Souvenirs littéraires, t. II, chap. xxviii
plus lourde des erreurs, et n'avoir pas senti qu'un tempérament d'exception devait, d'une manière fatale, entraîner des résultats exceptionnels. Le jour où Flaubert eût été capable d'aimer, il n'aurait plus été lui-même : il eût perdu cette force constante d'assimilation objective qui constitue une des bases fondamentales de son individualité, et à laquelle il doit ses plus célèbres ouvrages. — On ne peut dire s'il eût été plus grand, car il eût cessé d'exister pour faire place à un autre homme.
Tel que nous le connaissons, il fui d'ailleurs jjrodigieux par la pensée, prodigieux aussi par la forme impeccable du langage. Attaqué de son vivant, il a eu, après sa mort, cette rare fortune d'être regardé comme un dieu par des écoles rivales, qui chacune l'ont revendiqué avec une admiration exclusive, et ne se sont pas aperçues qu'il les englobait toutes. On l'a scruté, on l'a commenté à l'infini, dans ses moindres phases et sous ses moindres aspects. Tout semble avoir été dit sur son compte, et cependant tout semble encore à dire, tant il suggère d'idées et tant il soulève de problèmes. Sans doute, il lui a manqué la sereine fécondité des esprits souverains que n'arrête pas un sens critique incessamment éveillé ; il posséda en revanche, par cette sûreté de jugement, l'incomparable mérite de n'avoir jamais produit une page qui ne soit à peu près parfaite. Rien de ce qui se rattache à sa personne
ne porte une empreinte négligeable; sa vie calme et presque bourgeoise recouvrant une fièvre du cerveau et une agitation de l'intelligence qui le poursuivaient presque dans son sommeil : le nihilisme de sa philosophie et l'activité de son labeur d'écrivain ; son exubérance d'imagination et son tempérament scientifif[ue ; sa poésie idéale et son réalisme vulgaire ; tous les mélanges, toutes les contradictions aboutissant, par une contradiction dernière, à des œuvres d'une suprême harmonie. On se ptrd dans le culte et dans l'étude de ce déséquilibré génial, qui, avec un système d'art désastreux à notre avis, — et surtout au sien, — restera comme une des sommités artistiques européennes dans la seconde moitié du siècle, et comme le représentant peutêtre le plus achevé de la prose française dans notre littérature tout entière.