I. — l'art monumental
Alors que les évêques de Tournai étaient en possession d'une puissance princière, ils firent de leur cité, dotée par Childéric, un des foyers de civilisation les plus intenses de tout le Nord. Des disciples de toutes nations se pressaient à l'école chapitrale, autour de la chaire d'Odon. L'abbaye de St-Martin eut une des plus importantes écoles de calligraphes et de miniaturistes de toute la Gaule. Plus tard, autour de l'admirable cathédrale romane, s'élevèrent une série d'églises importantes. Le style incarné dans la cathédrale, inspiré sans doute de la Lombardie et de la Normandie et adapté à l'emploi du calcaire compact de Tournai, se répandit au loin jusque, d'une part, à Audenarde, à Courtrai, à Gand, à Bruges, à Rolduc, et, d'autre part, à Cambrai, à Valenciennes, à Noyon, à Soissons, à Thérouanne.
Dans le domaine de la construction, c'est la Wallonie qui tient la tête à l'époque romane. C'est elle qui possède le plus beau des anciens monuments du Nord, Notre-Dame de Tournai, comparable aux grandes cathédrales de France, d'Allemagne et d'Angleterre. Après elle viennent, parmi les principaux édifices romans du pays, presque tous wallons, Saint-Vincent de Soignies, Ste-Gertrude de Nivelles, les églises d'Hastière, de Saint-Séverm, etc., et les vieilles églises de Liège, qui remontent jusqu'à l'époque carolingienne. C'est de l'abbaye de Stavelot que sortait le moine Hézelon, architecte de la fameuse abbatiale de Vezelay. Son constructeur, l'abbé Wibald (ii3o-ii58), est placé par les historiens parmi les grands initiateurs, à côté de Suger, de Pierre le Vénérable, de Saint Bernard et de Notger. Wibald enrichit de joyaux artistiques sa propre abbatiale, notamment d'un merveilleux autel et de la châsse de St-Remacle, due à Godefroy de Claire, et combla de dons pareils l'abbatiale de Malmédy, où pendait une couronne de lumière pareille à celle d'Aix-la-Chapelle. Le même Wibald éleva près de son abbatiale la gracieuse chapelle de Saint-Vith, qui était une miniature de Ste-Sophie de Constantinople, qu'il avait visitée (i).
Du grand Notger nous est resté ce dicton
(i) Voir : V. Shayes : Hist. de i'archit. en Belg., et Reusens : Retable de Stavelot.
Vue intérieure de la cathédrale de Tournai
populaire : O Liège ! tu dois Notger au Christ et le reste à Notger. Il éleva la cathédrale disparue et d'autres églises, parmi lesquelles celle de Saint- Jean, en partie conservée, une imitation tardive du dôme d'Aix-la-Chapelle, qui était pareille aux grands baptistères italiens. Plus tard le style roman se répandit sur les rives de la Meuse. Tandis que se dressaient les belles églises de Saint-Servais et de Notre-Dame de Maestricht, le pays liégeois voyait s'élever Saint- Barthélémy, Sainte- Croix, Saint-Séverin en Condroz. Ailleurs se fondaient les abbayes de Stavelot, d'Orval, d'Aulne, de Val-Dieu, de Val-Benoit. Dans le Hainaut, c'étaient Saint- Martin de Tournai, Saint-Amand, Saint-Ghislain, Sainte-Waudru à Mons, Saint- Vincent à Soignies ; c'étaient Nivelles et Villers en Brabant et Florefte en Namurois, et bien d'autres ; c'étaient surtout Lobbes, Saint-Hubert et Gembloux, qui rivalisèrent à l'époque romane avec les cités épiscopales.
Nos églises romanes présentent presque toutes le plan basilical avec un chœur à chevet plat. C'est que nos constructeurs romans, comme ceux de Normandie, avaient renoncé à voûter leurs églises. Ils en eurent cependant le désir et firent dans ce but de très intéressantes tentatives. On avait essayé avec succès, à Saint-Martin de Saint-Trond, l'appli-
cation de voûtes lombardes. Les Sonégiens entreprirent de réaliser à leur collégiale une nef centrale émergente voûtée. On peut voir dans les tribunes de ce curieux édifice les traces de leur vaillante tentative avortée.
Les Tournaisiens se gardèrent de les suivre dans cette voie. Leur cathédrale, dans ses lignes puissantes et son caractère artistique, accuse, par la plantation des piles uniformes et toute son ordonnance horizontale de galeries étagées, le sage parti de couvrir en bois la longue nef, et nous avons montré que l'architecture tournaisienne des xii^ et Xiii^ siècles tire de cette superstructure non voûtée ses traits caractéristiques (i). Cette architecture a répandu le long du fleuve, ce chemin qui marche, son style d'une élégance exquise. A l'époque gothique, surtout au xill® siècle, c'est Tournai qui bâtit les églises de Thérouanne, de Valenciennes, de Chéreng, de Seclin, celles de Courtrai, de Bruges, d'Ypres, d'Audenarde, de Deynze, de Gand, celles de Lisseweghe et de Damme, celle d'Ardenbourg en Hollande. C'est en style tournaisien qu'est édifiée cette admirable église de Pamele, qui garde, gravé dans le bronze, le nom tout wallon de son architecte, Arnould de Binche. A Gand, la primitive église Saint-Jean, les abbayes de Saint-
(i) Voir : L. Cloquet : La cathédrale de Tournai et h style ombard.
Bavon, de Saint-Pierre et de la Byloke, l'église Saint-Nicolas, les nombreux steen des patriciens et quantité d'autres constructions civiles furent édifiés en pierre de Tournai et en style tournaisien ; le beffroi de Gand aussi, hormis toutefois les « grands hommes » du sommet, pour lesquels on chercha une meilleure pierre ; ils sortent des carrières de Feluy. Le style scaldisien, d'inspiration française, mais d'allure très particulière, se caractérise par des églises en moellons d'une exquise élégance, aux fenêtres en lancettes souvent jumelles ou en triplets, aux voûtes lambrissées, aux claires-voies continues, aux tours centrales émergentes, dont les modèles sont Saint-Jacques de Tournai et N.-D. de Pamele à Audenarde. L'architecture civile abonde en monuments remarquables à Tournai, depuis le gracieux beffroi jusqu'à la jolie halle élevée en 1610 par Quentin Ratte ; l'art local y fut mis en lumière en 191 1 par une si intéressante exposition rétrospective. Nulle ville belge ne montre, comme Tournai, une si intéressante série de maisons de la renaissance, d'un type local si caractérisé.
Nous avons vu l'Escaut former le trait d'union artistique entre le Tournaisis et les deux Flandres. De même il est reconnu qu'il existait au moyen âge un art mosan, et il serait inexact de le considérer
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comme purement wallon, ainsi que Ta montré Jules Helbig, car l'ancienne principauté de Liège embrassait des régions peuplées de Flamands, dont le génie s'est fusionné avec celui des Wallons. Les populations wallonnes et limbourgeoises se sont parfaitement accordées sous le sceptre des princes-évêques : l'histoire ne mentionne aucun conflit dû à l'antagonisme de race et à l'emploi de langues différentes.
Au XIII® siècle l'influence française s'infiltre dans la province de Namur. Les églises de Walcourt (i) et de Dinant ont le déambulatoire français, mais dépourvu, selon la version belge de cette époque, de chapelles rayonnantes. A Chimay le style soissonnais s'affirme dans l'église jadis bénédictine de Saint-Monegonde, devenue ensuite collégiale et enfin paroissiale. La collégiale de Huy est, avec Saint- Martin de Hal, le plus bel édifice élevé en Belgique au xiv*^ siècle.
Celle de Sainte-Waudru à Mons, que feu Joseph Hubert attribue avec toute apparence de raison à Jean Huwelin, le maître-maçon du Hainaut, s'éleva au milieu du XV® siècle sous la direction de Jean Spiskin. Etoffée à l'intérieur de l'excellent petit granit des Ecaussines, construite avec l'aide technique de Guillaume le Prince, maître de carrières de
(i) Au xvi* siècle est cité Gilles 'Dameanssins, maître d'œuvre de la collégiale de Walcourt.
cette localité, elle est, par son plan, une copie de la cathédrale d'Amiens ; c'est un vaisseau superbe, comparable aux belles cathédrales françaises, et qui offre au xvi® siècle la sévérité de l'art du xiil*^. Le transept fut achevé vers i520 par Jean Repu. Dessinée apparemment par Jean deThuin en 1647, la tour colossale, inachevée, inspirée de Saint-Rombaut de Malines, atteste les visées ambitieuses de ceux qui l'ont fondée. La tour du Domkerk d'Utrecht avait été élevée en i32i par l'architecte hennuyer Jean, dit Van den Dôme.
L'Hôtel de ville de Mons et celui de Binche associent ces villes hennuyères aux cités belges si fières de leurs beffrois et de leurs palais municipaux.
Mons eut plus tard une école d'architecture, représentée par Jacques du Brœucq, l'auteur des châteaux de Mariemont et de Boussu, Louis Ledoux, de Bettignies (1675-1740), de Brissy, Ouvertus, Fonson, etc.
Le style gothique liégeois garde une certaine originalité par le plan des églises, leurs colonnes, leurs chapiteaux et leurs fenestrages. La cathédrale de Saint-Paul est d'un style bien spécial, très élégant. Toute la richesse du gothique fleuri s'épanouit dans l'église Saint-Jacques, l'œuvre d'Arnold Va?t Mulhem (i), et dans l'admirable palais des princes-évêques, où, aidé du sculpteur François
(Il Selon la découverte du chanoine E. Schoolmeester.
Borsd, de Jupille, celui-ci a étalé les grâces d'un art un peu espagnol, et que Charles-Quint déclarait devoir être, quand il serait terminé, le plus beau palais de la chrétienté (i).
La vaste collégiale de Saint-Hubert est un des plus grandioses spécimens du style gothique expirant. La première Renaissance y a marqué son empreinte dans la façade, comme au portail élevé, croit-on, par Lambert Lombard, au flanc de Saint- Jacques de Liège.
A cette époque, les PP. Jésuites se montraient seuls les tenants fidèles du style gothique ; ils luttèrent pour ce style jusqu'au xvii^ siècle, notamment en Wallonie, où le fi-ère Henri Hoeimacker (né à Tournai en iSSg, mort en 1626) et le frère Jean du Blocq (né à Mons en i583, mort en i636) construisirent dans ce style les églises de la compagnie, celles de Tournai, de Mons, de Valenciennes, de Maubeuge, etc.
A ce moment fleurit le grand artiste montois Jacques du Brœucq (i535-i589). Comme architecte, il éleva le fameux et somptueux château de Binche pour Marie de Hongrie ; il dressa en iSSg les plans du nouveau château de Boussu et du pavillon
(i) Voir : Helbig : V Ari mosan, p. 16.
Vue intérieure du chœlr de l'église St-Jacques a Liège
de chasse de Màriemont ; il fit aussi le projet d'un palais impérial qu'il fut question d'ériger dans ta citadelle de Gand, On lui attribue les hôtels de ville de Beaumont, de Binche, d'Ath, de Villers, de Frasnes.
La renaissance classique nous a donné le beffroi de Mons par Louis Le Doux (1679).
Elle fleurit à Namur, où, au xvii^ siècle, les Jésuites élèvent dans le style nouveau le riche vaisseau de Saint-Loup. La plus belle église élevée en Belgique dans la première moitié du xviii^ siècle est la cathédrale de Saint-Aubin, mais elle fut l'œuvre d'un Italien, l'architecte Pirozzi de Milan.
La collégiale de Leuze, due à Abraham, est un édifice puissant ; ses transepts arrondis gardent encore une lointaine tradition tournaisienne. A Tournai s'élevait, au xviii^ siècle, sur un plan analogue dû à Dewez, la vaste abbatiale de Saint- Martin avec son grandiose palais abbatial.
A la veille de la Révolution, nos abbayes déploient une magnificence inouïe. Celles de Villers, d'Aulne et d'Orval furent reconstruites sur des plans colossaux. L'abbé Feller disait, en parlant d'Orval : « L'ancien bâtiment ressemble à une ville, le nouveau à une résidence royale.., : ce sera la plus belle abbaye du monde. » Cela se passait en 1779. L'abbaye d'Orval, comme ses deux sœurs, faisait sa toilette de mort ; la catastrophe était proche de la splendeur. En 1793, le général
Loyson braquait ses canons sur les hauteurs voisines d'Orval pour pulvériser l'abbatiale.
Ces somptueuses constructions étaient l'œuvre de Laurens Dewez, né à Rechain, près de Verviers, en 1731, mort en 1812, le plus puissant architecte de son temps, qui reconstruisit non seulement ces trois abbayes, mais encore celles de Gembloux, de Floreffe, de Lobbes, de Florival, de Val-Dieu, d'Andenne, de Saint-Martin de Tournai, de Bonne- Espérance, de Cambron, d'Afflighem, d'Heylissen, etc. Il éleva le château de Seneffe, le phare d'Ostende, les collégiales d'Andenne et d'Harlebeke. Désormais nos architectes cherchent leurs modèles ou même leurs maitres en France. Les De Craene, les Wifquin, les Renard, à Tournai, sont élèves de Percier et Fontaine.
Nous laissons de côté dans cette rapide revue les architectures militaire et domestique, qui nous ont donné l'antique donjon d'Ath, la forteresse de Bouillon, quantité de châteaux féodaux et de la Renaissance ; d'autre part les maisons romanes et gothiques de Tournai, l'Hôtel Curtius et la maison Porquin, à Liège, et des types d'habitations rurales aussi variés qu'intéressants.
M. Jaspar a bien défini les caractères respectifs de l'architecture wallonne et de la flamande. « La Flandre, dit-il, construit parcimonieusement, la Wallonie largement» (i). Les Flamands ont des
(i) P. Jaspar : Du Vieux et du Neuf. 1907.