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Histoire des Œuvres de Théophile Gautier

lui et les siens, et qui l'a continuellement empêché de mettre au jour les projets de grands et sérieux travaux qu'il roulait dans sa pensée :

J'ai fait un feuilleton le dimanche que notre mère est morte, et il a servi à la faire enterrer.

Malgré tout, il a la pudeur de ses souffrances; il s'est juré de n'en pas faire le grossier étalage aux yeux de la foule, et il termine sa lettre par une phrase oi^i il résume l'histoire entière de son âme, et qu'on pourrait placer en épigraphe à ses œuvres complètes, si jamais un éditeur avait la hardiesse de les réunir :

Aux autres je suis obligé de déguiser les choses. Vous avez, comme moi, dos cœurs éprouvés par l'adversité, et vous savez souffrir sans vous déshonorer par des plaintes inutiles. Moi, je stiis comme le sauvage attaché au poteau : chacun le pique pour lui arracher un cri, un frémissement, mais il reste immobile. Personne lùi la satisfaction de Ventendrc geindre.

Personne ne l'aurait eue pour lui, en effet, si les récits de son entourage n'avaient mis à nu ce coîur troublé, mais fier et silencieux, qui se cachait de ses misères comme d'une faiblesse ou d'un vice, et dont le plus grave tort, à partir d'une certaine époque, fut de se raidir contre la douleur et de refuser de se laisser abattre'.

1. On peut lire encore sur le caractère intime de Théophile Gautier quelques pages intéressantes de M. Maxime Du Camp

Donc, en définitive, deux périodes bien nettement tranchées divisent l'existence psychologique de Théophile Gautier, ou plutôt caractérisent l'inspiration générale de ses écrits. Après 1838, après la Comédie de la Morl, il tend de tous ses efforts à cette tran- ' quillité un peu froide qui le rapproche de Gœthe, et il ne se permet plus les demi-avoux qui, auparavant, pouvaient servir de point de repère à l'observateur pour l'étude de son développement sentimental et intelleclucl. Au poète, tourmenté et maladif de Mademoiselle de Maupin el des Premières Poésies a succédé le poète calme, presque impassible en apparence, de Fortunio, des Émaux et Camées et du Capitaine Fracasse ; s'il lâche encore la bride aux fantaisies de son cerveau, il semble vouloir réprimer sans pitié les mouvements de son àme et étouffer les cris de son cœur. f,'^T""

Son œuvre devient moins humaine et plus artis- iiZuricjyjUj-, tique.

dans ses Souvenirs liUéndres (,t. II, ch. xvi). « Le pauvre Gautier, — le pauvre Théo I comme il aimait à se nommer luimême, — disait volontiers que les Parques n'avaient mis que des fils noirs dans le peloton de son existence. »

Nous le (lisons sans intention paradoxale, ce fut sans doute à cette dernirre qualité, poussée jusqu'à l'outrance, que le maître dut le discrédit où le tiennent encore à l'heure actuelle nombre de lettrés éminents. Il se mettait par là en dehors de la loi commune; il cultivait un genre d'idées qui nous sont peu familières et dont nous n'acquérons même le goût que par une très longue et très soigneuse éducation ; bien plus : il les cultivait avec un exclusivisme hautement affiché, et tandis que nos sociétés modernes sont fondées sur la religion du Bien, il prétendait, lui, à l'image des sociétés païennes, établir sa vie et ses mœurs sur la religion du Beau. Il arriva ainsi à des productions qui ne répondaient à aucun besoin immédiat et général de ses contemporains, et ses doctrines d'esthéticien et de voluptueux, mélange d'hellénisme et d'orientalisme, demeurèrent presque partout sans écho; elles parurent bizarres et immorales à quelques-uns, inintelligibles et vides aux autres. Un groupe infime seulement d'amateurs raffinés comprit et admira, et c'est par leurs louanges seules que Théophile Gautier connut la gloire.

Par définition, qu'est-ce donc qu'une idée? —

THÉOPHILE GAIJÏIEK. C)9

« Idée, répondra Littré, représentation qui se fait de quelque chose dans l'esprit, soit que celle chose existe au dehors, ou qu'elle soit purement intellectuelle. » Idées, par conséquent, \qs Maximes de La Rochefoucauld ou les Théorèmes philosophiques de Spinoza; idées, les dieux et déesses de la statuaire grecque ou les tableaux de sainteté de la renais sance italienne ; idées aussi, les poèmes plastiques et les romans pittoresques qui s'appellent : Kmaiix cl Camées, Mademoiselle de Maupin on le Capilaine Fvaeasse. Idées d'une essence particulière et peu répandue, c'est possible, mais qui pourtant ne semblent pas indignes qu'on s'y intéresse, puisqu'elles constituent un des modes de l'activité cérébrale humaine. Chez l'auteur d'Albcrtus, elles avaient tout primé. 11 est exagéré de soutenir que les questions de formes et de couleurs soient les seules dont on trouve la trace dans ses écrits; il est exact d'alTu-mer cependant que toutes les autres leur sont subordonnées, et ne font que se déduire logiquement d'un principe esthétique antérieur et supérieur : celles qui, de près ou de loin, par aucun lien ne se rattachent à ce principe, on ne saurait dire qu'il les ignore; assurément, il les néglige. — La perfectibilité des civilisations lui apparaît comme une énorme plaisanterie ', les changements politiques,

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