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VI. — Conclusion

Momentanément, et jusqu'à découverte de documents nouveaux, il y a peu de choses à dire sur Baudelaire au point de vue historique, après le volume que M. Eugène Crépet a consacré à sa biographie, à ses OEuvres posthumes et à sa Correspondance^. Le poète est là tout entier, tel qu'on pouvait déjà l'entrevoir dans les publications antérieures, mais infiniment mieux dessiné, marqué de traits beaucoup plus énergiques et beaucoup plus nets. Son génie ressort des confidences qu'il a laissées encore plus étrange, encore plus mystérieux et inconcevable que ne le faisaient pressentir les Fleurs du Mal, les Paradis artificiels, et les Poèmes

1. Eugène Crépet, Œuvres posthumes et Correspondances inédites de Charles Baudelaire.

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en prose. Sa personnalité se révèle sous une forme si parliculière, qu'il semble presque impossible d'en rencontrer une seconde à qui l'on puisse, môme de loin, l'assimiler ou la comparer. C'est un cerveau, en quelque sorte, unique dans son genre ; et s'il a rencontré des sympathies et des admirations nombreuses, on comprend, d'autre part, qu'il ait été souvent, et qu'il soit toujours l'objet d'innombrables attaques. N'a-t-on pas attribué à Gœthe cet aphorisme médiocrement flatteur pour notre amourpropre national : « L'homme en France qui ose penser ou agir d'une manière différente de tout le monde est un homme d'un grand courage ? »

Ce courage, Baudelaire le conserva inébranlable jusqu'à sa dernière heure, malgré les tristesses et les déboires dont il devait être abreuvé. Ce serait un travail curieux que de réunir pour lui, — comme pour Gautier, comme pour tant de rares écrivains, — la collection des injures, des sarcasmes, des critiques dédaigneuses ou absurdes, des conseils bienveillants, mais ridicules, dont on l'a accablé avant et après sa mort. Pour qu'il ait résisté et pour qu'il ait persisté — parfois au milieu du dénuement le plus absolu et des souffrances physiques les plus épuisantes — il lui fallut évidemment une foi bien ardente dans la vérité de son idéal artistique ; il lui fallut surtout un mépris bien établi de la popularité et de l'opinion.

CHAULES BAUDELAIRE. 85

Quand il essaye de débuter dans le journalisme, nul ne le soutient et nul ne l'accepte; il fait recevoir péniblement par des feuilles infimes quelques-unes des pièces qui, plus tard, figureront dans son volume de vers. Le premier recueil important qui consente à le publier, chose assez bizarre ! c'est la Revue des Deux Mondes : dans son numéro du l'^'" juin 1855, elle donne dix-huit poèmes. Mais avec combien de restrictions ! et de quels ménagements elle use vis-à-vis de ses abonnés, avant de leur mettre sous les yeux ce style qui n'avait pas été coulé dans le moule officiel ! Son audace montre « combien l'esprit qui l'anime est favorable aux essais, aux tentatives dans les sens les plus divers » . Cette sorte de petite préface se termine par un vœu formulé dans une phrase un peu obscure: on espère que l'écrivain « élargira ses voies, en étendant son horizon ».

En 185", la première édition des Fleurs du Mal est mise en vente. L'auteur reçoit les félicitations de quelques amis : mais, eux exceptés, nul dans le public ne paraît avoir le soupçon qu'un nouveau maître vient de se révéler à la France. Un procès et une condamnation pour outrage à la morale ne suffisent pas à réveiller les indifférents, et la seule attention qu'on lui accorde a pour origine cette réputation, qui commence à se fonder, d'insensé d'ailleurs plus ou moins réel et plus ou moins sin-

cère. Un certain Jean Rousseau découvre le premier cette mine, non encore épuisée, d'articles acerbes, et, en plusieurs colonnes, il établit un parallèle facétieux entre Charles Baudelaire et le Daniel Jovard de Théophile Gautier ^

Ce n'est pas tout. En 1862, l'ex-condamné de la police correctionnelle avait eu la singulière idée do se présenter aux suffrages de l'Académie. Les visites qu'il rendit à quelques immortels l'éclairèrent rapidement sur le succès très probable de sa candidature; il se retira sans attendre la date fixée pour l'élection, bien convaincu que si sa gloire était un jour destinée à grandir, elle ne serait jamais l'occasion d'un rapprochement entre lui et les membres de l'illustre assemblée. M. Viennet avait exposé en une phrase toutes ses théories littéraires :

« Il n'y a que cinq genres : la tragédie, la comédie, l'épopée, la satire et la poésie fugitive, qui comprend la fable, où f excelle^. »

Le postulant sentit qu'il ne se trouvait pas là dans son milieu véritable, et mollement soutenu d'ailleurs par son ami Sainte-Beuve, il renonça à ses visées ambitieuses^.

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