LA SCULPTURE
Nous avons parlé de l'énorme extension géographique des ateliers des sculpteurs tournaisiens de l'époque romane. Pour apprécier leur valeur artistique il n'y a qu'à parcourir la cathédrale de Tournai, considérer ses trois mille chapiteaux sculptés, et contempler la porte Mantille si précieusement ornée dans un style qui rappelle celui de la Lombardie.
La crypte de Rolduc, d'autre part, élevée par un maître de l'école de Tournai, Aybert d'Antoing, ainsi que l'a montré M. Cuypers (i), offre les plus gracieux chapiteaux sculptés que l'on puisse trouver dans tout l'art roman.
(i) Voir : Revtie de l'art chrétien, année 1892, p. 17.
VUK LATÉRALE DE l'ÉGLISE St-JaCQUES A LlÉGE
Des ateliers de tailleurs de pierre et de sculpteurs s'implantèrent à Tournai à côté des carrières, et leur débouché s'étendit en Flandre, en Hollande et jusqu'en Angleterre, ainsi que dans le Nord de la France et jusqu'en Picardie.
Tout le bassin de l'Escaut, depuis sa source jusqu'en Hollande, fut alors approvisionné de pierres tombales, de retables, d'autels, de sculptures diverses sortis des ateliers tournaisiens (i).
C'est ici le lieu de rappeler les remarquables fonts romans sortis des ateliers de Tournai (2).
Il vient de paraître en Angleterre un ouvrage sur les fonts baptismaux sculptés, fournis à l'Angleterre par les carrières de Tournai (3). On en voit à Winchester, à Southampton, à Bourne, à Lincoln, à Ipswick.
(il Nous avons fait mention plus haut des nombreux fonts romans sortis des ateliers de Tournai. Jadis nous avons étudié, dans la Revue de l'art chrétien, les caractères remarquables de leur sculpture et leur débouché considérable ; nous ne croyons pas utile d'y revenir ici. M. Paul Saintenoy a étudié les fonts romans et spécialement ceux de la région namuroise fV. Prolégomènes sur les fonts baptismaux) . M. E. Soil à son tour se prépare à publier une notice à leur sujet. Nous avons omis de citer autrefois les fonts tournaisiens de la cathédrale de Laon et de l'église de Nouvion-le-Vineux.
(2) Voir : Bull, de la Soc. hist. et liti. de Tournai, t. XXV. — L- Cloquet : Notes sur les anciens ateliers de sculpture de Tournai et l'étendue deleur débouché. Tournai, Casterman, 1894,
(3) Cecil h. : Eden Black, Tournai, fouis en Angleterre. Londres, Ellit Stock.
Le plus ancien des sculpteurs connus de cette région est Lambert de Tournai, qui envoyait, à l'époque romane, des fonts baptismaux à Mons, et ses confrères en fournirent partout ; on conserve encore ceux de Deux-Acren, de Saint-Sauveur, de Zedelghem, de Termonde, deZillebeke, etc., et, du côté du Midi, ceux de Chereng, de Laon, de Nouvionle- Vineux, de Saint-Venant, de Coulsore (i).
Au XIII* siècle la sculpture des chapiteaux présente des caractères fort intéressants, qui constituent deux types tout particuliers, bien distincts, bien locaux, que j'ai définis naguère : «le type mosan et le type scaldisien » (2).
On a conservé l'inscription de la tombe d'un chevalier enterré à l'abbatiale d'Arras,et remontant à I2l3; cette inscription porte la signature d'un imagier de Tournai nommé Denis (3).
Le portail occidental de la cathédrale de Tournai offre au xiv® siècle une belle et majestueuse page de statuaire : c'est la série des figures des Prophètes.
Au xiv^ siècle, les sculpteurs tournaisiens sont appelés au loin et investis de la confiance des princes.
(i) L. Cloquet : Fonts de baptême romavs de Tournai (Revut de Vart chrétien, iSgS, 4* livr.)
(2) Voir : Revue de Vart chrétien, année 1886, 2^ livr. f3j Comte de Loisne: Antiquaires de France, 1908.
La comtesse Mahaut d'Artois emploie Jean Aloul; Hennequin de le Place reçoit la commande du mausolée de Jean de Bizet, évêque de Narbonne ; Henri de Tournai fait les supports des châsses de la cathédrale de Troyes ; Jacques de Braibant et Jean Tuscap sont les sculpteurs de la cathédrale de Cambrai, et Guillamne du Gardin taille le superbe monument de Beatrix de Louvain, destiné à l'église des frères Mineurs de Bruxelles (1341). De Kely place à l'église d'Antoing et chez les Cordeliers d'Abbeville les monuments à effigies de la famille de Melun ; Jean Aubert est le sculpteur attitré du roi de France Charles VI, et Car p entier Ghiselin grave le magnifique sceau du comte Louis de Maele. Nous ne nous étendrons pas sur ces œuvres importantes dont nous avons longuement traité dans les Etudes de l'art à Tournai (i). Depuis, feu de Lagrange a découvert de nouveaux noms, que nous consignerons ici en notes (2).
(i) Voir : A. de Lagrange et L. Cloquet : Études sur l'art à Tournai et les aticietts artistes de cette ville.
Le même. — Les monuments funéraires touruaisiens au moyen âge. Revue de l'art chrétien, 1887, 2^ livr.
(2) Ce sont M^ Thiry de Prés {i3\S), Jehan Cappe (i366), Jehan de Vestelles (iSyi), Jehan Marque (1379 . — D'artistes déjà connus citons des œuvres nouvellement découvertes : Jacques de Braibant fait en i38i le bas-relief funéraire de Vincent as Vaques, placé au cloître de Notre-Dame, et un autre, pour l'église Saint-Pierre, « eslevés de grandes ymaiges », figurait Notre Dame entre Saint Pierre et Saint Paul.
Les mêmes recherches ont confirmé ce que nous avons
Une preuve éclatante de l'exportation lointaine des sculptures tournaisiennes réside dans le remarquable mausolée de Charles III le Noble à Pampelune, (récemment étudié par M. D. Bertaux) (i), taillé dans l'albâtre par le sculpteur Jehan Lomé. Cet artiste était de Tournai, comme l'atteste une quittance qu'il a donnée en 14 1 1 . C'est une découverte capitale, dit M. H. Chabeuf ; elle démontre quel fut, dans le dernier siècle du moyen âge, le rayonnement européen de cette école locale. Le salaire de Jean de Lomé était de 120 écus par an. Le tombeau de Charles III est apparenté aux mausolées bourguignons. M. Bertaux reconnaît à Lomé une influence sur plusieurs monuments espagnols, tels que le grand retable de la cathédrale de Tarragone, sculpté en albâtre par P. Johan de Valfagona, et M. Chabeut en pense autant du retable colossal de la Seo de Saragosse.
C'est à un Wallon de la Scaldie, Jean de Valenciennes, et à ses compagnons que fut confiée la plus grande partie des scilptures de l'hôtel de ville de Bruges ( iSyg) et de la belle voûte gothique en bois de la salle des Echevins (2).
avancé de M^ Jehan li Poingnère, qui était un sculpteur et non un peintre, comme l'avait cru Dehaisnes (xiii^ siècle). Il exécuta la lame tumulaire en pierre et cuivre d'une châtelaine de Lille, sans doute Beatrix de Clermont. Les ateliers tournaisiens fournissaient des pierres tombales au loin. En 1404, d'Escamaing en fournit une à Laon.
(i) Gazette des Beaux- Arts, i août 1908.
(2) Chevalier Marchal : La Sculpture, p. i55.
Jean de le Mer de Tournai exécuta une partie des statues qui décoraient jadis l'hôtel de ville de Bruxelles,
L'église de Cambron, nommée le cimetière des Comtes de Hainaut, comme celle de Flines et d'autres du Tournaisis, du Hainaut et de la Flandre, fut remplie de tombeaux tournaisiens et de statues couchées. Ces statues étaient parfois en cuivre, comme celles des évêques Walter de Marvis et de Walter de Croix à la cathédrale de Tournai, ou remplacées par des dalles tumulaires en pierre ou en cuivre, ornées d'effigies gravées.
Nombreux aussi furent les bas-reliefs votifs, dans lesquels les critiques d'art ont reconnu, depuis Waagen et Heris jusqu'à Dehaisnes et M. P. Van de Ven (2), les germes de l'art vivant des Van Eyck. Le plus ancien de ces monuments, conservé au musée d'Arras, remonte à 1376. Le plus remarquable est celui de Jean du Bos, attribué à Jean Genoix, et dont s'est inspiré de Fierland en sculptant le mausolée du Recteur Magnifique de Ram, avec celui que j'ai découvert jadis, au couvent des Clarisses de Tournai, et qui représente l'enterrement du frère Mineur Jehan Fievez (t 1425) ; il est actuellement au musée de Tournai (2).
Ce dernier bas-relief révèle un progrès dans la
(i) Bulletin des musées royaux, juin 1908.
(2) Bulletin des musées royaux, année 1908, n" 6.
voie du réalisme, que dénote, comme le remarque M. Van deVen (i), l'individualisme des figures. Nous nous trouvons en présence d'une scène de la vie ordinaire (2). Cette tendance vers l'expression de la vie est bien wallonne ; on la retrouve jusqu'au fond des Ardennes, à Houffalize, dans la statue couchée de Messire Thieris, seigneur du lieu, remarquable par la souplesse de son modelé. Déjà les figures des fonts de Saint-Barthélémy de Liège accusent dès le xi^ siècle une plastique émancipée du byzantinisme rhénan.
Ces petits monuments funéraires et votifs, justement remarqués, constituent une des principales manifestations de l'évolution de la sculpture belge passant de l'idéalisme français vers le réalisme septentrional (3). On en a pu voir réunis une vingtaine à l'Exposition rétrospective de Tournai en 191 1 (4). D'autres sont disséminés dans le Nord de la France et dans le Hainaut. On en retrouve jusqu'à Mons en Laonnais et à Saint- Martin de Laon ; deux sont conservés dans l'église de Lessines, dont l'un représente la légende wallonne de Saint Hubert.
Un trait remarquable de l'art wallon, c'est
(i) Voir : Ibid.
{2) On trouve de ces tableaux votifs tournaisiens dans maintes églises françaises à Saint-Omer, à Sébourg, etc.
(3) R. KoECHLiN : La sculpture belge et les influences françaises aux XI II" et XI V^ siècles.
(4) Voir : Nos 35 à 43 du Catalogue de cette exposition.
Eglise St-Loup. a Namur
l'union intime de l'architecture et de la sculpture, qui se compénètrent. Il s'accuse dans une série des hauts retables de la dernière époque gothique à compartiments étages, tout repercés de fenestrages, couronnés de clochetons, comme ceux que l'on voit à Sainte-Waudru de Mons et à l'église de Buvrinnes. Le décor végétal y apparaît comme la floraison naturelle des lobes des arcatures, des arches, des clochetons, des rosaces, des fenestrages, des culsde-lampe et des niches. Il s'y montre refouillé, déchiqueté, contourné à la manière de l'Ecole allemande, mais toujours asservi à l'architecture.
Mons n'a pas conservé de sculptures de la première période ogivale. On y a découvert récemment le monument funéraire d'un Montois décédé en 1414, qu'on attribue au tailleur d'images et de tombes Gilles Le Cat, né en i38o, mort en 1427. Les sept bas-reliefs votifs, datés de 1399 à 1434, que possède la collégiale de cette ville, sont apparentés comme style à ceux de Tournai que nous citions plus haut ; le groupe vivant de la Vierge et du défunt, dans le monument de Lancelot de Bertaimont (1418), fait honnf;ur au talent des imagiers locaux. Sainte- Waudru conserve en outre une admirable sculpture du XV* siècle, une statue de Saint Michel, que
M. Maeterlinck considère comme inspirée par l'idéal de Roger Van der Weyden (i).
Si la capitale du Hainaut n'a guère d'autre spécimen du talent de ses imagiers, ses archives abondent en renseignements. Le chroniqueur Jean Doudelet nous apprend que le mausolée en marbre noir de Baudouin IV, placé à Sainte- Waudru, portait l'effigie couchée du défunt, sculptée en ronde bosse et peinte ; il décrit cette œuvre toute brillante de polychromie. Feu L. Devillers a fait connaître trois contemporains de Lecat cité plus haut, Copin Noinin, Jehan Melcuit (1444) et Jacquemart A mand (1487). Nous apprenons encore qu'en i5i3 Daniaus de Glabecq exécutait la châsse de Saint-Géry de Braine-le-Comte. A la même époque Michel Boen fit pour la cathédrale de Cambray le retable de la chapelle Saint-Clément, Jehan de Fourmanoir et son fils Clète firent les stalles de Sainte-Waudru et Jeronias Hackart le jubé de Saint-Germain en iSyS. Georges Hannicq de Mons est l'auteur du grand autel de l'église de l'Hôtel-Dieu de Lyon (3).
Une perte irréparable pour l'histoire de l'art
(i) Gazette des Beaux- Arts. igoS.
(2) Voir : Natalis Rondot, ouvrage cité.
(3) Hubert Hannicq, probablement montois, fait en i633 l'autel de la chapelle de Notre-Dame aux Rayions de la cathédrale de Gand.
Cathédrale dk Tournai Portai] du Nord, dit : porte mantille
est celle de la plupart des mausolées dont était remplie l'abbaye de Cambron. Plus de soixante-dix tombes recouvraient les corps de membres des familles d'Enghien, de la Hamaide, de Lessines, d'Ecaussines, d'Havre, de Ligne, etc., qui y furent enterrés aux XII® et xiv^ siècles, depuis le tombeau du bienheureux Didier (1194), évêque de Thérouanne, jusqu'aux beaux cénotaphes du xv^ siècle encore conservés dans les ruines de l'église. On a gardé un dessin du remarquable mausolée de Nicolas de Condé et de son épouse (i2o3). Ces deux nobles personnages étaient figurés en ronde bosse, et au pourtour de la tombe étaient sculptées quatorze petites statues et chevaliers et dames de leur parenté (i).
Le XIV* siècle était représenté dans cette galerie funéraire par les tombes de Jean, Sire de Lens (l3 10-1324), et de Jacques Rendins (i38o). Un superbe mausolée du xv^ siècle était consacré à la mémoire de Englebert d'Enghien et de son épouse Marie de Lalaing (i4o5) ; ce monument, assure feu M. Monnier, égalait en magnificence les tombeaux des rois de France conservés dans la crypte de Saint-Denis ; vingt statuettes d'albâtre qui l'ornaient portaient les quartiers de noblesse des grands bienfaiteurs de l'abbaye. Le musée archéologique
(i) Il est reproduit dans le Monument ancien du Comte de Saint-Génois.
de Mons conserve les statues funéraires d'un sire de Gavre et de son épouse, œuvres du XV* siècle provenant de la même abbaye.
Le col. Monnier a publié les remarquables sceaux équestres de la famille de Trazegnies (i) ; ils peuvent être rapprochés de l'admirable sceau de Jean II d'Avesnes, dont feu J. Rousseau écrivait : « La figure de Jean d'Avesnes... comptera parmi les chefs-d'œuvre de l'époque comme la châsse de Saint Eleuthère » (2). — « Le pays wallon, ajoutait cet auteur, est donc toujours le siège principal de l'art (lisez sculptural) des Pays-Bas, et il conserve cette prédominance jusqu'au xv® siècle. »
La sculpture vi^allonne du xv^ et du xvi* siècle
est encore représentée par les deux retables que l'on
voit à la chapelle du château d'Enghien et qui
proviennent de l'ancienne abbaye de Saint-Denis
près de Mons
La science allemande a consacré un gros volume au grand sculpteur wallon du XVI* siècle, Du Brœucq. Selon M. R. H. Hedick (3), l'auteur de cette monographie, avant lui notre pays n'aurait pas connu d'art plastique national. Nous avons
(i) Voir : Annales du Cercle archéologique de Mons, t. XVIII.
(2) J.Rousseau : LasculptureflamandeduXI'au XIX' siècle.
(3) RoB. Hedick: Jacques Du Brœucq von Mons. Heitz, Strasbourg, 1904.
largement prouvé le contraire, cela ne diminue en rien le mérite du maître montois.
Jacques Bu Brœucq, mort en 1584, architecte et sculpteur, est l'auteur du jubé célèbre de la collégiale de Mons, qui fut détruit par les Vandales de la Révolution, et qu'il est question en ce moment de reconstituer à l'entrée du transept Nord de la collégiale. La partie architecturale était due au Dinantais Hubert Nonnon ; ce fut une merveille dans son genre. On en conserve le dessin primitif, que nous reproduisons d'après une copie de M. H. Rousseau, ainsi que de nombreux et très intéressants fragments. Le style personnel de l'auteur s'y affirme dans les figures avec des réminiscences de Ghiberti, de Sansovino et de Michel-Ange. Du Brœucq fut l'auteur des stalles nouvelles de Sainte- Waudru et de l'église de Saint-Germain en coUaboboration avec Jean Detkuin et Michel Boenne. Il dirigea à Saint-Omer l'exécution du mausolée de l'Eustache de Croy (i538). Il eut pour élève Jean de Bologne de Douai (i). L'exposition de Charleroi en 191 1 a en quelque sorte révélé ce puissant artiste au grand public. Quelqu'un écrivait récemment, avec raison, que, si une petite ville italienne possédait les œuvres qu'il a laissées à Sainte- Waudru, les étrangers iraient en foule les visiter.
L'œuvre la plus remarquable que le Hainaut
(i/ Voir : Bulletin des musées royaux de Bruxelles, janv. 1902.
conserve dans le style du jubé de Sainte-Waudru est l'autel et le tabernacle de l'église de Braine-le- Comte, datés de i577 (i), auxquels on peut joindre les stalles, les lambris et le banc à coffre (i543) du chœur. L'autel, que Gailhabaut a fait connaître par la gravure, en a remplacé un autre que Antoine Crespiel avait orné de sculptures en i524 ; plus tard Jean Muzelle (iSgô) le restaura et Ph. Laurent refit la clôture du chœur.
En 1604 Grégnard de Binche faisait le retable du grand autel de l'église d'Estinnes-au-Val.
En 1645 Marie de Hongrie faisait exécuter les ouvrages de sculpture de son château de Binche ; les statues du Nil et de Cléopàtre furent modelées par Luc Lange et Toussaint Pouirain (2).
A côté des monuments funéraires s'érigeaient alors de riches retables d'autels et de superbes jubés, comme celui de Saint-Piat de Tournai (1429) décoré par le peintre Jean Lemone et celui de l'église de Saint-Nicolas, exécuté en 1443 par Jean Thomas, l'un des auteurs du jubé de Saint-Martin de Courtrai, auteur aussi d'une série de retables d'autels.
Valenciennes, ville de l'ancien Hainaut, donna le jour au grand artiste déjà nommé André' Beau-
(i) Voir : l'abbé J. Croquet : Notice sur Braine-le-Comie. (2 Voir : Ch. Lejeune : Hist. de la ville de Binche.
Monument funéraire de Colaru de Seclin '1342) a Tournai
neveu, né au commencement du xiv^ siècle, mort vers 1413, peintre et sculpteur, l'auteur de la gracieuse statue de S'*^ Catherine conservée à Courtrai. Elle lui fut commandée en 1374 par Louis de Maele pour son tombeau. C'est de Beauneveu que Froissart écrivait : « Il n'y avait pour lors meilleur ni le pareil en nulle terre, ni de qui tant d'ouvrages fussent demeurés en France ou en Hainaut dont il était nation et au royaume d'Angleterre». Il fut chargé de sculpter le mausolée de Charles V, dont la statue est conservée à Saint-Denis ; il fit aussi celui de Louis de Maele. On lui attribue la statue de Philippe VI, conservée au Louvre (i).
Le tombeau de Jean I, comte de Boussu, est attribué à Luc Petit de Valenciennes. Pierre Schleiff, déjà nommé, fut architecte et sculpteur de l'église des Carmes de Valenciennes. Plus tard Lemaire et J. B. Carpeaux (1827-1875), originaire de Lobbes, illustrait d'une manière éclatante Valenciennes et l'art français.
Feu Natalis Rondot (2) a trouvé à Troyes, parmi cent sculpteurs qui y ont travaillé au moyen âge, vingt et un imagiers venus de la Belgique. Ceux de ces imagiers, dit-il, qui ont fait à la
(i) V. : Ch. Dehaisnes : Revue de l'art chrétien, 1884, p. i35 (2) Revue lyonnaise, mai 1884, p. 473.
cathédrale et dans les églises de Troyes les ouvrages les plus importants sont, au XI v^ siècle, Girardin de Mons, au xv", Girardin de Bruxelles, Hennequin de Tourfiai, Hennequin de Louvain, Jean le Boucher de Malines, Nicolas le Cordonnieur Nicolas Hesdin. C'est donc un sculpteur montois qui figure le premier sur cette liste de sculpteurs belges qui s'en allèrent porter au dehors les produits d'un art florissant dans leur pays. Maître Gérard Sibrecg, maître sculpteur à Lj^on, était wallon ; il a fait des statues qui furent placées à la façade de maisons du xvii^ siècle.
Jean de Soignêles (lisez de Soignies) fut chargé, en i356, de faire le tombeau de la reine Jeanne dans la Sainte-Chapelle de Dijon.
Mons a donné Louis le Doulx (i 617-1887), élève de François Du Quesnoy, architecte et sculpteur, auteur du tombeau de l'archevêque Fr. Van der Burch , placé d'abord dans l'église des jésuites de Mons et transporté ensuite à Cambrai, Alb. Fr. Fonso7i et Ch.Aug.Fonson{i),2iUieviTS, de nombreuses sculptures. Cl. jfos. de Bettignies (1675-1740), élève de Le Doulx, l'auteur du fameux car d'or et du remarquable jubé de l'ancienne église de Saint- Germain, architecte aussi et restaurateur de nombreuses églises ; il reconstruisit l'église de Sainte- Elisabeth à Mons en 1722.
(i) Sculptures diverses à Saint Nicolas de Mons (Voir F. Stappaerts).
Le Jugement dernier Bas-relief votif du xv^ siècle à Tournai
François Du Sari, dit le Wallon, élève deVincent Anthoni, fit des sculptures pour le palais de Whitehall sous Charles I. Joseph Cof/iaux fit le dôme de l'hôtel de ville de Mons en 17 14.
Si nous nous tournons à présent du côté de la Meuse, nous rencontrons d'abord, dès l'époque carolingienne, les traces d'ateliers mosans de sculpture en ivoire signalés par M. M. Laurent (i), d'où dérivent les crucifixions du Trésor de Tongres et du Musée du Cinquantenaire ainsi que l'ivoire de la cathédrale de Liège. « Rien de supérieur, dit cet archéologue, dans les ivoires n'existe au x^ siècle en Occident. ». Plus tard, l'art plastique mosan reparaît dans de rares vestiges, notamment dans une série de fonts baptismaux romans, dans le tympan de Saint-Servais à Maestricht, dans la Vierge de Dom Rupert à Liège et les portails historiés de Huy et de Dinant. De grands morceaux de sculpture furent taillés aux portails disparus de la cathédrale de Saint-Lambert ; Jehan de Behongon, Jean V Allemand et Suavius y contribureent à diverses époques.
Au XI v^ siècle, Jeajt Pépin de Huy alla exercer la sculpture à Paris ; la comtesse Mahaut d'Artois le chargea de sculpter le tombeau de son père Robert II, celui de son mari Othon IV et celui de son fils
(i) Laurent, Noie sur l'art mosan.
Robert d'Artois, conservé à Saint-Denis. La statue qui l'orne est une des plus charmantes productions de l'art du xiv^ siècle (i).
MM. Koechlin et Kleinclausz ont montré que l'art de Claus Sluter est distinct de l'art flamand. Faut-il en déduire que le Nord n'ait pas influencé l'art bourguignon ? M. A. Germain (2) n'est pas de cet avis.
L'art plastique bourguignon, dit-il, est resté vivant, énergique, pathétique, mais vulgaire, gauche et dénué de style jusqu'au xiv^ siècle, c'est-à-dire jusqu'à l'époque où les imagiers des Pays-Bas se répandirent en Bourgogne par la Franche-Comté. Dès i3i5, Pépin de Huy fournit la sépulture d'Othon à l'abbaye de Chartres que nous venons de citer. Vers i35o un autre tombier d'Outre-Meuse érige à Fontenay celle du Seigneur Mellot, et un Bruxellois travaille pour la Sainte-Chapelle de Dijon. Flamands, Wallons et Bataves affluent dans le duché après le mariage de Philippe le Hardi avec Marguerite de Flandre. Quand Sluter commence ses célèbres travaux de la Chartreuse, il a pour collaborateurs Jean de Beaumetz, Jean Maelwel, Henri Bonnechose, Jacques de Baerze, Jean de Liège, Joseph Colart, Jean de Thiocp et Robert de Cam-
(i) On peut voir au musée du Cinquantenaire un moulage de cette belle statue et de celle de Charles V. (2) L'Art Hamand et hollandais, n° 11, 1911.
brai. L'influence du Nord perdura jusqu'à l'époque moderne. « Les Branches des Pays-Bas entées sur le tronc bourguignon ont intimement mêlé leur sève à la sienne » (i).
Il y avait alors à Paris toute une colonie de sculpteurs mosans, parmi lesquels se distinguait Henneqtiin de Liège, qui fit grande figure ; il était l'artiste préféré du roi Charles V, qui lui commanda plusieurs mausolées, ceux de ses fous d'abord, et son propre mausolée royal, ou du moins l'un de ses trois tombeaux, celui qui fut placé au chœur de la cathédrale de Rouen. Il fit des statues qui décoraient les escaliers du Louvre. Il travailla à la Chartreuse de Champmol à Dijon, au château de la Ferté-Milon, à Poitiers, etc. Il fit à Orléans le tombeau de Jeanne, Comtesse d'Auvergne, épouse de Philippe d'Artois, puis du roi Jean II. Il exécuta aussi le mausolée de la reine Philippe, encore conservé à Westminster.
De la sculpture liégeoise médiévale on n'a gardé que de rares spécimens, mais l'un d'eux est de premier ordre : c'est la Vierge de Dom Rupert, du musée archéologique liégeois, datant de la fin du
(i) Voir : A. Germain, L'Art Flamand et hollandais, année 1908, n° II.
XI' siècle ; M. R. Koechlin y reconnaît le modèle qui se répandit depuis, en France au Xlil^ siècle et dans toute l'Europe au xiv*^ siècle. Il faut déplorer la disparition des trois beaux portails de la cathédrale de Saint-Lambert, dont Jean d'Outremeuse a nommé les sculpteurs respectifs : Enguerrand de Behengon, Jean de Cologne et Pierre Allemand. Rappelons ici les portails sculptés de Dinant et de Huy.
Namur aussi a eu ses sculpteurs et l'on conserve dans cette ville le tombeau de Colares Jacoris avec, sous un enfeu, sa statue couchée, taillée par lui même (i235). La tombe de Gauthier d'Oxen (f i3il), à Clairière, est d'une allure souple dans sa sculpture. C'est à un statuaire namurois qu'on doit la belle madone polychromée de Marche-les-Dames, conservée au Musée de Namur. Le Couronnement de la Vierge à Walcourt, malheureusement remplacé par une copie, et le beau portail de Huy attestent l'existence del'écolenamuroise de sculpture au moyen âge. Jean Baisse ornait au XV* siècle de statues de la Vierge les portes de la ville de Namur. De nos jours on peut citer le sculpteur namurois Th. T'Schurnet.
On peut citer au xvii* siècle les sculpteurs Jean Armont, Jacques et Henri Danco, André Jos. Dupont, Denis et Georges Bayar, Jean Charmont^
Rasa et Godefroid Simon et au xviii^ siècle le célèbre sculpteur Pierre François Le Roy, dont il reste peu d'oeuvres.
Le règne d'Albert et Isabelle, glorifié par l'exposition de igio au Cinquantenaire, à Bruxelles, ouvrit aux Pays-Bas une ère d'activité artistique à laquelle la Wallonie ne prit qu'une part effacée, il faut le reconnaître, à côté de la Flandre. Parmi environ iio artistes des xvii^ et xviii^ siècles, dont M. H. Rousseau cite les œuvres, les Wallons sont à peine une vingtaine. Ils font toutefois quelque figure. Nos églises détiennent la plupart des œuvres sculpturales de cette époque néo-païenne : jubés, tombeaux, autels, chaires, confessionnaux, etc., ont fourni belle carrière à nos artistes.
En 1548 Vincent Van Biervliet de Tournai faisait les sculptures de jubé d'Ath. Si celui de Notre-Dame de Tournai appartient à l'art flamand, par contre, le Tournaisien Abraham Hideux (i), fit le jubé et le grand autel de Sainte-Gertrude à Bruxelles, d'après les dessins de Floris, ainsi que le jubé encore conservé de Saint-Piat, à Tournai. Si du fameux jubé de Sainte-Waudru du Mons, œuvre de Jacques Du Brœucg, on n'a conservé qu'un bon
fi) On peut croire qu'il a réalisé aussi l'œuvre de Floris à la Cathédrale.
dessin et des bas-reliefs, celui de Sainte-Elisabeth, dû à Jean de Beaurin, est encore debout, ainsi que ceux de Lessines et de Walcourt.
C'est à Conrad de Nuremberg, natif de Namur, que la cathédrale de Bois-le-Duc doit son remarquable jubé actuellement exposé au musée de Kensington, à Londres (i6i3). Pierre Schleiff de Valenciennes fit le jubé, la chaire et le maître-autel de l'abbatiale de Floreffe (i6i5-i637).
En 1604 Grégoire Regnart de Binche sculpta le retable d'Estinnes-au-Mont ; Jean Thomas de Dinant fit celui du grand autel de la collégiale de Nivelles et peut-être celui de Saint-Jacques de Liège. Il paraît être l'auteur du modèle de la statuette coulée en bronze en i63i en l'honneur du bourgmestre de Liège Guill. Beeckman. Hubert Hanicq de Mons fit en 1622 un retable pour la cathédrale de Cambrai. Saint-Lambert de Liège possédait un riche autel sculpté au XVII® siècle par le moine Robert Henrard de Dinant.
Parmi les chaires de vérité d'un caractère sculptural on peut citer celle de Saint-Vincent de Soignies, Bauduin Lalou (1670). Au xviii® siècle Laurent Delvaux, né, paraît-il, à Gand, exerça à Nivelles cet art exubérant auquel on doit les chaires aussi encombrantes que remarquables de Sainte-Gertrude et de Saint-Bavon à Gand, (1745. ) Il a signé celle-ci en ces termes. « L. Delvaux, gandovensis invenit et fecit Nivellis. » Sa production
Vierge de don Rupert a Liège
fut considérable. Il travailla pour le roi de Portugal, pour l'Archiduchesse Marie Elisabeth, pour le prince Charles Alexandre de Loraine, pour les abbaye de Floreffe et de Villers, etc. Henrion de Nivelles fut son principal élève (l) ; il fut le maître de Godecharle, de le Roy, etc. « Son mérite, dit M. le chev. Marchai, n'a pas été dépassé dans nos provinces ; il eut le sentiment des grands modèles de l'antiquité j) (2).
Parmi les tombeaux de l'époque il faut citer celui du chanoine Louys, placé en 1649 dans la cathédrale de Tournai, par Gery Boni/ace de cette ville ; celui de l'archevêque de Cambrai, François Van der Burch, par Louis Le Doux, de Mons ; celui du prince-évêque Jean Louis d'Elderen à l'église de Genoels-Elderen, œuvre d'Arnold Monthoire de Liège, et celui de H. de Chysels, à Sainte-Catherine de Liège, par Renier Panhay, autre sculpteur
liégeois.
Tournai eut au xvil^ siècle les sculpteurs Jean Gobert, Abraham Hideux, Vincent Van Biervliet, déjà nommés, Pierre et Abraham Taverne, Anselme Bedet, Philippe et Jacqnes Denneau, Michael Wattri-
(i) M. DES Ombiaux : La sculpture walonne.
(2) M. G. William prépare une étude sur le sculpteur nivellois. — Voir une notice de cet artiste par G. Montenez : Le Guide du jeune touriste. Gand 1890.
gant auteur de statues d'Albert et d'Isabelle, Hubert Abert, G. Boni/ace, auteur du monument du chanoine Louys cité plus haut et du retable de l'autel de Notre-Dame, etc. Pierrard, élève de Quellyn le Vieux, qui fit la mise autombeau du Christ encore conservée, qui ornait le mausolée du chanoine Saladin, Philippe Freyman, auteur (i65i) du retable de la chapelle de Bonsecours à l'église de Saint- Brise (i).
Au xviii^ siècle se distinguaient Colin Mido, qui décora de sculptures la porte impériale de Berchem-Anvers, J. B. Caulier, l'habile sculpteur, Caspart Lefebvre, qui fit la mensa actuelle du maîtreautel de le cathédrale de Tournai, Nicolas Lecreux, de Valenciennes, qui dota la même cathédrale de la statue colossale de St. -Michel et travailla pour la fabrique de porcelaine de Peterinck. Aimable Dutrieux et Bertelemy Frison clôturent la série ; A. Dutrieux est l'auteur de la statue de Marie de
Lalaing (i863).
Les Liégeois se distinguèrent à la même époque dans la statuaire. L'âme joyeuse de la Wallonie saillit du ciseau de Jean Delcour, le maître de l'élégance, né à Hamoir en 1627, mort à Liège
(i) Nous renvoyons, au sujet des artistes Tournaisiens à nos Etudes sur l'art à Tournai déjà citées.
en 1707. Il eut pour maître le père Chartreux Arnold Henrard et plus tard, à Rome, le chevalier Bernin. Il a orné des « Trois Grâces » le perron communal, d'une charmante madone la fontaine de Vinâve d'Ile, et de figures en bronze celle de la rue Hors-Château. Les églises de Liège et d'Amay lui doivent leurs madones, et celle de Notre-Dame à Hasselt son beau Saint Bernard et diverses statues. Cette dernière et celle de Sainte Scolastique à Saint-Jacques de Liège sont remarquables. Philippe de Hurges dit merveille du jubé de cette église, disparu en 1751. Il est l'auteur du mausolée de l'évêque Allamont (t 1673) Saint-Bavon à Gand.
Nous avons cité plus haut Arnold Monthoire, né à Liège vers i63o ; il y mourut en 170g. Ses œuvres principales ornaient le choeur de la cathédrale de St- Lambert, notamment le mausolée du baron de Surlet. Il eut pour élève Renier Panhay, I. Fr. Louis et Simon Gogfiouille, auteur de bonnes statues religieuses, qui fut lui-même le maître àe A. M. Melotte. Guill. Evrard sculpta le mausolée du princeévêque Louis de Berghes à la cathédrale de St-Lambert (i), et celui de Charles d'Oultremont à Horion-Hozémont ; il a fourni maintes statues aux églises de Liège et à l'abbatiale de St-Hubert; son élève fut ^ . P. Franck.
Au xviii^ siècle citons J. H. Gathy, les frères
(i) Actuellement au séminaire.
Tombay de Grivegnée, 7. L. Salée d'Ans, F. J ■ Dewandre et Prosper Drion de Liège, puis encore Nie. Fr. Mivion, Léon Mignon, Léopold Harzé, etc.
Eugène Simonis, ne à Liège en i83o, mort à Koekelberg en 1882, habile à la plastique monumentale, est l'auteur de la statue de Godefroy de Bouillon à Bruxelles, du fronton de la Monnaie et des bas-reliefs de la façade de la gare du Nord ; il fut le successeur de Navez de l'Académie de Bruxelles.
Léonard Jehotte, le sculpteur liégeois (t i852), exécuta en i837 le tombeau du prince de Mèan, 12* archevêque de Malines, qu'on voit à la cathédrale de St-Rombaut à Malines, et qui est conçu dans la manière de Canova ; on lui doit aussi la statue de Charlemagne au boulevard d'Avroy à Liège
Nos artistes, les Wallons comme les Flamands, ont su prendre une place honorable à l'étranger. En parcourant les jardins de Versailles on rencontre à chaque pas des œuvres exquises de Balthazar et de Gaspard Marsy, les plus féconds des statuaires qui ont peuplé ces lieux enchantés : ce sont des Cambraisiens, c'est-à-dire presque des Wallons. Deux Liégeois authentiques, Gérard Léonard Hérard et Jeaji Warin, s'illustrèrent à la cour de France. Le premier fut « sculpteur ordinaire du Roy » et le
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musée du Louvre possède un buste dû à son ciseau, celui du chancelier Séguier. Le second est l'auteur d'un beau buste de Louis XIII, également conservé au Louvre, ainsi que d'une statue et d'un buste de Louis XIV.
Notre génial sculpteur Constantin Meunier se rattache à la Wallonie, d'abord comme élève de Charles De Groux, et surtout parce que c'est sur le sol des travailleurs wallons, à la vue de nos ouvriers miniers et métallurgistes, qu'il prit conscience de son génie. Meunier naquit à Etterbeek le 12 avril i83i et morut à Ixelles le 4 avril igoS (i).
Il montra ce que l'intellectualité et la sensibilité wallonnes peuvent produire au contact du réalisme flamand. A la vue des Verreries du Val-St-Lambert, en présence des travailleurs tragiques des fours ardents, des noirs charbonniers et des puddleurs, il se fit le peintre poétique des ouvriers wallons. Sa descente des mineurs est un chef-d'œuvre qu'a décrit Lemonnier (2) :
« Sous les hautes charpentes enténébrées, la cage se » gorge de la cargaison humaine, qu'elle va plonger dans
(i) Meunier naquit à Etterbeek le 12 avril i83i et mourut à Ixelles le 4 avril igoS.
(2) C. Lemonnier : La peinture en Belgique.
» le trou homicide. L'équipe est là, tassée, faces hébétées » du servage, chairs qui ont gardé le frisson de l'air » nocturne, torses assommés par les coups de poing du » sommeil. Des corons, par la rafale et par la pluie, sous » les ciels tourbillonnants, ils sont venus, les tape-à-la- » veine, quittant la maison, où roulés en boules dorment )) la mère et les petits, emportant le pichet et le bissac, » qui les sustenteront au fond de la bure. Avec leurs » anatomies anguleuses et rigides, ils semblent avoir été » taillés dans les blocs d'anthracite. Dans leur masque » de suie, leurs yeux regardent venir quelque chose )» qu'on ne voit pas. Peut-être c'est la mort qui, au n grelottement sinistre de la petite sonnette, va déclancher » la cage et la précipiter au fond. »
Ce fut un événement quand, au salon de Paris, apparurent en 1884 et i885 ses figures du Marteleur, et du Puddleur, les types presque héroïques des ouvriers du Borinage. Il a su faire, même du cheval de mine, une évocation poignante et grandiose, et son groupe de l'Abreuvoir est une conception puissante. On rencontre dans son œuvre aussi quelques jeunes figures de Hiercheuses, belles et solides filles qui, dans leur costume masculin, prennent crânement leur part du labeur. Il a su traduire les angoisses déchirantes qui suivent les catastrophes de la mine, dans son groupe du grisou, où une femme courbée en deux se penche, sans cris, sans gestes, sur le cadavre qu'elle vient de reconnaitre. A la difterence des imagiers brabançons, il généralise, il simplifie,
il agrandit, il poétise à la manière de Millet, et se rapproche par là de la mentalité méridionale.
Le village de Feluy, a fourni naguère, dans la personne de Félix Parmentier (né en 1787 mort en 1828), un bon sculpteur au pays et le directeur de l'Académie des Beaux-Arts à Gand (i). Le même village a donné le jour au plus grand' de nos sculpteurs wallons contemporains : Victor Rousseau est des nôtres par la race et par le génie. Il s'est éloigné à la fois du réalisme flamand et de l'idéalisme systématique, et il est devenu le maître de l'élégance et de la grâce, un grec moderne. Il était représenté à l'exposition de Charleroi. notamment, par Les Sœurs de l'illusion, un marbre rayonnant de vie délicieuse, de sérénité et de grâce.
M. Maurice des Ombiaux lui a consacré un beau livre, au frontispice duquel on a dessiné comme emblème, non pas le fin ciseau du sculpteur, mais le lourd maillet de bois et les gros fers du « querleux ». C'est qu'en effet Victor Rousseau a fait sa partie dans le joyeux carillon qui s'élevait de nos carrières alors florissantes, au milieu desquelles
(i) Il a sculpté la chaire de vérité de l'église de St. -Nicolas de Fumes et le mausolée de l'évéque Pisani à la cathédrale de Namur ; ce dernier avec collaboration de sou frère.
sa maison paternelle se dressait sur un roc. Longtemps il ouvra durement au palais de justice de Bruxelles et à l'atelier de G. Houstont. L'auteur du Liseur, de l'Offrande, de Demeter, de la Douleur, des Ingénues est bien le représentant de l'esprit wallon, épris de musique et de sculpture. C'est par le rythme et le geste qu'il exprime sa pensée. Il adore la musique et les mouvements qui développent la grâce des figures. Il a, des Wallons, le sentiment de l'idéal et de l'harmonie. Sa simplicité, sa sensibilité exquise ont résisté au contact de l'Italie somptueuse et de la Flandre réaliste. Il spiritualise tout ce qu'il touche ; c'est un sculpteur d'àmes, dit des Ombiaux. Son œuvre est un hymne de beauté, qui nous révèle un monde intellectuel et sensible, en même temps que la grâce des natures vierges aspirant à l'amour.
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l'art du bronze l'orfèvrerie (i)
Le pays wallon est le pays du minerai et de la métallurgie, le pays de la houille et des fonderies ; il devait être le berceau de l'art du bronze dans le Nord, pour ne pas dire en Occident, car jusqu'au X* siècle, Byzance en avait gardé le monopole. Dès le x^ siècle l'abbé Folcuin, de Lobbes, fait faire un célèbre et remarquable ambon, qui est la plus ancienne de nos dinanderies connues. Ce monument en bronze était mécanisé : le pupitre avait la forme d'un aigle qui remuait les ailes et tournait la tête. Au siècle suivant, l'abbé Erembert décorait d'ouvrages en bronze le maître-autel de l'abbatiale de
(i) Voir : J. Helbig : La sculpture et les arts plastiques au pays de Liège.
Waulsort, Du même temps sont les célèbres fonts de Saint-Germain de Tirlemont et de Saint-Barthélémy de Liège, qui ont tant occupé les archéologues dans ces dernières années. M. le professeur Kurth a enlevé l'honneur de les avoir fondus au prétendu Lambert Patras de Dinant, pour les restituer à Renier de Huy^ qui les exécuta entre les années II 38-1 142. Cette œuvre est d'un si grand style qu'on n'en trouve d'égales que dans l'antiquité (i). L'école wallonne de fondeurs de bronze est, à cette époque, la première de toute l'Europe : elle paraît se confondre avec l'école de Lorraine, illustrée par Nicolas de Verdun. M. M. Laurent a montré après M. M. Falke et frauberger (2) que l'originalité de l'école mosane d'orfèvrerie était bien plus grande qu'on ne pensait. De leurs études et de celles de J. Helbig et de M. Jos. Destrée deux noms sont sortis grandis, ceux de Godefroy de Claire et de Nicolas de Verdun. « Le premier, un Wallon, éleva, dit M. Laurent, l'art d'émailler les métaux à un niveau suréminent et fut, au regard
(i) G. Kurth : Bull, de V Académie R. de Belgique. Cl. des Lettres. N** 8 de igo3. — Jos. Destrée : Renier de Huy, auteur des fonts de St. -Barthélémy de Liège. — Bruxelles, Vromant, 1904. M. Destrée attribue à Renier un ostensoir du Musée de Lille.
(2) Falke et Frauberger : Deutsche Schmelzarbeiten. Dusseldorf 1902. — M. Laurent : Note sur l'art mosan. — H. Rousseau : Les fonts baptismaux de St. -Barthélémy à Liège. — Liège, Poncelet, 1909.
de l'étranger, le représentant le plus notable de l'orfèvrerie appelée rhénane. C'étaient alors les villes wallonnes qui orientaient vers le progrès les ateliers un peu paresseux de la Germanie. » Cette école du Nord contraste avec l'école byzantine, dont les produits furent répandus à la même époque en Italie et qui procédait notamment, dans de fameuses portes de bronze, par reliefs méplats, rehaussés de gravure. La nôtre, au contraire, bien plus avancée au point de vue plastique, traitait le métal en reliefs sculpturaux.
C'est la ville de Huy qui donna le jour, au Xil^ siècle, à Godefroy de Claire, proclamé le plus habile orfèvre de son temps qui fût connu dans le monde entier. Il fut le chef de l'école w^allonne d'orfèvrerie, école reconnue aujourd'hui par les savants et caractérisée par l'emploi fréquent, dans les émaux, de la figure humaine à musculature accusée. C'est à lui que feu E. Reusens attribue le retable émaillé dont le célèbre abbé Wibald, de Stavelot (ii3o-ii58), avait orné son église. Les R. P. Martène et Durand et Aubert Lemire ont décrit son beau jubé et son autel magnifique. M. Van de Casteele a retrouvé le dessin du retable dans les archives de l'Etat à Liège (i).
On sait que Wibald fréquenta Byzance. Nous avons rappelé plus haut qu'il avait fait bâtir une
(i; V, : E. Reusens : Bull, des Comm. roy. d'art et d'archéologie.
chapelle à l'image, en miniature, de Sainte Sophie. Il en avait rapporté un goût des émaux, qui ornaient son retable. Quand l'émaillerie est perdue à Constantinople, elle atteint son apogée en Occident, et ses centres sont les trois écoles du Rhin, de Limoges et de la Meuse. L'école mosane est importante au XI' siècle. La croix de Godefroy de Bouillon était émaillée comme celle de la cathédrale de Namur. Nos châsses d'Huy, Stavelot, Visé et Maestricht sont émaillées comme celle de Tournai (i). Ch. de Linas et J. Helbig ont rendu tout l'honneur qui lui revient à l'émaillerie mosane. Ajoutons que Limoges est une filiale de l'école mosane (2).
Godefroid est l'auteur de la châsse de Saint Hadelin à Visé, de celle de Saint Héribert conservée à Deutz (la plus belle du paj^s rhénan) et du chef du pape Saint Alexandre, qui est un joyau du musée de Bruxelles (3). Il faut en rapprocher celle de Saint Maur, appartenant au duc de Beaufort (4). On attribue à son atelier la châsse de Saint Servais de Maestricht et les figures de celles de Saint Mengold et de Saint Donatien, de Huy ; il faut peut-être y rattacher le
(i) Voir : J. Helbig : L'art mosan.
(2) Voir : Baron H. Kervyn de Lettenhove : Commission rovale des monuments, séance plénière de 191 1.
(3) Exécuté en 1145 sous les ordres de Wibald, abbé de Stavelot.
(4) Voir : Fr. Bock : Les trésors de Cologne.
L'Ascension Bas-relief de Jacques du Brœucq en l'église Ste-Waudui de Alons
triptyque de la Vraie Croix de Sainte-Croix de Liège et celui de Saint-André, à Trêves. On retrouve son influence dans le bras reliquaire de l'église Saint-Ursmer de Binche et dans le petit triptyque de la Vraie Croix de la maison d'Aren-
berg.
Au XIII* siècle apparaît le délicieux frère Hugo. Il était l'un des quatre frères, issus d'une famille de Walcourt, qui fondèrent le prieuré d'Oignies ; les autres reçurent les Ordres. Hugo resta l'humble convers dont le nom était destiné à l'immortalité. Il ouvrit une voie nouvelle à l'orfèvrerie : il renonça aux émaux multicolores pour la nielle, le filigrane et les rinceaux estampés. Parmi les sept joyaux sortis de ses mains que possède le Trésor des Sœurs de Notre-Dame de Namur figure un merveilleux évangéliaire, à la reliure d'orfèvrerie. Il s'y est représenté à genoux et y a tracé une inscription dont voici le sens :
Ecrit en dedans et en dehors ; Hugo en fut l'écrivain du dedans par procuration, du dehors par sa main. Priez Dieu pour lui. D'autres chantent le Christ de la voix, Hugo le chante en ornant par l'art de V orfèvre le ?nanuscrit acquis pour son travail.
Tout l'esprit de l'époque est là dedans, et la mentalité de l'artiste, sa ferveur, son humilité et la pureté de son intention.
Un des chefs-d'œuvre de l'émaillerie et de l'orfèvrerie mosane du xiii^ siècle est la châsse de Saint Remacle à Stavelot, que le brigand archéologue Ferrand entreprit naguère de dépouiller pièce par pièce de ses admirables statuettes. Elle présente une grande analogie avec celle de N.-D. de Huy. Entre elle et celle de Saint Hadelin à Visé se place celle de l'église Saint-Georges d'Amay (exécutée vers i23o).
Au XIII* siècle il faut étendre le domaine de l'art wallon jusqu'en Lorraine, où se lève un astre. Godefroy de Claire et Hugo d'Oignies sont éclipsés par Nicolas de Verdun, le signataire de la châsse de Notre-Dame de Tournai et du célèbre retable de Klosternenbourg, à qui l'on a restitué les figures des apôtres ornant les châsses des rois Mages de Cologne. Mais les ateliers mosans gardent la châsse de Saint Remacle, celle de Saint Trudon et celle de Saint Enchère à St-Trond, celle de Saint Maur, celle de Saint Ursmer et celle de Saint Ghislain, du XIII* siècle, celle de Sainte Ode à Amay, celle de Notre-Dame à Huy et bien d'autres dans lesquelles ont été posées les reliques des nombreux apôtres de la Wallonie. Celle de Saint Remacle à Stavelot est le chef-d'œuvre de l'art mosan ; sa magnificence s'épanouit comme la fleur de cet art à son apogée,
atteinte au xiii* siècle et suivie d'une éclipse presque totale,
Florennes possédait la splendide châsse de Saint Maur (commencement du xiii* siècle), que le duc de Beaufort a emportée dans son château de Bohême. Nous ne pouvons oublier, en parlant de châsses, la merveilleuse châsse de Sainte Gertrude, de Nivelles, ouvrée de 1272 à 1298 par Jacquemont de Nivelles et Colars de Douai (i).
Les châsses de nos saints wallons réunies, comme elles le furent parfois jadis en de splendides processions, formaient un des plus prestigieux spectacles que puisse offrir l'art religieux. Ces fiertés précieuses, admirablement ornées dans les plus riches matières, sont une très haute expression de la piété des Wallons pour les apôtres de leur pays et les fondateurs de leurs monastères, ces foyers de leur civilisation. Ils se plaisent encore à en porter quelques-unes en cortège en des processions kilométriques, comme celle de Saint Roland à Gerpinnes, comme celle de Tournai qui jadis avait plus d'une lieue détour, comme celle de Sainte Gertrude à Nivelles, encore florissante aujourd'hui. A Mons on voiturait celle de Sainte Waudru sur le célèbre car d'or.
(i) V. AssELiN tt Dehaisnes : La Châsse dt Ste Gertrude à Nivelles.
La belle statue reliquaire de Saint Biaise, que possède la cathédrale de Namur, représente dignement l'école wallonne d'orfèvrerie du xiv* siècle, avec la statuette d'argent doré de la Vierge de la collégiale de Walcourt.
Parmi les pièces capitales de l'orfèvrerie des siècles suivants figure l'ex-voto expiatoire offert par Charles le Téméraire à l'église de Liège en 147 1, mais il est dû à un artiste de Lille, Gérard Loyet ; toutefois l'imposant buste reliquaire de Saint Lambert est l'œuvre du ciseleur liégeois Suavius, qui l'exécuta en i5o6.
Jean de Stéclin de Cologne, fixé à Valenciennes avec Hans célébré par Jean Lemaire dans la « Couronne Margaritique >', fit le précieux reliquaire Saint Martin de la cathédrale de Cambrai, et l'évêque Guillaume Fillastre leur commanda le célèbre retable en argent doré qui décora jusqu'en 1783 le maître-autel de l'abbaye de Saint-Bertin.
Thiry de Bry, habile orfèvre, fit au xvi^ siècle de petites châsses pour les reliques de St-Hubert, de St-Remacle et de St-Hadelin. Pierre de Fraisne (i6io-i666),de Liège, travailla en Suède pour la reine Christine. Olivier Samson de Dinant fit une châsse pour l'église N.-D. de cette ville. Citons encore à Liège le ciseleur Gérard de Bêche et l'orfèvre Nicolas Grisart. Henri Flémalle, frère aîné
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