‹ Les artistes littérairesChapitre 40 sur 160 · Nouveaux Lundis, t. I<" (20 janvier · texte numérisé non relu

Nouveaux Lundis, t. I<" (20 janvier

Mais si l'on veut, mieux encore que par ces échecs, se rendre un compte exact des sentiments que le public professait à son égard, au raomenl où il était à l'apogée de son talent, à l'heure où ses traductions d'Edgard Poë et sa manie des plaisanteries macabres avaient attiré quelque bruit autour de son nom, il faut se reporter à la presse du mois de septembre 186'. D venait de mourir. Les journaux se contentent généralement d'annoncer la nouvelle et d'indiquer l'heure de l'enterrement ; quelques-uns, moins avares de leur prose, risquent une chronique nécrologique de trente ou quarante lignes, consacrée à répéter pour la centième fois l'éternelle accusation de fohe. Un d'eux va même plus loin, et, dans un article assez long, il développe l'étonnante appréciation qui peut se résumer ainsi : « Les Fleurs du Mal ne sont qu'une élucuhration malsaine; et cependant, par nature, leur auteur était un poète aimable, comme Moschus, Catulle, Rémi Belleau. Seulement, dans un flacon délicatement ciselé, au lieu d'enfermer un parfum voluptueux, il s'est amusé à verser une goutte de poison distillé dans une officine de rhétorique. Son talent fait de mysticisme et d'obscénité n'accroîtra pas dans l'avenir le nombre de ses admirateurs, et il paraîtra bien petit à côté de maîtres comme Victor Hugo, Lamartine, Musset et... Pierre Dupont. En résumé, son meilleur titre de gloire est d'avoir trouvé

des thèmes étranges pour renouveler la poésie légère ' , »

Au milieu de cette indifférence pour l'écrivain disparu, ou de ces critiques extravagantes sur son œuvre, il n'est guère qu'une feuille qui sérieusement lui rende hommage. Dans le Figaro du 10 septembre, M. Nadar, qui avait connu Baudelaire vers 1843 ou 1844, montra la perte que venait de subir la littérature en la personne de son ami, et il proclama le mérite du poète méconnu. 11 indiquait en même temps quelques traits fort justes de son caractère : son horreur de la popularité, son mépris pour l'émotion dans l'art, pour le sentimentalisme, son goût pour les bizarres et les incompris, comme Manet ou Richard Wagner : qualités ou défauts — selon le point de vue auquel on se place — qui, avec bien d'autres, furent poussés chez lui jusqu'au degré d'acuité le plus extrême, et qui l'empêcheront, quoi qu'il arrive et quoi qu'on dise, d'élargir jamais beaucoup le cercle de ses admirateurs.

Du reste, en dehors de la rareté, de l'infréquence des pensées et des sensations dont il s'est constitué l'interprète, on doit noter une autre cause, plus profonde, du discrédit qui l'a frappé : c'est la complexité de sa nature et par contre-coup la com-

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