‹ Les artistes littérairesChapitre 158 sur 160 · Le Geste ingénu, p. 2't et :25, 50 et 51, 102 et · texte numérisé non relu

Le Geste ingénu, p. 2't et :25, 50 et 51, 102 et

ÉCOLES ET PEKSONNALITÉS DlVEUbES. 34o

mais qu'il suggère, laissant à notre intelligence des vides qu'elle doit remplir; c'est le système des points suspensifs amené jusqu'à ses extrêmes limites. Après cela, il n'y a plus rien à ajouter. Quelle que soit l'opinion qu'on professe sur M. Gliil et ses amis, on est en droit d'afUrmer que leurs travaux ne sont assurément ni de la littérature ni de la poésie.

On aurait tort de croire cependant que l'ensemble des productions actuelles, vraiment dignes d'intérêt et d'examen, doive fatalement s'étiqueter sous une des deux marques dont nous venons de parler ici. En dehors des desservants de la réalité brutale ou des apôtres d'un idéalisme extravagant, il existe aujourd'hui des écrivains en qui se conservent et le respect de la langue française, et le culte de la beauté dans l'art, ludépendants de toute cot(;rie et libres de tout dogme, ils n'obéissent qu'à leur inspiration personnelle ou à cette impondérable pression des événements et des mœurs à laquelle nul ne saurait échapper ; avec leurs qualités et leurs défauts, ils sont eux-mêmes, c'est-à-dire qu'ils sont de leur époque, au moins autant que les peintres exclusivement attachés aux scènes de la vie européenne moderne.

Poète, romancier, journaliste, M. Anatole France, qui a révélé dans chacune de ses tentatives les plus

rares supériorités d'un esprit original, semblerait justement un de ceux qui ont le mieux compris et senti leur temps, quoiqu'il ne se soit pas astreint, de parti pris, à n'en jamais sortir. Il a débuté par des volumes de vers, dont les plus remarquables reposent sur des sujets antiques ; il a continué par des ouvrages en prose, empreints d'un certain caractère d'autobiographie, mais où la précieuse couleur locale moderniste, — si vantée et si cherchée ailleurs, — n'intervient que dans les proportions nécessaires, et sans que l'auteur se préoccupe de la placer en relief. Cependant, malgré ce dédain des formes superficielles et passagères du monde contemporain, est-il rien qui soit plus près de nous que le tempérament de l'homme et que la philosophie de son œuvre ? Si la mode était encore aux Maximes et aux Pensées, et que l'on recueillît en un tout, à travers ses poèmes, ses romans, ses articles de critique, l'innombrable quantité de phrases ou subtiles ou profondes qui y sont jetées au hasard, sans apprêt et sans pédantisme, n'y retrouverait-on pas le tableau fidèle des principaux états d'âme, latents chez les classes intellectuelles de cette fin de siècle ? M. xVnatole France, dans les évolutions de la psychologie humaine, nous paraît incarner ce mouvement instinctif qui pousse une société, déjà vieille et lasse, blasée et savante, attristée et incrédule, à se refaire, par raison et par sagesse, une foi, une sensibilité, un idéal, qu'elle

reconnaît chimériques, mais dont la fiction l'amuse

sans la tromper complètement. L'humoriste lettré

qui a conçu le Crime de Si/lvesti-e Bonnard n'ignore

assurément ni la vanité ni le néant des choses, et sa

funeste science, bien qu'il la voile, se dégage assez

de ses livres et de ses chroniques pour qu'il soit

inutile qu'on la prouve. C'est elle, ne l'oublions pas,

qui le mènera à cette élégance indulgente, à la fois

un peu sentimentale et railleuse, qui constitue un des

traits dominants de sa nature ; c'est elle qui lui fera

accepter une doctrine morale voisine, — quoique

plus raffinée et plus délicate, — de celle qu'Horace a

résumée dans son Carpe diein ; c'est par elle qu'il

sera artiste, et qu'il inclinera aujourd'hui vers le

xvni^ siècle amoureux et charmant S de même

qu'autrefois il s'est plu à la Grèce voluptueuse et

païenne.

Hellas, ô jeune fille ! ô joueuse de lyre ! Toi dont la boudic aimait les baisers et le miel, Ingénieuse entant qui mêlais ton sourire Aux sourires légers de la mer et du ciel,

Tous tes jours s'écoulaient en des heures égales, Et, quand la grande Nuit argentait les chemins, Tu méditais, heureuse, au bruit clair des cigales. Les heures, les saisons et les travaux humains.

1. V'oir sur ce point plusieurs articles du Tempx {[l mars, i7 mai, 17 juin 1888).

^^4-8 LES ARTISTES L l TT K K A 1 H K S.

Et je t'ai célébrée, ô fille des Khaiiles!

Belle et pleine d'amour en tes derniers moments,

Pour que ceux qui liront ces paroles écrites

En aiment mieux la vie et soient doux aux amants '.

Apprendre à aimer la vie, à lui-même et aux autres, n'est-ce pas en effet à quoi semble tendre l'effort secret du poète qui a modulé ces strophes souriantes ? et lui, qui n'admet pas la possibdité du bonheur, qui, au besoin, en démontrera le mensonge % il affirme, après expérience laite, n'avoir pas de motif de plainte contre la destinée, ou, tout au moins, il se résigne sans amertume, voire avec une sorte de sérénité joyeuse. « Je n'ai plus conliance en mon ancienne amie la vie, dira-t-il au déclin de la jeunesse, mais je l'aime encore ^. « En réalité, il n'y croit guère, et peut-être est-ce le meilleur moyen pour qu'elle ne nous Irjisse pas. Il est possible darriver à l'apaisement optimiste à force de se convaincre que le monde est irrévocablement mauvais, et l'on ne cesse pas de goûter les jouissances de l'art et de lamour, parce qu'on les a estimées à leur juste valeur, parce qu'on les ;ai[ illusoires, incomplètes et fugitives.

Si M. Anatole France seudjle principalement un

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