‹ Les arts au Moyen Age (volume 3)Chapitre 36 sur 41 · ROI D'ECOSSE · texte numérisé non relu

ROI D'ECOSSE

Extrait du registre de la cour du parlement , du vendredi 22e jour de décembre

1 536, Pierre Liset estant premier président (Cérémonial français, par Théodore Godefroy, toin. 11, pag. 748 )•

« Ce jour j’ai fait récit a la cour que , suivant son ordonnance , j’avois été à Fontainebleau, devers le roy, lui remonstrer que sa dite cour n’avoit accoustumé d’aller en robbes rouges ; les présidents portant leurs manteaux et chapeaux de veloux , et le greffier avoit son épitoge au devant du roy et princes étrangers faisant entrée dans cette ville de Paris . . . chose réservée pour les personnes du roy et royne de ce royaume seulement. . . laquelle remontrance le dit seigneur avoit bien receue, disant en savoir bon gré à la cour, et m’ avoit commandé reporter a icelle que ce qui l’a ineu de vouloir être fait tel honneur au dit roy d’Escosse que à lui mesme a esté pour ce que ce roy estoit venu en son royaume, en personne , lui demander madame Magdeleine de France, sa tille, et qu’il lui avoit accordée. ... ; toutes fois et entendant que ce fait ne fust tiré a conséquence. »

Du dimanche dernier jour de décembre 1 536.

« Cejourd’hui s’est assemblée la cour au palais, environ une heure après midy. . . et est partie après deux heures du palais et allée à cheval en l’ordre accoutumé; c’est à savoir les huissiers les premiers tenant chacun leur verge: après eux les quatre notaires deux a deux ; puis les greffiers des présentations et criminel ensemble, vestus les dits greffiers et notaires de robbes et chaperons d’écarlate; après eux rnoy seul , vestu de robbe et épitoge d’ccarlale fourré. Le premier huissier après, vestu de robbe d’écarlate, ayant son bonnet fourré et sa verge en sa main ; MM. les présidens deux a deux, vestus de robbes et manteaux d’écarlate et portant leurs chapeaux de veloux ; les conseillers deux a deux selon leur ordre; après eux, les advocats et procureur général du roy, tous vestus de robbes d’écarlate et chaperons de mesme fourrés de menu vair : puis les advocats de la dite cour deux à deux, honestement vestus d’autres robbes que d’écarlate, ayant leurs chaperons fourrés. Après les dits advocats estoient les procureurs aussi deux à deux, vestus honestement selon leur état, ayant leur chaperons à bourlet.

» En cet ordre est la cour allée depuis le palais, passant sur le pont Nostre- Dame, jusqu’à St-Anthoine-des-Champs-les-Paris où estoit le dit roy d’Escosse accompagné de plusieurs princes et grands seigneurs de ce royaume, et là sont descendus ladite suite, président et mov.

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» Après la rencontre laite au dit roy d’Escosse, le premier président lui a fait la proposition de par la cour, laquelle achevée ce roy a embrassé les dits sieurs présidens, sans autrement parler à eux pour ce qu’il sçavoit peu du langage franrois : ce fait , en tel ordre que la cour estoit venue s’en est retournée, et chacun s’est retiré selon son opportunité.

» Tost après entra le dit roy d’Escosse , en belle et grande compagnie des dits princes et seigneurs, et alla descendre en l’église Nostre-Dame de Paris , où il fut receu comme il appartenait et logea ce soir en la maison épiscopale. Le lendemain , premier jour de l’an , la solennité des épousailles de luy et la dite dame Magdelaine de France fut faite en ladite église Nostre-Dame , et le soir le festin en la grande salle du palais au quel la cour fut conviée et y assista en robbes rouges. Après le souper y eut force danses et masques somptueux. » Les lettres écrites à cette occasion par François Ie> aux prévôt des marchands et échevins ( Preuves de Fclibicn , tom. III, pag. 347), portent que l’on fera l’entrée en la manière accoutumée , excepté les mystères.

Extrait de l’histoire de la ville de Paris par Félibien et Lobineau (liv. xx ,

tom. II , pag. 1002).

« Le parlement et les autres compagnies allèrent recevoir le roi d’Escosse à l’ abbaye de St-Authoine-des-Champs , d’où on le conduisit avec les cérémonies ordinaires par les rues toutes tendues de tapisseries jusqu’à Nostre-Dame. Après y avoir fait ses prières, il remonta à cheval pour se rendre à l’hôtel de Cluny où le roy l’attcndoit à souper. Le roy Jacques y resta jusqu’au lendemain qu’il retourna à la cathédrale pour la célébration de son mariage. »

Extrait des Aimâtes et chroniques de France , depuis la destruction de Troie ,

par feu Nicole Gilles.

u Le dict roy escossois partit des Tournelles et vint par dessus le pont Nostre-Dame 0 11 esloicnt aucuns beaux théâtres eslevés, lesquels contenoient les armoy ries de France , de la royne , de monsieur le Dauphin et du dict roy d’Escosse, qui vint à Nostre-Dame de Paris , église majeure. Le dict roy descendit à pied et entra dans la dicte église, pour rendre hommage et merci à Dieu le créateur et à sa glorieuse mère de l'honneur qu’il avait ainsi très magnifiquement receu du roy, de toute la seigneurie et totalement du peuple de Paris. Les rues par lesquelles il passa furent tendues de tapisseries moult riches. Après qu’il eut rendu grâce à Dieu, luy sorty de l’église remonta à cheval , et le roy l’attendait au logis de Clugnjr , près les Mathurins, et là descendit, souppa et coucha. Au lendemain qui fut le premier jour de l’an, furent célébrées les nopces et espousé le dict roy d’Escossc à madame Magdelaiue en moult grande pompe, triomphe et honneur, Le roy amena sa fille

par dessouz le bras, marchant sur un long théâtre , érigé et dressé hault assez, afin d’éviter la foulle du peuple. Après la messe dicte, le diner fut faict en la grande salle de Monsieur de Paris où les docteurs de l’nniversité prennent le bonnet doctoral , qui ne fut pas sans jeux et esbats , danses et telles choses. Puis fut faict le soupper au palais, en très grande solemnité, car la grande salle estoit toute tendue richement et en grande magnificence : et depuis furent faites les joustes au chasleau du Louvre, esquelles se porta vaillamment le dict roy. »

» Le quinzième jour du dict mois de janvier, le roy tint son siège et liz de justice en son souverain palais â Paris, accompagné des roys d’Escosse et de Navarre, etc. »

Les poètes ne manquèrent pas pour célébrer une telle solennité. Voici quelques strophes du chaut nuptial de Clément Marot 1 ;

» Celuy matin que l’habit nuptial » Le Roy d’Ecosse ornoit sa beauté blonde , u Pour espouser du sceptre lilial w La fille aînée , où tant de grâce abonde,

» Vous eussiez veu des peuples un grand monde » Qui de sa chambre au sortir l’atlendoicnt ,

» Et çà et là , mille autres à la ronde » Qui à la file avec eux se rendoient.

i De ce que nous avons renversé l’ordre rationnel en nous occupant de Ronsard (p. 281 et s.) avant de parler de son prédécesseur Clément Marot , ce n’est pas un motif de négliger de nous occuper quelque peu, puisque l’occasion s’en offre, de ce premier occupant du trône poétique, que plus généreux il avait partagé avec le rival soi-disant vaincu par ledit Ronsard, Mellin de St-Gelais. C’est du moins ce qui paraît résulter de cette remarque de Pasquier (pag. 61 3) : « Le Roy Louis douzième » étant décédé , luy succéda le grand roy François 1er de ce nom, qui fust restaurateur des bonnes- » lettres, et son exemple excita une infinité de bons esprits à bien faire , même au subject de la » poésie française, entre lesquels Clément Marot et Melin de St-Gelais eurent le prix. Aussi semj> bloient-ils , ajoute Pasquier , avoir apporté du ventre de leur mère la poésie ; car Jean Marot, père » de Clément, fut poète assez élégant, et Octavian , père de Melin , mit en vers françois toutes les » Épistres d’Ovide. C’est pourquoi Clément Marot disait que la Normandie plaignoit son arbre pater- » nel et qu’Octavien rendoit Cougnac éternel. Or se rendirent Clément et Melin recommaudablespar » diverses voyes, celui-là pour beaucoup et fluidemment ( il y a six volumes d’œuvres pastorales de « Clément Marot) ; cestuy pour peu et gracieusement écrire ( un très petit volume forme tout son » bagage).

» L’opinion de Pasquier sur Clément Marot étoit d ailleurs qu'il avoit un vers non allecté, un sens » fort bon, et encore qu’il ne fut accompagné de bonnes lettres, ainsi que ceux qui vindrent après » lui, si n’en estoit-il si desgaruy qu’il ne les mist souvent en œuvre fort à propos. Bref, jamais livre a ne fut tant vendu que le sien , etc. »

Ce sentiment d’un magistrat, poète lui-même, et assez rapproché de l’époque où florissaient Marot et St-Gelais pour avoir pu recueillir directement les traditions de leur gloire contemporuiuc, a été

» Tandis les mains des nobles gracieuses » De pied en cap richement l’ont vesta :

» Son corps luysoit de pierres précieuses » Moins toutes lois que son cueur de vertu : » Si musc d’eslite avec ambre batu » Perfumé ont son vestement propice :

» Puis luy ont ceint son fort glaive poinctu , » Dont il sçait luire et la guerre et justice.

successivement confirmé jusqu’à nos jours, surtout en ce qui regarde Marot, que La Harpe considère comme ayant fixé « la première époque vraiment remarquable dans l’histoire de notre poésie, bien » plus par le talent qui lui est particulier, que par les progrès qu’il fit faire à notre versification. » Plus heureux que Ronsard , Marot, par son élégant badinage , a trouvé grâce devant le législateur du Parnasse, a desarmé le sévère La Bruyère, inspiré La Fontaine et Jean-Baptiste Rousseau. Voltaire seul , Voltaire , qui devait cependant bien comprendre la grâce poétique, dont ses œuvres légères offrent tant de modèles , resta inflexible pour ce poète. Serait-ce en punition de sa naïveté ?

Pour rentrer dans notre domaine , rappelons ici , à la louange du cardinal Jean , si souvent confondu avec son neveu , qu’il fut chanté par Marot comme le cardinal Charles le fut par Ronsard , et que l’épître XXVII, adressée en 1 5a 9 au révérendissime cardinal de Lorraine, prouve d’abord le haut crédit de ce galant abbé de Cluny ; car, dit Marot ,

« . Une seule parolle

» De vous me peut faire coucher au rolle.

Notez qu’il avait d’abord exposé la difficulté :

» Et qu’aux états des rois on ne se couche » Facilement , comme en lict 'ou en couche :

Cette épître témoigne aussi, autant qu’on peut en croire un solliciteur, que ce cardinal était :

» . Des bien aymés amans

» Desdits dorez , et de rithmez romans :

» Soit de science ou divine ou humaine, w C’est le motif (dit-il) qui mon epistre maine » Devant vos yeux , espérant que bien prinse » Sera de vous, sans en faire reprinse.

D’une autre pièce de vers (Chant pastoral , n° xiv) , « à Mgr. le cardinal de Lorraine, qui ne » pouvoit ouyr nouvelles de Michel Huet, son joueur de flustes » , on pourrait aussi conclure que notre hôte aimait la musique.

On retrouve bien encore dans les OEuvres de Clément Marot le nom du cardinal de Lorraine en tête de l’épître dédicatoire de la traduction des psaumes de David; mais comme cette dédicace, par Jean Poitevin , ne date que de i555 , il est évident que c’est à l’autre cardinal (Charles) qu’elle s’adresse.

Ces psaumes, accollés dans l’œuvre de Marot à tant d’autres poésies libres, lascives et même obscènes, forment une bigarrure caractéristique de l’époque, et qui prouverait au besoin, si les goûts libertins et la vie desordonnée de ce poète pouvaient laisser subsister quelques doutes à cet égard, que l’entraînement poétique et les instances du célèbre Valable contribuèrent beaucoup plus qu’une pieuse vocation à cette translation en notre vulgaire des cantiques du roi prophète. Marot n’eut d’ailleurs pas à s’applaudir de sou iuspiraûou ou de sa cundesceudauce , car le succès même de ces

NOTES DU CHAPITRE il.

» Ainsi eu point de sa chambre départ » Pour s’en aller rencontrer Magdelaiue.

» De beauté d’homme avoit plus grande part » Que le Troyen qui fut espris d’Hélaine :

» Si qu’au sortir sa beauté souveraine « Les regardant resjouit. tout ainsi » Que le soleil, quand à l’aube seraine » Sort d’orient pour se monstrer ici.

poésies sacrées lui causa ses derniers et plus vifs chagrins. C’est à cette publication , si goûtée à la cour même , où ces psaumes , avant leur mise en musique par Claude Goudimel , en i563 , et par Henri II lui-même , se chantaient sur les airs du temps , tels que :

« Que ne vous requinquez-vous, vieille ,

» Que ne vous requinquez-vous donc? »

ou en Branslc de Poitou , etc., qu’il dut l’exil où il termina misérablement (à Turin, en i544) une vie déjà soumise à de pareilles épreuves , et aussi fort agitée par ce caractère inquiet , outrecuidant , irritable et frondeur, sans lequel , dit-on , il n’existe guère de véritable poète.

Tandis que François Ie»' lui-même concourait à la vogue de ces chants ; tandis que Charles-Quint « qui receut benignement la dite translation, la prisant et par parolles et par présent de deux cens » doublons qu’il donna au dict Marot, le priant de lui envoyer le plus tôt qu’il pourroit Conjitemini » Domino quoniam bonus , d’autant qu’il l’aimoit, etc., » la Sorbonne refusait de faire chorus, et ce tribunal , aux sentences duquel échappait , vers ces temps mêmes, Rabelais également protégé par son roi , mais plus souple et plus adroit que Marot, parvenait à rejeter sur un sol étranger un poète dont s’honorait la France. Marot prit lui-même le soin de s’interdire tout espoir de retour en chargeant Calvin, près de qui il résidait, à Genève, en 1 5 4 3 . de la préface de cette œuvre complète.

Si nous avions à scruter les vraies causes de cette disgrâce , peut-être y trouverions-nous, comme dans beaucoup d’autres , une intervention féminine qui en expliquerait la rigueur et la ténacité. Il nous suffirait de croire sur parole Marot lui-même, qui impute sans détours à Diane de Poitiers la première persécution qu’il encourut, en i525, pour s’être vanté d’avoir mangé du lard en caresme , et cela par vengeance de la publicité donnée aux amours de Pliébus et de Diane f mais tout en reconnaissant que des vers comme ceux-ci , qui datent de i5z4

« Toute vigueur dedans mon cœur s’assemble ,

» Qu’en le baisant , mourir, vivre me semble. »

ses Plaintes de l’enfer ( de i526 ),sur luna diverse et variable , Vestresne 2 2 , où Vheur du printemps est si malignement comparé à celui de l’automne, etc., semblent confirmer des relations qui porteraient une rude atteinte à la sincérité de l’épitaphe citée page 264 , nous ne nous sentons pas le courage d’imputer à cette protectrice des arts l’exil et la mort prématurée d’un grand poète. Nous trouverons peut-être d’autres occasions de concilier, si possible, sur cette question, Langlel Du Fresnoy et l’abbé Goujet, et de réduire à leur juste valeur les boutades vaniteuses du poète gascon qui , abusant des licences poétiques , n’a peut-être que trop justifié cette réflexion de Brantôme sur Bocace faisant parade dans la Jlammette de ses amonrs avec Marie d’Artois , sœur de la reine Jeanne de Naples : <t Escrivains , poètes et courtisans volontiers publient leur valeur et leurs jouis- » sauces , soient fausses ou vraies. « ( tom. Vil , pag, 35q , petite édit, de Leydç. )

» Vien , prince , vien : la fille au Roy de France » Veut être tienne , et ton amour poursuit :

» Pour toi s’est mise en royalle ordonnance ,

» Au temple va , grand’ noblesse la suit :

» Maint dyamant sur la teste reluit

» De la brunette : et ainsi altourne'e

» Sou tainct pour vrai semble une clere nuict ,

» Quand elle est bien d’estoilles couronnée.

» Brunette elle est ; mais pourtant elle est belle » Et te peux suivre en tous lieux , où irais ,

» En chaste amour, danger fier et rebelle » N’y a que veoir. D’elle tu jouiras;

» Mais, s’il te plaist , demain tu nous diras » Lequel des deux t’a le plus gref esté » Ou la longueur du jour, que desiras » Ou de la nuict la grande breveté. »

Les autres strophes, que nous nous dispensons de reproduire, s’appliquent aux liens qui vont unir les deux royaumes, à l’accueil qui attend la princesse en Ecosse, aux regrets de la France, etc. Ce chant se termine à la douzième strophe par ce présage commun à tous les épithalames :

« Enfans auras , enfans ( pour abréger)

» Qui porteront et sceptre et couronne. »

Mais le don de devination n’appartient plus aux poètes; ce présage fut trompeur. Sept mois étaient a peine écoulés que la mort, comme nous l’avons dit , avait rompu ce lien.

« Immortel nœud d’amitié iudicible » Entre le sceptre escossois fleurissant,

» Et le françois par autres invincible. »

Ce noeud se renoua bientôt cependant, mais dans un ordre secondaire, par le mariage de Jacques Y avec la fille du duc de Guise, la nièce du cardinal Jean de Lorraine ; ce qui dut naturellement conduire cette autre reine d’Écosse dans notre manoir toujours occupé par son oncle, qui , à ce titre , s’était déjà trouvé le véritable hôte des royaux époux Jacques et Madeleine.

Le chaut que Ronsard fit a la même occasion, et qui commence par ce vers :

Le Roy d’Escosse éloit en la fleur de ses ans, etc.,

ne peut soutenir à aucun égard la comparaison avec celui de Clément Marot ; mais remarquons que Ronsard qui , comme page du duc d’Orléans (Henri II), aura voulu payer à ce royal accord le tribut de sa muse juvénile , avait a peine i3 ans en 1 537, étant né la même année que le cardinal Charles (en 1 5 2 ). Ce fut peut-être même à ces premiers essais que Ronsard, camarade

de college de ce cardinal, dut d'être attaché au roi Jacques après son second mariage avec Marie de Lorraine, que ce poète accompagna en Ecosse , où il demeura plus de deux ans avant de venir en France recevoir de François Ier, ou plutôt de Henri II i, les palmes qu’on lui conteste depuis l’arrêt prononcé contre lui par les écrivains du grand siècle.

(/, pag. 2 io.) On peut juger de la haute et juste confiance que François Ier plaçait dans le cardinal Jean , par les détails de sa mission près de Charles- Quint , mission d’autant plus difficile qu’elle coïncidait, quoique donnée antérieurement, avec la bravade que ce dernier prince venait de se permettre à Rome contre la France, en présence du pape et des cardinaux; mais malheureusement, ainsi que l’observe Brantôme , sans qu’il y eût avec l’ambassadeur, de Velly, et l’évêque de Mâcon, « encore qu’il leur eût respondu un » peu bien pour sou estât et profession, quelque brave et vaillant chevalier » de l’ordre du roi, ou un capitaine de gendarmes, ou autre vaillant gentil- )> homme de main et de bonne espée et bravasche. . . qui se fût avisé à re- » trancher le fil â ses premières hautaines et outrageantes paroles. »

Guillaume de Bellay, à qui nous empruntons quelques détails ( Mémoires, 1 536), nous montie d’abord ce diplomate se rendant au camp de Yerceil pour faire suspendre la poursuite de nos succès, conformément aux ordres du roi , et ce nonobstant la connaissance qu’il acquiert alors seulement des rodomontades de l’empereur; rejoignant bientôt ce prince à Sienne, où il le harangue

i C’est par respect pour la véracité des biographes que nous avons admis avec eux que François /er adjugea à Ronsard , après une lutte poétique avec Mellin de Saint-Oelais , l’héritage de gloire de Clément Marot ; car rien ne paraît moins prouvé que ce concours dont ne dit mot Claude Binet, ami d’enfance de Ronsard, éditeur de ses œuvres, et auteur de la vie dont il les a fait précéder. N’y aurait-il pas confusion avec les débats poétiques qui eurent lieu , eu effet, soit entre Clément Marot etMelin de Saint-Gelais, sous François Ier (voir la note ci-dessus), soit entre ces mêmes champions, Ronsard etMellin, sous le règne de Henri II, à uneépoque oùRonsard, qui n’avait que 2 3 ans quand François Ier mourut ( en 1 5 4 7 ) , était d’âge et de force à lutter avec qui que ce fût.

Binet parle , il est vrai, de Mellin comme d’un « chef d’un gros escadron de petits rimeurs de » court , qui osa bien se descouvrir , et plustot meu du cry de ces grenouilles courtisanesques que » de son propre jugement, peusoit troubler l’eau pégasine à cet Apollon nouveau, Ronsard , quand » de mauvais cœur en pleine assemblée, devant le Roy, il calomnia les œuvres de Ronsard; » mais ce qu’il ajoute : « que la gloire de Ronsard s’étant augmentée par les médisances de ses haineux, » et le cœur lui ayant cDÛé , il résolut , à l’honneur du roi Henri et de ses devanciers , d’écrire la » Franciade » , semble d’autant plus exclure l’intervention de François 1er, que l’écrivain ajoute un peu plus loin : « ce qui fîst desirer à nostre Ronsard le règne du grand François et d’estre » venu en son temps. »

Serait-ce encore une de ces erreurs accréditées par le système très commode , en effet , de composer les livres avec des livres , sans recourir aux contrôles par date et autres moyens d’éclairer la matière dont on traite?

avec dignité, et le quittant pour se rendre à Rome près du pape dont les dispositions contraires aux vues de François Ier changèrent totalement d’après les habiles démonstrations du cardinal. Son discours est rapporté in extenso par Langey du Bellay, expert en telles négociations, et très louable de rendre dans ses mémoires, un si beau témoignage a un rival d’éloquence et d’habileté. Cet écrivain ajoute même :

« Ces remonstrances ouyes , notre St-Père monstra, tant en paroles qu’en » son visage, avoir un merveilleux regret que les choses se fussent autre- » ment conduites. »

Voyons-le maintenant purger, par la dignité de son langage, l’offense faite récemment a la France , par Charles-Quint , lorsque « parachevant son che- » min, il vint le trouver au lieu de Petra-Sancla , auquel, après avoir fait » une recharge, tant en son propre et privé nom , comme de la part et com- » mission de nostre Sainct-Père, pour le convertir et induire a la conclusion » de ses précédentes promesses , voyant finalement que remontrances n’y » avaient lieu , il prit congé de luy en paroles de telle ou semblable subs- » tance :

« Je voy et cogney, empereur très auguste, par le chemin que vous tenez « et par tous vos préparatifs et propos , que , quant a vous , le roy votre frère » n’a plus occasion de fonder son espérance en autre party que celui des « armes : et davantage, par aucuns propos que m’ont tenuzles entremetteurs » de vos affaires, j’entends que maintenant vos desseings ne tendent tant 3* à la restitution du duc de Savoye, comme a l’invasion du roy en son >3 royaume , etc. , etc. j>

C’est surtout après avoir démontré à l’empereur « qu’il ne doit se laisser » conduire à courroux et espérance , les deux plus mal seurs et malfiablcs ■» autheurs du monde, que l'événement de la guerre est incertain , que tant 33 plus il y a eu de victoires , tant plus il y avait à se garder de faire entre- 3) prise qui puisse obscurcir la gloire des choses passées , » que notre cardinal se posa en digne représentant de la France et de son roi, en disant a Charles- Quint: « Mais si vous l’assaillez et mesmement en son pays , ainsi que s'en 3> vantent vos gens (vous me pardonnerez, sire, si je vous parle librement et 3> comme je pense), mais je vous ose dénoncer et prédire que, si j’ai bonne 33 cognoissance des forces de son royaume, de l’unanimité, consentement et 33 union de son peuple et de l’affection et foy qu’il porte a son prince; et si 33 avecques ce que je cognoy du roy (duquel je suis nourry et eslevé ), le cueur, 33 asseurance et persévérance en une grosse entreprise , quand il y est, et 33 sa grande diligence de pourveoir et, au besoin, donner ordre a ses affaires, 33 le temps ne tardera guères a venir que, pour un grand bien , vous souhai- 33 terez de Dieu vous en pouvoir retirer à bagues sauves ; car il faut que vous 3/ entendiez , sire , que le Français a tonte autre façon de faire à deffendre un 33 pays de conqueste, qu’à deffendre son propre pays , ses villes , ses champs , 3i ses possessions, ses foyers, églises et autels ; et les y ont bien peu de gens

>Ol£S U ' CHAPJTHE 11.

3) assaillis sans prompte ruine , ou à tout le moins très grand et extrême dan- 3) ger. Pour quoy je vous dy, sire, de rechef, advisez-vous et vous donnez 33 garde que mal entreprenant vous ne ennoblissiez et faciez coguoistre , par 3> quelque incogneu et auparavant non célébré quartier de France, vostre 3) calamité , etc. »

Charles-Quint, dont l’ambitieuse ardeur et l’aveuglement sur l’issue de cette campagne furent tels qu’il avait, par uue précaution superflue, recommandé a son historien Paul Jove, ainsi que le reconnaît le président Iiénault, de faire ample provision d’encre et de papier, pour décrire les hauts faits dont il serait témoin , dut se ramentevoir les prognoslicationS du cardinal de Lorraine, quand maître de la Provence, mais échouant devant Marseille, il vit la destruction de son armée et sa calamité ennoblir encore un quartier de France et ajouter à la gloire de son grand rival.

« Cependant, cet empereur, dit du Bellay, encore que la proposition du » cardinal ne lui fust agréable, ne fit toutefois semblant de prendre trop en 3> mauvaise part la liberté de langage dont il usait ; et à ce ne le mouvait tant » la qualité du personnage (qui de soi méritoit assez être respectée), comme « sa grâce et façon de dire dont estoit la qualité du personnage accompagnée 3> (notez que c’est un des plus éininens contemporains et compétiteurs du car- 3) dinal Jeauqui parle) ; si le remercia de l’advertissement qu’il lui donnait, en i3 priant Dieu neluy faire tant de grâce qu’il eust véritablement prophétisé ; 33 prière qui , comme nous venons de le dire, ne fut pas exaucée, le don de prophétie étant venue se joindre â celui d’éloquence dont avait fait preuve notre grand commensal.

Voici maintenant comment le même du Bellay rend compte d’une autre mission , également de confiance , et que toute la cour déféra à notre cardinal comme étant l’homme le plus capable et le plus propre a amortir, par son ascendant près du roy, l’horrible coup qu’il allait lui porter par la nouvelle imprévue de la mort du Dauphin François , empoisonné à Lyon par Montécucullo , mort de laquelle , selon l’expression de l’historien , aucuns des principaux serviteurs de l’empereur furent encoulpés.

On nous pardonnera de donner quelque extension â cette scène déchirante, qui montra toute la force d’âme, tout le stoïcisme de notre héros de prédilection, atteint dans ses plus vives affections, dans ses plus chères espérances, au milieu des plus grands embarras politiques et guerriers, car du Bellay convient que , « dans ce moment mesme, par l’effet de la guerre de Picardie et de l’ar- 33 rivée en Provence d’un si puissant et non attendu ennemi , pour satisfaire à 33 la guerre en tant de lieux , sans ay de d’autruy , il se trouvoit pcrplex, en- 13 core qu’il le dissimulast. >3

« En ceste fluctuation et perplexité d’élection et choix de personnages qui 33 entreprist de porter ceste douloureuse parole , ne se trouvait autre quel- 33 conque à propos que monseigneur Jean, cardinal de Lorraine, pour estre » de plus longtemps familier et piivé du Roy : mais de l’heure qu’il eut mis

3) le pied a la chambre, propos et paroles lui faillirent, et onc ne sceut tant » asseurer sa contenance que le roy de prime face ne cogneust à son visage » qu’il avait eu quelque fâcheuse et malheureuse nouvelle; et comme si le j» cueur lui eust présagé et dit ceste infortune, lui demanda incontinent » quelles nouvelles de son fils. Monseigneur le cardinal se trouva la langue » attachée aux lèvres , et quoiqu’il l’eust naturellement faconde et disserte, il » lui mascha plus qu’il ne prononça , et dit seulement en béguayant, que cer- » tainement il lui estoit empiré , mais qu’il falloit avoir en Dieu espérance de » la guarison. Jenten bien, dit le roy alors , vous ne m’osez de première entrée » dire qu’il est mort , mais seulement qu’il mourra bientôt. A ces mots respon- » dit monseigneur le cardinal , en le confessant par signe plus que de bouche. » Et lors n’eussiez veu sinon larmes, ni entendu sinon sanglots et soupirs des » assistants. Le roy, jeltant un hault soupir, qui fut ouy des autres chambres, »> se tira sur une fenestre , seul et sans mot dire, avecques le cueur grossi de » deuil, et réprimant ce deuil outre sa commune naturelle puissance, jusqu’à j) ce que, sur le conflict d’entre constance et nature, il fut contrainct de jet- » ter un autre soupir : et lors tendant la teste nue, les yeux, les mains et la » pensée au ciel : Mon Dieu, dit-il, je n’ignore point qu’il ne soit raisonnable j> que je preigne en patience et en gré tout ce qui procède de toy ; mais dont *> me peult venir , ne dont doy-je espérer et attendre , sinon de toy, celte cons- « tance et force de cueur ? Déjà tu m’as affligé par diminution de seigneurie et j) de la réputation de mes forces , tu m as ajousté maintenant ceste perte de mon » fils ; que reste plus à présent sinon que tu me dejfaces de tout ? et quand ton » plaisir serait d’ainsi le faire , enseigne-moy au moins et mé faits cognoistre la >3 volonté , afin que je m’y résigne, et me renferme en cette patience , toy qui seul 3) es puissant de ce faire , aydant et renfermant la naturelle et humaine infir- » mité.

3> Telle fut , ajoute Langey, son oraison en substance , finie par semblables 33 propos religieux et clirestiens ; mais les soupirs et larmes de ceux qui me » les récitoient , accompagnez d’une admiration et merveille d’une si grande » constance et cueur de père, les empeschèrent de me compter le surplus. »

Complétons ces détails par la touchante allocution du roi à celui de ses fils sur qui devaient se reporter les hautes espérances que, sur de belles prémisses, la France entière avait placées dans les destinées du dauphin François :

« Le lendemain, il fit appeller monseigneur Henri, son second fils, naguères 3> duc d’Orléans, depuis dauphin de Viennois et duc de Bretaigne, lequel avec 33 peu de gens, il tira en sa chambre à part, et lui usa seulement de cette 33 courte harangue : Mon fils, vous avez perdu votre frère et inoy mon fils 33 aisné , en la mort duquel je trouve que la même occasion me reconforte qui /3 m’accroist et augmente le regret et desplaisir ; c’est la mémoire et satisfac- 3> tion que j’ai de l’amour et affection et faveur qu’il avoit déjà acquis en ce » rovaume envers les grands et les petits. Mettez peine, mon fils, de l imiter

NOTES nu CHAPITRE II.

)» et ensuivre, en sorte que vous le surpassiez, et de vous faire tel et si ver- » tueux , que ceux qui aujourd’hui languissent du regret qu’ils ont en luy, » rencontrent en vous de quoi appaiser et oublier ledit regret qu’ils ont de » luy. Je veuil qu’à ceste fin vous adressiez votre intention et y employez » votre coeur, esprit et entendement ; Dieu ne vous faudra de vous y estre en » ayde et à secours, etc. »

Les rôles que joua le cardinal Jean , dans ces grandes circonstances, et surtout la mesure et la dignité qu’il y mit, ne suffiraient-ils pas pour constater que ce prélat, trop souvent confondu dans l’hislo>re même avec son neveu et successeur, avait en lui de quoi racheter et au-delà les légèretés et autres imperfections qu’on lui reproche à juste titre.

(/, pag. 240 ) La question de l’âge que devait avoir Charles de Lorraine lors de la publication ( 1 5 3 3) des premiers livres du Pantagruel , où les derniers commentateurs de Rabelais, MM. Esmangart et Eloy Joanhneau, lui donnent le premier rôle (Panurge), question controversée d’ailleurs entre Moreri et Daubigny, et que nous croyons avoir éclaircie par une citation de Ronsard, se trouve définitivement tranchée par l’extrait suivant des comptes de François Ier (. Archives curieuses, tom. 111, pag. 91) :

« Aujourd’hui troisième jour de may 1 538, le roy estant à la côte St-André, » a accordé et octroyé à Edmond de Lenoncourt les trésorerye , chanoynye » et prébende , en l’église de Reims, le cas advenant du trépas de son oncle, » qui à présent les tient et possède, à cause de la maladye de laquelle il est j> à présent détenu, des quelles trésorerye, chanoynye et prébende, laquelle » appartient au roy par droit de régalle, ouverte en la dite église, parce que » Charles, monseigneur de Lorraine, à présent archevêque du dit Reims, n’a » faict et ne peult encores faire le serment de fidélité , à cause de sa minorité )> et bas âge. »

Pour prouver d’ailleurs qu’il n’a pas dépendu de nous d’éclaircir quelques circonstances de cette vie historique commencée si tôt , nous citerons ici quelques ouvrages contemporains peu connus, autres que la fameuse légende qui nous a servi de texte principal , ainsi que les lettres manuscrites du maréchal de Montmorency sur la bataille des Innocens , lettre dont nous devons l’obligeante communication à M. Louis Paris, bibliothécaire de Reims.

L’un de ces principaux ouvrages que nous considérons encore comme peu connu, bien qu’il ait été publié il y quatre ans dans la Revue rétrospective , mais sans les notes qui l’authentifient presque, est « l’Histoire particulière de » la court de Henri H, attribuée à Claude de l’Aubespine, baron de ChAteau- » neuf, secrétaire d’état sous François 1er, Henri II, François 11 et Charles IX, » le même que nous avons cité comme occupant l’hôtel de Jacques Cœur à » Bourges, » et où se trouvent en effet narrés, avec le pronom personnel, quelques détails particuliers à diverses missions que remplit ce diplomate, con-

seiJler privé de Catherine qui le consulta même au lit de mort, ce qui doit faire distinguer ses hostilités envers le cardinal de celles du sieur de la Planche et autres légendaires huguenots.

Nous bornons cependant nos extraits aux détails suivans qui pourront servir a expliquer ou à rectifier même quelques-uns de nos aperçus puisés a d autres sources : « Des plus parfaits en l’art de courtiser, le cardinal Charles » se gehenna tellement par l’espace de près de deux ans, que, ne tenant 31 pas table pour sa personne , il dinoit a la table de Madame (Diane de Poi » tiers), ainsi estoit appellée par la royne même.

» Ainsi, par son port et faveur, il emporta tous les bénéfices de son oncle, » le cardinal de Lorraine, après son trespas , qui estoyent grands, lesquels,

joincts aux siens, lui faisoyent trois cent mille livres de rente, s’appropria j) tous les meubles de l’oncle, qui estoyent précieux, laissa toutes les deptes » d’iceluy, qui estoyent immenses , à ses créanciers, pour y succéder par droit j> de banqueroute.

» Lors de la dépossession par Diane du trésorier de l’épargne Duval et de » la duchesse d’Etampes , le cardinal voulant avoir sa part à une si grande » et riche dépouille qui se faisait , s’appropria, sur le mesme trésorier Duval, 3> de la terre de Dampierre, et de celle de Meudon , sur le cardinal de Meu- 3» don (oncle de la duchesse d’Etampes); desquelles et de la petite ville de 3) Chevreuse, qu’il recouvra aussi sans bourse délier, feit ériger un marquisat, » duquel il a faict héritier le feu duc de Guise, son nepveu ; et s’en servoit de 3> leurre pour tromper ses créanciers, comme de la terre de Marchais, dont 3) il avait despouillé le feu sieur de Longueval , par le complot et interven- » tion du cardinal de Pelvé , propre neveu du dict Longueval.

3> L’hôtel de Clisson , acquis par le sieur de la Bourdaizière , qui avoit été j> trésorier de l’ extraordinaire, fut changé en celui de Guise , comme il est 33 encores à présent.

33 Et sei’oit a désirer que ceste femme (Diane de Poitiers) et le cardinal » n’eussent jamais esté ; car ces deux seuls ont esté les flamesches de nos mal- 33 heurs, ayant tousjours esté recogneu d’un chascun. Le duc deGuyse, grand 3> chef de guerre et capitaine capable de servir sa patrie, si l’ambition de son 3> frère ne l’eust prévenu et empoisonné. Aussi a-t-il dict plusieurs fois de » luy : Cest homme enfui nous perdra (mot appliqué de nos jours à une autre 3) espèce) ( Archives curieuses, toin. III pag. 3 75 et suiv.). 33

Dans un autre document contenu au même recueil (pag. 2Ôi et suiv.), et qui avait déjà paru, mais incomplet , dans les Mémoires de Condé, l’auteur des lettres envoyées à la royne-mère par un sien serviteur, après la mort du feu roy Henry II , représente le cardinal Charles (pag. 256 et 257) comme « un jeune serpent auquel Henri II, enyvré de la menstrue de cette vieille » paillarde Diane, donna par elle entrée en sa maison, et qui secrètement 3) léchoit le sein d'elle , dont il se feit l’oracle et elle organe de luy qui com- 3> mença a blasmer les psalmes de David (mis en vers par Clément Marot, dont

» Diane, en femme outragée, poursuivait par conséquent jusqu’à la mémoire») « lesquels enseignent à laisser tous péchés, fortifient la chasteté et corro- » borcnt la vertu, et va faire feste des vers lascifs d’Horace , qui eschaulfent » les pensées et la chair a toutes les lubricitez et paillardises, et met en avant » autres chansons folles; et en faisoient forger de leurs infâmes amours par » ces beaux poètes du diable (nouvelle attaque et plus virulente encore que » le mot de brouillons de la légende, contre Ronsard, Baïf et Jodelle), pour » non-seulement entretenir leur vie impure et impudique, ains pour les en- » goufrer et absorber en l’abyme de toute iniquité et désordre, voire de toute » impiété. »

Le correspondant officieux qui, d’après la Bibliothèque historique de France, serait un officier de la maison de Marguerite de Navarre, nommé de "V ille— madon, nous donne, dans le trait suivant des allures hypocrites du cardinal, un témoignage du discrédit dans lequel la réforme fit tomber la Bible aux yeux des catholiques.

« Luy voyant que la grande sénéchalle avoit, a l’imitation de la royne, une » Bible en françois , avec un grand signe de la croix, un coup de main sur sa » poictrine et parolle souspirante d’un hypocrite, la luy va despriser et dam- » ner, luy remonstrant qu’il n’y falloit pas lire, pour les périls et dangers » qu’il y a, înesmes qu’il n’appartenoit aux femmes telle lecture ; mais qu’au » lieu d’une messe elle en ouist deux et se contentast de ses patenostres et de » ses Heures où il y avoit tant de belles dévotions et de belles ymages. »

Passons aux documens authentiques que nous avons dû chercher surtout à recueillir sur la lutte et la culbute de la rue St-Denis, circonstance importante dans l’histoire de l’Hôtel deCluny.

Ceux qui se trouvaient enfouis dans les manuscrits de Béthune (fol. 6 du vol. coté 8697), et que les Archives curieuses ont publiés récemment (tom. VI, pag. 255 et suiv. ), consistent en une lettre écrite le i5 janvier 1664 ( i565) , par le maréchal de Montmorency, a Mgr. le duc de Montpensier, prince du sang , allié du cardinal , où il est dit , en ce qui tient aux faits essentiels : « Le » train du dit cardinal fut par moy rencontré au coing de St-lnnocent et laissé » passer tous ceux qui ne portoient armes deffendues, mais quand japperccus » arquebusiers et pistoliers, je m’advançay dans la rue St-Denis et leur leit » faire commandement de inestre les armes bas; et pour ce que â ceste abor- » dée , au heu de m’obéir, un des arquebusiers du dict cardinal tira un des » gentilshommes de ma compagnie, tout ce qui fut rencontré armé fut des- » servi un peu plus rudement que je n’avais délibéré.... le dict cardinal se » sauva dedans une maison aisée â forcer ; mais pource que j’avois en ma com-

t Notre parenthèse se rapporterait à ce que nous avons dit ( note H ) des motifs personnels qu’aurait eus Diane pour se venger, même sur la mémoire de Marot , du rôle qu’il lui fait jouer dans ses œuvres en parlant de ses amours partagés ou non , ne fùl-ce que pour prouver à son royal amant combien sa vertu s’irritait de semblables suppositions.

XOTES DE CHAPITRE 1T.

» pagnie assez de gens qui ne l’aiinoient guères , je outrepassai et feist passer » à toute ma compagnie la dicte maison , alin de lui donner moyen de se reti- » rer à pied dedans son liostel de Cluny. Cecisepassa le lundy apres disnée....

» Le mercredy matin, deux heures avant le jour , le cardinal partit avec des » lanternes, et se retira à Meudon. »

La réponse du duc de Montpensier n’est rien moins qu’approbative de la conduite du maréchal ; mais il estime que : « s’il y a quelque trait de mauvaise » intention , il provient d’aucuns que le maréchal avait en sa compagnie , qui » ne veulent point de bien ne au cardinal ne aux siens; car, pour le regard de » son équipage, il n’est pas nouveau, l’ayant, depuis son retour en France,

» tel par le congé de sa majesté qui lui a souffert quand il a esté près d’icelle.

» On ne peut en douter, ajoute-il, ne des justes occasions (sans doute l’assas- » sinat de son frère par Poltrot) qui lui font tenir ainsi accompagné, ne aussi » de sa grande qualité et mérite, et qu’il ne soit bon et fidèle subjet et ser- » viteurde la couronne, pour justement se plaindre, avec tous ses parens ,

» d’avoir esté trop estrangement traité. »

Ces lettres réduisent de beaucoup ce que nous aurions pu extraire des pièces originales, toutes signées par le maréchal de Montmorency, et concernant cette affaire, qui se trouvent dans la bibliothèque de la ville de Reims.

La première, en forme « d’instruction de ce que le contrôleur Yessot a » charge de dire a leurs majestés , de par M. le maréchal, remonte au ier janj> vier i 565 et tend a établir quelle était la disposition de la troupe avant l’ar- » rivée du cardinal. « Voyant que, durant la messe de minuit du jour deNoël, » aucuns des arquebusiers de la ville sur leurs morrions portoient des eschar- » pes rouges, leur fit dire par le prévost des marchands qu’il les feroyt bien » cbastier, s’ils en portoient plus, car il faut du tout oublier les mémoires des » troubles , etc. »

Dans une seconde instruction du 12 janvier, le maréchal « charge le baron ,> Dantibe de faire souvenir leurs majestés que , a Bar, Mâcon, Lyon, et finale- » ment h Arles, il leur a fait entendre qu’il n’était pas délibéré de soulfrire, » pour plusieurs bonnes et importantes raisons, que le cardinal de Lorraine » entrast avec garde d’arquebusiers dans le gouvernement de l’île de France, » et nomément dedans la ville de Paris , et que s’il y venoit en cest équipage, » il désarmeroit ses gardes , et que leurs majestés ne lui ont jamais mandé >» qu’il ne fist pas. » Suit le détail de la rencontre du lundy, conforme aux détails de la lettre ci-dessus , si ce n’est que le maréchal dit que les quinze arquebusiers furent environnés par les gens du cardinal , ce qui força le maréchal « d’y aller en personne avec bon nombre de gentilshommes de l’une et l’au- » tre religion , car les uns et les autres lui obéissent volontiers, dès qu’il leur » commande pour le service du roy. Le maréchal convient aussi qu’un de ses » gentilshommes (nommé Mondefua) ayant été tué , il fallut y aller plus ru- ,> dement... 11 reconnaît aussi qu’il voulut laisser au cardinal le moyen de se » retirer a pied dedans son hôtel de Clugny.

Par une troisième instruction du 19 janvier, le maréchal charge le sieur de Marchaumont d’apprendre à leurs majestés « que Paris est plus paisible qu’il » 11e fut jamais. »

Après avoir parlé desprojets qu’avaient le cardinal etsonneveu «de se tenir a avec six ou sept cents chevaux qu’ils avaient mandés de toutes parts autour » de la ville de la quelle ils se saisiroient pour tromper les dessaings des hu- » guenots qu’ils dévoient faire périr par douze mille lansquenets et nulle » reytres, il observe que le cardinal a reproché a quelques-uns de cette ville » qu’ils l’avoient trompé et qu’il connaissoit bien qu’il ne falloit plus avoir de » fiance au peuple de Paris. Le cardinal, dit-il, a confessé , a ce que dit Gol- » man, n’avoir jamais eu sy grand peur de sa vye, ni s'y grand ennuy depuys 5; la mort de M. son frère , mais qu’il avoit eu autant de réjouissance et de » contentement d’un lot qu’il avait receu de l’empereur (sans doute l’accord » pour l’évêché de Metz, qui lui offroit moyen de se venger). »

(K, pag. 279.) Quoiqu’il nous appartienne encore moins sans doute de nous ériger en censeur des lettres qu’en aristarque des arts, la considération que Y art poétique vient se confondre avec les autres titres de gloire du pays et peut rentrer comme art dans notre domaine , nous décide à hasarder dans cette note l’expression d’un sentiment que nous a souvent suggérée la la lecture de nos vieux poètes , jusques et compris Ronsard , placé si haut par ses contemporains et tombé si bas après sa mort, sans peut-être avoir

. . . . mérité

Ni cet excès d’honneur ni cette indignité i.

1 La sentence portée contre Ronsard par le législateur de notre Parnasse est formulée presque dans les mêmes termes que celle du légendaire qui l’appelle Brouillon , car Boileau a dit de lui :

« Réglant tout, brouilla tout , fit un art à sa mode ; » et cet arrêt se trouve presque justifié en partie par l’aveu de ce poète lui-même :

« Je fis de nouveaux mots , j’en condamnai de 'vieux. »

Mais quant à celle de La Bruyère qui lui reproche « d’avoir plus nui au style qu’il ne lui servi , n et de l’avoir retardé dans le chemin de la perfection » , elle était peut-être plus facile à porter qu’à motiver ; et si nous ne craignions pas d’être taxé d’irrévérence pour notre doute seulement , nous irions peut-être jusqu’à décliner la compétence du juge , mais sans y substituer la nôtre à peu près nulle dans l’espèce, nous le répétons franchement. Ce que nous voulons dire, c’est qu’un siècle s’était écoulé depuis l’effet produit par les poésies de Ronsard sur ses contemporains, lorsque l’auteur des Caractères , plus remarquable par sa connaissance des hommes et par l’expression vive, concise et énergique de ses idées, que par ses études sur la lungue poétique, jugeant les vers passés de mode comme Alberti j ugeait, nu XV" siècle, les architectes du XIIIe, intentait à Ronsard une accusation dont l’accord unanime de ses plus illustres contemporains semble devoir l’absoudre. Nous le demandons : n’est-ce pas s’incliner devant l’avis du maître , que de donner en pareille matière gain de cause à La Bruyère , même à Boileau , sur Montaigne , fort apte sans doute à juger si la langue qu’il maniait si bien avançait oh reculait sous l’expression poétique de Ronsard qu’il place non loin des

La question que soulevaient dans notre esprit le charme de naïveté, la con-

meilleurs poètes de V antiquité ; sur l’historien et président Auguste de Thou , qui outre encore l’opinion de Montaigne; sur le chancelier Michel de L’Hospital, ce grand Caton de nostre âge., dit Binet, qui entreprit , sous Henri II , la défense de fi.ousard , et de J'aict , fit une très docte élégie latine eit son nom , commençant par ce vers ;

« Magnificis aulæ cultoribus atque poetis ; »

Et surtout sur le magistrat Estienne Pasquier qui , poète lui-même , sinon fort habile , du moins très abondant , pouvait, en comparant la langue poétique de Clément Marot avec celle de Ronsard, décider si cette dernière répondait bien au goût de l’époque , et s’il y avait réellement décadence au lieu de progrès? Or voici le passage que cet écrivain consacre à Ronsard dans le cbap. vil de ses recherches , intitulé : « De la grande flotte poétique que produisit le règne du roi Henri II, et de la » nouvelle forme de poésie par eux introduite. »

« Ou ne peut assez louer la mémoire du grand Ronsard. Jamais poète n’escrivist tant comme luy, » et toutes fois en quelqu’espèce de poésie où il ait apliqué son esprit , en imitant les anciens, il » les a surmontez ou pour le moins égalez , car quant à tous les poètes qui ont escrit en leurs vul- » gaires , il n'y a point son pareil... Ostez à Dubellay trois ou quatre sonnets qu’il desroba à l’ita- » lien , le demeurant est fort foible... en Ronsard je ne fais presque nul triage.

» Après qu’il se fut réconcilié à l’envie , il eut cette faveur du ciel que nul ne mettoit la main à » la plume qu’il ne le celebrast par ses vers et sur la recommandation de son nom aux jeux floraux » de Tholoze, on lui envoya l’englentine (ou plutôt, selon Binet, une Minerve d’argent massif

» de grand prix, laquelle Ronsard ayant receu la présenta au roy sous le nom de Pallas, présent

» convenable à sa valeur de la part de la palladienne Tholoze). »

Nous empruntons d’autant plus volontiers cette preuve de la haute position de Ronsard aux yeux de ses contemporains les plus lettrés , et par conséquent les meilleurs juges de son influence sur la langue de leur époque , à l’illustre avocat-général de la compagnie à laquelle nous appartenons, que ses jugemens nous paraissent en général exempts de prévention et de partialité. Telle serait, par exemple, cette opinion sur Rabelais (liv. VI, pag. 6 1 4-) * « Cestuy ès gayetez qu’il mit en lumière, se » mocquant de toutes choses , se rendit le nom pareil. De ma partie recoignoistray franchement « avoir l’esprit si folastre que je ne me lassay jamais de le lire et ne le leu oneques que je n’y trou— » vasse matière de rire et d’en faire mon profit tout ensemble. » Cette opinion, à laquelle se rangent encore aujourd’hui tous ceux que la prévention n’aveugle pas, fut du moins pesée par La Bruyère qui , moins rigide qu’envers Ronsard , trouve dans Rabelais le charme de la canaille et le mets des plus délicats.

Des autres témoignages contemporains qu’il nous serait facile de multiplier a l’excès , bornonsnous à en citer deux autres de nature différente , mais qui prennent plus de poids encore de la capacité spéciale que du rang élevé des comparans.

Nous évoquerons pour l’un la gratitude qu’exprime le poète à la savante et spirituelle fille de François Ire, Marguerite de Valois :

« . . sa mortelle déesse

» Qui lui donna cœur de chanter. »

et pour l’autre , les vers suivans , quoique bien connus , mais des plus remarquables parmi beaucoup d’autres que Charles IX adressait à son poète qu’il aimait par sus tous :

« L’art do faire des vers , dut-on s’en indigner,

» Doit être à plus haut prix que celui de régner.

» Tous deux également nous portons des couronnes ;

» Mais roi je les reçois , poète tu les donnes...

naissance profonde des auteurs anciens *, le mérite d’invention et souvent la force d’expression qui brillent, en dépit des réglés, dans la plupart de ces expansions primitives depuis longtemps méconnues ou méprisées comme œuvres de barbarie , est celle-ci : « Ne pourrait-il pas en être , toutes propor- » lions gardées, des pères de notre langue poétique comme des créateurs de 3) notre architecture nationale, qui, considérés au milieu de l’éclat du grand 3> siècle plutôt relativement que positivement, et jugés alors sans être coin- 3> pris, sont restés longtemps victimes de cette sentence sans appel, confirmée 3) jusqu’à nos jours, malgré les variations du goût, les capitulations sur les >> principes trop absolus , sans que jamais on leur ait tenu réellement compte

» La lyre qui revit par de si doux accords « T’asservit les esprits dont je n’ai que le corps ;

» Elle t’en rend le maître et te sait introduire » Où le plus fier tyran ne peut avoir d’empire. »

Avide comme nous l’avons peint (pag. 2S1 ) , Ronsard fut peut-être plus sensible encore à certains te'moignages de haute satisfaction plus positifs encore , tels que « te diamant d’ excellente » valeur que lui envoya la reine d’Angleterre Elizabeth comme comparaison avec ses écrits , et le » buffet de deux mil escus que lui fit remettre , en i583, du fond de sa prison, la belle royne'd’Es- » cosse, qui ne se pouvoit saouler de lire ses vers sur tous autres, présent dontfaisoit partie un vase » élabouré en forme de rocher, représentant le Parnasse , et un pégase au-dessus avec cette inscrip- » tion ; « A Ronsard, l’Apollon de la source des Muses. »

1 L’imagination ne faisait pas alors les principaux frais de la poésie qui, pour vivre d’images , ne négligeait pas les études substantielles d’après l’antiquité. Claude Binet , dans la vie de son condisciple Ronsard , parlant de cette « docte volée de bons esprits qui se fit paroistre en ce temps là et » auquel est deu l’honneur des premiers vers français mesurez à la mode des Grecs et Latins , » et de l’Académie que Dorât établit au collège de Coqueret, dit que « Ronsard vid bien que pour sçavoir 3> quelque chose, et principalement la poésie, il ne falloit seulement puiser de l’eau ès rivières des « Latins, mais recourir aux fontaines des Grecs. Ronsard, ajoute-t-il, qui avait été nourri jeune à la « cour, accoustumé à veiller tard, continuant à l’estude jusques à deux ou trois heures après » minuit , et se couchant reveilloit Baïf qui se levoit et prenoit la chandelle , et ne laissoit refroidir « la place. » On lit plus loin « que Ronsard demeura sept ans avec Dorât continuant toujours l’estude » des lettres grecques et latines , de la philosophie... Que Dorât lui leut de plein vol le Prométhée » d'Eschyle , pour le mettre au plus haut goût d’une poésie qui n’avoit encore passé les mers de » deçà ; que le même Dorât l’invita à tourner en françois le Plulus d’Aristophane , et le faire repré- » senter au théâtre de Coqueret , qui fut la première comédie françoise jouée en France. »

Notre poésie, quoi qu’on dise, doit beaucoup à ces deux jeunes et courageux émules, Baïf et Ronsard, qu’une rencontre fortuite avec Joachim Du Bellay constitua bientôt en un triumvirat poétique, transformé plus tard par assimilation avec les sept lumières poétiques de la Grèce qui brillèrent en même temps, en pléiade française, au moyen de l’adjonction de quatre autres constellations assez pâles aujourd’hui , Ponthus de Tyard, Dorât, Est. Jodelle et Remy Belleau.

« D’autres beaux esprits , dit toujours leur contemporain Binet , se réveillèrent et vindrent boire » à cestc fontaine dorée, comme M. Antoine de Muret qui avait jà grand avancement à l’élégance » latine , Lancelot , Caries et quelques autres qui tous ensemble à l’euvi faisoient chascun jour » sortir des fruits nouveaux et non encore venus en nostre contrée. »

NOTES Dl CHAPITRÉ H.

» de leur génie créateur, du caractère d’originalité de leurs œuvres et de j) l’accord de leurs productions avec l’esprit, les mœurs et les exigences di- » verses de leur époque ? A quoi nous ajoutions : s’il en était ainsi, nos main- » teneurs en gaie science, nos artistes en syrventes, rondeaux, ballades, » chants royaux , sonnets ou pastorales , ne devraient-ils pas , a une époque » de souveraine justice, comme celle qui se prépare , participer à quelques » égards a la réhabilitation de leurs collaborateurs en matière d'art graphin que? Ut pictura poesis! »

Une argumentation sur ce thème, peut-être paradoxal, nous sourirait d’autant plus qu’elle se rattacherait aux idées qui, concentrées chez nous depuis plus de trente ans , déborderont dans notre ouvrage sur l’injustice et l’impartialité de nos derniers chefs d’école en tous genres , envers ceux qui leur ouvrirent la carrière et sur l’importance dont il est, pour la juste appréciation d’une œuvre quelconque, de se reporter au point de vue de l’artiste et au temps où il vécut. Mais celte question exigeant un tout autre espace que la dimension d’une note, nous l’ effleurerons seulement ici en posant le terme de la comparaison qu’on pourrait peut-être établir entre nos premiers madrés ès-œuvres, maçons , tailleurs, yniaginiers, enlumineurs, etc. , et nos vieux bacheliers , docteurs ès-lois d’amors, et autres premiers propagateurs du gai sçavoir. Prenons un peu de champ pour rompre cette lance contre la tradition routinière.

Tous nos contemporains d’âge conviendront avec nous qu’encore , il y a quelques années seulement, les esprits les plus élevés restaient froids par système ou par convenance devant nos somptuosités monumentales de vieille date, qualifiées d’œuvres bizarres , ridicules, gothiques et grossières dans les savantes leçons orales ou écrites de nos professeurs d’archéologie i ; ils reconnaîtront que le novateur qui se serait ingéré de blâmer les transformations faites, par exemple, à Notre-Dame de Paris, de Chartres, de Mantes, etc., la substitution des sculptures de Bridan au x contretablcs, stalles à dais , etc. , eût été frappé de réprobation générale , interdit, s’il eût été artiste, dans l’exercice de son culte , et déclaré indigne de la bénédiction de nos seigneurs de Noailles, de Beaumont et autres grands moderniseurs ; et que ces dispositions, qui remontaient à l’invasion du style italien, après nous avoir appauvris dans la succession des siècles écoulés, depuis surtout le règne d’Henri IV, de tant de richesses inhérentes à notre art , par tant de malencontreuses restaurations exécutées dans les goûts successifs de nos écoles de Louis XIII , de Louis XIV et de Louis XV, n’étaient rien moins que favorables a la préservation de ce qui nous restait de primitif, lors du délaissement qu’occasionna le licenciement de notre milice claustrale ( i3 février 1790). Un enseignement comme celui dont nous citons les preuves dans la note 1, loin de former digue au

1 Nos souvenirs de jeunesse nous retracent positivement les e'tranges de'veloppemeus que Milliu donnait* dans son cours public , à ce thème inscrit dans ses Antiquités nationales (t. II, art, xix,

ômi

torrent qui menaçait d’engloutir tous les monumens matériels de notre gloire artistique, ne pouvait qu’en précipiter la destruction ; aussi peut-on lui attribuer en partie la réduction à un si petit nombre des dix-sept cent mille édifices religieux, non compris les chapelles et les oratoires particuliers, qu'un continuateur de Millin, M. Didron, qui professe l’archéologie chrétienne sur des principes tout autres, a comptés dans notre belle France de 1789.

Quoi qu’il en puisse être , on reconnaît généralement aujourd'hui que nos pères, aveugles volontaires ou fascinés par la phraséologie scientifique de leurs arbitres du goût , se refusaient a voir, dans nos grandes cathédrales dites gothiques, ce qui frappe aujourd’hui tous les yeux; à comprendre ce génie créateur qui tient depuis six cents ans en équilibre sur nos têtes ces masses évidées souvent de la base au sommet et prêtes encore à braver la poussée des siècles; qu’ils ne cherchèrent pas à se rendre compte des études profondes de la science , autre même que la stéréotomie , et de la recherche du goût, prodiguées dans toutes ces variations monumentales sur un type aussi simple que l’arc tiers-point; qu’ils ne comprii ent pas tout ce qu’il fallut d’art, d’imagination et de savoir pour créer Y unité dans tant de détails et pour ramener l’ornementation au vocable religieux, tout en laissant dans ces grands édifices à la fois hiératiques et historiques, la part réservée au peuple et celle impérieusementréclamée par l’orgueil des grands; qu’enfin l’élégante pétrification du système végétal dans les chapiteaux , frises et corniches , la floraison perpétuelle des da>s, consoles, etc., touchaient peu ceux que ravissaient en extase \es festons et les astragales de Louis XIV, les guirlandes, les coquilles et les chicorées de Louis XV : mais une grande réaction s’opère ; on calcule aujourd’hui peut-être même au-dela du vrai , la portée intellectuelle de ces grandes créations 1; on comprend que ces artistes primordiaux , s’inspirant de leur seul

sur Notre-Dame de Mantes, p. 10) : t< Nous devons aux Goths ( les Gotlis du XIII» siècle sans doute) » les recherches les plus profondes sur l’art du trait , et ils ont eu la gloire de le porter à sa plus haute « perfection ; heureux s’ils avaient su n’en faire usage que pour imiter la noble architecture gr ecque « et romaine, et non pour créer un genre aussi bizarre que ridicule! » et à cette sentence si expressive dans sa brièveté, portée sur le joli portail des Célestins, bâti par Charles V, qui y avait fait placer sa statue : « l’architecture en est gothique et grossière » (t. I, art. ni, p. 1 1).

Ces doctrines, admises comme fondamentales en France , depuis trois siècles, et qui survivent encore à quelques égards dans nos enseignemens , étaient d’importation italienne et puisées mot pour mot dans les anathèmes lancés par Alberti, Vasari et autres, contre l’architecture ludesque (des Goths de Millin}, bonne pour les délices des ineptes.

1 L’archéologie rêveuse était venue obscurcir et dénaturer l’expression déjà passablement hiéroglytique des symboles religieux, politiques ou historiques, sculptés ou peints dans nos vieilles églises. A l’en croire, Maurice de Sully, Montereau et autres, auraient entaché d’hermétisme, de mythes payons , d’emblèmes chaldéeus , l’ornementation de leurs temples. Dans le vase du portail de la Sainte-Chapelle où s’engageait une main sortant des nuages, on voyait le creuset d’où Nicolas Flamel tira depuis, dit-on, ses immenses richesses ; et c’était par la cosmogonie des Égyptiens qu’on expliquait ces zodiaques sculptés sur les jambages des portes de nos cathédrales. A Paris, on en aurait

génie, n’aient pas été tenus de s’astreindre à des règles qui n existaient pas, ou dont l’insuffisance se trouvait démontrée par le succès de leurs tentatives plus hardies i : on conçoit aussi que l’interdiction des études anatomiques ait pu produire dans la sculpture et la peinture de ces âges l’imperfection du dessin, défaut matériel auquel pourvoiront toujours quelques leçons d’école, mais que rachète si bien l’exercice de la pensée, le sentiment, en un mot l’expression vraie qu’on trouve dans les naïves productions de cette époque et qu’on cherche souvent dans celles de l’art épuré ; et l’on est arrivé, bien tard sans doute, â concevoir que nos grandes historiographies religieuses, royales et civiles, en marbre, en pierre, en métaux, en verre, en émail, etc., avaient un sens complet, indépendant de leur aspect ornemental, et que les évêques, les chapitres, les architectes et leurs artistes, soit en arrachant tant de pages de ces curieux manuscrits, en toutes matières, remis à leur conservation, soit en substituant à la pensée continue des disparates vides d’études analogues, ont fait acte de profanation, d’ignorance ou de sottise. Si notre science en est encore â épeler les traditions plus ou moins mystiques des riches légendes des XII0 et XIIIe siècles 2, vouées a l’instruction, a l’alimentation de

extrait à dessein le signe de la Vierge , pour reporter cette figure au trumeau de la porte de gauche, non comme mère du Rédempteur, mais comme l’Isis égyptienne , comme déesse de Vannée , tenant le dieu Lumière entre ses bras et foulant le serpent entortillé autour d’un arbre , tel que le coluber arborent conscendens de la sphère, le dragon des Hespérides, le Pithon que tue le dieu de la lumière, Apollon, etc,, etc. (Dupuis, Origine des cultes , t. III , p. 4$ à 5o ); mais le bon sens public a fait justice de toutes ces gentillesses dont nous avons connu l’auteur qui nous paraissait réellement de bonne foi. Ces idées creuses n’en restent pas moins la matière de profondes méditations de quelques savans ou soi-disant tels.

1 De grands et beaux édifices religieux couvraient déjà l’occident , lorsque nos Montereau, nos li Bergier , nos Robert de Luzarches, etc. .créèrent sous des inspirations communes aux Francs-Maçons allemands les somptueuses cathédrales de Paris , de Reims , d’Amiens , etc. Les transplantations architecturales de Charlemagne avaient depuis longtemps agrandi la basilique latine d’importation mérovingienne , et les temples byzantins d’Arles, de Poitiers, de St-Gilles, etc., luttaient d’éclat et de grandiose avec les édifices romans de Caen, de Jumièges, de Cluny, de St-Denis, comme avec les curieuses constructions des XIe et XII siècles, dont l’Auvergne offre encore de si nombreuses traces ; mais nos artistes repoussèrent ces provenances orientales pour imprimer un cachet spécial à leurs œuvres.

2 M. Didron qui, jeune encore, a déjà rendu de notables services à la science archéologique en l’abordant de front et en subordonnant son enthousiasme à des études consciencieuses fondées sur une vaste érudition qu’il prouve en ce moment dans un cours bien utile, convient franchement que, malgré les soins qu’il s’est donnés dans plusieurs journées de méditation à la Sainte Chapelle de Paris, c’est à peine s’il a pu parvenir à trouver l’explication de la moitié des légendes peintes sur verre, lui qui cependant avait fait des recherches spéciales, analogues, en présence des verrières de même époque, de Chartres, de Rouen, etc. Il est vrai qu’ici surtout le sens toujours continu de ces belles pages qui se lisent habituellement de bas en haut et de gauche à droite, se trouve souvent bouleversé par suite de transpositions opérées lors des restaurations faites à diverses reprises et peutêtre même dès le temps où Louis XI et Charles VIII tinrent à honneur d’acquérir, par des travaux de

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la loi des peuples, et qu’eût expliquées courammenl le moindre serf de ces époques, on reconnaît du moins combien ces éblouissantes verrières, méprisées encore il n’y a pas six ans pour la grossièreté de l’épure, ajoutent d’éclat et de magie aux édifices, puisqu’on s’occupe de les reproduire >.

Enfin, depuis que l’inventaire sommaire de nos richesses en produits de la statuaire religieuse seulement, évalués, par un habile statisticien de l’art , à quatre milliards deux cent quatre-vingt-douze millions cinq cent mille statues, nombre plus que doublé , quant aux figures et figurines , par les produits de la peinture et du tissage, a révélé l’existence de nos artistes par celle de leurs œuvres, depuis que le même écrivain a , comme l’avons dit plus haut, soumis à l’animation, par l’évocation des légendes chrétiennes, quelques parties de cette fantasmagorie de pierre, de verre, etc., depuis si longtemps muette ; depuis surtout qu’un poète doué de cette force d’expression qui burine la pensée par les images, est venu rehausser encore notre magnifique cathédrale par la magie de ses descriptions , et fixer l’attrait des plus indifférais en matière d’art, en rattachant, dans sa pensée profonde, l’étude de ce monument aux gambades d’une Bohémienne et aux contorsions d’un sonneur, c’est a qui s’exclamera plus haut sur cette splendide manifestation de nos arts nationaux , sur l’accord sublime de ces monumens dans leur grand ensemble comme dans leurs détails les plus infimes, avec les mœurs, les besoins et la foi de nos pères. De toute part, sauf de celle de quelques aveugles par calcul ou par théorie , on n’entend qu’un concert d’éloges sur ces prodiges de goût, d’art et de science, ces équilibres séculaires, ces projections aériennes surgies de premier jet dans nos époques ténébreuses , et qui , malgré tant de pertes, couvrent encore de leurs masses imposantes l’immense sol qui s’étend de Cologne a Burgos , de Milan à Anvers.

On ne supposera pas que notre conclusion puisse tendre à provoquer, pour nos premiers poètes, une réhabilitation comme celle dont commencent à jouir, après une attente de cinq ou six siècles, nos architectes, sculpteurs et peintres du moyen âge. Nous savons qu’il n’en est pas, chez les nations les plus

construction, le droit de enter leurs chiffres sur les Castilles de Louis IX. Ici, comme dans le discours, la période séparée de ses prémisses peut dégénérer en non sens et le non sens devenir énigme, absurdité, lorsqu’ainsi qu’en témoigne, dit M. Didron, la verrière de la translation de la Sainte- Couronne, une tête de Judith se trouve plantée sur le corps de l’évêque de Paris.

i Eu revenant avec détails sur toutes ces matières aux divers chapitres qu’elles concernent , nous aurons occasion de parler de la culture actuelle de l’art de la peinture sur verre qu’il appartenait à la France, où cet art fut particulièrement en honneur, de faire revivre dans tout son éclat. Au petit échantillon exécuté pour nous, il y a plus de douze ans, par Pierre-Robert de Sèvres ( V . ch. vil, pl. 5 ), ont succédé dans cet établissement même , de grands et beaux travaux inspirés d’abord du style de la renaissance comme plus flatteur en général ; mais l’art a marché, ses besoins s’étant fait sentir; et tandis que St-Denis offrait de pâles imitations des vitraux de Suger, dues à la fabrique semi-anglaise de Choisi, des efforts tout français et dont nons rendrons compte au chap. vu, reproduisaient pour nos vieilles basiliques la mosaïque transparente des XIIe et XIIIe siècles.

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