XIII
Sous Louis VII, et alors que ce prince continuait dans l’enceinte de* la ville le séjour que, dans la crainte sans doute d’une nouvelle
1 Les Danois et autres peuplades du Nord comprises sous le nom générique de Normands, préludèrent, dès le commencement du l\e siècle, par des tentatives sur nos côtes, aux expéditions que des demi-succès les portèrent à renouveler pendant plus d’un siècle.
Lorsque, parvenus à remonter la Seinejusqu aParis, en 845, ils pénétrèrent sans obstacle dans cette ville, ils la trouvèrent presque déserte , « vacuam penitus ipsam urbem quondam » populosam... repererunt ( apud Duch,, t. II, p. 655),» tant leur approche avait inspiré de terreur aux habitans, fuyant de toutes parts à la suite du clergé, occupé avant tout de soustraire à la violation des Barbares, en les portant de village en village, de forêts en forêts ( voy . c. xiv), les saintes reliques, les pénates de ces temps. Charles-le-Chauvc, campé à Saint- Denis , racheta alors Paris par une rançon. Enhardis par ce résultat , les Normands revinrent à la charge en 856 et en 861 , épargnèrent la première fois les monastères qui se rachetèrent, comme fit l’abbaye de Saint-Denis, qui paya environ dix millions de notre monnaie ( Annales Benédict., t. III, p. 60) la rançon de son abbé Louis, et les brûlèrent la seconde ( Capit . Carol. Calvi., p. 702. — Incendio tradunt, est-il dit dans les Fastes de Saint-Germain-des- Prcs, anno 861). Mais quelle rançon pouvait offrir le Palais , délaissé sans doute? Quelle mainbournie ces hordes, animées par la vengeance et par la cupidité déçue , auraient-elles pu lui accorder , surtout lors du célèbre siège de 887 et 888 , et quand , après treize mois d’attaques désespérées , mais repoussées par la valeur de nos ancêtres, elles se virent réduites à regagner leurs barques la honte sur le front, la menace à la bouche et la rage dans le cœur?
LE PALAIS ROMAIN
irruption normande, y avaient fixé nos comtes devenus rois, séjour illustré d'ailleurs aux yeux cTHugues-Capet 1 par la résidence de son père Hugues-le-Grand et par les valeureux exploits de ses ancêtres*, alors que Suger s’immortalisait par la sagesse de son administration et par ses monumens d’art 2 au milieu des embarras que lui suscitait le propagandisme religieux de saint Bernard, l’édifice romain délaissé n’était plus connu que sous le nom de vieux Palais 3.
i Hugues-Capet était comte de Paris , et résidait en cette qualité, comme son père et ses aïeux, dans le palais de la Cité , lorsqu’à la mort de Louis Y il se fit proclamer roi à Noyon par une assemblée de son choix, substituant ainsi sa dynastie à celle qu’aurait dû continuer Charles , duc de Lorraine, oncle de Louis V. Ce changement d’état n’en apporta aucun à sa résidence , qui ne fut même embellie que par le roi Robert, qui construisit, dit un auteur contemporain, un palais remarquable (palatium insigne) .
a Nous rendrons compte, d’après les écrits mêmes de Suger, dans les chapitres suivans, et surtout dans celui de la peinture sur verre, d’une partie de ces beaux travaux appliqués à la basilique de Saint-Denis.
3 Au témoignage de Sauvai , qui dit ( 1. vii, t. II , p. 515 ) : on prétend que , sous Louis YII , le palais des Thermes s’appelait le Vieux-Palais , nous en ajouterons un plus positif et plus développé, tiré de la Chronique d’Hugon (ou Hugues) , moine de la célèbre abbaye de Yezelai, fondée au IX« siècle par le fameux Gérard de Roussillon, monastère dont l’église encore debout , mais chancelante , retentit pour les adeptes des inspirations belliqueuses de saint Bernard, et rappelle à la fois le célèbre concile de 1145 , l’organisation de la deuxième croisade et le départ de Louis VII, plus triomphal que son retour.
Hugon parle de la députation de son monastère qui se présenta à Louis YII , demeurant alors, vers 1155, dans son palais de la Cité, pour obtenir justice de la rébellion des serfs de Yezelai contre la juridiction de l’abbaye.
11 s'agissait sans doute du curieux épisode où M. Augustin Thierry, dans ses Lettres 22, 25 et 24 sur l'Histoire de France , nous peint un des premiers essais d’affranchissement, et
nous montre l’accord des influences féodale et démocratique contre les privilèges ecclésias-
tiques énergiquement soutenus par l’abbé Pons-de-Montboissier. Les premiers succès de la révolte avaient d’abord contraint l’abbé de se retirer à Cluny; mais il triompha bientôt de toutes résistances, grâce au concours des foudres papales, et malgré l’appui que le comte de Nevers prêtait aux insurgés , dans l’intérêt de sa juridiction personnelle.
Traçant la marche des députés de son couvent, sortis du palais de la Cité pour se rendre à l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés , le moine dit : « Abeuntibus igitur Yezelia censibus » monachis ex palatio regio et populis prosequentibus , processerunt obviam illis usque ad
» velus palatium omnes fratres monasterii Sancti Germani a Pratis . et susceperunt eos
» cum fletu et gemitu gravi. » (Mabillon, de lie Diplom, p. 510, pro Thermarum palatio regali.)
La rencontre des députations des deux abbayes put s’opérer naturellement sur ce point, •les moines de Yezelai , pour se rendre de la Cité à l’abbaye Saint-Germain , n’ayant alors d’autre issue que le Petit-Cbâtelet, placé à l’extrémité du Petit-Pont, au bas de la rue Saint-
LE palais romain.
Ce n’était pas cependant que rien en lui indiquât la caducité, a en juger par la description qu’en a faite vers ce temps meme un poète presque contemporain d’Abeilard, mais surtout de Louis VII et de Philippe- Auguste , poète élégant d’ailleurs, quoique désordonné, et qui semble mettre l’abandon de cet édifice, encore tout royal alors, au rang des lamentations dont le titre et le contexte de son poème sont l’expression continue ( Archithrenius , équivalant à archi-pleureur ).
Ce doit être ici le lieu de donner une idée plus complète que nous ne l’avons fait plus haut, par quelques citations relatives à la hauteur et à la profondeur de notre Palais , de la jérémiade de cet Héraclite du moyen âge, en ce qui se rapporte surtout au chap. vm, De aula in montis vertice constituta 1 :
« Sur la montagne, dit le poète, eu faisant sans doute allusion à » celle de l’Ambition, nions Ambitionis 2 , qui forme le titre d’un de )> ses chapitres, s’élève le palais des rois, imposant édifice qui, de sa
Jacques , et l’enceinte du palais des Thermes, aboutissant directement à la Seine , et non encore fractionnée en rues , les obligeant à tourner ce palais.
Les religieux des deux abbayes firent sagement de ne pas pénétrer dans le palais , où , d’après ce qu’on va lire, ils auraient trouvé, comme Archithrenius, d’autres sujets de pleurs et d cge'missemens dans les pratiques auxquelles cet édifice était voué à cette époque.
t A considérer l’ensemble de ce poème décousu , et où, selon un usage qui s’est conservé pendant plusieurs siècles , tout se traite au figuré , il est évident , d’abord par la dédicace du livre où il est question des agrémens de Paris , puis par le titre même de plusieurs chapitres, tels que celui du chap. xvi du liv. xr, de Laude Parisii et adventu in eam, que Jean de Ilauteville (ou Hauvil) eut particulièrement en vue dans ses satires sur les moines, sur le traitement qu’on faisait subir aux écoliers , etc. , ce qu’il avait sous les yeux dans Paris même ; et , sous ce rapport , nous pensons que la publication de ce poème, malgré scs incohérences et ses fautes contre la quantité syllabique, serait bien accueillie, ne fùt-ce que pour montrer que notre maître François n’est pas le premier chef de notre école symbolique, et pour établir quelques analogies entre certains de ses chapitres et ceux de ce poème, intitulé Exclamatio in gulam, de statu gulosi in comeslione et post saliem; de sobrietate alborum monachorum , etc., etc.
Nous parlons de publication , bien que ce poème soit imprime; mais la seule édition connue, qui remonte à 1507, est des plus rares.
2 II y a lieu de croire que le poète nommait ainsi la montagne de l’Université à cause du grand nombre de riches établissemens religieux qui la couvraient alors ; le mot d humilité serait mieux approprié à son état actuel.
Nous nous bornons ici a une traduction libre de ce passage pour ne pas trop multiplcr les citations latines. Quelques vers sont d’ailleurs cités plus haut textuellement.
LE PALUS ROMAIN
» tête audacieuse touche au séjour des Dieux , et de son pied à l’cma pire des ombres. Ses fondations descendent au niveau du Tartare, a sa base se plonge dans l’onde du Styx , afin de garantir le soubas- » sement contre l’énorme pression des œuvres supérieures qui le » surchargent. A voir ces profondes excavations , on dirait que » l’homme, aimant mieux prévenir volontairement l’arrêt du destin » que de l’attendre , est descendu avant le temps dans les noirs » abîmes, pour ôter à la mort le pouvoir de le saisir à l’improviste, » et qu’en ouvrant ainsi de son vivant la route ténébreuse qu’il lui » faudra suivre à son heure dernière, il n’a fait rien moins qu’as- » seoir les fondemens de sa demeure au centre de la terre, en lui » donnant l’axe du inonde pour point d’appui. La façade , les cours » et les ailes de l’édifice embrassent , dans leur développement , tout » le pourtour de la montagne. Cette longue suite de Mtimens pré- » sente une infinité de réduits sinueux toujours favorables aux » crimes secrets , mystérieuses cachettes complices du crime , puis- » qu’ elles épargnent la honte à qui le commet.
» C’est là que l’épaisseur des ombres, usurpant les fonctions de » nuit, protège incessamment les amours furtifs , et dérobe souvent » au regard sévère de la surveillance les derniers symptômes de la » pudeur mourante -, car celui qui veut faire une mauvaise action » cherche les ténèbres, et sa honte, qui se sent plus à l’aise dans les » lieux obscurs, aime à s'envelopper des voiles de la nuit. »