nature que nous avons sous les yeux est mangeante et mangée. Tous les êtres rentrent les uns dans les autres. Pourriture, c'est nourriture. Nettoyage effrayant du globe. L'homme, carnassier, est, lui aussi, un enterreur. Notre vie est faite de mort. Telle est la loi terrifiante. Nous sommes sépulcres. »
(1) Timée.
imagination chez lui, non raisonnement; qu'importe? rimagination n'est-elle pas « la grande plongeuse, » pour employer ses termes? l'esprit humain n'inventet-il pas d'abord toutes sortes d'hypothèses, sauf ensuite à les vérifier, et n'est-ce pas à cette hardiesse divinatrice qu'est due la meilleure partie des systèmes philosophiques, voire des sciences dites positives?
Victor Hugo a chanté sa philosophie en vers; il l'a aussi exposée en prose, chose plus grave et qui engage. Il est l'auteur en particulier (pour ne citer que ses pro* ductions les plus récentes) d'un gros livre de critique intitulé par lui William Shakespeare, et dont le vrai titre serait : A propos de Shakespeaj^e. C'est le credo du grand poëte, non-seulement en littérature et en art, mais en politique, en religion, en morale sociale, en philosophie, etc.; il y est question de toutes choses, j'entends de tout ce qu'on peut savoir et de quelques autres sujets : c'est de ce livre que nous allons maintenant nous occuper.
La matière est vaste et obscure, nous n'y verrons pas toujours très-clair. Pourtant il faut rendre cette justice à l'écrivain, que le gaUmatias où il semble se complaire dans ses derniers ouvrages est le galimatias simple, non pas celui que M. Taine appelle double. Vous savez la différence ; le lecteur ne comprend pas l'auteur, mais l'auteur s'entend : chose sûre, bien qu'à peine croyable. Que dis-je? il a pleine foi dans tout ce qu'il écrit. On peut regretter pour d'autres motifs, et jusqu'à un certain point dans l'intérêt de l'art, tant de naïveté et de sérieux ; mais ce que je dois déclarer, à l'honneur
au moins du caractère de Victor Hugo, c'est qu'il est sincère et convaincu. Passez-moi Texpression^ il ne blague jamais. Si quelques-uns de ses écrits m'avaient laissé un reste de doute à cet égard, ses conversations Tout détruit et m'ont parfaitement édifié. Sa parole, grave et forte, est toujours bonne à entendre, tellement que je n'ai pu m'empêcher, un jour en le quittant, de le remercier avec une espèce d'effusion et de lui dire : « Vous m'avez fait du bien. » Il est très-ferme sur les deux grandes croyances spiritualistes, l'existence de Dieu et l'immortalité de l'âme. Cependant, je n'ai garde de l'oublier, il est poëte et philosophe ; il ne faut pas demander à la muse de ce métaphysicien la simplicité du charbonnier, et ce n'est pas à lui que s'applique la première béatitude : « Heureux les pauvres d'esprit ! car le royaume des cieux est à eux. » — Le William Shakespeare contient sur Dieu une page que nous omettrons, ne voulant point toucher à ce sujet sacré; mais dans le même volume il y a sur les âmes un long chapitre que nous oserons aborder. Pas tout de suite, pourtant. Avant de pénétrer dans ce livre plein d'ombre,, il faut que je vous conte, non en guise d'épisode, mais à titre d'introduction et d'éclaircissement nécessaire, trois conversations que j'ai eu le privilège d'avoir avec l'auteur.
Il me parlait un jour du papillon, symbole de l'âme après la mort, selon la poétique antiquité. « Le papillon, disait-il, c'est la chenille métamorphosée ; c'est si bien la chenille, que chaque partie de l'être rampant se retrouve à l'analyse dans l'animal ailé; mais la meta-
morphose est si complète, qu'on croit voir une nouvelle créature : ainsi , dans notre existence d'outretombe, nous ne serons point de purs esprits, car c'est là un mot vide de sens pour la raison comme pour l'imagination; qu'est-ce qu'une vie sans les organes de la vie? qu'est-ce qu'une personnalité sans la forme qui la définit et qui la fixe? Mais nous aurons vraisemblablement un autre corps, rayonnant, divin et pour ainsi dire spirituel, qui sera la transfiguration de notre corps terrestre. » Je me permis de dire à Victor Hugo, simplement pour le faire causer davantage (car il est bien entendu que dans toutes mes conversations avec un tel interlocuteur, mon rôle doit se borner et se borne à provoquer doucement par quelques objections, quelques doutes, le flot des paroles instructives) : « La grande difficulté pour les amis, les parents, les anciennes connaissances, sera de se trouver ej; de se reconnaître dans le costume des anges... Mais, après tout, la chose sera sans doute rendue plus facile qu'on ne pense, à cause du nombre relativement petit des voyageurs de l'empyrée. J'ai peine à m'imaginer que toutes les chenilles humaines deviennent des papillons ; j'ai peine à croire que tous les hommes, par cela seulement qu'ils sont hommes et qu'ils ont vécu, doivent être immortels. Cette seconde naissance, cette résurrection que l'humanité espère, ne serait-elle pas plutôt la conquête ou bien la récompense de quelques-uns, que la condition naturelle de tous? Et pourquoi sauver tant de paresseux qui n'ont pas construit leur cocon? N'est-il pas rationnel et juste que ces chenilles-là, j'entends les
hommes qui n'ont point déposé leur âme dans une œuvre utile, honorable, qui n'ont laissé d'eux-mêmes ni un monument, ni un exemple, et qui n'ont vécu que pour leur ventre, meurent tout entiers et rentrent dans la terre où, comme disent les prédicateurs, ils ont rampé un instant ?» — « Quisqne suos patimur Mânes » [\), répondit le poëte. L'enfer existe, c'est pour moi une réalité, non une image. » — « L'enfer ! l'enfer est-il ailleurs que sur la terre? » — « Apparemment; car cette terre, où règne le mal, n'est elle-même, semble-t-il, qu'une partie des enfers, de la région inférieure : inferi, disaient les anciens. Il ne faut pas diviser, comme le fait l'imagination du peuple et des enfants, l'univers en trois zones : le ciel, la terre, les enfers; la terre n'est rien, vous le savez , et comment dire, dans cette suite infinie de mondes qui remplissent et qui peuplent l'espace, où finit l'enfer , où le ciel commence? 11 ne faut pas non plus diviser le temps, par rapport à nous, en trois parts : le néant antérieur, cette vie, Télernité future ; la vie humaine n'est peut-être qu'une étape dans une série infinie de métamorphoses et d'épreuves destinées à nous rendre graduellement plus dignes d'une existence toujours plus élevée. S il en est ainsi, l'immortalité à laquelle notre nature aspire ne s'ouvre pas un jour devant nous tout entière à la fois,
(1) Hémistiche de Virgile, plus que difficile à traduire exactement, et dont le sens est à peu i)rès : « Chacun de nous soutfre chez les oml)res ce qu'il a mérité. » Mais on peut Tinterpréter aussi de cette manière : « Chacun de nous qui (déjh) sommes des omijres, nous soutirons (ici-lias) ce que nous avons mérité (ailleurs). »
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mais nous en jouissons dès à présent par portions successives. Où allons-nous? mystère; d'où venons-nous? mystère non moins obscur. Sommes-nous certains de n^avoir pas déjà paru sur la terre? Savons-nous si nous n'y paraîtrons pas encore ?
Ille ego (nam memini) Trojani tempore belli, Panthoïdes Euphorbus eram. » (1)
Il se tut un moment^ comme suivant à part lui le cours de sa rêverie. Puis il reprit : « Je sais que je suis immortel. Si d'autres n'ont pas le sentiment de leur immortalité, j'en suis fâché pour eux, mais c'est leur affaire; pourquoi leur contesterais-je ce qu'ils sentent? ils ont raison sans doute, et leur instinct ne les trompe pas J'écoutais un jour prêcher un matérialiste, homme convaincu, zélé, qui niait l'âme et Dieu avec autant de force et de foi, qu'un croyant fervent les affirme. Il me disait : « Vous avez beau prétendre que vous avez une âme et qu'elle est immortelle, que vous le savez, que
(1) « Moi que voici, j'étais, il m'en souvient, au temps de la guerre de Troie, Euphorbe, fils de Panthée. » C'est Pythagore qui parle ainsi, et Victor Hugo dit dans son William Shakespeare : « Si vous essayiez d'insinuer à Pythagore qu'il est peu probable qu'il ait été blessé au siège de Troie, lui Pythagore, par Ménélas, deux cent sept ans avant sa naissance, il vous répondrait que le fait est incontestable, et que la preuve, c'est qu'il reconnaît parfaitement, pour l'avoir déjà vu, le bouclier de Ménélas suspendu sous la statue d'Apollon: qu'au siège de Troie il s'appelait Euphorbe, et qu'avant d'être Euphorbe il était ^thalide, fils de Mercure, et qu'après avoir été Euphorbe il avait été Hermotime, puis Pyrrhus, pêcheur de Délos, puis Pythagore. »
VOUS le sentez; pour moi, je sais, je sens qu'il n'y a rien en moi de semblable, et je tiens pour certain, pour démontré au sens intime , que notre corps une fois privé de vie, nous serons morts, bien morts, tout entiers rendus au néant. Ma persuasion est aussi profonde que la vôtre; j'oppose à votre sentiment un sentiment qui n'est ni moins clair ni moins ferme : lequel de nous deux a raison?» Je répondis: « Nous avons raison tous les deux. » — « Et comment est-ce possible?» — « Rien de plus aisé à comprendre; écoutez seulement une similitude. Un poëte, un grand esprit (appelez-le Dante, Eschyle ou Shakespeare) écrit deux vers; puis il sort, il s'en va rêver. Pendant son absence, les deux vers entrent en conversation : «Que nous sommes heureux! dit l'un; nous voilà immortels. Quelle gloire, ô mon ami! et quelle durée!.. C'est pour toujours; l'éternité nous appartient. Aussi longtemps que l'esprit humain subsistera, aussi longtemps qu'il y aura un langage humain, nous vivrons dans la mémoire des hommes. » — oBah ! tu crois ça, dit l'autre; quelle idée! je n'ai pas du tout ce sentiment. Je vis, mais... c'est drôle... il me semble que je serai mort tout à l'heure. Oui, mort cher, lu t'abuses, crois-moi; cesse, je t'en prie, de te faire illusion; dans un instant, il ne sera pas plus question de nous que si nous n'avions jamais existé, et tout sera tini pour moi et pour toi, ô mon pauvre rêveur! ce qui s'appelle fini, j'en ai l'intime assurance. » Làdessus, le poëte rentre dans son cabinet d'étude, s'avance à pas lents vers la table, relit les deux vers, prend sa plume, bitte l'un, conserve l'autre... — et
VOUS voyez comment tous deux avaient raison (1). » Une autre fois, je rencontrai Victor Hugo se promenant pensif dans la campagne, selon son habitude. Il me dit dès que je Teus abordé, (j'aime à croire qu'il raillait, mais je n'en suis pas sûr) : — « Je ne reviens pas de l'étonnement, de la stupéfaction où m'a plongé une découverte que j'ai faite ce matin. Figurez-vous que j'ai trouvé dan's Juvénal la traduction d'un de mes vers, et d'un vers inédit encore ! » Je demandai quelques explications sur un phénomène aussi bizarre. — a II y a, reprit-il, tout un volume de Châtiments qui n'a pas encore vu le jour ; plus tard , vous y lirez ceci :
Personne ne connaît sa maison mieux que moi Le Champ de Mars.
Eh bien, j'ouvre aujourd'hui par hasard un Juvénal, et qu'est-ce que j'y trouve ?
Nulli nota magis domus est sua quam mihi lucas Martis.
C'est la traduction exacte en latin de mon vers français. » — c( Mais, observai-je respectueusement, votre vers ne serait-il pas plutôt la traduction exacte en français du vers latin de Juvénal? » — « Non pas ! répli-
(1) « Je ne doute pas de notre durée au delà de la vie, disait Gœtbe, car dans la nature une entéléchie ne peut pas disparaître. Mais nous ne sommes pas tous immortels de la même façon, et pour se manifester dans l'avenir comme grande entéléchie, il faut en être déjà une ici-bas. »
qua-t-il avec énergie ; car c'est la première fois que je le rencontrais. Je n'ai pas lu^ croyez-le bien, toutes les satires de Juvénal ; il y en a que je sais par cœur, à force de les avoir étudiées; mais il en est aussi que je ne connais pas, que je n'ai même jamais parcourues, et celle-là est du nombre. Puisqu'il faut de toute nécessité que l'un de nous deux ait volé l'autre, je soutiens que c'est Juvénal qui est le voleur. ))
Le 17 avril 1868, j'allai déjeuner chez le poëte. Il était en deuil. Peu de jours auparavant il avait reçu la nouvelle de la mort d'un petit-fils. Il me parla avec gravité de la mort, disant qu'elle n'était qu'une apparence et qu'il n'y croyait pas; les choses dont il doute le moins sont les réalités invisibles. Il professe sur la migration des âmes, sur leurs changements successifs de domicile, une doctrine consolante et belle, qui n'est pas simplement à ses yeux une idée poétique, mais un article de foi, une chose certaine et quasi-évidente pour le sens intime. Il est persuadé que le cher enfant mort sera rendu à ses parents de la même manière que le Revenant des Contemplations :
Mères en deuil, vos cris là-haut sont entendus. Dieu, qui tient dans sa main tous les oiseaux perdus, Parfois au même nid rend la môme colombe. 0 mères! le berceau communique à la tombe. L'éternité contient plus d'un divin secret.
Vous vous rappelez celte pièce charmante. Un enfant chéri, adoré, est repris soudain par la mort; le temps s'écoule; un nouveau-né vient remplacer le petit
frère, et console par quelques paroles mystérieuses la mère qui ne voulait pas être consolée :
0 doux miracle ! ô mère au bonheur revenue ! Elle entendit, avec une voix bien connue, Le nouveau-né parler dans l'ombre entre ses bras, Et tout bas murmurer : «C'est moi. Ne le dis pas. »
Victor Hugo me conseilla de relire, à ce propos, et de méditer très-profondément le long poëme philosophique qui termine les Contemplations et qui a pour titre Ce que dit la Bouche d'Ombre, Il me renvoya aussi au William Shakespeare, m'avertissant qu'il fallait faire de ce livre une étude particulièrement attentive, parce que les choses les plus importantes, celles qui donnent la clef de la pensée secrète de Fauteur, se dérobent çà et là dans loutes sortes de petits coins, et passent inaperçues ou incomprises à une première lecture superficielle. La conversation continuant, le poëte me dit tout à coup : « Savez-vous qu'un Anglais m'a envoyé, il n'y a pas longtemps, un ouvrage où il développe sur la grande question de l'âme humaine les théories d'une métempsycose tout à fait ingénieuse? Selon cet écrivain, les mêmes âmes reparaissent à divers moments de l'histoire du monde dans une suite d'individus qui, différents entre eux, se ressemblent pourtant par qutlques grands traits fondamentaux et, pour ainsi dire, par un air de famille ;
Faciès non omnibus una, Nec diversa tamen, qualem decet esse sororum. (1)
(1) « Elles n'ont pas toutes le même visage, mais leurs visages se ressemblent, comme il convient à des sœurs. » Ovide.
Mon philosophe a donné la série probable des migrations de quelques âmes, entre autres de la mienne; devinez son histoire : moi qui vous parle, j'ai jadis été Isaïe, puis Eschyle, puis Judas Macchabée, puis Juvénal, d^autres poètes encore, plusieurs peintres, et deux rois de Grèce dont j'ai oublié le nom. » Victor Hugo, quoiqu'un peu étonné d'avoir été deux fois roi de Grèce, me parut fort satisfait de tous ses alter ego, et il me dit de bien remarquer une chose : c'est que le livre où cette doctrine se trouvait exposée avait paru après la publication des Contemplations et du William Shakespeare,
Attaquons maintenant les œuvres du poëte. — Je n'essayerai pas de vous expliquer Ce que dit la Douche d'Ombre. J'ai lucepoëme,je l'ai relu suivant le conseil de l'auteur, et la lumière ne s'est point faite. Dans quel sens — ou littéral, ou poétique, ou myslico-symbolico-philosophique — faut-il donc entendre ce qui suit?
Tout est plein d'âmes. . .
Le sang coule aux veines des marbres... Dieu livre, choc affreux dont la plaine au loin gronde, Au cheval Brunehaut le pavé Frédégonde.
La pince qui rougit dan^^ lo brasier hideux Est faite du duc d'Aibe et de Philippe deux...
...L'hyène Atrée et le chacal Timour, Et lépine Caïphe et le roseau Pilate, Le volcan Alaric à la gueule écarlate, L'ours Henri huit pour qui Morus en vain pria, Le sanglier Sélim et le porc Borgia,
Poussent des cris vers l'Etre adorable... Ayez pitié! voyez des âmes dans les choses. Hélas ! le cabanon subit aussi l'écrou; Plaignez le prisonnier, mais plaignez le verrou ; Plaignez la chaîne au fond des bagnes insalubres ; La hache et le billot sont deux êtres lugubres ; La hache souffre autant que le corps, le billot Souffre autant que la tête, ô mystère d'en haut!...
...Quels yeux fixes ouverts Dans les cailloux profonds, oubliettes des âmes!... Claude est l'algue que l'eau traîne de havre en havre; Xerxès est excrément, Charles neuf est cadavre ; Hérode, c'est l'osier des berceaux vagissants; L'âme du noir Judas, depuis dix-huit cents ans, Se disperse et renaît dans les crachats des hommes...
Assez ! excusez ces horreurs. En vérité, je ne sais ce que je cite; je n'y vois goutte; c'est la nuit et c'est le chaos. Philosophie et poésie, idées, talent et style, ici tout m'échappe absolument. Ce poëme monstrueux a l'air d'une gageure. Victor Hugo, qui n'est médiocre en rien, semble s'être proposé par là de donner une nouvelle et bizarre preuve de sa puissance, en s'élevant à un degré d'énormité dans le mauvais et dans l'absurde, dont jamais une organisation ordinaire n'aurait été capable à coup sûr. Pourtant, je vous l'ai dit, il est de bonne foi. Jamais poëte ne fut plus systématique et plus consciencieux. La dureté rocailleuse des vers rivalise laborieusement avec la rare obscurité de la pensée. Quoi d'étonnant du reste ? L'auteur raconte qu'il se promenait à Jersey au bord de la mer, lorsqu'un spectre (un spectre maUn qui s'était posté là et guettait sa venue) le « prit par
les cheveux, » V « emporta sur le haut d'un rocher, » et lui expliqua le mystère du monde . 0 la pénible position ! ne soyons point surpris^ si la révélation faite au sublime patient est pointue et tirée par les cheveux.
Le William Shakespeare est un peu moins inaccessible à Thumaine intelligence. D'abord, il est écrit en prose. Quand je dis qu'il est écrit en prose, j'entends seulement qu'il n'est point en vers. Mais cette prose apocalyptique d'un prophète toujours en transpiration, debout sur son trépied, ressemble aussi peu que si elle était versifiée à la saine prose des honnêtes gens qui raisonnent et qui se possèdent. A la déclamation s'ajoute un autre défaut non moins choquant, la pédanterie, l'étalage charlatanesque d'une érudition de bric-à-brac : dès lors que reste-t-il de la prose française ? Cet étrange ouvrage de critique, espèce d'olla podrida, peut servir de texte et de prétexte à toutes sortes d'études et de digressions. Allons droit au centre et au cœur du volume. Ouvrons-le au cinquième livre, expressément consacré à la question des âmes; car c'est tout un livre, un livre à part, le plus important peut-être bien, et assurément le plus mystérieux :
La production des âmes, c'est le secret de rabîme... Qu'est-ce que cette condensation d'inconnu qui se fait dans les ténèbres, et d'où jaillit brusquement cotte lumière, un génie? quelle est la règle de ces événements-là? ô amour! Pourquoi, à un moment donné, celui-ci et non celui-là? Ici, comme partout, l'incalculable loi des affinités apparaît
et échappe. On entrevoit, mais on ne voit pas. 0 forgeron du gouffre, où es-tu?... Par moment on imagine surprendre le phénomène de l'idée, et il semble qu'on voit distinctement une main prendre le flambeau à celui qui s'en va pour le donner à celui qui arrive . 1642, par exemple, est une année étrange. Galilée y meurt, Newton y naît. C'est bien. Voilà un fil, essayez de le nouer; il se casse tout de suite. Voici une disparition: le 23 avril 1616, le même jour, presque à la même minute, Shakespeare et Cervantes meurent. Pourquoi ces deux flammes soufflées au même moment? Aucune logique apparente, un tourbillon dans la nuit... Quelle est cette naissance d'Alexandre dans la nuit où est brûlé le temple d'Ephèse ? Quel lien entre ce temple et cet homme? Est-ce l'esprit conquérant et rayonnant de l'Europe qui, détruit sous la forme chef-d'œuvre, reparaît sous la forme héros?... Que signifient certaines concordances des mythes représentés par les hommes divins? Quelle est cette analogie d'Hercule et de Jésus, qui frappait les Pères de l'Eglise, et qui fait d'Alcide une espèce de miroir matériel de Christ? N'y a-t-il pas communauté d'âme, et, à leur insu, communication entre le législateur grec et le législateur hébreu, créant au même moment, sans se connaître et sans que l'un soupçonne l'existence de l'autre, le premier l'aréopage, le second le sanhédrin ? Etrange ressemblance du jubilé de Moïse et du jubilé de Lycurgue!... Vertiges. Escarpements, Précipices. Qui regarde trop longtemps dans cette horreur sacrée sent l'immensité lui monter à la tète... Vous vous prenez la tête dans les mains, vous tâchez de voir et de savoir... L'homme qui ne médite pas vit dans l'aveuglement, l'homme qui médite vit dans l'obscurité. Nous n'avons que le choix du noir... Si grand qu'on soit, on ne résout pas les problèmes. On presse l'abîme de questions. Rien de plus... De toutes ces questions, celle entre toutes qui nous serre le cœur, c'est la question de l'âme. L'âme est-elle? } remière question... Et puis,' deuxième question.
y a-t-il de grandes âmes?... On voit les grandes âmes comme on voit les grandes montagnes. Donc, elles sont. Mais ici l'interrogation insiste ; Tinterrogation , c'est l'anxiété; d'où viennent-elles? que sont-elles? qui sontelles? y a-t-il des atomes plus divins que d'autres? Cet atome, par exemple, qui sera doué d'irradiation ici-bas, celui-ci qui sera Thaïes, celui-ci qui sera Eschyle, celui-ci qui sera Platon, celui-ci qui sera Ezéchiel, celui-ci qui sera Macchabée, celai-ci qui sera Apollonius de Tyane, celui-ci qui sera Tertullien, celui-ci qui sera Epictète, celui-ci qui sera Marc-Aurèle, celui-ci qui sera Nestorius, celui-ci qui sera Pelage, celui-ci qui sera Gama, celui-ci qui sera Kopernic, celui-ci qui sera Jean Huss, celui-ci qui sera Descartes, celui-ci qui sera Vincent de Paul, celui-ci qui sera Piranèse, celui-ci qui sera Washington, celui-ci qui sera Beethoven, celui-ci qui sera Garibaldi, celui-ci qui sera John Brown, tous ces atomes, âmes en fonction sublime parmi les hommes, ont-ils vu d'autres univers et en apportent-ils l'essence sur la terre? Les esprits chefs, les intelligences guides, qui les envoie? qui détermine leur apparition? qui est juge du besoin actuel de l'humanité? qui choisit les âmes ? qui fait l'appel des atomes? qui ordonne les départs? qui prémédite les arrivées?... Qu'est-ce cpi'un génie? dans quelles profondeurs se préparent ces espèces d'âmes? quels stages font-elles? quels miheux traversent-elles? quelle est la germination qui précède l'éclosion? quel est le mystère de l'avantnaissance? où était cet atome?... Qui a couvé cet aigle? l'incubation de l'abîme sur le génie, quelle énigme! Ces hautes âmes, momentanément propres à la terre, n'ontelles pas vu autre chose? est-ce pour cela qu'elles nous arrivent avec tant d'intuitions ? quelques-unes semblent pleines du songe d'un monde antérieur... Questions incommensural)les et insolubles.
Recoiinaissoiis-lo^ cela n'est point déraisonnable au
fond, quelque agitée et frénétique que soit la forme. c( Le penseur dilaté, agrandi, mais flottant, c'est-àdire le songeur j » se borne à poser des questions. Il se prend la tête dans les mains, médite, creuse, voit du noir; il médite encore, creuse toujours, s'enfonce les poings dans les yeux, et voit se dessiner sur le noir de grands cercles de toutes les couleurs qui l'éblouissent et lui causent une forte névralgie : rien de plus, ne cherchons pas autre chose ici. L'auteur ne dogmatise point, il s'écrie et il interroge. Quelle ditterence avec Ce que dit la Bouche d'Ombre! c'est pour une doctrine, c'est pour tout un système que la Bouche d'Ombre s'ouvre, et quel système, quelle doctrine 1 Encore si le spectre nous disait simplement que Domitien est devenu tigre. Verres loup, Borgia porc, que ce mulet avait été sultan et ce cloporte femme, nous le savions bien : Ovide nous avait déjà conté toutes ces spirituelles métamorphoses. Mais, dans la métempsycose de Victor Hugo, l'âme des hommes ne passe pas seulement dans le corps des animaux, elle passe aussi dans les choses inanimées, les rocs, les cailloux, etc., et même dans les produits de l'industrie humaine, les pincettes, les chaînes, les haches, les verrous, les berceaux, les pavés, qui dès lors vivent tous d'une vie effrayante et sourde. Les points d'exclamation et d'interrogation du livre des Ames dans le William Shakespeare se dressent devant un ordre de problèmes plus purement humains, sauf une remarque un peu saugrenue sur la coïncidence de l'incendie du temple d'Ephèse avec la naissance d'Alexandre. — Les poètes
ont le droit d'exprimer en vers tout ce qu'ils veulent^ à la seule condition de le rendre acceptable au goût ; ils ne relèvent que des tribunaux littéraires, dont la juste sentence ne peut jamais choquer ni la morale ni rien de bon ou de vrai, car ce qui est beau et conforme à Tart ne saurait être contraire à aucun grand principe. Les critiques et les philosophes qui s'expriment en prose, en simple prose, n'ont pas cette liberté ; ils sont obligés à beaucoup de retenue et de réserve, parce qu'ils sont censés croire ce qu'ils professent et savoir ce qu'ils disent. Mais le William Shakespeare a ceci de singulier et d'exceptionnel, d'être un ouvrage de philosophie el de critique écrit par un poëte, et de déconcerter complètement la définition du maître de M. Jourdain : (( Tout ce qui n'est point prose est vers, et tout ce qui n'est point vers est prose. » A la poésie il emprunte le vague et la hardiesse du rêve; de la prose il retient un certain instinct de prudence, quand il s'agit de conclure. Nous n'avons pas ouvert le volume au commencement (ce qui eût été la marche logique, s'il y avait ici place pour la logique), mais au livre des AmeSj parce que c'est la partie mystique et reculée dans l'ombre, que la foule ignore ou dédaigne, le sanctuaire des initiés, par où l'on descend d'abord au plus profond du songe de l'écrivain. 5on^e, vous entendez, et rien d'autre que soiige. Car, je le dis encore, ce n'est point un système, ce n'est pas une doctrine, c'est à peine une pensée. Le songeur presse l'abîme de questions, voilà tout : l'abîme, s'il répond, répond obscurément. Nous n'avons pas le droit d'éclaircir ses réponses.
De la métaphysique passons maintenant à la littérature, et abordons Fidée la plus originale de l'ouvrage de Victor Hugo ; réservée jusqu'ici, elle va peut-être prendre à nos yeux, après tout ce que nous avons déjà cité, plus de signification et de relief que si nous avions débuté par là. Notre auteur, à la suite d'une notice biographique sur Shakespeare, suivie elle-même tout à coup de quelques pages sublimes sur Dieu, TArt et la Nature, compte et nomme quatorze génies — quatorze, ni plus ni moins — qui selon lui sont les plus grands dans l'histoire de la littérature universelle. En voici la liste imposante : Homère, Job, Eschyle, Isaïe, Ezéchiel, Lucrèce, Juvénal, saint Jean, saint Paul, Tacite, Dante, Rabelais, Cervantes et Shakespeare. « Choisir entre ces hommes, s'écrie-t-il, est impossible... Lequel est le plus grand ? Tous... Ceci est l'avenue des immobiles géants de l'esprit humain... Chacun d'eux représente toute la somme d'absolu réalisable à l'homme. Nous le répétons, choisir entre ces hommes, préférer l'un à l'autre, indiquer du doigt le premier parmi ces premiers, cela ne se peut. Tous sont l'Esprit... L'Art suprême est la région des Egaux. Le chef-d'œuvre est adéquat au chef-d'œuvre. Comme l'eau qui, chauffée à cent degrés, n'est plus capable d'augmentation calorique et ne peut s'élever plus haut, la pensée humaine atteint dans certains hommes sa complète intensité... Les chefs-d'œuvre ont un niveau, le même pour tous, l'absolu. Une fois l'absolu atteint, tout est dit. Cela ne se dépasse plus... Tout recommence avec le nouveau poëte, et en même temps rien n'est interrompu. Chaque nouveau
génie est abîme. Pourtant il y a tradition. Tradition de gouffre à gouffre. C'est là^ dans l'art comme dans le firmament, le mystère; et les génies communiquent par leurs effluves comme les astres. Qu'ont-ils de commun? Rien. Tout... Donc, dans la région supérieure de la poésie et de la pensée, il y a Homère, Job, Eschyle, Isaïe, Ezéchiel, Lucrèce, Juvénal, Tacite, Jean de Pathmos, Paul de Damas, Dante, Rabelais^ Gervaniesj Shakespeare. Ces suprêmes génies ne sont point une série fermée. L'auteur de Tout y ajoute un nom quand les besoins du progrès l'exigent. »
Et reprenant l'un après Tautre ces quatorze génies, il en caractérise douze à grands traits, un livre spécial étant réservé pour Eschyle qu^il appelle Shakespeare l'Ancien, l'autre, William, restant d'ailleurs le personnage titulaire et principal de son étude.
« Shakespeare TAncien, dit Victor Hugo, c'est Eschyle. » — On pourrait^ à propos de ce verbe êt7'e, renouveler la controverse qui jadis divisa l'Eglise, et discuter sans fin pour savoir (ou plutôt pour ne pas savoir) si la phrase doit être prise dans le sens littéral, ou si elle n'est qu'une figure, une simple manière de parler. Les partisans de la première interprétation, les orthodoxes, lea hommes de la lettre, gens un peu grossiers et primitifs, diraient sans hésiter et en mettant les points sur les i, que la même âme qui fut un jour Eschyle, après une suite de migrations dont ils raconteraient l'authentique histoire confirmée par toutes sortes de détails circonstanciés et précis, est veime habiter le corps du petit Shakespeare, et carrément ils ajoute-
raient que sa dernière incarnation est Victor Hugo. D'autre part les hérétiques, les gens qui ont trop d'esprit puisqu'ils en ont plus que les textes sacrés, soutiendraient avec la même assurance qu'une pareille interprétation est inadmissible, qu'il y a purement et simplement une image dans le passage en question, et leur grande raison serait qu'homme de sens et de plus inspiré ne peut avoir dit sottise si grosse : ce qui serait très-mal raisonner. — Pour moi, après lecture et étude attentive du contexte, je ne prendrais parti ni pour les uns ni pour les autres, et je leur montrerais à tous qu'ils sont également dans l'erreur, en voulant préciser ce qui est vague, vague dans la pensée de l'auteur comme dans l'intention de l'écrivain. Victor Hugo n'a rien écrit, en prose du moins, et je ne lui ai rien entendu dire qui autorise à mettre sur son compte un système nettement défini de métempsycose, analogue à celui de ce philosophe anglais dont il me parlait un jour en souriant ; mais il est assez visible, ce me semble, à plus d'une phrase tombée de sa plume ou de ses lèvres, que ce rêve venant à traverser son imagination de poëte, l'a frappée, séduite, un peu grisée, et qu'il s'est laissé aller à noter son rêve, mystérieusement, comme on note un rêve. « Ecoutez, je suis Jean!» s'écrie-t-il dans les Contemplations; à la bonne heure ! ce sont des vers : en vers vous pouvez avoir été Jean, Pierre, Paul, et tous les anges et toutes les bêtes de l'Apocalypse, sans autre difficulté que celle de la rime, la raison étant libre et à son aise. En prose c'est une autre affaire, et vous concevez qu'on
éprouve quelque scrupule à dire : « Je fus Homère, Isaïe, Eschyle, Juvénal, » etc.; car on n'en est pas assez sûr. On s'enveloppe d'obscurité comme les oracles. Seulement, lorsqu'un commentateur à la main lourde vient peser sur le texte pour en extraire, sous sa responsabilité personnelle et comme étant de son invention, une théorie claire et précise, on le laisse faire, on sourit, on ne se fâche point.
Je me souviens d'avoir lu dans un article de critique (si l'on peut appeler critique les transports et l'extase de Vhugolâfrie toute pure) qu'il n'y avait qu'un défaut à la liste des quatorze génies souverains énumérés par le poëte : Un nom y manquait, un seul; et ce nom c'était celui de Victor Hugo. Quel pavé d'ours, ô ciel ! que ce coup d'encensoir ! ami maladroit, n'est-ce pas de vous que La Fontaine disait: Mieux vaudrait un sage ennemi ? Mais le grand homme, dans sa bonté, a reçu cela sans étonnement, sans la moindre émotion, comme une chose toute naturelle, d'un air aussi tranquille, aussi imperturbable que Jupiter la fumée des sacritices, et c'est lui-même qui m'a recommandé et fait lire (car autrement je ne l'aurais jamais été chercher) ce prodigieux article dont il loue l'éloquence. — Il est certain que tous les lecteurs du William Shakespeare s'arrêtent surpris et fort intrigués, devant cette phrase: «Le grand Pélasge, cest Homère; le grand Hellène, c'est Eschyle; le grand Hébreu, c'est Isaïe; le grand Romain, c'est Juvénal; le grand Italien, c'est Dante ; le grand Anglais, c'est Shakespeare ; le grand Allemand, c'est Beethoven.» — Un point. C'est tout. — Eh bien,
et le grand Français^ qui est-ce donc? Ce n^est pas Rabelais^ Tun des quatorze, et je le comprends; car Rabelais, écrivant à une époque où la lai.jue française n'était pas encore fixée, est un peu en avant et en dehors de la littérature française proprement dite, et d'ailleurs ce grand représentant du génie humain ne saurait être considéré comme un pur représentant de l'esprit français, n^'ayant ni ses défauts ni ses mérites essentiels. Le grand Français serait Molière ou Voltaire : mais ils ne sont pas même sur la liste des quatorze plus grands noms de l'histoire littéraire! Qui est-ce donc? qui est-ce donc? J'ai bien peur que ce ne soit Victor Hugo. Si telle est au fond la pensée du critique-poëte, j'oserai lui dire avec tout le respect imaginable: «Maître, vous êtes un des grands poètes du monde, et parmi ceux dont la France s'honore le plus, je n'en connais pas un que la nature ait formé avec un génie supérieur ou même égal au vôtre pour la richesse, l'éclat, la vigueur, l'étendue, ia variété, et d'autres dons royaux qui font le grand poëte. Mais, pas plus que Rabelais, cet autre génie hors de cadre, vous n'êtes un pur représentant de l'esprit français; vous n'avez ni les qualités ni les défauts (car c'est la même chose) que la France adore et chérit surtout dans ses enfants. Vous n'êtes donc pas le grand Français, contentez- vous d'être un grand homme; ou — puisque avec la France l'Espagne attend elle aussi que vous lui nommiez son vrai fils — nous dirons, si cela peut vous faire plaisir, que vous êtes le grand Espagnol.»
Il y a plus d'une lacune et plus d'une bizarrerie (j'en
demande bien pardon au critique complaisant que je citais tout à Fheure) dans cette liste fantasque de quatorze génies, qui sont aux yeux de Victor Hugo Félite de rhumanité pensante et chantante. Juvénal, par exemple, est assurément un grand poëte; mais prince de la pensée et de la poésie, il ne Test pas même dans sa ville, et il ne devait point figurer sur une liste où Virgile n'est pas. Vn^gile omis! Virgile, le divin maître de Dante I et combien d'autres encore ! Pourquoi Eschyle et non Sophocle ? pourquoi saint Jean et non Platon? pourquoi Rabelais et non Molière? Pindare, Aristophane, Euripide, Plante, Térence, Théocrite, Horace, Pétrarque, Milton, Corneille, Voltaire, Gœthe, etc. (j'en passe, et des meilleurs) où étes-vous ?
Victor Hugo, qui est un grand poëte, non pas un grand critique (ne lui en déplaise), n'a fait en tout ceci que suivre aveuglément l'instinct le plus profond de la nature humaine, instinct obscur et tout-puissant sur le vulgaire, ainsi que sur les artistes et sur la masse des critiques, et que seuls les critiques d'élite savent reconnaître, parviennent à surprendre, à saisir en euxmêmes de temps à autre, à contrôler dans une certaine mesure, sans jamais pouvoir s'en rendre maîtres une bonne fois et le réduire au joug de la raison. Cet instinct, c'est l'éternel amour-propre sous sa forme la plus subtile et la plus ratfmée. Nous croyons éprouver pour tel ou tel génie une admiration désintéressée, généreuse, et au fond c'est nous, toujours nous, c'est notre tempérament, notre idéal secret, ce sont nos talents en germe et nos vertus les moins difiiciles, ce sont
nos limites, hélas! et nos faiblesses que nous admirons chez lui. La preuve en est que tout à l'heure nous resterons froids et de glace devant d'autres génies également admirables. Non, ce n'est pas Juvénal, c'est Victor Hugo que Victor Hugo a exalté dans Juvénal, et s'il n'a pas élevé aussi haut Sophocle, Virgile ou Molière, c'est qu'en eux il n'a pas retrouvé son image. — Quoi de plus naturel, après tout? Au lieu de le blâmer, il vaut mieux reconnaître dans le monde de l'esprit des lois d'hérédité et d'affinité analogues à celles que crée la chair et le sang. De tel à tel moment de l'histoire, de tel à tel lieu de la terre, à travers l'espace et le temps, il y a hgnée et descendance. Les poètes, les penseurs, tous les génies, tous les talents, tous les esprits forment une même république et ont une patrie commune ; mais dans cette patrie, dans cette république, il y a différentes familles plus ou moins étrangères les unes aux autres. Victor Hugo a sa famille, il l'aime avec prédilection; qu'il se soit trompé plus ou moins en voulant reconstruire sa généalogie, il vénère profondément tous ceux qu'à tort ou à raison il prend pour ses ancêtres : encore une fois, quoi de plus naturel? La famille hugotique est certes respectable. 11 n'est pas un des individus qui la composent qui ne soit d'une taille et d'une force surhumaines. Mais, si j'avais à la caractériser tout entière d'un mot, je ne dirais point que c'est une famille de dieux, et je croirais me servir d'un nom beaucoup plus juste et mieux approprié en l'appelaïît une famille de géants.
Nous reviendrons plus tard sur cette distinction impor-
y4 CAUSERIES PARISIENNES.
tante des géants et des dieux, du surhumain et du divin, du sublime et du parfait. — Profitons d'abord d'une occasion unique, qui ne se représentera peut-être pas dans la suite de ce cours de littérature, pour faire un peu l'école buissonnière. Victor Hugo, par une brusque et superbe fantaisie de sa critique, nous a placés tout d'un coup en face de quatorze génies originaux, qu'il salue comme oies plus hautes cimes parmi les cimes», et qu'il caractérise, tour à tour, chacun à sa manière et à son point de vue. Causons après lui. nous aussi, non pas de tous (cela serait infini), mais de quelques-uns d'entre eux, en les comparant à notre auteur. Montrons les analogies lointaines ou profondes, générales ou particulières, qui ont dû secrètement gagner son cœur et ravir sa pensée, lui faire aimer, lui faire adorer en eux des devanciers, des types, des images de lui-même, et enivrer son imagination du rêve d'une poétique métempsycose. Mais nous ne chercherons pas d'analogies où il n'y en a point; nous saurons nous garder d'un esprit de sophisme et de système qui serait aussi ennuyeux qu'absurde, et qui changerait bientôt une excursion instructive et plaisante en je ne sais quelle marche forcée des plus ingrates et des plus fastidieuses. Nous n'oublierons jamais que nous sommes à la promenade. Aujourd'hui, pour finir cette causerie, disons, à la suite de Yictoi Hugo, quelques mots d'Homère, en flânant.
Homère, écrit Victor Hugo, est l'énorme poète enfant. Le monde naît, Homère chante. C'est l'oiseau de cette aurore... Le ciel, la terre, Jupiter dieu des dieux, Agamem-
non roi des rois, les peuples, troupeaux dès le commencement ; les temples, les villes, les assauts, les moissons, l'océan; les méandres d'une voile cherchant la patrie; une carte de géographie avec une couronne de dieux sur l'Olympe ; les prêtres, les vierges, les mères, les petits enfants effrayés des panaches, le chien qui se souvient, les grandes paroles qui tombent des barbes blanches; les amitiés, les colères ; les deux aspects du mariage résumés d'avance pour les siècles dans Hélène et dans Pénélope; les monstres ," les héros , les hommes ; les mille perspectives entrevues dans la nuée du monde antique : cette immensité, c'est Homère. Troie convoitée, Ithaque souhaitée. Homère, c'est la guerre et c'est le voyage; autour de la guerre, toutes les passions; autour du voyage, toutes les aventures... Homère fait les hommes plus grands que nature; ils se jettent à la tête des quartiers de rocs ({ue douze jougs de bœufs ne feraient pas bouger. Michel-Ange disait : Quand je lis Homère, je me regarde pour voir si je n'ai pas vingt pieds de haut. Nulle monotonie d'ailleurs dans ces puissantes statures. Ces géants sont nuancés. Après chaque héros, Homère brise le moule... Homère est un des génies qui résolvent ce beau problème de l'art, le plus beau de tous peut-être, la peinture vraie de l'humanité obtenue par le grandissement de l'homme, c'est-à-dire la génération du réel dans l'idéal. Fable et histoire, hypothèse et tradition, chimère et science, composent Homère. 11 est sans fond, et il est riant... Homère, comme le soleil, a des planètes. Yirgile qui fait V Enéide, Lucain qui fait la Pharsale, Tasse qui fait la Jérusalem, Arioste qui fait le Roland, Miltcn qui fait le Paradis perdu, Camoëns qui fait les Lusiades , Klopstock qui fait la Messiade, Voltaire qui fait la Henriade, gravitent sur Homère, et, renvoyant à leurs propres lunes sa lumière diversement réfléchie, se meuvent à des distances inégales dans son orbite démesurée. Voilà Homère. Tel est le commencement de l'épopée.
« Il est sans fond et il est riant. » C'est le seul détail qne je voudrais noter dans cette immensité de choses, d'idées et de questions intéressantes que contient le grand nom d'Homère. Quand vous avez lu Homère dans une traduction, Mesdemoiselles, il est fort possible (il n'y a point de mal à cela) que cette Iliade sublime vous ait un peu ennuyées, et que vous ayez pensé tout bas ce que le seigneur Pococurante ose dire tout haut dans Voltaire : « Homère ne. fait pas mes délices ; on me fit accroire autrefois que j'avais du plaisir en le lisant, mais cette répétition continuelle de combats qui se ressemblent tous, ces dieux qui agissent toujours pour ne rien faire de décisif, cette Hélène qui est le sujet de la guerre, et qui à peine est une actrice de la pièce; cette Troie qu'on assiège et qu'on ne prend point; tout cela me causait le plus mortel ennui. J'ai demandé quelquefois à des savants s'ils s'ennuyaient autant que moi à cette lecture; tous les gens sincères m'ont avoué que le livre lour tombait des mains... » Si les savants s'ennuient avec Homère, tant pis pour les savants! Sans trop blâmer le seigneur Pococurante et les belles lectrices qui ne peuvent jouir de l'original, il faut leur répondre simplement, qu'au milieu même de ces combats qui recommencent sans fin, il y a des grâces toujours renaissantes aussi et qui suftiraient à elles sewles pour les retenir sous le charme, si par un malheur inévitable ces tleurs si délicates n'étaient pas ce que les traductions maltraitent et sacrifient le plus. Patrocle, désolé des progrès des Troyens et de l'inaction d'Achille, vient conjurer son noble ami de lui prê-
LÉS INCARNATIONS DE VICTOR HUGO. 9t
ter son armure pour épouvanter Fennemi victorieux : « Pendant qu'ils combattaient ainsi près des vaisseaux garnis de bons rameurs, Patrocle allait trouver Achille, pasteur des peuples, en versant des larmes brûlantes, comme une source aux eaux noires qui du haut d'une roche élevée répand son onde obscure. A cette vue, le divin Achille aux pieds légers fut ému de pitié, et lui adressa ces paroles ailées : « Pourquoi pleures-tu, Patrocle, comme une petite fille qui, courant api es sa mère, lui demande de la prendre dans ses bras, la saisit par sa robe, Tarrête dans sa marche, et la regarde en pleurant pour se faire porter? Ainsi, Patrocle, une rosée de larmes baigne ton visage (i). » — Hector, partant pour la bataille, dit adieu à Andromaquc, son épouse chérie; «puis le glorieux Hector tendit les bras à scfi fils: mais l'enfant se renversa en criant sur le sein de sa nourrice à la belle ceinture; il était saisi d'etfroi à l'aspect de son père et tremblait devant l'airain et devant l'aigrette faite de crins de cheval, qu'il voyait se balancer terriblement au sommet du casque. Son père sourit, ainsi que son auguste mère. Aussitôt le glorieux Hector ôta le casque de dessus sa tête et le posa à terre, étincelant; puis, baisant son fils bien -aimé et le balançant doucement dans ses bras, il adressa cette prière à Jupiter et aux autres dieux : « Jupiter et vous tous, ô dieux ! faites que mon fils devienne, comme je le suis, illustre parmi les Troyens ; qu'd soit, ainsi que moi, distingué par sa force, et que sur Ihon il règne puis-
(1) Iliade, cliantXVI, vers 1 à IL
ws causp:ries parisiennes.
sammenl ! Qu'un jour on dise même, à son retour du combat, le voyant tout chargé des dépouilles sanglantes de Fennemi : il est beaucoup plus vaillant que son père ! et que sa mère se réjouisse dans son cœur. » Il dit, et remit Tenfant aux bras de son épouse chérie, qui le serra sur son sein embaumé, en riant à travers ses larmes (1). »
Sur la grâce d'Homère et des autres géants de cette race, Victor Hugo a écrit une page exquise dans son William Shakespeare : a Les hautes montagnes ont sur leur versant tous les climats, et les grands poètes tous les styles. Il suffit de changer de zone. Montez, c'est la tourmente; descendez, ce sont les fleurs... Les cimes des poètes n'ont pas moins de nuages que les sommets des monts. On y entend des roulements de tonnerres. Du reste, dans les vallons, dans les gorges, dans les plis abrités, dans les entre-deux d'escarpements, ruisseaux, oiseaux, nids, feuillages, enchantements, flores extraordinaires... on ne sait quel mois de mai perpétuel blotti dans les précipices. Rien n'est plus tendre et plus exquis. Tels sont les poètes; telles sont les Alpes. Ces grands vieux monts horribles sont de merveilleux faiseurs de roses et de violettes; ils se servent de l'aube et de la rosée, mieux que toutes vos prairies et que toutes vos collines, dont c'est l'état pourtant ; l'avril de la plaine est plat et vulgaire à côté du leur, et ils ont, ces vieillards immenses, dans leur ravin le plus farouche, un charmant petit printemps à eux, bien connu des abeilles. »
(1) Iliade, chant YI. vers 466 à 484.
Savez-vous que Victor Hugo, lui aussi, a tous les styles, depuis le plus fier jusqu'au plus tendre, depuis le plus sublime jusqu'au plus gracieux, et songez-vous bien qu'il n'y a pas beaucoup d'auteurs dans le monde dont on puisse dire la même chose? Savez-vous que cet homme est notre seul poëte épique, et vous souvenezvous que le même écrivain, auquel Napoléon a inspiré les plus beaux vers de la langue française, les pages les plus grandes et les plus magnifiques de notre littérature nationale, est en même temps le chantre suave et familier des petits enfants ?
Nous jouions toute la journée.
O jeux charmants! chers entretiens !
Le soir, comme elle était l'aînée, Elle me disait : « Père, viens!
« Nous allons t' apporter ta chaise, Conte-nous une histoire, dis ! »
Et je voyais rayonner d'aise Tous ces regards du paradis.
Alors, prodiguant les carnages, J'inventais un conte profond Dont je trouvais les personnages Parmi les ombres du plafond.
Toujours, ces quatre douces tètes Riaient, comme à cet âge on rit, De voir d'affreux géants très-bètes Vaincus par des nains pleins d' esprit.
J'étais l'Arioste et l'Homère D'un poëme éclos d'un seul jet;
Pendant que je parlais, leur mère Les regardait rire, et songeait.
Leur aïeul qui lisait dans l'ombre Sur eux parfois levait les yeux, Et, moi, par la fenêtre sombre J'entrevoyais un coin des cieux!
Qui a écrit cette idylle si douce, et tant d'autres qui sont dans toutes vos mémoires? C'est Tauteur du terrible et solennel avis à Napoléon triomphant, qu'on n'entend pas relire, quoiqu'il soit bien connu, sans éprouver chaque fois ce je ne sais quel trouble qui est le signe de la présence du sublime :
Dieu garde la durée et vous laisse l'espace; Vous pouvez sur la terre avoir toute la place, Etre aussi grand qu'un front peut l'être sous le ciel : Sire, vous pouvez prendre, à votre fantaisie, L'Europe à Gharlemagne, à Mahomet l'Asie ; — Mais tu ne prendras pas demain à l'Eternel !
« Demain, c'est Waterloo ! » avait-il dit. Ecoutez le récit homérique de cette bataille de géants :
Le soir tombait; la lutte était ardente et noire.
11 avait l'offensive et presque la victoire;
Il tenait Wellington acculé sur un bois.
Sa lunette à la main, il observait parfois
Le centre du combat, point obscur oîi tressaille
La mêlée, olfroyable et vivante broussaille,
Et parfois l'horizon, sombre comme la mer.
Soudain, joyeux, il dit : Grouchy! — C'était Bliicher !
L'espoir changea de camp, le combat changea d'âme;
La mêlée en hurlant grandit comme une Ilamme.
La batterie anglaise écrasa nos carrés.
La plaine où frissonnaient les drapeaux déchirés,
Ne fut plus, dans les cris des mourants qu'on égorge,
Qu'un gouffre flamboyant, rouge comme une forge ;
Gouffre où les régiments, comme des pans de murs,
Tombaient, où se couchaient comme des épis mûrs
Les hauts tambours -majors aux panaches énormes,
Où l'on entrevoyait des blessures difformes !
Carnage affreux î moment fatal ! l'homme inquiet
Sentit que la bataille entre ses mains pliait.
Derrière un mamelon la garde était massée.
La garde, espoir suprême et suprême pensée !
— Allons ! faites dortner la garde, cria-t-il ! —
Et Lanciers, Grenadiers aux guêtres de coutil,
Dragons que Rome eût pris pour des légionnaires,
Cuirassiers, Canonniers qui traînaient des tonnerres.
Portant le noir colback ou le casque poli,
Tous, ceux de Friedland et ceux de Rivoli,
Comprenant qu'ils allaient mourir dans cette fête.
Saluèrent leur dieu debout dans la tempête.
Leur bouche, d'un seul cri, dit : Vive l'empereur!
Puis, à pas lents, musique en tête, sans fureur,
Tranquille, souriant à la mitraille anglaise,
La garde impériale entra dans la fournaise.
Hélas ! Napoléon, sur sa garde penché,
Regardait, et sitôt qu'ils avaient débouché
Sous les sombres canons crachant des jets de soufre,
Voyait, l'un après l'autre, en cet horrible gouffre,
Fondre ces régiments de granit et d'acier
Gomme fond une cire au souffle d'un brasier.
Ils allaient, l'arme au bras, front haut, graves, stoïques.
Pas un ne recula. Dormez, morts héroïques!
Le reste de l'armée hésitait sur leurs corps
Et regardait mourir la garde. — C'est alors
Qu'élevant tout à coup sa voix désespérée,
La Déroute, géante cà la face effarée,
Qui, pâle, épouvantant les plus fiers bataillons, Changeant subitement les drapeaux en haillons, A de certains moments, spectre fait de fumées. Se lève grandissante au milieu des armées, La Déroute apparut au soldat qui s'émeut. Et, se tordant les bras, cria : Sauve qui peut ! Sauve qui peut ! affront! horreur! toutes les bouches Criaient; à travers champs, fous, éperdus, farouches, Comme si quelque souffle avait passé sur eux, Parmi les lourds caissons et les fourgons poudreux, Roulant dans les fossés, se cachant dans les seigles. Jetant schakos, manteaux, fusils, jetant les aigles. Sous les sabres prussiens, ces vétérans, 0 deuil ! Tremblaient, hurlaient, pleuraient, couraient! — En un
[clin d'oeil, Comme s'envole auvent une paille enflammée, S'évanouit ce bruit qui fut la grande armée, Et cette plaine, hélas ! où l'on rêve aujourd'hui. Vit fuir ceux devant qui l'univers avait fui ! Quarante ans sont passés, et ce coin de la terre, Waterloo, ce plateau funèbre et solitaire. Ce champ sinistre où Dieu mêla tant de néants. Tremble encor d'avoir vu la fuite des géants !
Est-ce assez beau? est-ce assez grand? Que vous fautil de plus pour reconnaître Fépopée et saluer en Hugo un Homère français? Lisez encore dans le même recueil (I) la retraite de llussie; lisez les petits chefsd'œuvre de la Légende des siècles, Aymerillot, le combat d'Olivier et de Rolani, ces héros de la taille des deux Âjax :
Le combat les enitre ; il leur revient au cœur
Ce je ne sais quel dieu qui veut qu'on soit vainqueur,
(l) Les Châtiments.
Et qui, s'exaspérant aux armures frappées, Mêle l'éclair des yeux aux lueurs des épées !
Comparez ces morceaux aux fragments les plus épiques de la poésie française, non pas seulement aux vers de la Henriade, mais à ceux de Corneille, au beau récit du Cid, et vous ne balancerez pas à conclure que si Tâme d^'Homère rajeunie ou plutôt modernisée revit chez un de nos poètes, Hugo seul est en droit de réclamer l'honneur d'un aussi glorieux héritage.