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Préface du Fils naturel

ralisation, *ridéal, l'utile, en un mot, est une littérature rachitique et malsaine, née morte "... et je défie qu'on me cite un seul écrivain consacré par le temps qui n'ait pas eu pour dessein la plusvalue humaine. »

On ne saurait proclamer le dogme d'une école par des affirmations plus catégoriques. Mais, en somme, l'auteur du Demi-Monde est-il parfaitement sûr do ce qu'il avance? Sans chercher bien loin, dès l'instant où ses théories auraient acquis force de loi, que resterait-il debout, et d'Antony, et de la Tour de Nes/e, et de Mademoiselle de Belle-Isle, et des Trois Mousquetaires, et du Comte de Monte-Cristo^ Et puis, ne sont-ce pas là des phrases, sinon complètement creuses, au moins, bien spécieuses et va-

1. De son côté, ]\I. Herbert Spencer dira : « Comme nous avons vu précédemment que l'excitation estliétique est celle qui se produit quand il y a exercice de certaines facultés en vue d'elles-mêmes, nous voyons que la conception de beauté est différente de la conception de ce qui est bon, on ce qu'elle se rapporte non aux fins à réaliser, mais aux activités qui entrent en exercice dans la poursuite de ces fins. Dans la conception de quelque chose connue bon ou juste, et dans le sentiment corrélatif, la conscience est occupée par des représentations ou des re-représentations. distinctes ou vagues, d'un bonheur particulier ou ijénéral qui va être agrandi : dans la conception de quelque chose comme beau, comme admirable, comme noble et gi-and, la conscience nest pas occupée, distinctement ou vaguement, par l'idée d'un avantage ultime, m:iis par l'objet lui-même en tant que source directe de plaisir. » Principes (le psychologie. Sentiments esthétiques.

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gués ? Qu'est-ce précisément qu'une plus-value humaine et que faut-il entendre par là? Comment trois abstractions aussi différentes l'une de l'autre que la perfectibilité, la moralisation et l'idéal peuvent-elles aller se confondre et se résumer en une quatrième, qu'on dénomme ici l'utile, et qui ne présente avec les premières aucun rapport de similitude? Sans doute, nous devinons assez, malgré l'impropriété des expressions, ce à quoi visent M. Alexandre Dumas et ses coreligionnaires ; sans doute, par un ressouvenir lointain de la foi de nos ancêtres pour qui faire son salut devait primer toute chose, ils placent la raison unique de la vie dans un accomplissement rigide du devoir, dans un effort permanent vers l'absolu du bien. Ce qui est défendable, avec cette restriction que la thèse opposée serait aussi facile à soutenir ; ce qui surtout aurait besoin d'être défendu autrement que par une série d'aphorismes rédigés comme autant d'axiomes incontestables ^

1. Gustruo Flaubert, dans la préface des Dernières Chansons de Louis Bouilhet, avait donné, contre l'utilité même de l'art utile, un argument qui ne semble pas avoir été réfuté encore : a ^lalgré tout le génie que Ton mettra dans le développement de telle fable prise pour exemple, une autre fable pourra servir de preuve contraire ; car les dénouements ne sont point des des conclusions ; d'un cas particulier il ne faut rien induire de général. » M. Alexandre Dumas le sent si bien qu'après chacune de ses comédies il a besoin d'un long commentaire pour

Selon la seule expérience historique, en dehors des arguments de philosophie, il ne semble nullement prouvé que l'art, pour avoir droit à l'existence — et à l'admiration — doive subir aucune prédominance quelconque. Si on l'examine à travers les siècles, sous les variétés infinies de ses manifestations, il apparaît au contraire simplement comme une des nécessités de l'être sensitif et intellectuel, nécessité non contingente, et, en dernière analyse, dénuée de cause saisissable; sa réalité se démontre par l'étude même du monde ; le pourquoi de cette réalité demeure et demeurera problablement toujours dans le nombre des problèmes insolubles ; on le constate ; on le définit même en le rapprochant du jeu et en le séparant de l'utile ; on ne l'explique pas K

Il a bien fallu cependant considérer comme un des importants facteurs de l'ordre universel cet instinct désintéressé qui surgit dès l'origine obscure

expliquer le but inoral qu'il a poursuivi ; il passe précisément du particulier au général.

1. Herbert Spencer donne pourtant de l'instinct et du jeu une explication physiologique ; il l'attribue à un superflu d'intégration des centres nerveux. Nous ne faisons que signaler ici la théorie sans la discuter. On la trouvera développée tout au long en se reportant aux Principes de j)sychologie du grand philosophe, soit dans la /" pariie (chap. vi, Estho-phi/siologie) soit surtout dans la VIII' jmrtie (chap. ix, Sentiments esthétiques).

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des civilisations ; qui se traduit déjà chez l'homme primitif par des sculptures dUmages grossièrement ébauchées ; qui, chez le barbare, chez le paysan inculte, se révèle sous les espèces d'une prosodie rudimentaire ; et qui, s'il s'assoupit à certaines heures, ne disparaît jamais complètement, tant il fait partie intégrante de l'àme de l'individu et de l'âme des sociétés. Est-il même seulement un des agents indispensables de la grandeur d'une race? Et serait-ce exagérer son rôle que de lui attribuer l'influence peut-être la plus essentielle, en tout cas la plus durable? En dépit des habitudes de notre conscience intime qui s'insurge évidemment contre une pareille proposition, elle peut néanmoins se réclamer, elle aussi, des données de l'histoire, et nous ne croyons pas impossible d'établir le plus souvent la prépondérance immuable d'un peuple sur la quantité et la qualité de sa production artistique.

La question ne se pose pas pour la première fois; elle fut un jour discutée par le plus puissant de nos penseurs contemporains, et il se demanda si l'idéal de vertu vers lequel nous poussent presque exclusivement notre éducation sociale, notre religion et nos lois, méritait bien en définitive cette sorte de divinisation dont on lui a accordé le bénéfice. Sans même remonter jusqu'aux nationalités antiques, il regarda dans le passé le plus proche,

y chercha des indications documentaires, et, ne retenant, parmi la masse des faits, que deux exemples types, il les plaça en présence l'un de l'autre, et eut à peine besoin de conclure. — On lit. dans VÉtude sur Climminr/. de M. Ernest Renan ^ : — (( L'homme n'est pas ici-bas seulement pour être heureux ; il ny est même pas pour être simplement honnête : il y est pour réaliser de grandes choses par la société, pour arriver ù la noblesse (à la sainteté, comme disait le christianisme), et dépasser la vulgarité où se traîne l'existence de presque tous les individus. Le moindre inconvénient du monde de Channing serait qu'on y mourrait d'ennui ; le génie y serait inutile, le grand art impossible. L'Ecosse puritaine, au xvn^ siècle, nous représente à peu près le rôve des unitaires, une espèce d'idéal à la manière d'Israël, où tout le monde connaissait la Bible, raisonnait sa foi. discutait les affaires publiques, où l'ivresse était inconnue, où l'on n'entendait pas un seul jurement. Mais de quel don si précieux l'Ecosse du xvn" siècle a-t-elle enrichi le monde? Dieu n'eùt-il pas été mieux adoré si, au risque de quelques paroles dissonantes, plus de grandes et belles choses s'y fussent produites? L'Italie, au contraire, est certainement le pays où

1. Éludes d'histoire relir/ieuse : Channing et le mouvement unitaire aux Etats-Unis.

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l'idéal de Channing a été le moins réalisé : au xv^ et au xvi° siècle, païenne, sans morale, livrée à tous les emportements de la passion et du génie; puis abattue, superstitieuse, sans ressort; dans le présent, sombre, irritée, privée de sagesse. Et pourtant, s'il fallait voir s'abîmer l'Italie avec son passé ou r Amérique avec son avenir, laquelle laisserait le plus fjrand vide au cœur de l'humanité? Qu'est-ce l'Amérique tout entière auprès d'un rayon de cette gloire infinie dont brille en Italie une ville de second ou de troisième ordre, Florence, Pise, Sienne, Pérouse? Avant de tenir dans l'échelle de la grandeur humaine un rang comparable à ces villes-là, New- York et Boston ont bien à faire, et je doute que ce soit par les sociétés légumistes et la propagation de la pure doctrine unitaire qu'elles arrivent à s'en approcher. »

Si l'on se range à l'opinion professée par l'historien des Origines du Christianisme, l'exégèse artistique, appliquée à un groupe d'écrivains qui se piquaient d'être uniquement artistes, ne constitue donc pas seulement la recherche des côtés charmants et brillants d'une époque, mais aussi, mais plutôt l'examen d'une de ses fonctions nécessaires et vitales. Connaître ses romanciers et ses poètes, connaître les créations fictives qu'elle a enfantées pour le seul plaisir, sans arrière-pensée scientifique, politique ou morale, c'est la connaître elle-même.

et SOUS un de ses principaux aspects; c'est savoir ce par quoi elle a vécu, et ce par quoi peut-être elle est destinée à vivre.

Cependant, — le système fùt-il complètement accepté d'une manière générale, — en ce qui concerne spécialement les hommes qui sont analysés et commentés en ce volume, plusieurs points encore pourront sembler obscurs. Si le qualificatif par lequel ils sont ici désignés reste et doit rester à l'abri de toute contestation sérieuse, leur qualité même est-elle aussi évidente, et le rang où nous prétendons les élever paraît-il bien proportionnel à leur mérite? N'y a-t-il pas quelque exagération à considérer leurs ouvrages comme un des « principaux aspects » de la pensée contemporaine, ou à insinuer que leur époque a vécu et vivra peut-être grâce à eux? D'autant plus que, — soit par leur faute, soit par celle du public, — ils ne sont jamais arrivés au delà d'une demi-faveur. En somme, on les a très peu lus, très médiocrement goûtés et souvent mal compris, et, si considérable qu'on estime leur valeur, on est bien forcé de convenir qu'ils ne furent les élus, les échos et les inter-

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prêtes que d'une minorité infime, insignifiante par le nombre.

Nous ne renouvellerons pourtant pas à leur endroit le procédé trop facile qui consisterait à leur octroyer l'apothéose des génies méconnus; d'abord parce que, si la postérité a cassé parfois — et combien rarement ! — l'arrêt injuste rendu contre une personnalité incomprise, on ne voit guère qu'elle ait relevé de l'excommunication primitive des catégories entières ; ensuite, et surtout, parce que, malgré les apparences, il n'est pas certain que des poètes ou des prosateurs comme Théophile Gautier ou Gustave Flaubert aient bénéficié d'une quantité d'admirateurs moindre que les écrivains des siècles précédents. Cette quantité se trouve perdue maintenant dans une masse confuse et incohérente, à peine affinée par une instruction superficielle, qui juge d'après son goût, et qui fait le succès du moment, mais dont on ne peut dire en conscience qu'elle représente la force intellectuelle d'une nation. Par son assentiment, elle est susceptible de conférer à un écrivain une réputation de médiocre aloi ; elle n'a pas plus d'autorité pour établir sa véritable gloire que pour le marquer d'une condamnation véritable. Autrement dit, à l'heure présente, le critérium tiré du consentement universel, déjà discutable au temps jadis, doit être plus que jamais regardé comme sujet à caution ; il s'est

radicalement modifié au fur et à mesure des changements qui transformaient l'état des sociétés modernes, et, aujourd'hui, s'en servir aveuglément en matière critique serait aussi hasardeux pour nous qu'il eût été irrationnel pour nos ancêtres de n'en tenir autrefois aucun compte.

Quelle difïërence entre les âges dès qu'on se reporte par le souvenir à la période de la monarchie en France, dès qu'on examine ce qu'était le public d'alors et qu'on le compare au public de notre génération ! Au xvi^, au xvn" et au xvni® siècle, en dehors du clergé, l'apanage de la lecture n'est donné qu'à une partie assez restreinte de l'aristocratie, à cette fraction minime qu'on appelle les honnêtes gens, chez qui l'éducation, l'oisiveté, la richesse ont permis de développer la curiosité des belles-lettres, le sens des arts, et, en général, le goût des choses de l'esprit. C'est à peine, sous le règne de Louis XV, si les salons littéraires commencent à s'ouvrir pour quelques représentants de la bourgeoisie opulente. Quant au peuple proprement dit, inutile d'en parler; il ne lit pas, pour cette bonne raison qu'on a négligé de lui apprendre à lire. En résumé — sauf certaines exceptions rares dont il n'y a pas lieu de tirer argument, — dans la France d'autrefois, le public qui apprécie et qui juge un écrivain se réduit à quelques milliers de délicats; ils peuvent avoir leurs préventions et leurs

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étroitesses. et les arrêts qu'ils rendent ne sont pas irréfragables; ils n'en possèdent pas moins, eux seuls, une compétence assez sûre, et le reste n'existe pas, ou doit être considéré comme une quantité négligeable.

Cependant la Révolution survient; et, en même temps qu'elle donne à tous les droits politiques et l'égalité devant la loi, voici qu'elle commence à répandre l'inslruclion. d'abord dans la bourgeoisie aisée, puis, peu à peu, jusque dans les dernières couches des classes populaires, de telle sorte que, cent années après la convocation des états généraux, parmi les quarante millions d'hommes qui couvrent actuellement notre territoire, il ne s'en trouverait guère qui ne fussent en situation de déchiffrer au moins les colonnes d'un journal et d'en comprendre suffisamment le texte. La production s'augmente en raison directe de l'augmentation des consommateurs; on fonde des bibliothèques jusque dans les moindres villages ; on expédie chaque jour des élucubrations politiques et des morceaux de feuilletons à travers les hameaux les plus reculés ; tant en province qu'à Paris, à la ville aussi bien qu'à la campagne, c'est par millions de kilogrammes que se débite annuellement le papier imprimé, et chaque auteur qui lance une œuvre nouvelle se trouve en présence, non plus comme adis d'une académie de lettrés, mais d'une formi-

dable armée d'amateurs, dont quelques-uns sont très cultivés, dont un grand nombre sont à peine dégrossis, et dont les autres enfin ne le sont pas du tout.

Un classement qui s'établissait ainsi entre trois catégories de lecteurs devait fatalement entraîner une sorte de division hiérarchique des écrivains; ou plutôt deux castes, qui n'avaient pas lieu d'exister autrefois, devaient surgir et se superposer à l'ancienne; le phénomène est visible déjà, et, selon les plus sérieuses probabihtés, on le verra toujours désormais s'accentuant davantage. Ce serait une illusion de croire que la même œuvre d'art — poème, roman, symphonie, statue ou peinture — soit susceptible de plaire également à une multitude d'individualités, qui n'ont pas reçu la même éducation, qui ne vivent pas de la même vie, qui n'ont ni des mœurs, ni des passions, ni des idées, ni des aspirations analogues. Par une conséquence fatale, et pour correspondre aux besoins de chacun des ordres intellectuels, deux genres inférieurs, qui auparavant existaient à peine dans la littérature à l'état d'informes embryons, se sont brusquement épanouis avec la toute-puissance du succès numérique.

Les romanciers populaires, depuis Ducray-Duminil jusqu'à Ponson du Terrail, jusqu'à MM. Emile Richebourg ou Alexis Bouvier, ont répandu à profusion ces longs récits d'aventures presque fantastiques

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qu'ils écrivent à la hâte pour les journaux à bon marché, et dans un langage qui n'est pas du français ; leur manière, peu relevée en soi, contient pourtant des éléments d'attraction qui ne pouvaient pas échouer auprès do certains lecteurs. Grâce au souci de l'intrigue, à la science de la charpente, au soin de ne peindre jamais que des passions et des sentiments très simples — l'amour, l'amour maternel, la haine, la jalousie, l'ambition — encore exagérés et grossis pour mieux frapper l'intelligence, ils étaient assurés de se voir compris et appréciés par les imaginations naïves pour lesquelles ils travaillaient. Ils ont, en somme, impatronisé chez nous un genre inférieur sans doute et antiartistique, mais dont on est l)ien forcé de reconnaître l'existence et la vogue.

A un degré au-dessus, une autre espèce d'amateurs réclamait un aliment à sa curiosité pseudolittéraire et appelait des écrivains pour y pourvoir ; c'était l'innombrable foule de ceux qu'on a très justement intitulés la classe moyenne, la multitude des parvenus à moitié instruits, à moitié policés, à moitié enrichis, que no pouvaient contenter ni les outrances barbares des romanciers populaires, ni les audaces et les originalités compliquées des véritables artistes. A ceux-là — que la jeunesse romantique de 1830 a dédaigneusement traités de philistins, de gardes nationaux ou de bourgeois glabres — il fal-

lait des œuvres d'une inspiration correcte et morale, un peu terne et lourde, austère ordinairement, et avec quelque chose, si c'était possible, qui eût l'air d'une pensée. Scribe, Ponsard, MM. Albert Delpit, Georges Ohnet resteront les dieux ou demi-dieux de ce Parnasse dégénéré. Ce ne sont assurément pas des prosateurs ou des poètes de bien large envergure ; mais enfin ils font la loi au théâtre, et leur genre, à titre de manifestation psychologique, mériterait jusqu'à un certain point de fixer l'attention. A côté des deux premiers groupes de dilettantes vulgaires, un public restreint subsistait néanmoins, correspondant au public entier d'autrefois, d'autant plus raffiné peut-être qu'il tendait chaque jour à s'isoler davantage des éléments sortis de son sein, et qui se constituaient à part. C'était en lui que s'incarnait réellement la force intellectuelle de la France ; c'était pour satisfaire à ses instincts artistiques que pensaient et qu'écrivaient des hommes comme Baudelaire, comme Flaubert, comme M. Leconte de Liste, comme Théophile Gautier. On leur a fait le reproche de s'être mis en dehors de l'humanité, c'est-à-dire de n'avoir pas voulu se placer au niveau des masses plus ou moins ignorantes ; il est vrai qu'avec leurs recherches de style, — souvent exagérées par les disciples, — avec leur mépris des gros moyens d'émotion, avec leurs complications de sentiments et la bizarrerie des sujets qu'ils choisis-

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saient, avec leur horreur de tous les procédés qui attirent fatalement la sympathie des fouk-s, ces grands esprits étaient destinés à ne connaître jamais les satisfactions de la popularité. \ ont-ils perdu? Nous ne le pensons pas. Dans leur éclat qui ne ternit aucun mélange, ils sont les exacts reflets de rùme moderne, et de ce qu'elle a eu de plus mystérieux, de plus sombre, de plus triste et de plus exquis. Pas un des sentiments profonds qui l'ont agitée et qui l'agitent encore ne leur a été inconnu; ses troubles, ses incrédulités, ses ironies, ses doutes, ses aspirations à la fois vagues et furieuses, ils en ont fait passer quelque chose dans leur œuvre, dont la structure esthétique seule nous semble déjà tout une révélation. Kt qu'on n'allègue pas le caractère t^xceplionnel des idées qu'ils expriment ! Quiconque a reçu une culture suflîsante, quiconque est capable de réfléchir et de s'analyser, s'il descend dans l'intimilé secrète de son être, y retrouvera presque toujours la marque plus ou moins accentuée de certaines dispositions mentales, dont on fait trop aisément l'apanage de déséquilibrés aussi rares qu'indifférents.

Il existe un fait cependant — et d'une souveraine importance — qui paraîtrait infirmer la thèse que nous soutenons ici, en détruisant comme arbitraire la division par trois classes formulée plus haut. Cest l'enthousiasme presque universel qui a accueilli les

ouvrages de Lamartine, de Victor Hugo et d'Alfred do Musset, dont les noms précisément ne figurent dans ces études qu'à un rang secondaire. S'ils ont été acclamés et compris à tous les degrés de l'échelle sociale, s'ils ont su donner satisfaction aux illettrés aussi bien qu'aux critiques les plus délicats, est-ce donc le signe d'une infériorité, et ne faut-il pas voir là au contraire la preuve de génies infiniment plus vastes, capables de s'imposer partout? Pourquoi donc les produire à peine par quelques allusions ou quelques fragments cités à de longs intervalles, alors que des commentaires étendus se trouvent consacrés à des hommes qui ne leur sont assurément pas supérieurs ?

L'objection porterait, si l'on pouvait prétendre que ces trois prodigieux poètes furent véritablement des artistes, selon la définition que nous avons fournie du terme, et qui restera pour jamais inapplicable au moins à Lamartine et à Musset. Elle porterait surtout s'il était possible de démontrer que leur succès incontestable a bien eu pour origine la valeur réelle de leurs écrits, au lieu de s'appuyer sur des causes multiples, qui, d'ordinaire, n'ont rien à voir avec la littérature. Or, quelque bizarre que semble la proposition, il est permis de dire que les qualités littéraires n'ont influé sur leur gloire que dans les proportions les plus minimes, et que, si elles l'ont consolidée d'une

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maiiiiTc délinilivc, elles ne l'ont pas lait nailrc. 11 y a vingt-cinq ans, Sainte-Beuve s'était déjà demandé, à propos des Contes d'Espagne et de Ro/la, si « le mondain et plus que le mondain, le débauehé spirituel, à la mode de 1830, n'avait pas servi singulièrement le poète ». 11 soupçonnait que plus tard le roman de Venise et des amours avec George Sand n'avait pas médiocrement contribué au triomphe des Nuits ; et, discrètement, sans rabaisser l'immense génie du maître, il laissait entendre, comme conclusion, que sa popularité un peu banale était beaucoup moins due au mérite pur de l'écrivain qu'à la légende sentimentale qui accom- |)agnait l'homme ' .

Pour Lamartine, un phénomène du même ordre S3 dessina en 1820, quand parurent les Premières Méditations. Leur religiosité vague et leur ferveur royaliste suscitèrent un mouvement foudroyant, à cette heure où la Restauration n'était pas tombée encore dans le discrédit, et où l'on travaillait de toutes parts à une rénovation du christianisme. Leur virtuosité lyrique fut appréciée sans doute par quelques-uns ; mais elle ne joua qu'un rôle très effacé dans l'entraînement irréfléchi et général, qui du jour au lendemain assurait la célébrité de l'auteur. Et ce qui le prouve, c'est que, plus tard, les Nouvelles

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