Les artistes wallons
Ce titre est une question posée, et nous n'}' pouvons répondre par une affirmation absolue.
On peut contester qu'il y ait un art vvallon, car l'art, en wallonie, manque de l'unité de style inhérente à une école d'art et il ne présente pas des caractères aussi distincts que l'art flamand.
Est-il même bien différent de celui-ci ? Les étrangers ne l'ont guère cru dans les siècles passés, puisqu'ils ont si souvent confondu les artistes des différentes provinces du Nord sous la même appellation de Flamands.
Cependant il nous sera permis d'envisager dans une étude rétrospective particulière VArt wallon, c'est-à-dire l'art pratiqué dans les provinces v^^allonnes de la Belgique actuelle, dans notre terre natale, cette portion plus chère de la patrie aimée.
Notre art est étroitement apparenté à celui île nos frères Flamands, et parfois il se confond avec lui ; Flamands et Wallons, les membres inséparables de la famille belge, ne forment pas deux races distinctes, mais plutôt, comme l'a dit M. Edm. Picar;!, une race jumelle. Les derniers, comparés aux premiers, ont cependant une mentalité particulière,
plus Imaginative, plus sensible, plus émotive, ])Uis expansive, plus remuante.
D'ailleurs, dans le faisceau inséparable des provinces unies qui ont constitué la Belgique, la Wallonie est formée elle-même d'éléments bien distincts. Le Tournaisis, le Hainaut, le Namurois, le pays de Liège et le Luxembourg ont eu leur existence politique séparée et ont subi des influences extérieures différentes Entre les rives vallonnées de l'Escaut et les bords escarpés de la Meuse il y eut à l'origine de hautes barrières politiques. De ces régions contiguës, l'une releva de la couronne de France, les autres de l'Empire d'Allemagne ; l'une eût Reims pour métropole ecclésiastique, l'autre Cologne. L'évêché de Tournai et celui de Liège furent deux puissances indépendantes séparées par le Hainaut et étrangères l'une à l'autre, deux foyers d'art bien isolés.
Cependant l'une et l'autre contrée fut en contact avec la France, et reçut de première main ses communications artistiques. L'une et l'autre possède de riches gisements de pierre bleue, qui ont enfanté une architecture monumentale fortement étoffée, bien différente de l'architecture en brique des Flandres et de l'architecture en brique et pierre blanche du Brabant et du Limbourg. Le pays de la pierre de taille fut naturellement le pays de la sculpture. La région w^allonne, celle des minerais et de l'industrie métallurgique, est aussi la patrie des
fondeurs, le pays d'élection des orfèvres. La vallée pittoresque de la Meuse était destinée à devenir le berceau de la peinture paysagère. L'art wallon est resté empreint de la sentimentalité propre au terroir où la nature iait rêver. La sensibilité wallonne s'est exprimée dans l'art des célèbres musiciens de Mons, de Tournai et de Liège. D'autre part, l'activité industrielle propre à un sol aussi riche stimula les arls industriels tels que la dinanderie, la menuiserie, la lapisserie, la céramique, etc.
Aussi l'art wallon, ou, si l'on veut, l'art des Wallons, ne manque-t-il pas d'une physionomie particulière, ni d'un certain éclat, et il n'est pas sans intérêt d'en retracer l'histoire, et de faire, dans le glorieux patrimoine de l'art belge, la part spéciale des provmces qui ont mis en belle lumière les produits de leur industrie ancienne, dans les récentes expositions de Liège, de Dinant, de Charleroi et de Tournai. Si modeste soit-elle, cette part vaut de ne pas être confondue et comme perdue dans la richesse commune (i).
(i) Les têtes de pages sont des comT-)ositions de l'aiiteur du livre.
LES ARTISTES MOSANS ET SCALDISIENS
Les Belges, qui parlent deux langues, forment deux populations mêlées dans un commerce intense, rivées par des intérêts communs et les liens du sang. Ils sont un peuple indissolublement uni en une famille, et il reste toujours vrai de dire, que Flamand et Wallon sont nos noms de baptême. Jadis le monde ne nous connaissait que sous un seul nom (un nom glorieux) dans le domaine des arts. Rendons à nos frères Flamands cette justice et cet hommage que l'éclat de leur peinture a fait prévaloir le nom d'art flamand dans toute l'Europe, au point d'englober l'art wallon. Dans le monde entier on parle depuis des siècles de l'art flamand, et l'on entend par là aussi bien l'art de Roger de la Pasture et de Simon Marmion que l'art des Van Eyck et de Memling. On parle des célèbres tapisseries flamandes, et ce sont celles d'Arras et de Tournai, comme celles de Bruxelles etd'Audenarde ; on parle même (flagrante contradiction) des « dinanderies flamandes », désignant les œuvres de fondeurs dinantais, tournaisiens et malinois. On parle encore de la sculpture flamande, et c'est la wallonne ou la brabançonne bien plus que la flamande. On trouve dans les anciens écrits italiens le terme flammingo vallone, qui caractérise bien
cette confusion. Il y avait au xiv^ siècle, à Paris, la rue Flamande : c'était une rue habitée par les artistes du Nord, surtout des peintres flamands et des sculpteurs wallons. Si les Flamands ont été les grands maîtres de la couleur et ont rivalisé avec les Italiens dans la peinture, les Wallons ont préludé à la sculpture individualiste et réaliste moderne, qui semble avoir pris naissance dans l'école de Tournai, et plus tard ils ont créé, comme genre distinct, la peinture de paysage.
Quand nous envisageons la question des arts, qui touche de si près à celle des langues, nous y trouvons non point des sujets de discorde, mais au contraire des traits d'union, et le passé ne nous parle alors que de la fusion des deux branches de notre nation.
Car à ce point de vue la Belgique ancienne se divise autrement qu'au point de vue linguistique. La Flandre et la Wallonie sont séparées par une limite qui va à peu près de l'Ouest à l'Est, par une ligne à direction plutôt équatoriale, et l'art ancien se divise en sens contraire, par une ligne qui court du Nord au Sud, dans un sens plutôt méridien, suivant la ligne de partage des bassins de l'Escaut et de la Meuse. A l'époque romane surtout, il y a eu un art mosan et un art scaldisien. Il faut le reconnaître, les deux capitales de l'art belge monumental, les
deux foyers intenses de notre art médiéval furent les deux villes wallonnes placées aux deux pôles de la Wallonie, la ville de Tournai et celle de Liège, qui fut sous Notger l'Athènes du Nord (i). Les deux grands fondateurs de nos monuments primitifs sont deux évoques auxquels notre ingratitude a tardé jusqu'ici d'élever des statues. Les Liégeois songent à élever un monument à leur grand Notger ; les Tournaisiens doivent penser à en dresser un autre à la mémoire de Walter de Marvis.
(i) Selon l'expression de M. H. Pirenne.