‹ Les arts au Moyen Age (volume 2)Chapitre 29 sur 271 · CATHÉDRALE DE MILAN · texte numérisé non relu

CATHÉDRALE DE MILAN

Après que l'église primitive dédiée à la Vierge Marie et que saint Ambroise, dans une lettre à sainte Marcelline, sa sœur, nomme Basilica nova , eût été détruite par Attila en 402, cette église Hiémale , qui se distinguait aussi de celle Saint-Ambroise nommée Estiva , comme réservée pour le service archiépiscopal d’été, fut reconstruite par les fidèles au centre des six autres églises qu’elle dominait dès lors-, mais elle fut détruite en 1075 par un incendie qui dévora jusqu’aux ornemens de l’autel faits de lames d’or. Rebâtie de nouveau sans doute dans le sentiment d’art de la fin du XIe siècle, elle ne tarda pas à subir une nouvelle épreuve non moins terrible, l’empereur Frédéric Ier (Barberousse), qui s’empara de vive force de Milan en 1 1 62, ayant, disent les chroniqueurs contemporains, abattu l’immense tour servant de clocher sur l’église effondrée de toutes parts, afin d’enlever pour l’avenir aux Milanais les moyens de communiquer par signaux de la ville avec les dehors. Affranchis en 1 167 delà tyrannie de Frédéric Barberousse, les Milanais, les Milanaises surtout, s’imposèrent d’immenses sacrifices, jusqu’à vendre leurs parures et bijoux pour rendre au temple de la Vierge son ancienne splendeur.

Le clocher cependant ne s’en éleva que près de cent quatre-vingts ans plus tard par les soins d’Azzone Visconti-, mais ce fut pour tomber de nouveau, et de lui-même cette fois, en i386, de manière à jeter le deuil dans toute la cité : l’écroulement du clocher sur l’église et sur les maisons du chapitre ayant occasionné les plus graves sinistres et causé la mort à plus de deux cents personnes.

Jean Galeas Visconti , le fondateur si magnifique de la belle Chartreuse de Pavie, qui lui rendit hommage si tardif, régnait alors sur Milan qui venait de voir sa population décimée par l’horrible peste trop célèbre dans l’histoire. Heureux de saisir cette triste occasion de signaler son goût pour les arts et sa grande piété, tout en accomplissant, dit-on, un vœu fait à la Vierge et qui lui valut un fils, il ouvrit ses trésors, et pour ériger à la reine du Ciel un temple sans

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pareil, il donna un exemple que toute la population de son duché s’empressa de suivre, animée d’ailleurs parles grâces célestes que le souverain pontife attachait à la participation de cette œuvre.

L’époque était favorable à tous égards, en Italie comme en F rance. Les habiles constructeurs de la cathédrale de Cologne, après avoir couvert l’Allemagne de beaux spécimens de leur art, cherchaient à en étendre les produits à l’étranger.

Ce fut un Allemand, dont le prétendu nom de Henri Zamodia ou Gomodia a été nécessairement altéré, dénaturé même par l’euphonie italienne, qui eut le bonheur de faire agréer par le duc son plan, dont l’exécution commença en 1 388 , plan conçu « Ncll'orclinc Golico », et qui devait produire, disent les historiens du dôme, una basilica di singolar belleza per le sue proporzioni, e per ï o manient i dcWartc . »

Malheureusement cet habile architecte qui fit exécuter sous ses yeux les dispositions principales de son plan , avait réservé pour la fin l’élévation de la façade, et mourut sans même laisser le dessin de son projet.

Lorsque saint Charles Borromée, archevêque de Milan , qui consacra cette église en i5^2 , confia au célèbre architecte Pellegrini le soin d'exécuter un dessin pour cette façade, la pensée seule d’une disposition gothique eût soulevé toutes les répugnances artistiques -, car c’était l’époque où l’art de la renaissance lui-même, qui s’était mêlé sans trop de désaccord quelquefois avec le gothique, comme à Brou, au pourtour du chœur de Chartres, etc., déclinait vers un style lourd et contourné des plus antipathiques aux contours gracieux comme aux formes élancées des combinaisons ogivales.

Ainsi, moins docile aux inspirations de l’art pour l’art que ne s’était montré l’illustre Fra Giocondo, l’un des architectes de saint Pierre, lorsque mandé en France par LouisXlI, et chargé d’élever le palais de la Chambre des Comptes vis-à-vis de la Sainte-Chapelle, il ne craignit pas de lutter de légèreté, de grâce et de goût avec Montereau, Pellegrini fit-il un projet de façade digne d’un temple grec ou romain, composé d’un seul rang de dix colonnes présenté sous deux faces, sur des piédestaux élevés et sur des socles presqu’au ras de terre. G était du moins trancher la difficulté au lieu de la tourner, et pas de doute qu’au désaccord près ce plan n’eût été préférable à

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celui adopté plus tard, en ce qu’il eût du moins accolé le grandiose au grandiose, dans des styles, il est vrai, bien distincts, au lieu de confondre, comme on Ta fait dans la façade exécutée plus tard, les dispositions et les formesarcliitectoniques les plus antipathiques.

L’exécution du projet de Pellegrini fut ajourné par le prompt départ de cet architecte pour l’Espagne, où il allait exécuter le palais de rEscurial. Puis, survint une nouvelle peste, celle où saint Charles laissa des traditions recueillies par Belzunce, et cette fois le fléau ne futpas, comme sousGaléas Visconti, unstimulant pour l’accélération des travaux d’art de la cathédrale.

Plus tard un concours s’ouvrit, mais ce fut un chaos inextricable de prétentions et de modèles si dispendieux, qu’après mille tentatives avortées sans doute par l’absence d'une direction capable, on en revint au projet de Pellegrini, sacrifiant ainsi une dépense de trois cent mille écus déjà faite dans d’autres essais -, mais de nouveaux obstacles surgirent de l’emploi des colonnes, qu’après de longs débats on s’était décidé à n’admettre que lorsqu’elles seraient d’uneseule pièce et d’une même roche nommée inigliarolo. Quoique le devis élevât le prix de chacune de ces colonnes à vingt-deux mille livres, une autre dépense de quarante mille livres fut faite pour pratiquer ou aplanir les voies pour ces masses. La première colonne mise en mouvement sous la direction d’un architecte rompit ses amarres au premier effort, et, précipitée dans un bas-fond, elle se brisa en trois pièces et resta en chemin ainsi que l’entreprise , malgré l’offre d’un colonel de régiment allemand de se charger de ces transports à ses risques et périls. Ces difficultés irritèrent l’impatience des Milanais et excitèrent encore leurs libéralités. Une seule donation testamentaire pour l’érection de la façade s’élèva à deux cent trente- c/uatre mille écus d'or . Cette largesse méritait bien l’inscription sur marbre noir placée près de la porte de la sacristie méridionale pour eu consacrer le souvenir :

Erigend. templi hujus fronti atque ornandi

Io. Pctrus Carcanus Medionalensis CCXXX aureorum millia legavit, etc.

De telles ressources semblaient devoir mettre un terme à toutes ces lenteurs -, mais clics ne firent qu’engager plus avant la lutte archi-

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tecturale par l’appât de la gloire et peut-être aussi du profit que devait offrir cette importante solution. Plusieurs architectes firent des tentatives assez malheureuses pour décider l’abandon total de l’entreprise de la façade , pour ne pas épuiser de nouveau les ressources aux essais et frais de modèle. On s’occupa exclusivement de la poursuite des antres travaux, y compris les cinq portes de marbre qui donnent entrée dans chacune des cinq nefs de la basilique et les bases des deux grands pilastres saillans entre les portes.

Les travaux auxquels on mit alors la dernière main furent surtout ceux de l’intérieur de l’église, construite en forme de croix latine, d’une longueur de 3oo brasses milanaises, sur une largeur de i5o, aux bras de la croix, et de 90 pour la traversée des cinq nefs, dont la grande a 33 brasses de largeur.

Les côtés des nefs s’appuient sur des colonnes de marbre cannelé de forme octangulaire au nombre de 5 2 , élevées de 46 brasses y compris les bases et les chapiteaux, et de i3 brasses de circonférence. La base de chaque colonne est de 2 brasses et la hauteur des chapiteaux de 10 brasses; à chaque angle se trouve pratiquée une niche avec statue , le tout exécuté en marbre. Les quatre colonnes du transsept sont de même hauteur , mais d’une circonférence de 22 brasses à la base, et de i5 brasses aux chapiteaux. C’est sur ces solides points d’appui que pose la grande coupole octangulaire.

Un escalier de 1 58 marches mène au premier pallier, et de là, passant aux autres, tous inclinés en forme de toits, un autre escalier a chiocciola , de 328 degrés, conduit au belvéder; l’abondance des marbres, les ornemens divers et bizarres jetés à profusion , les innombrables statues qui se multiplient sur tous les points, les magnifiques canaux de marbre qui, sous formes étranges et capricieuses, servent au dégorgement des eaux, sont autant de prodiges de l’art.

Ce n’est pas ici la place de faire une monographie complète de cette admirable cathédrale. Il faudrait décrire toutes ses flèches élancées, les innombrables sculptures qui en couronnent les pointes, et passer en revue les quatre mille quatre cents statues qui représentent une forêt de marbre presque vivante ; il faudrait redescendre et admirer les belles chaires en bronze doré, de Brambilla, qui flanquent les piliers du transsept, les chapelles telles que celle des Médicis , les groupes, les statues de tous les maîtres do l’art en

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Italie ; il faudrait surtout décrire la crypte moderne de laquelle on passe au sépulcre de saint Charles, reconstruit en 1817 sur un nouveau dessin parfaitement en harmonie avec le style de l’époque où vécut et mourut le dernier patron delà Lombardie. L’architecte Pietro Pestagalli a su tirer certes un heureux parti de tous les matériaux mis à sa disposition pour ce travail ingrat. Les huit basreliefs d’argent en forte saillie , beaux spécimens de l’orfèvrerie de la dernière moitié du XVIIe siècle, représentent divers traits de la vie du saint, et ne sont pas des moindres parmi les sujets d’ornementation qui enrichissent cette chapelle souterraine vraiment splendide , tapissée d’étoffes tissées d’or et de soie cramoisie avec des ornemens en volutes, style d’Henri III, et la devise en lettres encore presque gothiques alors composée de ce seul mot, humilitas. Le prix de ces étoffes formant tenture, exécutées il y a vingt-cinq ans à Lyon, a été de 168 fr. le pied. Que l’on juge des sommes énormes qu’a dû coûter la reconstruction entière de ce beau monument funéraire, et du sarcophage en cristal de roche qu’il renferme.

Ce n’est donc que postérieurement au milieu du XVIIe siècle que s’est élevée successivement la façade si disgracieuse de cette somptueuse basilique, si disgracieuse malgré la somptuosité des matériaux, et surtout si contrastante avec ce qui surgit de toutes parts de rornementation ogivale-, et c’est ainsi que l’absence d’une puissante direction, à défaut d’une ligne bien tracée, comme pour nos basiliques, par l’architecte primitif, et suivie par la fabrique d’immenses déboursés et une très longue suite de travaux, n’ont abouti qu’à produire une déplorable bigarrure architecturale, le mélange de deux styles si divers nuisant si expressément à l’un et à l’autre, comme le dit si bien Latuada.

Ajoutons que la recherche de matière, le marbre blanc, très favorable pour les parties levées, lisses ou incessamment et complètement lessivées parles pluies, offre pour celles plus rapprochées du sol et qui présentent, comme les niches, les statues, des cavités à l’abri du vent et de l’eau, un énormeineonvénient, celui de diviser les parties ornementales en deux aspects tranchés, l’un d’une blancheur éclatante, l’autre d’un noir d’encre que ne prend jamais la pierre dans les contrées les plus hyperboréennes, ce qui nuit et nuira de plus en plus à l'effet de ce colossal édifice, dont nous donnons ici la vue

prise de coté pour éviter la façade, et auquel il n’a manqué que l'esprit de conduite pour régner incontestablement sur tous ceux que disposa le génie et la patience de l’homme.

ôe SÉUIE , PL. XXII.

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