‹ Les arts au Moyen Age (volume 2)Chapitre 2 sur 271 · CATHÉDRALES. — PALAIS. — CHATEAUX · texte numérisé non relu

CATHÉDRALES. — PALAIS. — CHATEAUX

A part les profondes études et la connaissance théoricpie et pratique des lois de la géométrie et de la stéréotomie que comportait l’exécution des monumens religieux du moyen-âge, principalement de la fin du XIIe siècle au commencement du XVIe, la seule conception du plan architectural et de l’ornementation d’une cathédrale comme celles de Milan, de Cologne, de Strasbourg, d’Amiens, de Chartres, etc., exigeait un prodigieux travail d’esprit et d’imagination. La pensée dominait l’art, et le génie puisait encore de nouvelles ressources dans la nécessité de varier les combinaisons de ces nombreux poèmes sur une même donnée.

Chacun de ccs édifices n’est-il pas, en effet, pour un observateur attentif, un poème religieux des plus complets, une cosmogonie dont le développement, depuis la création jusqu’au retour des ténèbres, se poursuit du portail au chevet, du parvis au sommet de la flèche métropolitaine? Il y avait sans doute des dispositions principales généralement consacrées par leur caractère symbolique, telles que la forme de croix latine, commémorative du supplice du Sauveur-, l’apside circulaire environnée de rayons lumineux, dus à

i Ce chapitre a porté, par erreur typographique, dans les deux volumes précédons, le titre de chnp. v.

ARC H [TECTURE.

l’éclat des vitraux , figurait la tête rayonnante du Christ, dont le cœur occupait le lieu spécialement consacre aux ollicians -, les bras divergeaient sur les parties de, la croisée partant du transsept, en s'étendant en saillie sur les collatéraux, et le bas du corps était figuré par le prolongement de la grande nef.

La disposition de l’autel principal, où se renouvelait le saint sacrifice, vers l'orient, berceau et tombe du Christ, était également de rigueur-, mais, à cela près, le poète-architecte restait à peu près maître de rajustement de ses épisodes. C’est cette liberté de l’architecte, c’est cette poésie qu’il a su mettre dans tous les travaux de cette époque qui caractérisent l’architecture gothique.

L'auteur de Notre-Dame de Paris , dans son admirable histoire de l’architecture 1 , s’exprime ainsi au sujet de la transition du roman au gothique, des travaux du XIIe à ceux du XIIIe siècle .

» La cathédrale échappe au prêtre et tombe au pouvoir de l’artiste. L’artiste la bâtit à sa guise-, les quatre murs sont à lui; le livre architectural dès lors appartient à l’imagination, à la poésie, au peuple ; de là les transformations rapides et innombrables de celte architecture qui n’a que trois siècles, si frappantes, après l’immobilité stagnante de l’architecture romane qui en a six ou sept. —

L’art cependant marche à pas de géant . Cette liberté va loin ;

quelquefois un portail, une façade, une église tout entière présente un sens symbolique absolument étranger au culte ou même hostile à l’église . — Dès le XIIIe siècle, Guillaume de Paris, Nicolas Flamel au XVe, ont écrit de ces pages séditieuses; Saint- Jacques-la-

Boucherie était tout une église d’opposition . Toutes les forces

matérielles, toutes les forces intellectuelles de la société convergeaient au même point, l’architéctui e. De celte manière, sous prétexte de bâtir des églises à Dieu, l’art se développait dans des proportions magnifiques.

)) Alors, quiconque naissait poète se faisait architecte. Le génie épars dans les masses, comprimé de toutes parts sous la féodalité comme sous une testudo de boucliers d’airain, ne trouvant issue que du côté de l’architecture, débouchait par cet art, et ses Iliades prenaient la forme de cathédrales. Tous les autres arts obéissaient et

1 Notre-Dame de Paris, liv. 5, ch. n, Victor Hugo.

ARCHITECTURE

se mettaient en discipline sons l’architecture. C’étaient les ouvriers du grand œuvre. L’architecte, le poète, le maître, totalisait en sa personne la sculpture qui lui ciselait ses façades, la peinture qui lui enluminait ses vitraux, la musique qui mettait sa cloche en branle et soufflait dans ses orgues . » Au XVe siècle tout change-, ce¬

pendant le progrès de décadence est encore à peine sensible. Mais dès le XVIe siècle « l’architecture se fait misérablement classique -, » de gauloise, d’européenne, d’indigène, elle devient grecque et » romaine -, de vraie et de moderne, pseudo-antique. Décadence » magnifique pourtant, car le vieux génie gothique pénètre encore » quelque temps de scs derniers rayons tout cet entassement hy- » bride d’arcades latines et de colonnades corinthiennes. )>

« Cependant, du moment où l architecture n’est plus qu’un art » comme un autre, dès qu’elle n’est plus l’art total, l’art souverain, » l’art tyran, elle n'a plus la force de retenir les autres. Ils s’éman- » cipent donc, brisent le joug de l’architecte, et s’en vont chacun » de leur côté. Chacun d’eux gagne à ce divorce, l’isolement gran- » dit tout. La sculpture devient statuaire, l’imagerie devient pein- » ture , le canon devient musique. On dirait un empire qui se dé- » membre à la mort de son Alexandre, et dont les provinces se » font royaumes. De là Raphaël, Michel Ange, Jean Goujon , Pa- » lestrina, ces splendeurs de l’éblouissant XVIe siècle . 1 »

Le sol delà France était couvert d’églises , de monumens religieux, d’abbayes -, c’était à Charles VIII qu’il était réservé de fonder l’architecture civile si largement exploitée sous le règne de Louis XII, par la construction des palais de justice, hôtels et maisons de ville.

Remarquons en effet que presque tous les beaux hôtels de ville de France, tels que ceux de Saint-Quentin, d’Orléans, de Dreux, de Provins, le palais de justice de Rouen, 1 hôtel de Cluny, etc. , datent de cette époque de transition, et surtout du règne de ce roi qui constitua les communes aifranchies par Louis XI, et prêta tant d’appui à la justice.

Dans tous ces travaux règne toujours un caractère bien distinct : « de hauts combles d’ardoises que surmontent des fleurons en plomb

i Noire-Dame de Paris , V. IIu£o.

ARCHITECTURE

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doré, des lucarnes encadrées de dentelles de pierre, des escaliers extérieurs et couverts, des aiguilles festonnées , des ornemens courant à l1 entour des fenêtres en plein cintre et revêtant les murailles des tourelles, des devises sculptées sur les faces de l’édifice 1 ; » enfin tout un gothique italianisé dont la maison de Jacques-Cœur à Bourges avait donné peut-être le premier échantillon à la France.

C’est là l’époque de la véritable prospérité de l’architecture chez nous-, de cette époque datent les innombrables monumens, la plupart encore debout, qui couvraient le sol de la France. Les travaux de la sainte chapelle de Vincennes repris par Charles YI , puis par François Ier de 1617 à 1 5 3 1 -, 1 hôtel des Ambassadeurs d’Angleterre à Dijon et les mausolées des ducs de Bourgogne -, la base de la croix de la Chartreuse de cette ville, base connue sous le nom de Puits de Moïse; la façade de l’est du beau château de Blois , le berceau et la tombe de Louis XII, la résidence de François Ier, d’Henri II, de Charles IX, d'Henri III , la tombe d’Anne de Bretagne et de Gaston d’Orléans , château dont la façade du sud contraste avec celle du nord de l’époque de François Ier et encore plus avec celle de l’ouest , œuvre non terminée de Mansard -, le palais de Charles VIII et de Louis XII à Amboise -, la tour neuve de Bourges , œuvre de Guillaume Pellevoisin en 1007 , et la belle maison de Jacques-Cœur, dont la construction remonte en i44^5 château de Mcillan -, celui de Chaumont qui devint propriété de Catherine de Médicis et fut échangé contre Chenonceaux avec Diane de Poitiers , sa rivale -, l’église de Brou , 1 5 1 5 , l’un des plus beaux et des derniers monumens complets qui aient été construits dans le style gothique avec tout le caractère de celte transition \ les monumens de Rouen } Gaillon , dont il ne reste que peu de vestiges, mais dont nous donnons à sa place la restitution et les descriptions -, Saint-Pierre de Caen , la maison des Gendarmes -, le beffroi d’Evrcux, 1 4 1 7 j 1 hôtel-de-ville d’Orléans, terminé sous Louis XII, en i4ç)B-v celui de Rouen bâti par George d’Amboise et terminé en neuf ans, de 1 499 ^ celui de Saint-Quentin ; le château de Rambouillet ; à Nancy, le palais des ducs de Lorraine, terminé en 1 47^ i h Boni, le portail de la cathédrale, 149b, par Jean de Commerey -, les monumens de Loches -,

' Histoire du \ VIe siècle, par P.-L, Jacob.

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le mausolée de Nantes , élevé par Michel Columb aux frais d’Anne de Bretagne et aux mânes de François II, en 1507 ; la chaire de la cathédrale de Strasbourg, terminée en 148b par Jean Hammerer , architecte de la cathédrale-, tels sont les principaux produits de cette époque dite gothique fleuri , style de transition à la renaissance pure et qui constitue une première période bien marquée dans les travaux de l’architecture postérieure au gothique.

Une seconde époque également bien précise est celle que l’on peut classer sous la dénomination de renaissance pure-, ce sont les travaux exécutés en France par les artistes italiens appelés par François Ier, et ensuite ceux dus à l'émulation de nos célèbres compatriotes, Jean Bullant, Pierre Lescot, Philibert Delorme , etc.

Cette époque prend son principe au retour de François Ier, après la bataille de Marignan , en 1016, et elle finit en 1061 , lors de la minorité de Charles IX, sauf exception pour le Palais des Tuileries commencé en 1 564 ? et qui peut être considéré comme formant la liaison des constructions de la grande école italienne avec celles d’Androuet Du Cerceau, l’architecte des hôtels Carnavalet, de Bretonvilliers , des Fermes, de Mayenne, de Sully, etc. Quant à l’hôtel-de-ville commencé en 1 533, il ne fut terminé qu’en 160b, les discordes civiles occasionnant un ralentissement forcé dans la marche des travaux d’art.

Fontainebleau -, Chambord, l’œuvre du Primatice et de Vignole -, Ecouen • Chenonceaux -, Ancy-le-Franc , du Primatice -, Blois-, Anet -, Joinville, le Petit-Château dit la Grande-Maison • Orléans, la maison dite de François Ier; Rouen , l’hôtel du Bourgtheroulde, les maisons en bois-, Madrid-, Saint-Maur -, Meudon ; Sarcus ; le manoir d’Andelys, sont les vestiges la plupart vivant encore de ces admirables constructions dues aux travaux soit d architecture , soit de sculpture, soit d’ornementation de maître Roux, du Primatice, de Vignole , des Paul Ponce, Ponce Jacquio , Pierre Bontcmps , Jean Goujon, Barthélemy Prieur, Germain Pilon , Conrad Meyl, et des Jean de Bourges, Ambroise Pesret, Jacques Ghantrel , Pierre Bigoigne, Bastien Galles, etc.

Ici s’arrête l’architecture renaissance, ici commence l’architecture mazarinc, le mauvais pastiche italien , et l’on voit s’élever les splendides palais de Louis XIV et les richesses d' ornementation du

AECH1TECTUKE.

règne de Louis XV*, depuis le gothique , depuis que l’art a traversé le XVe siècle pour prendre une allure nouvelle ou plutôt renouvelée au XVIe, l’architecture a perdu sa force, sa vigueur, son originalité. Elle se décolore , elle se ternit et s’efface jusqu’au moment où elle cesse d’exister.

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