Les artistes littéraires
Nous entendons par artiste littéraire l'homme qui, clans la parole écrite, aura vu, tant pour luimême que pour son lecteur, non pas un moyen, mais une fin, non pas une occasion plus ou moins esthétique d'atteindre un des innombrables idéals que peut concevoir l'esprit, mais bien une réalisation immédiate et dernière de cette idée du beau empreinte en chacun de nous; autrement dit, l'écrivain qui, en prose ou en vers, par le roman ou par l'épopée, par le drame ou par la comédie, par le poème élégiaque ou lyrique, selon le mode quel-
conque qui s'adapte le mieux à son tempérament, aura accepté comme règle une formule aujourd'hui vieillie, et que l'on a raillée parfois pour ne l'avoir point comprise: celle de l'art pour l'art.
Nous prendrons le mot art dans le sens où il a été employé par Schiller en Allemagne ^, par Spencer en Angleterre % et, avec eux, nous pourrons le définir une des manifestations — la plus complète et la plus élevée sans doute de — cet instinct du jeu qui, dans l'échelle des êtres, commence, d'une façon rudimentaire. aux animaux d'ordre supérieur pour ne s'épanouir pleinement que dans l'animal humain. Enfin, pour qu'aucune équivoque ne subsiste sur les termes, nous considérons qu'il y a jeu, dès que se produit un déploiement volontaire d'activité, soit physique, soit psychologique, qui ne vise pas d'autre résultat qu'ellemême, qui ne tend pas à l'accomplissement d'une fonction nécessaire ni seulement utile ou à l'apaisement d'un besoin, mais qui, portant directement
1. Schiller, Lettres sur l'éducnllun cslhétiqui'. Vuir pai'liculièrement la lettre XIV.
2. Herbert-Spencer, Principe» de psychologie : Senlimeiils CRtliétiques . « Cette propriété pour les sensations rte pouvoir êlre séparées des fonctions servant à la vie est l'une des conditions requises pour l'obtention du caractère esthétique. » — Le même auteur, dans ses Essais sur le progrès (L'Utile et le Beau}, développe cette tliése que l'utile ne devient le beau qu'après avoir cessé d'être utile.
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en soi sa propre satisfaction, se trouve contenir à la fois sa cause et son effet. Remarquons du reste que, de tous nos instincts, celui-ci. par une exception unique, ne renferme aucun élément constitutif qui, de près ou de loin, le fasse participer à la conservation de l'espèce ou à celle de l'individu, et qu'il semble, dans l'universalité des choses, ne se rattacher à rien, ne dépendre de rien et se suffire par sa seule existence.
Est-ce à dire cependant que l'artiste, pour demeurer véritablement dans son rôle, sera contraint de ii'èlre ni psychologue, ni philosophe, ni moraliste, ni historien, ni érudit, et que sa qualité entraînera pour lui l'obligation absolue d'ignorer un certain nombre d'idées, de sentiments et de sensations? En aucune manière. D'abord, parce que s'il est possible, dans la discussion abstraite, de séparer le jeu et l'art de ce qui forme l'ensemble de notro vie intellectuelle et morale, la ligne de démarcation serait beaucoup plus difficile à établir dès ([u'on sort du domaine de la pure théorie [>our passer dans celui des faits ; et ensuite, et surtout, parce que ta force est/iétique, qui s'agite en nos âmes, n'ayant pas, de par son essence, un objectif déterminé, elle ne se subordonne à aucune spécialisation et doit au contraire les embrasser toutes. Les différentes sciences pourront ainsi lui être un fréquent auxiliaire, et lui apporter le plus précieux concours, à
condition pourtant qu'elles soient maintenues au second plan, pourvu qu'elles se soumettent au lieu de s'imposer, et toujours sous réserve que le simple plaisir artistique sera le but suprême qu'aura poursuivi l'écrivain.
Cotte théorie, sans doute, n'est pas celle communément admise, et quelque chose semble répugner chez l'homme — chez l'Européen moderne en particulier — à une dépense cérébrale où il ne voit pas d'application pratique, même lointaine, et dont personne d'ailleurs, pas plus que lui, ne saurait indiquer la raison d'être. Pour ce motif, et à plusieurs reprises, elle a été dédaignée, voire condamnée, par certains penseurs, comme vaine, illusoire et puérile ; moins exclusifs, mais aussi moins logiques, dominés à la fois par une notion vague des aspirations humaines et par un impératif moral ou religieux, d'autres — et c'est le plus grand nombre — se sont ingéniés à découvrir une combinaison par où il fût possible de concilier des contraires ; ils ont voulu attribuer de force une espèce de destination sociale aux créations de la littérature ou de la poésie, et alors a été inventé ce genre bâtard et monstrueux, dit Vart utile, deux mots que jamais on ne serait parvenu à accoupler, si on leur eût conservé leur valeur exacte, au lieu de se contenter d'une signification approximative et superficielle.
Tels qu'ils sont, néanmoins, ils ont eu leurs
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ardents défenseurs ; ils ont trouvé assistance et protection auprès d'écrivains illustres qui , soit par leurs exposés de principes didactiques, soit par leur seul exemple, ont essayé d'en démontrer le mérite. Sans parler de Victor Hugo, qui les adopta à partir du jour où il se crut marqué par une sorte de mission philanthrophique indéfinissable ', la plupart des romanciers et dramaturges de cette seconde moitié du siècle en firent avec plus ou moins de franchise leur formule de ralliement. Parmi eux, ou plutôt à leur tète, M. Alexandre Dumas fils s'en inspira avec persistance dans l'élaboration entière de son œuvre, et, pour qu'aucun doute ne subsistât sur ses intentions, il prit soin, par une de ses préfaces '\ de publier, ostensiblement et en termes exprès, la doctrine à laquelle il obéissait : « Le théâtre n'est pas le but, dit-il, ce n'est que le moyen... Par la comédie, par la tragédie, par le drame, par la bouffonnerie, dans la forme qui nous conviendra le mieux, inaugurons le théâtre utile, au risque d'entendre crier les apôtres de l'art pour Vart. trois mots absolument vides de sens. Toute littérature qui n'a pas en vue la perfectibilité, la mo-
1. A'ictor Hugo, William Shakespeare. Le Beau serviteur du V7-ai. « L'art poui' l'art peut être beau, mais l'art pour le progrès est plus beau encore... Le penseur ne s'appartient pas, il appartient à son apostolat. »