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Ou le conseil municipal de Paris, lancé maintenant dans une voie contraire à celle trop longtemps suivie, par la préservation de la tour Saint-Jacques-la-Boucherie , par l’intelligente restauration de nos vieilles églises, par l’acquisition des Thermes, etc., voudra couronner, on pourrait même dire compléter sa mission, en arrêtant ses regards sur cette partie plus importante que l’autre du berceau de notre vieille monarchie, sur ce premier foyer d où partit le rayonnement des splendeurs de la grande cité ; et alors l’édifice entier, romain gothique et de transition, sera sauvé , garanti de toute atteinte, en supposant même que la Ville continuât à en recevoir les revenus jusqu’à destination ultérieure 1 -, ou , ne considérant , dans le plan de
i Cette destination était trouvée. M. Albert Le Noir, architecte, à qui il appartenait plus qu’à tout autre de continuer la belle et honorable tradition laissée par son père, créateur du musée dit des Petits-Augustins, fondait à son tour, par la réunion toute faite des deux édifices, et moyennant la somme même de 150,000 fr. employée à défigurer les Thermes , un musée dont les constructions , œuvres successives des siècles (du IVe au XVIe ) correspondons aux objets qu’il aurait contenus, eussent fourni les premiers et les plus utiles enseignemens, et présenté synoptiquement sur des données originales et par conséquent incontestables, l’accord des détails de l’ornementation civile et religieuse avec le style architectural de chaque époque.
L’exécution de ce plan , qui remonte à cinq ans et qui avait triomphé des plus fortes épreuves, l’exposition au Louvre et l’examen de l’Institut qui le couronna, aurait déjà sans doute enrichi la capitale d’un grand nombre d’objets d’art, comme résultats de fouilles accidentelles dans les travaux d’égouts, etc., sculpture de St-Benoit, de St-Cosme, etc., qui se détruisent ou s’éparpillent faute d'un abri consacré pour les recueillir; mais la capitale du monde s’est tenue à cet égard au-dessous de nos villes du dernier ordre , et malgré les exemples remarquables donnés à Dijon, Orléans, Toulouse, Vienne, Arles, le Puy, Narbonne, Rouen, Amiens, etc., où la générosité des babitans vient journellement féconder la noble pensée des créateurs et administrateurs gratuits de ces établissemens , elle a craint que les libéralités directes ou testamentaires de la population parisienne ou autre ne lui fût trop onéreuses. La pauvre ville !
Ainsi que nous ne l’avions que trop prévu (notice sur l’Hôtel de Cluny, p. 35-43), M. Albert Le Noir en a été pour son idée, pour ses soins et pour ses frais. Son plan, égaré dans les bureaux de la préfecture de la Seine, éveillera sans doute un jour de tardifs regrets ; mais son insuccès n’a rien qui doive étonner à une époque où, pour prix des immenses services rendus à l’art par son père, ce vieilard vient de voir supprimer la place faiblement rétribuée de conservateur de Saint-Denis qu’il exerçait, par une sorte de compensation, depuis l’inconcevable démantèlement de son beau musée des monumens français. Ajoutons , dans l’amertume de nos regrets, qu’au lieu de provoquer par un vote législatif, qui n’eût pas fait défaut, l’acquisition pour nos collections publiques de curieux objets acquis de ses deniers personnels, et dont une pauvreté bien honorable chez un homme chargé, de confiance et
L HOTEL DE CLUNY
rénovation de la capitale, ce vieil édifice , placé d’angle dans une rue tortueuse, que comme une tache à effacer, il en abandonnera le sort aux chances de voierie et continuera à soumettre au joug de l’alignement le beau pavillon en saillie, appuyé jusqu’au deuxième étage sur le mur romain, et par suite les salles romaines intactes explorées dans le meme prolongement, mais non encore exploitées : et dans ce cas, à la seule pensée qu’au premier éboulement de plairas qui s’opérera dans ces masses , inhibitions seront faites de réparer pour arriver à rectification d’alignement par un recul, la spéculation s’éveillera, devancera l’œuvre du temps, acquerra tout ou partie de notre Hôtel, et s’empressera , sans égard à la nature des constructions sacrifiées, d’élever sur toute la façade sud de la rue des Mathurins une belle et blanche devanture en concordance de ligne avec le carrefour Racine , dégagé par la petite place projetée de la rue Pierre- Sar razin à celle de l’École-de-Médecine. Victoire ! crieront épiciers, coiffeurs, etc., d’accord avec les badigeonneurs du vieux Paris; mais viennent les visiteurs nationaux et étrangers, source inépuisable de prospérité pour la grande capitale , cherchant , notre histoire à la main, les débris historiques échappés pour jamais, leur disait-on, à notre fièvre de destruction , et l’on verra trop tard de quels anathèmes ils chargeront la mémoire d’une administration, qui, placée par l’énormité de ses revenus au-dessus de toute mesquine considération, aura, par incurie, laissé détruire dans l’espace de quatre ans de prospérité et sur une surface de quelques toises seulement, quatre de ses plus curieux monumens : l’église de Saint-Benoît transformée en théâtre , celles du collège de Cluny et de Saint-Côme et Saint-Damien, métamorphosées en logis d’étudians et en un splendide café, et tout ou partie du vénérable Hôtel de Cluny , si riche, comme on le voit, en souvenirs de tous genres ; et avec lui les moyens si précieux, et que nous envient toutes les capitales, de ressouder à peu de frais l’antiquité
pendant si longtemps , de grandes missions , le forçait à se séparer ; on les a marchandés pièce à pièce sans en rien acquérir, pas même le beau recueil de cinq cents grands dessins portraits originaux de nos personnages historiques des XVIe et XVIIe siècles, enlevés par l'Angleterre à prix d’estimation. Plus heureux ou plus oseur, ou peut-être aussi plus libre de nous mouvoir dans le cadre de notre budget , nous prouverons par quelques-unes de nos planches que nous avons pu mettre à prolit cette triste circonstance.
l'hÔTEL DE CLÜNV.
au moyen âge , et le moyen âge aux plus belles époques de notre civilisation -, car, il faut le dire lorsqu’il en est temps encore, le recul imminent de la portion de l’Hôtel de Cluny et des maisons attenantes (à l’ouest), d’après le plan d’alignement en cours d’ exécution, saperait tout l’échafaudage archéologique qui peut encore dans l’état actuel des choses, servir à constater et à relever , d’après les constructions mêmes, l’ensemble du palais des empereurs et de nos premiers rois. Sans les parties corrélatives de murailles et de substructions romaines de l’Hôtel indiquées par un fort tracé dans notre plan (pl. h du chap. Ier, n°* y , 8 et g), et sans la nouvelle salle de bains, récemment découverte parM. Jollois (maison no aa delaruedesMathurins),ily aurait solution complète de continuité entre le Palais romain (représenté par l’Hôtel de Cluny, et ses dépendances (les Thermes), acquis récemment par la Ville, après de si longues et si tenaces résistances. La noble délibération, enlevée à l’unanimité par l’excellent rapport de M. Boullay de la Meurthe, ne porterait donc qu’un fruit avorté, par l’ impossibilité de la réédification, même en idée , du majestueux édifice décrit par Jean de Hauteville, comme encore intact au XIIe siècle, Palais que la publication que prépare M. Albert Le Noir , dans la statistique de Paris (exécutée pour le comité historique des arts), fera sans doute mieux apprécier que nos dissertations, nécessairement incomplètes, malgré leur étendue, résultant surtout des superfétations historiques que nous avons été conduit à y rattacher.
Pour ne rien mêler de personnel à notre description historique , nous rejetons dans une note (Z) tout ce qui tient à l’état actuel de l’Hôtel , et surtout à la division, par salle , de la collection dont la reproduction graphique et la description analytique forment l’élément principal 1 de notre publication -, mais nous ne finirons pas ce
i Dans notre plan maintenant bien arrêté, de manière à nous garantir nous-mème de toute déviation aux conditions de notre prospectus, 1 accessoire égalera le principal , s’il ne le dépasse, un concours d'obligeance, peut-être sans exemple, mettant à notre disposition les plus riches objets des plus riches collections , telles , par exemple , que celles de M. de Bruge dont soixante articles, nécessairement des plus marquans, figureront successivement dans nos planches ; celles de MM. Carant, de Lyon, de Nolivos, L. de La Borde, du colonel Bourgeois et autres, et celle même de M. le comte Auguste de Bastard, qui fait cependant pour son compte un emploi si admirable des trésors calligraphiques et autres qu’il a recueillis.
La pensée d’art qui nous anime et qui seule a pu nous décider, après une longue lutte avec
E HOTEL UE CLUNY
chapitre, où viennent se confondre les intérêts, distincts en apparence seulement, de deux édifices homogènes, illustres conjoints que le temps seul a désunis, sans revenir encore ici sur l’inexplicable incurie qui , malgré l’amélioration qui semble s’opérer , domine encore le sentiment public et même la pensée royale , chez une nation éclairée et fière, par accès, comme la nôtre, de toutes ses gloires. Empruntant sans façon à Caton et à Y oltaire la formule du refrain, nous terminerons en répétant encore ces paroles de Grégoire à la Convention ( Moniteur du 24 frimaire an III), déjà citées dans nos premières notices :
<c Trop tard (il y a déjà quarante-cinq ans d’écoulés depuis l’ex- » pression de ce regret) on s’est occupé des édifices gothiques, qui, » par le merveilleux de leur construction , la légèreté de leurs co-
nous-même, à clore notre carrière par un travail aussi accablant à tous égards, a été bien comprise, si nous en jugeons non-seulement par les honorables souscriptions dont nous publierons une première liste à la fin de ce premier volume , mais aussi par les communications et par les offres qui nous arrivent de toute part, et qui nous assurent les moyens de reconstituer l’ancienne France monumentale, depuis ses premières basiliques, ses plus belles cathédrales, ses cloîtres de divers styles, ses palais et châteaux royaux , féodaux et seigneuriaux , ses beffrois , ses hôtels de ville , premiers témoignages de son affranchissement , jusqu’aux portraits et costumes authentiques , jusqu’à l’ornementation religieuse et civile étendue aux moindres ustensiles en usage aux diverses époques que comprend notre cadre.
Celte immense entreprise , dont nous nous sommes en même temps constitué l’éditeur pour en rester seul garant , ne nous effraie plus depuis que nous l’avons abordée franchement et conduite, par l’exécution de deux cents planches, confiées à cinquante habiles collaborateurs, à un point qui nous donne son exacte portée.
On peut donc être bien assuré désormais de trouver dans l’ouvrage proprement dit, en quatre volumes et atlas de cent six planches, toutes nos descriptions, accompagnées de types aussi multipliés que le comporte le nombre nécessairement restreint de cent six planches réparties sur trente chapitres, et dans ce que nous appelons Y Album le large développement de ces types, même format, même exécution que l’atlas, mais avec réduction de prix à 6 fr. et 12 fr. par livraison, nos frais de texte se trouvant compris dans le prix total de l'ouvrage (195 fr. en noir et 390 fr. colorié) dont les tables sont confiées à l’habileté de BI. Guenebault.
Nous rappelons à ce sujet que l’Album se divise en dix séries de quarante planches chaque, de monumens, meubles, armes, miniatures, poteries, vitraux, orfèvrerie, etc. ; et qu’on peut souscrire pour une seule série, même pour une demi-série de vingt planches, qui dans ce cas trouveront leur place aux chapitres correspondans de l’atlas. Quatre livraisons de l’Album paraîtront sous un mois et seront envoyées sur les demandes que formeront les personnes qui ne se sont pas encore prononcé explicitement sur cette partie à la fois intégralité et indépendante de l’ouvrage.
l’hôtel de cluny.
» lornies et la hardiesse de leurs voûtes, commandent l’admiration « et fournissent des types à l’art. »
Et surtout ces mots, espèce de vœu de l’évêque de Blois, que jusqu’à présent on ne peut pas considérer comme prophétique :
« On dégagera les abords du palais des Thermes de Julien , pour » offrir aux regards du peuple ce monument antique , le seul que » Paris ait conservé, »
A. Deveria , dcl. Porret, sculpt.
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(v4, page i43.) Le surcroît de lustre que tirerait du séjour des empereurs de Constantinople ou de leurs descendans notre résidence vouée si longtemps déjà, comme palais et même comme hôtel, à l’hébergement des races royales, explique et justifiera cette courte note.
Sans chercher à remonter à l’origine, très reculée selon les généalogistes gagés, de l’ancienne maison de Courtenai, et de crainte de nous égarer dans la filiation d’Athon , de son petit-fils Josselin , comte d’Édesse, qui régna sur l’Euphrate en 1 101, de ce Réginaldqui, posté dans son château de Courtenai (en Gatinois), arrêtait, torturait et mettait à rançon les marchands qui avaient payé les droits du roi à Orléans ou à Sens, ce qui n’empêcha pas sa fille Élisabeth, son unique héritière, d’épouser Pierre de France, septième fils de Louisle-Gros, tant l’or est toujours pur , quelle que soit sa provenance; nous ne partirons que du fils de ce dernier, Pierre II.
Ce prince, cousin «germain de Philippe-Auguste, était devenu comte d’Auxerre par un premier mariage, et ensuite comte de Hainaut et de Flandre, en épousant Yolande, fille de Beaudouin V, sœur des premiers empereurs latins de Constantinople, Beaudouin et Henri. Après s’être signalé contre les infidèles dans la croisade de 1 190 , à l’exemple de son père qui s’était illustré dans deux expéditions d’outre-mer, avec Louis-le-Jcune et avec Henri Ier, comte de Champagne, Pierre 11 dût sans doute au surcroît de renom que lui valurent ses faits d’armes à la bataille de Bouvines, et sa conduite dans les tristes campagnes contre les Albigeois, d’être appelé par les barons, en 1216, au trône de Constantinople, vacant par la mort de son beau-frère, Henri Ier.
Au lieu de se rendre au plus tôt où l’attendaient le vœu de ses frères d’armes et l’intérêt de son peuple , Pierre, déjà sous le poids de l’âge et fasciné par l’éclat de son nouveau rôle, perdit en de vaines démonstrations son temps et ses ressources. Promené en Italie de fêtes en fêtes, et fier de recevoir du pape Ilonorius une couronne qu’il ne porta jamais « , il se trouva réduit à engager
1 Pierre II fut couronné dans la basilicjue de St-Laurent, hors les murs, dont nous donnons la vue (planche 1 du chap, ni.)
sa personne et son nom aux Vénitiens, ces grands usuriers de l’époque, pour les aider a reconquérir sur le prince d’Epire, la ville de Durazzo ; mais trahi par la fortune et victime de la perfidie de Théodore Comnène, il ne put poursuivre son règne que dans la prison de Joannhis, où sa couronne tomba bientôt avec sa vie; tandis que l’impératrice Yolande, transportée directement à Constantinople, y occupait le trône chancelant où s’assirent successivement ses deux fils, Robert et Beaudouin II. • • r
Le premier, qui n’obtint le trône qu’au refus de son frère aîné, comte de Namur, après avoir failli le compromettre comme son père, par la lenteur qu’il mita l’occuper, contre l’avis de Louis VIII, fut sacré en grande pompe a Sainte- Sophie, au mois de mars 1221 ; mais bientôt réduit au territoire de Constantinople par cette même indolence et par les suites funestes de la bataille de Pimanice (1224), Robert, livré d’ailleurs a ses passions et en butte aux princes grecs 1 pour avoir refusé d’épouser la fille de Lascaris, subjugué qu’il était par la fiancée d’un seigneur Bourguignon, se vit forcé, pour fuir la vengeance de ce rival, de quitter honteusement son empire ou plutôt sa capitale, qui le constituait seule et qu’il ne revit plus, étant mort a 3o ans (1228), en traversant l’Acliaïe a la tête des troupes qu’il y ramenait.
Le règne de son frère Beaudouin II, dont la présence dans nos murs nous semble présumable, fut peut-être moins heureux encore. Né sur le trône d’un père captif alors, et empereur a onze ans par la mort de son frère, sa carrière de prince ne fut, pour ainsi dire, qu’un long pèlerinage, qu’une continuelle obsession de cour en cour, pour mendier des secours qui ne l’empêchèrent pas de se trouver réduit a engager aux Vénitiens son fils Philippe, pour une faible somme, et a fuir comme son frère, sa capitale tombée au pouvoir des Grecs, par une surprise de nuit, assez précipitamment pour perdre en fuyant son diadème et son épée.
Vainementsaint Louis, a qui Jeande Brienne, roi de Jérusalem, tuteur etbeaupère de Beaudouin, avait adressé ce jeune empereur en 1236, lui offrit-il , sous la garantie du comté de Namur, les moyens de jouir d’un triomphe éphémère par la prise de Jérusalem et par une victoire navale sur Vatace; ce ne fut qu’en quittant son trône pour venir à trois reprises implorer la chrétienté et s’efforcer d’opposer l’Occident a l’Orient, que Beaudouin prolongea son agonie impériale. Dénué de ressources financières, il s’en était ménagé de réalisables a cette époque, en s’emparant des principales reliques des églises de Constantinople, valeur qu’il sut négocier habilement, d’abordavec les Vénitiens , qu’on trouve toujours, comme les Juifs, partout où il y a chance de gain ; puis avec notre saint roi, dont il paya l’appui et les avances en cette monnaie ( voit' chapitres iv et xiv). Ce serait surtout aux temps de ces négociations, ou à
1 Trois autres princes portaient en même temps que Robert, le titre d’empereur: Vatace , gendre et successeur de Théodore Lascaris à Nicée ; les Comnènes à Trébisonde ,et Théodore Comnène à "theiSatonirjüe . Cés déchiremens préparèrent la chute des empereurs latins.
l'époque de la pompeuse inauguration de ces reliques dans leur belle fierte de pierre encore subsistante sous nos yeux, qu’on pourrait faire remonter la résidence de Beaudouin dans le manoir de sa famille, qu’il put occuper plus tard encore, puisqu’il survécut longtemps a sa déchéance et ne mourut qu’en 1274» treize ans après l’écroulement de son trône sous les coups de Manuel Paléologue.
Le fils de Beaudouin, Philippe, sorti de nantissement en 1269, fit de vains eflorls pour réunir les moyens de reconquérir son empire, malgré l’appui de Charles 1er, roi de Naples, son beau-père, les secours au moins spirituels du pape, et le concours plus matériel des Vénitiens qui, en créanciers satisfaits, 11e se montraient que mieux disposés a courir de nouvelles chances 11 mourut en ia85, sans donner suite a ses projets. A défaut du trône (l’Orient qui lui échappait pour toujours, la famille de Courlenai rentra dans la maison de France par le mariage de Catherine, fille de Philippe, avec Charles de Valois son cousin ( il y eut dispense de Boniface VUI ), fils de Philippe-le -Hardi.
Les traces de cette illustration se trouvaient a-peu-près effacées, surtout dans la branche cadette d’une famille ruinée par les sacrifices faits à sa gloire, lorsqu’au XVIe siècle, l’appel au trône de France d’une famille collatérale réveilla l’ambition des arrières descendans de Pierre de France. Henri IV, en rival généreux, combattit leurs prétentions a armes courtoises en autorisant une consultation de vingt jurisconsultes étrangers, sur cette question de lignage royal, question restée indécise quant aux droits a faire valoir, malgré les immenses compilations généalogiques publiées par Jean Dutillet et par l’ouvrage où Dubouchet, trop pénétré sans doute de l’excellence de sa cause, traite au nom de ses cliens, dans sa dédicace à Louis XIV, d’égal a égal avec ce prince.
Si nous avons cité les Courtenai comme héros des croisades, c’était surtout en vue des chefs de la branche et surtout de ce Josselin, la terreur des infidèles, qui ne franchirent jamais l’Euphrate de son vivant. Succombant sous le poids de l’âge et des infirmités, il se fit porter en litière a la tôle de ses soldats, culbuta l’ennemi, leva les yeux au ciel et expira. . . peut-être en répétant ce mot, sinon ce vers de Mithridate :
« Et mes derniers regards ont vu fuir les. . . . Sarrasins. »
(B., page 157.) Quoique le Code bénédictin en honneur en Italie dès le commencement du VIe siècle, par la fondation de l’illustre abbaj e du Montcassin, due a saint Benoît lui-même, eût pénétré en France dès la fin du môme siècle, l’ordre de Cluny, premier chef d’ordre de cette règle, ne fut fondé que vers l’an 910 dans la ville, alors village de Cluny, â quatre lieues de Mâcon, par Guillaume-le-Pieux, duc d’Aquitaine. Cette fondation fut faite au nom des
a poires St-Pierre et St-Paul, » dont les papes se constituèrent naturellement les procureurs fondés; aussi cette abbaye, ainsi que plusieurs autres, se trouvat-elle longtemps placée dans une indépendance absolue, sans relever d’aucun diocèse. 2 11 fallut que le pape Urbain 11 qui était sorti des plus humbles rangs de cet ordre, véritable pépinière de souverains pontifes 3 f restreignît celte indépendance de toute juridiction, lorsqu’il vint en France pour décider par son éloquence, au concile de Clermont, la croisade qui plaça Godefroy de Bouillon sur le trône de Byzance. 4
La marche du temps, les rivalités d’ambitions et l’ascendant toujours crois-
1 « Anno incarnationis dominicæ Dccccx V. Vilemus, dux Aquitanorum , veneraudo Pelro Paulo » que venerandum Cluniaco construxit monasterium , » est-il dit dans la Chronique de Cluny et dans les Notes d’André Quercetain (Bibliothèque, pages 9 et 10), où l’on établit une controverse sur la tradition qui fait remonter la fondation de ce monastère au règne de Louis-le-Débonnaire (83o) en ne laissant à Guillaume d’Aquitaine que l’honneur de l’avoir restauré.
2 L’archidiacre de l’abbaye remplissait les fonctions épiscopales à l’ordination près. Le seul évêque dont le monastère reconnut la juridiction était Saint Pierre , représenté par le pape.
Martenne et Durand , dans leur Voyage Littéraire de 1717 (partie Irc , page 9) , citent l’exemple suivant de cette indépendance ecclésiastique commune à plusieurs fondations analogues , et source de désordres comme ceux signalés par M. Augustin Thierry dans ses Lettres 22, 2 3 et 24 surl’histoire de France ; car ce fut comme appartenant à l’ordre de Cluny , au chef-lieu duquel il chercha un refuge contre la fureur de ses vassaux, secondés par le célèbre Gérard de Boussillon , que le belliqueux abbé de Vezelai, Pons de Montboissier, frère de Pierre-le-Vénérable , déclina toute autre juridiction que celle du Pape.
Les Bénédictins voyageurs, eu parlant de l’église de St-Hilaire de Poitiers , édifice fort ancien , puisqu’on prétend que Dagobert en enleva les portes de bronze, pour les ajuster à son église de St-Denis , disent : « C’était autrefois une célèbre abbaye de l’ordre de St-Beuoît qui , comme plu- « sieurs autres , a été sécularisée. Elle est immédiate au Saint-Siège et jouit de plusieurs privilèges. » Le trésorier , qui est la première dignité , a droit de porter la mitre. »
3 Entr’autres Grégoire VII , Pasclial II , Urbain II (Eudes de Cliastillon), Urbain IV (de Troyes), etc.; le Pape Gélase II, qui se réfugia dans cette abbaye en 1119 pour fuir les persécutions de l’empereur Henri IV , y mourut et y avait son tombeau. Le nombre des cardinaux alors réfugiés à Cluny permit de tenir immédiatement dans l’abbaye un conclave qui donna la tiare à Calixte II (Guy, archevêque devienne).
4 « Beatissimi Hugonis discipulus et monachus fuit Otho sive Oddo , prior Cluniaccnsis, qui as-
» sumptus in Papam Urbanus secundus dictus est. Congrcgavit concilium apud Claramontem pro » passagio ultra marino, in quo quasi tolum occidentem congrcgavit in terræ sauctæ subsidium et » specialiter regnunr Francise , et per sua media civitas Hierusalem exlitit et chrislianis de manu » Saracenorum recuperata. » (Tiibliolh. de Cluny , pages i64i-i642*)
Les considérations que ce pape fit valoir avec beaucoup d’éloquence dans ce concile tenu en 109C , rentrent dans les vues plus pacifiques encore que religieuses, qui, selon M. de Cliâteaubriant (voir ci-dessus page i5r), déterminèrent et justifient les expéditions d’outre-mer, quelle qu’en ait été l’issue.
Selon Urbain, il s’agissait moins d’affranchir le tombeau du Christ que de préserver le monde d’une nouvelle innondation de barbares , et de confondre les projets du mahométisme alors essentiellement conquérant et persécuteur.
sanl du pouvoir royal qui faisait payer son appui dans les luttes réciproques du clergé, des grands vassaux, de la bourgeoisie et du peuple, sapèrent aussi successivement, comme on le verra, les bases constitutives de l’ordre, le principe de Y élection libre, même a plusieurs degrés, principe formellement exprimé dans la charte de Guillaume-le-Pieux, quis’élait interdit, ainsi qu’a sesparens, toute influence dans ces conflits aujourd’hui si communs en France, et avait expressément affranchi sa fondation de toute dépendance envers le pouvoir terrestre, quelqu’élevé qu’il fût.
Telle fut cependant, au milieu des vicissitudes de ce principe régulateur, la force des élémens de vitalité de sa charte fondamentale, des besoins religieux à ces époques reculées, ou de l’instinct de conservation et de prospérité, que pendant les six premiers siècles surtout, cet ordre qui compta bientôt dans sa dépendance deux mille abbayes, monastères et prieurés « , fut toujours ou presque toujours dirigé par des prélats non moins recommandables par leurs hautes et saintes vertus que par leur capacité administrative et par leur goût de magnificence appliqué à la splendeur de l’ordre.
Aux constructions primitives nécessairement assez simples dans le système architectural des premières années du Xe siècle, succéda bientôt le développement d’un luxe étonné de revivre en France, où ses traces avaient disparu sous l’atteinte des Sarrasins et des Normands, car saint (Millon, cinquième abbé, de 994 à 1048, s’était déjà donné le droit de parodier le mot d’Auguste sur Rome par la construction d’un cloître de marbre ; mais ce fut surtout a sou successeur, saint Hugues, contemporain de Guillaume-le-Conquérant , qu’appartint l’honneur de créer l’édifice religieux le plus remarquable de ces époques, en élevant la belle basilique, type de l’architecture de ce temps, et dont à ce titre nous réservons la description pour hotre chapitre îv s.
f « Tandem et per succéssum temporis isti fratres Cluniacenses traxerunt in suam confraternita- » tem et socielatem ecclesias, collegia et monasteria usque ad numerum ferè cccxllll. Et sub ipsius » Abbatiæ Cluniacensis subjectione fuerunt tam abbatia , prioratus , decanatus , praeposituræ ,
» officiaque tam médiate , quam immédiate eidem subjecla , circa duo millia vel ampliùs. »
( Bibliotlieca Cluniac. )
b Tout en renvoyant à notre chapitre sur l’architecture, les de'tails que nous avons pu recueillir sur ce beau monument qui se trouvera compris dans la vue de l’Abbaye de Cluny , que nous donnerons (pl. 3 de la rre se'rie de l’Album), nous dirons deux mots ici de cet édifice et de l’état auquel l’ont réduit l’ignorance et l’incurie, sorte de vandalisme passif de l’administration municipale de Cluny.
Ce magnifique sanctuaiBe religieux , dont le vaisseau , long de 555 pieds et large de 120 (Martenne et Durand), excédait la proportion (480 pieds en longueur) de notre plus grande cathédrale (Reims), était demeuré dans un bel état de conservation lors de la suppression des ordres religieux. Quoique sa contexture eût été remaniée à diverses reprises aux XIIIe et XIVe siècles, comme celle de presque tous les édifices analogues , notre belle Bourgogne , abondamment pourvue d’ailleurs eu mouumeus de toutes époques depuis l’ère romaine jusqu’à la renaissance, s’enorgueillissait de la possession d’un des principaux types romans bien supérieur à l’église de Vczelay (pl. 4, ib.), qui hérite aujourd’hui du rang laissé par son chef d’ordre, et qui, plus heureuse que lui, va se trouver soustraite ausort qui
La mission de ce grand prélat, mort en 1 109, avant que cet édifice ait été entièrement terminé, ne se borna pas d’ailleurs a cette illustration architectu-
la menaçait depuis si longtemps. Rivalisant à cet égard avec Caen (abbaye aux hommes et aux dames), Jumièges , St-Denys , Noyon , Laon, St-Remy , etc. , Cluuy, jadis humble village , puis dote' d’un si beau rang par l’immense renom de sa fondation religieuse, voyait encore, malgré l’éviction des hôtes de son monastère, le voyageur empreint de ces grands souvenirs s’écarter de sa route, s’arrêtera l’aspect des sept clochers de sa grande église , et séjourner pour l’étude longue et attachante de ses deux portails , de sa riche ornementation , de ses grands mausolées.
Une administration éclairée devait donc, par intérêt sinon par goût ou par reconnaissance, s’attacher à l’exploitation de ces souvenirs, en pourvoyant d’une destination quelconque les localités propies à leur évocation. Tels ne se montrèrent pas les insoucians régulateurs des destinées de cette ville. Une première démarche pour faire substituer les vétérans de Mars à la milice de St-Benoît ayant été sans résultat, par le choix d’Avignon pour une succursale d’invalides, la ville propriétaire de cet immense enclave ne s’occupa que des moyens d’en réaliser la valeur matérielle, déjà bien amoindrie par la dévastation révolutionnaire , et surtout par le passage de l’armée de ce nom , effroyable trombe dont l’invasion anéantissait ou dispersait en un instant à son profit jusqu’aux vestiges de la culture des arts et des œuvres de la civilisation. Nous ne nous attacherons pas à supputer ici qui de cette phalange trop active ou de la trop inerte municipalité avait le plus contribué à la destruction de tant de trésors d’art , ni quelle part l’une ou l’autre prirent à leur pillage ou à l’incendie qui pendant quinze jours porta leur fumée comme encens à l’étrange divinité de l’époque, plus étrangement encore nommée la Raison; mais des renseignemens authentiques prouvent que ce bûcher, qu’une étincelle électrique alluma simultanément sur tant de points de la France ( voir page 3i3 et suivantes), ne dévora pas tous les objets voués à la destruction. La cupidité se montra même si éhontée que, tandis que le chef de l’armée terrifiante se faisait la part du lion , en s’appropriant notamment le plus beau tableau de la chapelle de Bourbon, jugé d’une grande valeur par Prudhon, enfant de Cluny, « des femmes jeunes et élégantes, dit M. Lorain (Revue des deux Bourgognes), » arrachaient avidement l’or, l’argent , les broderies des vêtemens d’église pour les appliquer à » des usages plus profaues. » Mais personne ne songea sans doute à soustraire les inappréciables restes des 1800 manuscrits dus à l’exploitation bénédictine, aux flammes qui les engloutirent avec les autres richesses combustibles. Quant aux sculptures en marbre et pierre, mausolées, vitraux, etc., les intrépides champions de la terreur ambulatoire les attaquèrent de front et les détruisirent tous : la municipalité fit le reste.
Pressée d’anéantir les derniers vestiges de sa prospérité en faisant disparaître jusqu’aux constructions que l’étal lui avait cédées , la ville en fit trois parts. « Un prêtre apostat, dit M. Lorain, mit » la main à ce marché infâme : » c’en est assez pour donner la mesure de la brutalité, de l’achai'nement qui durent présider à ce démantèlement , prolongé cependant comme une lente agonie par des circonstances indépendantes de la volonté des parties.
C’était pour tous les yeux un spectacle bien déchirant, en présence surtout d’aussi grands souvenirs, que celui de ce beau navire désemparé et dont l’élégante mâture tombait avec fçaeas sur les voûtes effondrées, dont les vastes flancs entr’ouverts laissaient pénétrer l’œil sur les chefs-d’œuvre d’organisation inliérens au cadavre et prêts à périr avec lui. L’aspect de ces chapiteaux, frises et bas-reliefs menacés par la pioche destructive , de ces arrachemens de vitraux aux mille couleurs , aux mille sujets, s’abîmant en poudre dans la chute commune , comme jugés indignes des légers soins qui eussent assuré leur préservation, éveillèrent chez les spectuteurs les plus indifférens un tel sentiment d’indignation que la clameur publique parvint jusqu’au trône consulaire à l’époque où celui qui constituait seul cette trinité humaine s’efforcait d’enrayer dans la pente pour la' remonter un jour. Des ordres supérieurs furent donnés de suspendre le démantèlement qui se poursuivait et dut se
raie , à laquelle il faut ajouter, scion une chronique de l’abbaye, la construction d’un réfectoire de too pieds sur f>o , orné de peintures représentant les
poursuivre , des masses ébranlées et privées de leurs étais ne pouvant rester dans l’espace, même en vertu d’arrêté des consuls. On ne put sauver que ce qui restait encore presqu’intact il y a quelques années : le clocher méridional et la chapelle Bourbon (V. pl. 7 de la 2e série de V Album).
Le souvenir de cette circonstance était l'esté dans cette tête immense qui combinait à la fois les destinées du monde, les hauts intérêts du pays et les moindres détails d’administration piatique, au point d’ affecter peut-être de régler la charte de notre théâtre Français au bruit de l’explosion du Kremlin, premier signal de tant d’infortunes. On en jugera par cette réponse de l’empereur, passant à Maçon pour se rendre à Milan, à l’humble supplique des autorités cluniaciennes : Vous avez laissé vendre et détruire votre grande et belle église : allez , vous êtes des vandales ; je ne visiterai pas Cluny.
Qui ne croirait que cette belle leçon partie de si haut n’ait dû porter quelque fruit , au moins pour l’avenir? Or voici ce que nous écrivait, le 29 mai i836, sur sa ville natale, le jeune admirateur des vieux restes de l’abbaye de Guillaume-le-Pieux, à qui nous devons le retable provenant de ce monastère (pl. 1 du chap. XIl), et plusieurs débris calligraphiques arrachés par sa famille au bûcher de 1793: » A une époque intermédiaire, peu éloignée, on s’était occupé de restaurer ce qu’avait épargné la tour- » mente révolutionnaire ; on ferma d’une haute muraille la nef qui subsistait encore sous l’un des » sept clochers ; on répara les toitures de cette gracieuse chapelle dite des Bourbons, demeurée » presque vierge au milieu des mutilations qui l’environnaient ; des vitraux mirent ses parois inté- » rieures- à l’abri de l’action de l’air ; un musée spécial, formé des plus beaux débris de l’abbaye, fut » créé dans l’intérieur de cette chapelle. Les bûtimens de l’abbaye, transformés en collège, étaient » entretenus avec quelque soin et reproduisaient encore l’aspect des magnifiques corridors affectés » au logement des moines ; plusieurs milliers de volumes, seuls débris de l’immense bibliothèque » que le district de la ville sacrifia à la Raison , étaient réunis dans une salle et formaient la seule » richesse scientifique du pays. Une autre municipalité, nommée sous une nouvelle influence , s’est >> attachée, il y a six ans, à détruire toutes ces sages dispositions : les grosses murailles furent » renversées, on négligea l’entretien de cette jolie tour demeurée debout comme pour attester la » magnificence de l’ancienne abbaye ; les ardoises de la toiture sont tombées, les poutres demeurent » exposées à l’intempérie de l’air, et cette vaste enceinte formée par les ruines d’une nef est devenue » un entrepôt de marchandises. Sur vingt localités convenables pour un magasin à poudre dont avait » besoin un bataillon de ligne (24e régiment) tenant garnison à Cluny, la ville choisit le point le » plus central et le plus regrettable en cas d’explosion , la chapelle des Bourbons, et le musée dut » faire place à l’arsenal. «
Ce fut le cas de renchérir encore sur certain dicton proverbial, car ici un seul déménagement de statues, chapiteaux, festons de pierre, etc. , déplacés sans soins par des soldats et jetés pèle-mèle dans une cour voisine, équivalut à une destruction complète. On peut juger de cette détérioration par celle que subirent les beaux fragmens de sculpture de Caillou, exhumés par M. Duban du cimetière des Petits-Augustins, où nous les vîmes pendant vingt ans en proie à l’action corrosive de l’humidité du sol, aux mutilations des touristes curieux de justifier leurs exploitations artistiques par des échantillons des monumens célèbres, et aux houlcversemens destructeurs opérés par les élèves de l’Ecole des Beaux-Arts dans l’intérêt de leurs études, étendues à toutes les faces de chaque fragment enfoui sous l’herbe.
« La municipalité, ajoute d’ailleurs notre zélé correspondant, vend comme moellons les plus » belles pierres chargées de dentelures et de festons ; un potier a pour soubassement de table un » chapiteau de la plus belle exécution ; faute de quelques réparations aux vitraux, la pluie tombe » sur les caryatides qui supportaient les douze statues en argent des apôtres, grandeur de nature, et la » Vierge en vermeil ; les peintures, consistant encore en quinze figures de prophètes nu de patriarches,
NOTES DU CH NUITEE II
histoires de l’Ancien Testament, et les portraits des fondateurs et des bienfaiteurs de l’abbaye 1 ; car dès son règne, et surtout sous celui de son successeur Pontius, trois célèbres calligrapbes , Albert , Opizon et Duranne , immortalisèrent les escritoires de cette abbaye par d’admirables productions de leur art, parmi lesquelles on cite surtout une magnifique Bible de grand format , enrichie de pierres précieuses , dans un encadrement plus précieux encore. Mais malheureusement l’esprit de révolte, les déchiremens de schisme, vinrent presqu’ en même temps compromettre cette prospérité, lorsque ce même abbé Pontius, regrettant son abdication, se rua, au retour de la Terre- Sainte , sur la proie qu’il avait volontairement délaissée , et a la tête de nombreux bandits , profilant de l’absence de l’abbé , livra le monastère, asile habituel de la paix et du recueillement, aux horreurs d’un sac de trois mois, pendant lequel rien ne fut épargné 2.
» se de'gradent, etles légendes en lettres d’or sont à demi-effacées ; la bibliothèque est livrée au pillage; « la plupart des manuscrits a été enlevée ; l’un d’eux, du plus grand prix (Vie de Charlemagne par » Alcliuin, dit-on), a disparu, sans que ce vol important ait donné lieu à la moindre recherche, etc., « etc. .> Aussi ce pays, naguère encore si visité, n’est-il plus, au grand préjudice matériel de ses liabitans, l’objet d’aucun fructueux pèlerinage. •
Si, mettant à profit ces témoignages positifs, nous insistons spécialement ici sur les déplorables conséquences de l’indifférence de nos sommités provinciales en matière d’art et de traditions historiques, c’est que l’histoire de Cluny est à cet égard, et à peu d’exception près, l’histoire .de toutes nos villes pendant le dernier demi-siècle qui va bientôt se clore. Non seulement la masse principale de ces faits , mais encore leurs moindres détails pourraient, par d’étranges rapports , que nos recherches nous ont permis d’ctafflir, et qui ne s’expliquent que par l’uniformité des symptômes dans l’accès de la fièvre révolutionnaire, trouver leur application dans les souvenirs des liabitans de toutes nos cités monumentales contemporaines de ce paroxisme. De ce que les temps s’améliorent, grâce à l’impulsion donnée par quelques esprits généreux et suivie par l’administration plus éclairée aujourd’hui sur ces matières, grâce aussi à la tendance du clergé à revenir à ses anciens erremens de science archéologique, grâce peut-être aussi à la facilité de conserver le peu qui reste, ce n’est pas un motif pour répudier la leçon du passé, ne fùt-ce que comme une sorte de garantie contre la rechute. Nous prouverons d’ailleurs que nous n’attaquons que l’ignorance incurable et le mauvais vouloir persistant , par l’empressement que nous mettrons à rendre hommage à l’esprit conservateur qui commence à se manifester, même dans de petites localités ; témoin le soin qu’apporte en ce moment même la mairie de Montfort-l’Amaury, par son délégué, M. Robert, notaire, à la restitution de ses belles verreries de Pinaigrier, etc. (v. chap. VII ) ; mais nous n’hésitons pas à le dire , si l’on doit quelqu’iudulgence aux écarts d’une population qu’aucune prescription supérieure n’arrêtait, qu’aucun ouvrage n’éclairait sur ses richesses, anathème désormais à qui n’en sentirait pas tout le prix , lorsque paraîtront les instructions gratuites du comité historique des arts, qui ne peuvent manquer de populariser le science et de venir en aide au pouvoir lui-même, en éclairant ses mesures conservatrices.
1 Voici encore un exemple à ajouter à ceux que nous avons déjà cités (page ay4) de la recherche qu’on mettait dès la fin du XIe siècle et bien avant, comme nous l’avons dit, à orner de peintures (à fresque ou à l’encaustique) toutes les parois des lieux où, comme les églises, les cloîtres, les réfectoires, la vue de scènes religieuses pouvait offrir des sujets de méditation, ou comme ici faire appel aux nouveaux bienfaiteurs par l’hommage rendu aux anciens.
a Le corps de ce séditieux qui, frappé d’excommunication par Houorius U, mourut daus les prisons
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11 ne fallait lieu moins qu’un abbé comme celui qui tenait alors les rênes, un homme d’un esprit aussi transcendant , d’une ame aussi pure que Pierre de Montboisier, si bien nommé le Vénérable , pour cicatriser aussi promptement les plaies faites à plusieurs maisons de l’ordre par le schisme et la violence de Pontius.
Ce prélat , ami d’Abélard, de saint Bernard et de Suger, moins impétueux que ne l’eût été sans doute a sa place son frère, le prieur de Yezelay, dont nous parlons ailleurs, ne prit qu’une part indirecte aux grandes dispositions de la croisade de Louis-le-Jeune ; rejetant sur ses infirmités sa non-comparution a l’assemblée solennelle de Chartres de 1 146, il ne concourut que de ses deniers a cette funeste expédition , dont son esprit si juste lui faisait sans doute pressentir la triste issue , en prêtant 600 marcs d’argent à Archambaud de Bourbon, compagnon d’armes du roi en Terre-Sainte.
Ce n’était pas, sans doute, indifférence religieuse de la part de cet abbé, qui fut mis au rang des saints , quoique non canonisé dans les formes , mais plutôt calcul politique, étranger même aux intérêts de son ordre; car ces intérêts s’étendaient alors a l’Orient, où le triomphe de la croix assurait en même temps l’exploitation des domaines productifs que les missionnaires de Cluny avaient su se créer dans l’empire de Bysance et le royaume de Jérusalem , en fondant des couvens sur les divers théâtres du grand drame chrétien, tels que le Mont-Thabor, la vallée de Josaphat , etc. Aussi , pour revenir sur ces grandes entreprises si diversement jugées , ferons-nous remarquer qu’en même temps que les populations laïques trouvaient dans ces expéditions lointaines l’expérience et l’étude mises a profit a leur retour, et les moyens de préparer leur affranchissement par leur contact journalier avec leurs seigneurs, par des échanges de services, des partages de dangers et de privations, rapports plus étroits, plus attachans que les liens du servage , les clercs, restés en possession de leur indépendance relative, trouvaient dans les exploits , auxquels beaucoup d’entre eux participaient d’ailleurs, de nombreux élémens de gloire et de prospérité. Ces avantages s’accrurent encore par l’étude des lettres, cultivées dans les universités naissantes et par la haute position intermédiaire que prit dès lors le clergé entre le souverain, dont il était généralement l’appui , les papes, dont il osait discuter l’omnipotence , l’aristocratie militaire, qu’il combattait au besoin a armes égales, et la bourgeoisie émancipée, dont il comprimait la turbulence par l’ascendant de sou pouvoir spirituel.
Si Pierrc-le-Vénérable , dont Marier et Duchesne nous ont conservé quelques ouvrages aussi savans que pieux, qui nous le montrent digne de partager avec Abélard l’honneur d’avoir ravivé les lettres, crut devoir rester dans
cette circonstance sobrs de démonstrations, avare des ressources de l’ordre,
de Rome en 1126, fut envoyé à Cluuy. Saisissant l’occasiou de frapper les yeux par un grand exemple, l’ordre lui fit élever un tombeau où l’on voyait cet abbé les pieds liés, une main coupée, Cl tenant de l’autre une crosse brisée par la foudre papale.
il sut en être prodigue envers son monastère , parvenu dès lors a une grande splendeur1 , et oii fut reçu en grande pompe le pape Innocent IL.
Ses successeurs immédiats , moins connus sans doute a défaut de traces positives comme celles conservées dans la correspondance de Pierre de Cluny avec saint Bernard et Suger, n’ont pas négligé du moins de suivre son exemple en ce dernier point , ainsi qu’en fait foi la Chronique de Cluny , dont nous avons cité quelques extraits (pag. 164 , i65 et i45). C’est ce que témoignaient surtout les nombreux mouuinens en toutes matières, les trésors d’art, de goût et de science des siècles suivans , restés jusqu’à nos jours dans la possession de l’abbaye, malgré les terribles épreuves de tous genres que subit ce chef d’ordre 2.
1 « Tempore Pétri vencrabilis (de i 122 à 1 167), dit la Chronique de Cluny, page i658), numéro » fere quatuor centum monachorum in Cîuniaco redolcbat. » Ailleurs (page i65i), le même ouvrage élève ce nombre à quatre cent soixante : « Pavit euim per anuum quatuor centum sexaginta « monachos tune existentes in dicto monasterio Cluniacense. » C’est à ce dernier nombre que s’est arrêté Moreri. Cette remarque de Martenne et Durand « qu’on ne comptait dans le chœur, en 1717, » que deux ceut vingt stalles ou sièges pour les religieux, » ne pourrait ici servir de point de contrôle alors même qu’elle ne s’expliquerait pas, pour ces derniers temps, par la division des trois églises du monastère. L’usage des stalles était inconnu au XII siècle, où, comme noiyf aurùjrs l’occasion de le dire au chap. XII , les religieux, suivant l’usage conservé même encore aujourd’hui par la population espagnole, se tenaient toujours à l’office à genoux ou debout , et ne jouissaient pas encore du point d’appui toléré plus tard et si bien nommé miséricorde, comme pour témoigner du sentiment de pitié qui fit substituer des stalles au tliau , T de l’alphabet , sorte de béquille qui , cachée sous la robe, servait au besoin à soutenir le poids du corps (voir Album, ire série, pl. 18, et roe série, pl. 8). Ce dernier support est d’ailleurs encore en usage aujourd’hui dans les églises de la Grèce, où M. Albert Le Noir a vu récemment de ces sortes de béquilles appendues, et dont le clergé se sert pendant les offices.
2 Dès r 1 70, dans une invasion de Guillaume, fils du comte de Châlons, l’abbaye fut mise à sac, ce qui décida la construction d’un mur d’enceinte llanqué de quinze tours avec huit portes principales, comme moyen de se garantir d’une surprise et de consacrer d’ailleurs la souveraineté abbatiale , système étendu à toutes les grandes abbayes, telles par exemple que celle aux sept églises de St-Médard de Soissons, dont le plan avec vues est conservé à la bibliothèque de cette dernière ville ; telles que demeura aussi jusqu’en i635 notre abbaye de St-Germain-des—Prés, que les leçons tirées des ravages des Normands firent également fortifier, et qui se trouva encore assez forte en i5go pour soutenir un siège contre Henri IV. Indépendamment de cette enceinte, le château de Lourdon, situé à quelque distance de Cluny, était destiné à recevoir le premier choc.
Ces moyens de défense contre une attaque soudaiue ne purent , dans nos guerres de religion , garantir l’abbaye de trois pillages successifs, qui, bien qu’exécutés sans ménagemens, portaient sur un tel amas de richesses en tous genres, qu’011 évalue à 2,000,000 le butin du troisième assaut. Selon Moreri, la bibliothèque de l’abbaye aurait été brûlée par les réformés eu 1662; mais cet incendie 11e dut être que partiel, puisque Martenne et Durand assurent que la bibliothèque de Genève se compose en grande partie de livres enlevés à Cluny par les huguenots, contradiction qu’expliquerait ce que dit Théodore de Roze, apôtre des réformés : que les livres furent partie rompus, partie emportés ou mis en pièces par l’ignorance des gens de guerre, qui disaient que c’étaient tous livres de messe.
Nous avons vu d’ailleurs que celte bibliothèque se reconstitua de manière à pouvoir alimenter
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Parmi ces successeurs, au nombre desquels nous trouvons, de ia36 a 1245, deux frères de la maison de Courtenay , Hugues et Aimard, ce qui rattache par de nouveaux liens l’ordre de Cluny au palais des empereurs, on cite surtout, comme s’étant occupés de l’illustration et de l’éclat monumental du monastère :
L’abbé Bertrand 1er (vers i3oo), qui rapporta de Rome de belles reliques pour les placer dans l’église de l’abbaye, dont il agrandit le chœur, et qu’il orna notamment d’un magnifique vase d’argent , sur lequel étaient deux anges portant une manche de la sainte Vierge. 11 fit en outre placer aux quatre angles du cloître des luminaires dans des lanternes de verre r.
L’abbé Pierre de Chaslus , celui-là même qui acquit le palais des Thermes en i34o pour les abbés de l’ordre (voy. pag. i58 et 159) 2, entre autres embellissemens, porta la magnificence jusqu’à faire placer dans la grande église une horloge mécanique, merveille de ces temps-la, dit M. Lorain, et telle qu’on en vit une plus tard a la cathédrale de Lyon 3.
pendant quinze jours le bûcher de 93 et à laisser encore une réserve de plus de mille volumes pour les menus caprices et pour l’alimentation des collections desbibliomanes de Cluny, désireux de posséder à peu de frais quelques souvenirs de la vieille abbaye.
Nous aussi , nous aurions peut-être à nous faire à cet égard quelques reproches de complicité , si les quelques parchemins que nous en avons recueillis n’eussent été arrachés au feu.
Quant au vieux retable du XIVe siècle que nous donnons (chap. xn , pl. r , et non à la rre série de V Album, comnie on l’a imprimé par erreur à la page r64), autre aliment soustrait au feu de joie des autorités de Cluny, nous le devons à l’obligeante intervention de M. Léopold Niepce , jeune Cluniacien plein de vénération pour nos vieux temps et d’amour pour son pays natal , jadis si haut placé, aujourd’hui si déchu.
1 C’est cet abbé qui acquit, moyennant 2000 livres, le premier hôtel que les abbés do Cluny occupaient à Paris dans le voisinage des Boucheries-St-Germain.
2 Nous relèverons à ce sujet uue erreur d’impression à la note 1 de cette dernière page, où l’on a donné la date de i5j8, au lieu de celle de i3j8, à l’acte daté du palais des Thermes, que nous avons trouvé à la fin de la bibliothèque de Cluny.
3 Voici sur ce point les détails empruntés à la tradition par M. Lorain : « On voyait à la fois, » dans cette vaste machine, un calendrier perpétuel qui marquait l’année, le mois, la semaine, le » jour et les minutes, et un calendrier ecclésiastique qui désignait les fêtes et offices de chaque jour, » les positions, oppositions et conjonctions des astres, phases de la lune, mouvemens du soleil. Ou » voyait, par la complication du mécanisme, représentés tour à tour dans une niche, aux divers » jours de la semaine, le mystère de la résurrection, la mort, saint Hugues, saint Odillon, la fête du » St-Sacrement, la Passion, la Sainte-Vierge, A minuit, chaque représentation cédait la place à une » autre. Toutes les heures étaient annoncées par un coq qui battait de l’aîle et chantait à deux reprises. » En même temps, un ange ouvrait une porte et saluait la Sainte-Vierge ; le Saint-Esprit descendait « sur sa tête en forme de colombe, le Père-Eternel la bénissait, et au milieu d’un carillon harmonique » de petites clochettes et des bizarres mouvemens d’animaux fantastiques qui agitaient à la fois leur » langue et leurs yeux , l’heure sonnait , et toutes les figures rentraient dans l’intérieur de » l’horloge. « Ce mécanisme aurait sans doute quelqu’analogie avec celui d e~ic£horologiuin ex auri- » chalco arte mechanica confection , » dont parlent les Annales Francorum , anno 807, comme
NOTES Dt CHAPITRE II.
Mais avant même que ces abbés eussent ajouté à l’éclat de leur monastère par de grandes fondations et par de notables einbellissemens, l’abbaye se trouvait déjà depuis longtemps digne de servir de résidence aux plus grands souverains du monde, ainsi que le prouveront les détails suivans , puisés dans la chronique même de l’ordre, sur la cour plénière qu’y tint, en 1245, Guillaume 111 de Pontoise, 24e abbé.
L’hospitalité pompeuse et prolongée accordée par des moines à tous les souverains temporels de la chrétienté , groupés autour du chef de l’Église , forme un tableau d’époque trop curieux pour que nous ne nous y arrêtions pas , ne fût-ce que pour appuyer par un grand exemple ce que nous avons dit plus haut de l’accord du pouvoir sacerdotal avec la royauté, en dépit même de l’influence des papes.
Innocent IV, pontife altier, qu’égarait souvent son excès de zèle , s’était vu, par suite de ses démêlés avec l’empereur Frédéric 11, déjà excommunié par son prédécesseur, réduit à déserter le Saint-Siège pour se réfugier a Lyon, où il séjourna longtemps. Aussi grand promoteur de croisades ciue dispensateur prodigue des foudres de l’Église , Innocent poursuivait en France celte double mission.
Après que le conseil qu’il convoqua à Lyon dans le réfectoire du couvent de St-Just eut statué dans ce sens sur les grands intérêts de la chrétienté , le pape , cédant aux instances de bon voisinage de l’abbé de Cluny, vint avec sa
envoyé par Aaron-al-Rechyd à Charlemagne, en ajoutant : inquo «13 horarum cursus ad clepsidram a vertebatur, cum tolidem œreis pilulis , quas ad completionem liorarutn decidebant, et casu suo » subjectum sibi cymbalum tinnire faciebant , addilis in eodem ejusdem numeri equitibus , qui per » 12 fenestras completis lioris exhibant, et impulsa egressionis suœ lotidem feneslras , qua priùs » erant apertœ, claudebant : » toutefois s’il n’y a pas dans cette description de l’horloge idéale de Cluny beaucoup plus de frais d’imagination que de réalité, toutes nos traditions sur l’état de l’horlogerie en France au milieu du XIVe siècle (car Pierre de Chaslus mourut en i 3 4 4) sont “ refondre. Des horloges de ce temps, dont traitent les écrivains, et notamment Falconet dans son mémoire inséré dans le recueil de l’Académie des Inscriptions, il n’y aurait que celle de Jacques de Dondis, né à Padoue , qui aurait accompli quelques-unes des évolutions de celle-ci, en marquant, outre les heures, le cours annuel du soleil, suivant les douze signes du Zodiaque, avec le cours des planètes ; mais ce chef-d’œuvre , signalé comme ayant excité l’émulation des ouvriers de toute l’Europe, et engendré les horloges à roues, à contre-poids et à sonneries qui se produisirent bientôt en France , telles que le Jaquemart de Courtray, que le duc de Bourgogne Philippe-le-Hardi fit démonter en i 382 , emporter et remonter à Dijon ; celle de Henri de Vie et de Jean Jouvence, placées en i3^o et en i38o sur la tour du Palais à Paris, et au château de Montargis, ne seraient nécessairement qu’une imitation, et une faihle imitation de l’horloge de Cluny, puisque la mécanique qui valut à de Dondis et à ses descendans le surnom Horologùis ne fut placée sur la tour de Padoue qu’eu r 344, l’année même de la mort de Pierre de Chaslus.
Serait-ce donc que nous pourrions encore avoir à réclamer sur les Italiens l’antériorité de l’art de l’horlogerie? C’est ce que nous examinerons à notre cliap. xvill, spécialement consacré aux dissertations sur les divers moyens de contraindre le temps à nous laisser du moins compter les heures qu’il nous accorde»
oo 7
sainte coui' visiter ce monastère , où il célébra la messe pour la première fois « au maître-autel de la grande-église, le jour de la St-André 1245, assisté de » douze cardinaux , de douze patriarches latins de Constantinople et d’An- » tioclie ; de trois archevêques, de quinze évêques, et de plusieurs abbés j. » Saint Louis , qui s’occupait a cette époque même d’accomplir son vœu de Poissy 2, et qu’animait d’ailleurs un sentiment d’intérêt, ou plutôt de justice,
1 Nous donnons pour contrôle te texte latin : « Et fuerunt cum ipso Xll cardinales et cum istis » fuerunt cardinales scilicet, etc., cum istis fuerunt patriarcha Antioclienus , patriarcha Constauti- » nopolitanus , Remensis archipiscopus, » et un très grand nombre d’autres évêques et abbés distingués.
« Item fuit ibi dominus Ludovicus, rex Franciæ, et regina mater ejus et soror ejus , et cornes » d’Artois, frater ejus, et imperator Constantinopolitanus , et filius regis Aragonum , filius regis » Castellæ , dux Burgundiæ , cornes de Pontliieu, cornes Willermus , advocatus Betuniæ, et omnes » milites qui sunt de consilio regis Franciæ; cornes Forensis, cornes de Bingniaco, domnus Belli-Joci, « domnus Borboniæ, et multi alii comités, Castellani, principes, milites : de quibus propter mul- » titudinem nolumus facere mentionem.
» Et sciendum est quod infra ambitum monasterii Cluniacensis , habuit hospitium domnus papa » cum capellanis suis et cum omni privata familia, et episcojius Silvancetensis cum familia, episco- » pus Ebroicensis cum familia, dominus rex Franciæ, cum matre sua, et fratre suo, et sorore sua , » et cum tota ipsorum familia privata. Et domnus imperator, filii regis Aragonum et regis Castellæ » cum familia et multi alii milites, clerici, religiosi de quibus non fit mentio. Et tamen nunquam » propter hoc monachi amiserunt dormitorium , neque refectorium , neque monasterium , neque » capitulum , neque infirmariam , neque cellariam , neque coquinam , neque aliquam de officinis i> deputatis conventui. Habuit etiam hospitium infra ecclesiam episcopus Lingonensis. »
Ces visites splendides, mais très dispendieuses, se renouvelèrent souvent; car depuis même celle d’innocent IV, et dans un cercle de peu d’années, on voit l’abbé Bertrand 1er, mort en i3o8, recevoir pendant cinq jours dans son monastère le pape BonifaceVIII avec neuf cardinaux. « Item regem » Franciæ ( Philippe-Auguste ) cum duobus filiis suis , neenou omnes barones Franciæ, Burgundiæ » et ex infinitis terris prælatos. » Et Pierre de Chaslus, abbé en i 32 2 ,'y hébergea également « regem » Philippum Franciæ, cum regina et duobus filiis suis, cum multis aliis ducibus, comitibus et quam » plurimis baronibus. » (Bibliolheca Cluniacensis , Clironicam, pag. 1666, 1670 et 1671.)
Nous donnerons en français, pour varier, la description que fait Guillaume de Nangisde la marche de saint Louis dans cette circonstance (apitcl Dtichesne, t. V, pag. 34»).
<( Se vous vissiez, dit le traducteur dans son vieux langage, comme sa gent estoit glorieusement » en armes, ordonnée par diverses parties et troupeaux entour lui, vous dissiez certainement » que ce fust un host ordonné à la bataille. Devant alloient cent sergents bien montez et appareillez, » les arbalestres aux mains, et autre cent les suivoient les hauberts vestus, les heaulmes aux testes » et les targes à leur col pendues. Après ces deux cents venaient devant le roi cent autres armés de » toutes armes, les glaives au poing (gladios fulgurantes), forts et reluisants ; et le roi venoit eu lu » quatrième rangée , environné de grande multitude de chevaliers armés , et entra ainsi dans » l’abbaye de Cluny où le pape estoit. L’apostole et le roi parlèrent secrètement ensemble, etc. «
Voici de rudes auxiliaires pour partager la portion des moines.
2 Ou plutôt de Paris, selon Joinville, qui dit, cliap. 58 : Avint, ainsi comme Dieu voult, que » une graut maladie prist le roy à Paris, dont il fu à tel mescliief, si, comme il le disoit, que l’une » des dames qui le gardoient li vouloit traire le drap sur le visage et disoit que il estoit mort; et
pour l’empereur Frédéric , saisit cette occasion d’établir avec le pape d’étroites relations, dans l’espoir de desarmer la colère de l’implacable chef de l’Eglise, qui, nonobstant toute soumission, laissa mourir dans l’ impénitence finale Frédéric, son ancien ami , qu’il avait frappé d’une itérative excommunication.
Tout porte a croire que ce moyen de conciliation avait été concerté entre l’abbé de Cluny et le saint roi qui , mécontent des procédés hautains du pape, s’était abstenu de paraître au concile de Lyon.
Le pape était depuis quinze jours a Cluny, lorsqu’on vit arriver en grande pompe à l’abbaye « le roi , accompagné de la reine Blanche , sa mère ; de la » princesse Isabelle, sa sœur; de ses trois frères, Robert, comte d’Artois; » Alphonse de Poitiers et Charles d’Anjou i, et de toute leur cour; et ces » illustres hôtes furent bientôt suivis de Baudoin II de Courtenay , empereur » de Constantinople 2 ; de l’infant d’Aragon , de celui de Castille , et d’un » grand nombre d’autres princes et seigneurs du premier ordre , tels que le » duc de Bourgogne, etc. »
Qu’on juge du caractère imposant que devait présenter une semblable réunion des arbitres du inonde , environnés de tout le cortège que comportait cette assemblée d’apparat ; qu’on se représente l’assaut de magnificence qui dut exister entre l’abbé et ses illustres hôtes , et surtout l’étendue de dépendances nécessaires pour loger convenablement de pareils visiteurs , « sans » qu’aucun moine fût dérangé , ni qu’aucune des habitudes du couvent fût » changée. >»
Si l’on calcule aussi l’énormité des dépenses que dut entraîner cette visite, prolongée par le pape pendant un mois 3 , et a une époque où deux incendies
» une autre dame, qui estoit à l’autre part du lit, ne li souffrit mie . Nostre Seigneur ouvra en
» li et li envoya santé' tant forte . Il requist que on li donast la croix, et si fist on. ... »
1 Noble et sainte famille, tige précieuse d’où sortirent saint Louis et sainte Élisabeth de France, et dont chaque rejeton se montra pénétré de la sève puisée à une source si pure et développée sous l’influence fécondante des leçons et surtout des exemples du modèle des reines-mères ! Car si ce fut à Blanche de Castille, ce type remarquable d’habileté, de vertus et de courage, que la France dut son plus grand roi, elle lui fut redevable encore de sa Rationalité et de son indépendance , lorsque , dans sa double régence, cette reine parvint seule, et par des moyens qui suffiraient à la gloire d’un grand homme, à maintenir le royaume et les droits de la couronne intacts, malgré le déchaînement des ambitions rivales.
2 Baudouin de Courtenay, dont nous avons dit que la résidence dans notre hôtel était au moins présumable, avait, comme nous l’établissons, quitté Constantinople pour venir implorer les secours de la chrétienté; mais ni l’ardeur provocatrice d’innocent IV, ni le dévouement personnel de saintLouis, de ses frères , de ses barons et de son intrépide armée , ne purent lui faire ressaisir la couronne que Michel Paléologue lui ravit. Réduit à mettre en gage plus que cette couronne, celle même du Christ, et autres objets dont la conquête coûta tant de sang et de sacrifices, Baudoin avait trouvé du moins un digue possesseur dans saint Louis, dont l’épargne désintéressa les Vénitiens, plus avides encore d’argent que de reliques ( Voir cliap. îv, Sainte-Chapelle).
3 Innocent IV accorda pour dédommagement à l’abbé Guillaume le décime d’une année sur tout
successifs (eu 1208 el 1233) avaient déjà nécessairement occasionné d’immenses pertes à l’abbaye , on s’étonnera moins de voir cette grande fondation, malgré l’énormité deses ressources, obérée au point d’emprunter sur ses reliques *, ou plutôt sur leur précieuse enveloppe. C’est ce que constatent plusieurs inventaires, entr’autres celui de i3o4, postérieur d’environ 60 ans a la visite de saint Louis, où l’on voit « que les bijoux les plus précieux avaient été enga- » gés pour les dettes du cloître. » Quant a celui de 1 563 , portant : « que la » couronne d’or de la Vierge avait été aliénée pour les causes de la guerre; » que le siège d’argent de la Vierge avait été converti en argent monnoyé » pour les affaires de la guerre ; que le siège d’argent de saint Pierre avait été » vendu pour subvenir aux guerres ; que le piédestal du reliquaire qui conte- » nait le chef de saint Benoît avait été aliéné pour la guerre; que les huit ailes » de quatre anges d’argent manquaient au trésor pour cause de guerre, etc. 2, » le sentiment qui put décider les administrateurs de ce riche monastère a se dessaisir, même temporairement, de ces valeurs plus que matérielles pour une fondation religieuse , prête a diverses interprétations.
l’ordre, à la charge toutefois d’uu pre'lèvement de trois mille marcs d’argent au profit du Saint- Sie'ge.
Voilà de la ge'ne'rosité bien calculée. On ue dit pas s’il en fut de cet impôt temporaire comme de notre décime de guerre, dont la perception survit depuis vingt-cinq ans aux causes accidentelles qui en de'terminèrent l’appel, quoique sa seule de'nomination forme dans nos budgets un flagrant et lourd anachronisme.
Le pape se montra plus généreux à d’autres égards, en déposant dans les archives de l’abbaye des copies, revêtues des sceaux des prélats présens au concile, des privilèges accordés à l’église romaine par les empereurs, les rois et les autres princes.
La collection de ces titres, nommés vidimus, remontait à 962, époque presque contemporaine de la fondation de l’abbaye, où elle était encore intacte en 177a, ainsi que] le constate le précis rédigé en cette année par Lambert de Barive , qui nous a laissé la description de ce trésor des chartes, et a donné copie des inscriptions extérieures des armoires, layettes, tiroirs, coffres, etc., contenant le complément de ce précieux dépôt , qu’il avait trouvé renfermé dans une malle antique traversée de bandes de fer.
Aux actes se trouvaient joints de nombreux diplômes compris sous la dénomination générique de Lettres : « Privilégia et litteræ quæ temporibus retroactis ab imperatoribus et regibus, etc. »
Grâce à des recherches soutenues, et auxquelles on ne peut trop applaudir, on est parvenu à réunir, pour le compte de la Bibliothèque Royale, bon nombre de ces documens, que l’incurie des dépositaires et les spoliations avaient dispersés. Nous avons pu en recueillir quelques bribes.
1 Nous compléterons, aux chapitres IV, VIII et XIV, nos aperçus sur l’ubbaye de Cluny, en y traitant de sa grande église, et citant quelques ouvrages de su bibliothèque et plusieurs de ses principales reliques.
a Nous voyons d’ailleurs des besoins et des aliénations, même plus graves, se produire dans les plus riches monastères. Dom Bouillait ne nous montre-t-il pas les religieux de St-Germain-des-Prés « qui » avaient besoin d’une somme considérable pour satisfaire à quelques obligations, ne trouvant d’autres » ressources qu’en aliénant à quatre particuliers un jardin contenant trois arpens, deux perches et » demie, situé entre la rue St-Benoît et l’hôpital de la Charité? » (Hist. de l’ Abbaye St-Germain-des- Prés , pag. 2 3i). Ceux de St-Denis se trouvèrent dans le même cas en 1 596 (V. Histoire de St-Denis , p. /jay). G’était commencer eux-mêmes le démantèlement de leurs grands et puissans monastères.
Observons d’abord que l’année 1 563 suit immédiatement celle marquée parla première invasion des huguenots et par l’incendie et les désordres de toute nature dont Théodore de Bèze convient, en les rejetant « sur l’igno- » rance et l’insolence des gens de guerre » de son parti , désordres d’autant plus grands que l’abbaye était alors entre les mains du cardinal Charles de Lorraine , l’ennemi le plus implacable des réformés , et que le pillage du trésor, l’épuisement des ressources de toute nature , purent obliger h recourir à des emprunts ; mais remarquons surtout qu’on n’était plus au temps où Pierre de Chaslus couronnait ses innombrables bienfaits en acquittant de ses deniers les dettes de l’abbaye , montant a plus de i ,600,000 francs de notre monnaie ( voj . pag. 164) ; où l’abbé Jean de Bourbon comblait le monastère de largesses personnelles, où Jacques d’Amboise disposait du riche casuel advenu d’Angleterre et de son patrimoine aussi , sans doute , pour construire un hôtel comme le nôtre, réparer le collège de l’ordre et bâtir à Cluny le logis d’Amboise. Qu’importait la prospérité de leur ordre a ces piliers de cour qui percevaient alors en commande les produits abbatiaux , sans s’occuper autrement de la vie claustrale, qui seule pouvait identifier les intérêts du pasteur à ceux du troupeau ? Le moyen d’ailleurs de croire que le cardinal Charles , qui refusa d’acquitter les dettes inhérentes a l’énorme succession de son oncle, ait attribué la moindre partie de ses redevances a secourir ses moines?
Lorsque plus tard, en i5^5, l’abbaye, en proie de nouveau â la vengeance cupide des hérétiques , fut pillée en partie par les liabitans même de la ville; et lorsque plus tard encore, en 1 5g3 , elle fut assaillie par les troupes de Henri IV, de nouveaux besoins de guerre surgirent sans doute , et durent également être supportés par la conversion en lingots des reliquaires et autres objets précieux échappés aux pillages ; car alors , moins que jamais sans doute, on put compter sur la générosité d’un abbé comme Claude de Guise, qui, selon les chroniques du temps, se montra prodigue seulement, a cette dernière époque, de bonnes salves de son canon et de force mousquelades , préludant ainsi , par cette heureuse défense , aux exploits de son successeur.
C’était doue bien, dans tous les cas, un moyen de salut qu’avait ménagé au monastère la libéralité de ses pieux abbés , en l’enrichissant de reliques et surtout de reliquaires; mais ce fut, comme on voit, et ce sera toujours, sous le point de vue de l’art, chose regrettable que l’emploi de métaux trop précieux , de matières â conversion , dans ces sortes de moBumens votifs ou autres, précieux travaux, dont l’existence pourrait se calculer dans la proportion inverse de leur valeur réalisable . Ici , comme dans la nature et dans la société, l’ouragan happe d’abord la sommité; et quand surgissent tôt ou tard, dans les plus riches fondations comme dans les états les plus prospères, les besoins ou les caprices du goût, l’art formulé en marbre, pierre, bois, fer, et cuivre même, il certains égards, peut se retrancher sur sa nullité productive.
« Que ferez-vous de moi? Je ne saurais fournir » Au plus qu’une demi-bouche'e. »
Mais l’argent, l’or, les pierreries , indépendamment même de leur empreinte d’art, scintillent a tous les yeux, s’ offrent d’eux-mêmes comme ressource et trop souvent aussi éveillent la cupidité, et forment surexcitation au crime comme il advint pour Cluny de la part des hérétiques de i5y5 et des jacobins de 1793 , qui malheureusement ne s’en tinrent pas à ces valeurs, et consommèrent de gaîté de cœur, et à leur grand préjudice personnel , la destruction totale de l’œuvre religieuse de neuf siècles.
Ainsi naquit, vécut, resplendit, déclina, puis s’éteignit dans les flammes du bûcher de cette dernière époque , avec des phases communes a toute société humaine et à l’homme lui-même, cet ordre a jamais mémorable qui dote encore notre hôtel du prestige de son nom ; pâle reflet, sans doute , d’une splendeur qui serait de nos jours même , et malgré les préventions anti-monastiques , bien autrement célébré encore, si les 1800 manuscrits dus en grande partie au travail de cette illustre congrégation bénédictine 1 , n’eussent pas été détruits avant l’époque où d’autres cénobites du même ordre vouèrent leurs loisirs , ou plutôt leur vie tout entière , a l’illustration de la France , en publiant ses fastes.
Dans ce tribut , par cela même incomplet , que l’occasion nous porte à payer a ce grand monastère, l’un des premiers berceaux de notre civilisations,
1 Sans trop anticiper ici sur ce que nous aurons à dire au cliap. vm , des travaux calligraphiques des cloîtres antérieurs même à St-Benoît, et dont Cassiodore donna le pre'cepte et l’exemple dans son monastère de Viviers (en Calabre) , nous ferons observer que la règle sous laquelle était rangé l’ordre de Cluny, peu différente d’ailleurs de celle du grand ministre d’Odoacre, imposait surtout aux moines le travail mécanique des mains réparti à certaines heures du jour, en partage avec les exercices de piété ; « afin, était-il dit, que les moines pussent vivre du travail de leurs mains, à l’exemple des » saints prédicateurs de la loi monastique. » Et sans doute aussi par application à la milice bénédictine du conseil de Sl-Jérome au moine Rustic : « Facito aliquid operis ut sempcr te diabolus inve- » niât occupatum. »
L’observation de cette règle produisit les grands travaux de construction, les immenses défricliemens des VIIe et VIIIe siècles ; mais à partir de l’édit de Louis-le-Débonnaire, qui interdit à tous les couvens indistinctement les exercices de ce genre, la vie contemplative et l’étude des lettres prévalurent dans tous les ordres religieux. Plus tard, cependant, on revint, dans quelques-uns seulement, au travail mécanique intérieur. Rabelais, dans son Gargantua (chap. XL) , oppose à un ocieux moyne, frère Jean, qui dit : « en despechant nos matines et anniversaires, à cœur ensemble, je feys des cordes » d’arbalestes, je polis des tnatras et garols (pièce de cette arme), je fais des rets et des poches à » prendre les connins (lapins) ; jamais je ne suis oisif. »
Pierrc-le-Vénérable fut, dit-on, le premier abbé qui s’efforça de ramener les moines de Cluny, ceux surtout, en grand nombre alors, qui ne faisaient pas encore partie du clergé, aux exercices prescrits par leur fondateur ; mais nul doute que ce docte prélat n’ait en même temps encouragé chez les autres l’étude des lettres et la culture de l’art calligraphique, restées en grand honneur dans l’ordre de St-Benoît, dont la congrégation de St-Maur, formée en 1621, et si féconde en illustres écrivains, n’est qu’une émanation.
2 Nous donnerons, dans notre chap. IV, une idée plus positive de ces grandes fondations monastiques, d’après les descriptions qu’en ont faites les moines eux-mêmes (Dora Mabillon , Pom Boni)-
nous nous sommes efforcé de ramener, autant que possible , nos aperçus au but de notre ouvrage, a la question d’art. Que serait-ce si nous avions eu la mission et le talent d’envisager et de décrire sous leurs faces diverses les éminens services rendus pendant neuf siècles a la chrétienté par l’ordre cosmopolite dont le nom devient désormais inséparable de notre petite fondation.
( C. pag. 1 6 1 . ) Ce ne sont pas des arbres généalogiques que nous avons la prétention de dresser, en renvoyant par lettre a telle ou telle famille digne pour nous d’un intérêt spécial : une branche nous suffit ; souvent même quelques rejetons.
Ici , par exemple, nous laissons pour ce qu’elle fut l’ancienne famille d’Amboise , tombée par femme au xie siècle dans la maison de Berrie , et qui perdit son dénominateur, la ville d’Amboise , lorsque Charles VII, confisquant les biens de Louis sire d’Amboise, vicomte de Thouars, trouva bonne à prendre cette ville que Louis XI trouva bonne à garder , tout en restituant largement
lart, etc.), et l’on verra, par les planches dont nous accompagnerons ces descriptions ( v . P. Jumièges, et Cluny , pl. i et 3 des 3e et ire série de P Album), ce qu’étaient, des Xe et XIe au XVIe siècle des abbayes Comme St-Germain-des-Prés, St-Denis, St-Riquier, St-Bertiu, St-Hilaire de Poitiers, Sl-Médard et St-Jean-des-Vignes de Soissons, Lire, Jumièges , etc. ; et si nos historiens modernes, Millin, Dulaure, etc., ont bonne grâce à nous représenter comme des espèces d’ateliers de fainéantise des enclaves, ou à côté des constructions affectées au culte (on comptait sept églises ou chapelles dans l’enceinte fortifiée de l’abbaye de Sl-Médard) , s’élevaient des bâtimens spéciaux destinés à l’exercice des divers arts mécaniques , depuis l’humble métier de sntor, pelliciarius , faber , etc. ( v . Monteil, t. II, p. 386), jusqu’à la fabrication des armures défensives.
Quant aux imputations d’intolérance et de fanatisme dont les mêmes historiens se montrent si prodigues envers les moines, prouvons, par un seul exemple applicable à notre monastère même, qu’aux époques où Dulaure, par une fausse interprétation des lettres de 12,57, prétend que saint Louis chassa les Juifs de ses états, dont ils ne furent jamais bannis sous son règne (bannis par Philippe-Auguste en 1182, ils furent rappelés moyennant rançon en 1 198), ces dissidens, malgré le sceau de réprobation dont ils étaient frappés par leur roue de drap rouge, étaient admis à l’abbaye de Cluny à disserter avec les moines en présence de l’abbé. Nous aurons ici le témoignage du saint roi lui-même, dont .Joinville répète le conte, assez curieux d’ailleurs, comme moyen de clore une discussion par un argument ad liominem.
« Encore me conta le saint bon roy, dit Joinville, que une fois advint que au moustier de Cluny » y eut une grande disputation de clercs et de Juifs, et se trova un chevalier vieux et ancien qui » avait une potence (canne à béquille) qu’il portait pour se soutenir, et resquit l’abbé que il eût un » peu audience et congié de parler, ce qaïc lui octroya, et dist qu’on lui fit venir le plus grand maistre » d’iceux Juifs, et jura foi de chevalier qu’il le réduiroit. Ores que vint le maistre juif , le chevalier » lui va laire cette demande : Maistre, croyez-vous en la vierge Marie, qui porte N. S. J.-Ch. en » ses flancs , et puis en ses bras, et soit mère de Dieu ? Et le Juif lui répond que de tout ce il ne » croyoit rien : et le chevalier lève su potence et fiert le Juif bien estroit sur l’ouie, et ce voyant, les « autres Juifs vont lever leur maistre tout blessé et s’enfuyent, dont par ce demoura la disputation » des clercs et Juifs finie. Lors vint l’abbé à icelui chevalier, et li dist : sire, avez fait folie de ce que » avez ainsi frappé , et le chevalier li répond : mais vous avez fait encore plus grant folie d’avoir » ainsi assemble' et souffert telle disputation d’erreur. »
d’ailleurs a Louis II, seigneur de La Trémoille , les biens de son grand-père; nous ne nous attacherons qu’à la branche des seigneurs de Chaumont , prise même à la pousse des dix-sept rejetons de Pierre d’Amboise, seigneur de Chaumont, Meillan, Sagonne, des Bordes , de Bussi, chambellan des rois Charles VII et Louis XI, ambassadeur à Rome , et qui mourut en i4/3, et d’Anne de Bueil , fille du grand-maître des arbalestriers et de Marguerite Dauphine.
De ces dix-sept enfans , tous parvenus à carrière d’honnne, phénomène assez commun dans le vieux temps , et qu’on ne voit pas se renouveler de nos jours , le plus célèbre fut , sans contredit , le huitième des neuf fils, Georges, à qui nous consacrons une note spéciale (D), non sans faire remarquer encore que ce rang de filiation du ministre chéri de Louis XII, dont la puissance ne date que de 1498, prouve non seulement que Georges, en signalant son goût d’art et sa magnificence à Rouen et à Gaillon, ne fit que suivre les traces que Jacques, son aîné, avait laissées dès 1576 a Jumièges, dont il était alors abbé ( yoy . pl. lre, 3e série de Y Album) ; mais aussi que l’influence du ministre ne fut pour rien dans les hauts emplois dont jouirent ses huit frères.
L’aîné, Charles , Ier du nom, seigneur de Chaumont, fut gouverneur de l’lsle-de-France , de Champagne et de Bourgogne sous Louis XI, qui lui voua toute l’affection dont ce monarque pouvait disposer pour d’autres que ses obscurs et sombres familiers *.
I « Le roy ordonna en son lien (au lieu du seigneur de Cran, gouverneur de Bourgogne), dit Comines » (livre Vl), messire Charles d’Amboise, seigneur de Chaumont, très vaillant homme et sage et dili- » gent ; et commença ledit seigneur à pratiquer de vouloir retirer tous les Allemans qui lui faisoient » la guerre en Bourgogne , etc. » Et plus loin : « Après plusieurs neufves choses faictes par le gou- « verneur, monseigneur de Chaumont, il assiéga Rochefort, le prit par composition, et après il assiéga
« Dolle et fut prise d’assaut, prit Aussone . Ainsi toute Bourgogne fut conquise : où ledit gouver-
« neur fit bonne diligence, et aussi le roy le sollicitoit fort : et craignoit (trait caractéristique de la » confiance de Louis XI dans ses plus dévoués serviteurs, et qui prend de l’autorité sous la plume de » Comines, alors dans les secrets Au. cabinet, envoyé en Bourgogne à cette époque même comme pen- » sionnaire de la maison du roi ) que ledit gouverneur ne vousist avoir quelque place de sobeys- » sance audit pays, afin que l’on eust plus affaire à luy, et aussi afin que le roy ne le renvoyast pas » de là pour s’en servir ailleurs ; car le pays de Bourgogne est fertile, et il en faisoit comme s’il eust « été sien ; et ledit seigneur de Cran et luy gouverneur de Chaumont y firent bien leurs besognes » tous deux. »
Charles II d’Amboise, son fils, jouit auprès de Louis XII d’une faveur moins ombrageuse. Grandmaître de l’artillerie en i5o2, maréchal de France en i5o4, vice-roi de Milan, amiral par la démission de l’amiral Gravelle, son beau-père (i5o8) ; il commandait en i5oi, comme lieutenant-général de Louis XII, l’armée qui secourut Jules II contre Jean de Bentivoglio, qu’il contraiguit de rendre la ville de Bologne ; il concourut à la prise de Gênes en 1 5o 7, prit Trévise sur les Vénitiens en 1 509, et mourut à Correggio en 1 5 1 1 , à l’âge de trente-huit ans.
II fut compris dans l’hommage que la population universitaire de Pavie rendit à Louis XII sortant de Gênes, en arborant les écus du cardinal et de son neveu de chaque côté de l’écu de France, « pour » faire entendre que l’épée de l’un et le génie de l’autre soutenaient la royauté. »
SM
Le second , Jean , fut abbé de St-Jean-d’Angely et de Bonnecombe, évêque de Maillezais, puis de Langres , lieutenant-général en Bourgogne.
Le troisième , Aimeri , grand-prieur de France , grand-maître de Rhodes, dont le goût pour les arts se manifesta dans l’exécution des belles tapisseries qu’on voit encore, dit-on, a Malte, et qui représentent la victoire navale qu’il remporta en i5io a Lajazzo , sur le neveu du Soudan d’Egypte , commandant vingt-cinq vaisseaux de guerre qui furent presque tous détruits.
Le quatrième, Louis, fut cet évêque d’Albi qui, revêtu de la charge de lieutenant-général pour le roi en Bourgogne, Languedoc et Roussillon, tint de Charles VllI, en 1496, l’importante mission d’établir le parlement de Dijon au nom du roi , et de Louis XII , deux ans après , celle plus délicate encore de poursuivre la dissolution des liens importuns qui attachaient ce prince a Jeanne, et qu’il brûlait de serrer avec sa chère Anne, que lui léguait aussi la mort de Charles VllI r.
Le cinquième , qui aurait porté comme le deuxième , d’après Moreri , le prénom de Jean, a fourni la souche des seigneurs de Bussi.
Le sixième , Pierre, fut abbé de St-Jouin-sur-Marne et de Lire, et évêque de Poitiers; et quant au dernier, Hugues , qui avec Jacques et Georges com-
t Les trois commissaires délégués par le pape étaient Louis d’Amboise, Philippe cardinal de Luxembourg, et Fernand, évêque de Cepte. Après une longue instruction et de nombreux interrogatoires du roi et de la reine sur la question de maléfice , sur le reproche de défaut corporel (arctatio) et sur les rapports d'affection conjugale, niés par Louis XII, mais affirmés par Jeanne, ce tribunal « déclara » le mariage fait entre les parties être et avoir été nul , et donna congé et licence au demandeur de » pouvoir prendre femme tel que bon lui semblera par mariage, et sans dépens de ladite cause. »
Si l’on en juge par ce que disent les écrivains du temps des qualifications de Caïplie, d'Hérode, de Pilate , données aux juges de la sainte dame, et aussi par les sermons demi-bouffons du cordelicr Olivier Maillard, prêchant à St-Jean-en-Grève, ce qu’on appelle l’opinion publique n’aurait pas ratifié cette sentence, dont Louis XII adoucit la rigueur, en laissant en viager à Jeanne, qui se retira à Bourges pour y vivre en religion, le duché de Berri, Chûtillon-sur-Indre et Pontoise. Louis d’Amboise fut également chargé par le roi de présenter au parlement, le 1 6 avril i499, la grande ordonnance, en 162 articles (voy. Recueil de Fonlanon ), sur le fait de la justice , « sans l’exercice de la- « quelle, dit-il dans son beau discours, les rois ne peuvent régner ni les monarchies être entretenues » et durer. » Toutes ces circonstances sont parfaitement décrites dans l’excellent spécimen que M. Paul Lacroix nous a donné d’une histoire du XVIe siècle , sans mitres phrases que celles des écrivains originaux, judicieusement analysés et contrôlés.
Deux évêques du nom de Louis d’Amboise, celui-ci mort en 1 5o5, et sou neveu, fils du frère aîné, le seigneur de Chaumont, mort en 1517, ayant occupé successivement le siège d’Albi comme celui de Rouen le fut, presqu’aux mêmes époques, par deux Georges d’Amboise, on ne doit pas s’étonner qu’il existe un peu d’indécision dans l’attribution à l’un ou à l’autre de ces prélats, presque toujours confondus en un seul, des beaux travaüx d’embellissement de la cathédrale d’Albi ; et peut-être, en effet, la confusion s’opère-t-elle d’elle-même par la suite donnée par le neveu aux travaux entrepris par l’oncle. Cependant nous devons expliquer ici , quant aux peintures , que les décorations d’Albi, entièrement analogues à celles de notre chapelle, doivent, d’après l’opinion de M. Dauzat, Albigeois compétent, appartenir l’épiscopat de l’oncle, termine en même temps que l’hôtel de Clnny (i5o5).
plètent la série masculine , ce chef de la branche des seigneurs d’Aubijoux acquitta dignement sa dette de famille envers ses souverains par ses prouesses sur le champ de bataille de Fornoue , qui lui valurent la lieutenance-générale de Toscane, et en scellant de sa vie la victoire de Marignan.
Les ramifications résultant du mariage des cinq (illes qui n’entrèrent pas en religion ajoutèrent encore a l’envergure de cet arbre généalogique par l’alliance de Clermont-Lodève, de Gouffier de Boisi, et de Rochechouart , seigneur de Morteinart
Mais malgré l’abondance et la vigueur de sa sève , la tige masculine ne tarda pas a se dessécher. 11 est vrai que sur neuf branches six demeurèrent parasites, comme vouées au service de l’autel; que la branche principale des seigneurs de Chaumont s’éteignit dès i524, Georges , fils de Charles 11 , lieutenant-général de Louis XII en Lombardie, ayant été tué a vingt-deux ans, a la bataille de Pavie , sans avoir été marié; et que celle des seigneurs de Bussi fut moins vivace encore , Jacques d’Amboise , qui fut tué à Marignan en 1 5 1 5 , n’ayant laissé que des filles.
Celle des seigneurs d’Aubijoux survécut seule, mais assez languissante, jusque vers le milieu du XVIIe siècle, où le nom d’Amboise, qui sembalit défier les siècles , disparut avec François-Jacques d’Amboise , chambellan de Gaston , mort sans alliance en i665, gouverneur de Montpellier.
Ainsi , répéterons-nous encore , s’éteignent dans l’obscurité les plus vives splendeurs auxquelles succèdent des splendeurs nouvelles que même fin attend , sans que cette leçon de tous temps confonde l’orgueil des superbes.
(Z>, page iGi.) Né au château de Chaumont en i46o , Georges dut a la faveur dont jouissait dès lors sa famille , d’être nommé, a l’âge de quatorze ans, a l’évêché de Monlauban 2. De bonne heure aussi, il se trouva, grâce aux éininens services que son frère aîné, le seigneur de Chaumont, rendit en
■ Serait-ce par suite de cette dernière alliance que le beau eliâteau de Mcillan (près St-Amand, Cher), contemporain et presque sosie de l’hôtel de Cluny, et d’ailleurs élevé par le frère de notre Jacques ( voy. pl. 5, 9e série de l'Album ), appartiendrait encore aujourd’hui à notre duc de Morteniart, qui, nous le proclamons dans l’intérêt de l’art, a Lien voulu nous rassurer conU'e toute crainte d’altérations, contre toute déviation des soins religieux que prenait naguère encore de ce joli manoir Mme la duchesse de Bétliune-Cliarost?
Il y aurait, dans ce cas, peu d’exemples de transmissions héréditaires aussi anciennes , puisque celle-ci remonterait à plus de trois siècles. %
1 Parvenu au pouvoir, il s’autorisa de son propre exemple pour introduire la réforme dans cette partie abusive de la discipline ecclesiastique : mais il suffit de se rappeler ce que nous avons dit de la prise de possession de l’archevêché de Reims par le cardinal Charles de Lorraine, âgé seulement de quinze ans, pour reconnaître qu’il en fut des sages dispositions que prit à ce sujet le cardinal d’Amhoise, comme des huiles du pape, des édits du roi et des canons du concile de Trente sur les cumuls ecclésiastiques, dont le scandale se perpétua nonobstant tontes défenses. I,çs abus sont et seront toujours comme les têtes de l’hydre.
Bourgogne a Louis XI , choisi par ce prince pour être un de ses aumôniers; mais toutes ses sympathies , en le rapprochant d’un prince ouvert et loyal comme le duc d’Orléans (depuis Louis XLI), l’éloignaient d’un monarque sombre et soupçonneux. Force lui fut cependant de se contraindre même dans l’intérêt du jeune prince, dont il était déjà l’ami , jusqu’au moment où la mort de Louis XI et la régence , dévolue à Anne de Beaujeu, soulevèrent de la part du duc d’Orléans des prétentions que la bataille de St-Aubin vint confondre. Georges , dévoué a ses intérêts, partagea sa mauvaise fortune, mais le compagnon de captivité du prince vaincu n’en fut que plus honoré lorsque Charles VIII brisa les fers de son cousin dont le crédit fut bientôt sans bornes.
Pourvu de l’archevêché de Narbonne, Georges l’échangea en 1 49-^ contre celui de Rouen, pour se trouver en contact avec son prince, gouverneur général delà Normandie, qui lui délégua toute son autorité. C’est de cette époque que datent réellement, comme on l’a déjà remarqué, les titres de Georges d’Amboise à l’amour de la France , puisque ce grand ministre, en procédant cinq ans plus tard , au nom de Louis XII , ne fit qu’étendre a toutes les provinces du royaume les réformes et les sages améliorations dont jouissait déjà la Normandie.
L harmonie parfaite de caractère, de goûts et d’intentions qui régnait entre le prince et son ministre, explique plus honorablement que sous d’autres règnes, la longue, paisible et inébranlable faveur dont jouit Georges d’Amboise, dans un ministère qui serait alors de dix-sept ans et auquel la mort seule put mettre un terme.
Laissons aux historiens , même a ceux du pays où il commanda en maître , et dont il étouffa la rébellion 1 2 , le soin de signaler ce qu’on doit à ce grand homme , assez heureux pour partager avec son prince le titre de père du peuple , assez loyal pour concilier les titres de premier ministre de France et de légat du Saint-Siège, sans encourir le blâme d’aucune de ces cours , dans ces temps de dissensions religieuses, d’usurpations réciproques assez habile pour maintenir le repos en France au milieu des charges et des sacrifices de tous genres exigés par la guerre d’Italie ; assez économe pour pourvoir à tous ces besoins et pour couvrir la France de monumens de luxe sans rien
1 On peut s’eu rapporter à la justice que lui rend Guicliiardin , qualifié par Montaigne « d’histo- » riographe diligent, aeteur lui-même et en rang ltonoralde dans les affaires de son temps ». Georges d’Amboise, qui, selon l’expression même de cet historiographe « agissoit en homme qui avoit l’oreille » et l’autorité du roi; » se couvrit surtout de gloire à Milan lors de la révolte de i5oo, en conciliant la haute mission que lui avait confiée son roi avec celle qu’il tenait de son caractère sacerdotal , et en se montrant à la fois général intrépide et vigilant ministre de paix et de réconciliation.
2 L’exclamation de Jules II , à la nouvelle de sa mort : « Lodato sia .dio perche adesso io solo » son papa ! » prouvait que la cour de Rome trouvait, au contraire, en lui un défenseur des libertés
de l’église gallicane.
ajouter a l’impôt : occupons-nous surtout de cette dernière mission , si bien accomplie par cet illustre prélat , et de celle de même nature que remplit d’abord a son égard , ensuite a son exemple , son neveu et successeur Georges II.
Ce n’était certes pas un homme étranger aux arts et indifférent a leurs progrès que le prélat qui faisait pour ainsi dire marcher de front la construction d’édifices aussi importans et aussi contrastans de style et de destination que le palais de justice de Rouen (ae partie) , la façade de la cathédrale de la même ville (pl. \ du chap. iv, et pl. 2” série de Y Album) , le bureau des finances et surtout le délicieux palais de Gaillon , qu’on pourra juger ici synoptiqucmenl sous ses divers aspects, d’après les jolies planches d’Israël Silvestre (pl. 5, ire série de Y Album), et dont les beaux débris sauvés par M. Alex. Le Noir, offrent dans la cour de notre Ecole des Beaux-Arts un spécimen appréciable a tous les yeux.
Les essais du goût italien , qui , a Gaillon bien autrement qu’a Amboise , confond la suavité de ses arabesques et l’expression de ses sujets en relief, avec l’élégance et la légèreté des dentelures de notre style flamboyant , nous semblent surtout constituer le titre artistique spécial de Georges d’Amboise , comme importateur de ce style, dit de transition, qui, sans délaisser les erremens gothiques , accuse déjà chez nous , par anticipation, quelques caractères de ce goût, dit de renaissance, en honneur en Italie depuis le commencement du XVe siècle. Remarquons, ainsi que l’a confirmé M. Deville, qui se trouve ici surtout place sur son terrain 1, que les travaux de Gaillon, « quoique » commencés dès 1 497 5 ne furent poussés avec quelqu’aclivité qu’à partir » de i5oo , » et qu’à cette dernière époque, à partir de laquelle ces travaux purent seulement sans doute prendre un caractère spécial , l’archevêque de Rouen avait déjà, par deux campagnes successives, et par un séjour assez prolongé en Lombardie, pu s’inspirer, disposé qu’il était déjà à cette étude 2, des
1 Le travail que cet historien de la cathédrale de Rouen et de ses tombeaux prépare sur Gaillon , d’après les registres manuscrits des cardinaux d’Amboise , doit , selon les termes mêmes de son obligeante communication, « détruire beaucoup d’erreurs et de méprises accréditées sur ce palais cé- » lèbre. » Raison de plus pour nous d’être fort réservé dans ce que nous en dirons, faute de moyens de substituer à l’erreur la vérité qui ne nous est pas encore révélée. Nous attendrons donc ce travail ainsi que l’inventaire mobilier, après décès, de Georges Ier, pour en faire notre profit aux chapitres suivans.
a La pensée d’art était tellement présente à Georges d’Amboise, et probablement aussi à Louis XII , au milieu même de leurs opérations militaires d’Italie, qu’ils attachèrent à leur expédition un peintre valet-de-chambre du roi , charges sans doute presqu’inhérentes, si l’on en juge par cette remarque que déjà à la cour de Bourgogne, un siècle auparavant, Jehan de Beaumes, peintre , et Claux Sluter, l’auteur principal des belles sculptures de la Chartreuse, étaient également honorés de ce deuxième titre. Ici c’est JeanPerréal (dit Jean de Paris) qui, d'après Jean Le Maire ( v . son article Bibliothèque Française de Goujet), devait représenter ce que le chroniqueur Jean d’Aulou et le poete Jean Marot étaient chargés de décrire, « les villes, châteaux de la conquête et l’assiette d’iceulx, la » volubilité des fleuves, l’inégalité des montagnes, la planure du territoire, l’ordre et le désordre de
erremens de la nouvelle école d’arts, et notamment des beaux travaux que le Bramante, préludant a ses sublimes conceptions romaines, avait dès lors exécutés pour Ludovic Sforze et pour son frère Ascagne x; mais ces tributs
» la bataille, l’horreur des gisans en occision sanguinolente, la misérableté des mutilés nageant » entre la mort et la vie, l’effroy des fuyans, l’ardeur et impétuosité, et l’exaltation et hilarité des » triomphans. »
A s’en tenir à ce programme, qui embrasse toutes les parties de l’art, depuis le tracé cadastral jusqu’aux plus énergiques expressions de l’ame, qui ne croirait que notre école de peinture, réduite alors, selon ses détracteurs, à des artistes comme Jean Bourdichon, Marmion et autres, peintres d’estendards et d’imaiges Nostre-Dame, fut encore plus prospère qu’elle ne nous apparaît dans les peintures royales de René d’Anjou , dans les délicieuses miniatures de Jehan Fouquet et dans nos palinods, ouvrages remarquables sans doute, mais d’un genre plus borné que la vaste exploitation de ce Jean de Paris , dont le nom seul cependant est resté? Cette question, que nous avons déjà soulevée (pag. 270 et suivantes), et qui se reproduira d’elle-même à notre chap. VI , est trop complexe pour être traitée incidemment : nous ferons seulement remarquer par occasion que le goût en matière d’art s’éclairant par les contrastes ou par les nuances relatives, on ne peut supposer que le roi Louis XII et son ministre avaient conservé, pour retracer leurs hauts faits, un artiste indigne de cette mission, alors qu’ils avaient sous les yeux, et comme terme de comparaison, les belles peintures de Léonard de Vinci, telles que son magnifique cénacle de Milan « dipinto ad oglio » , en i4gfi-*497> et ce grand artiste lui-même, ordonnateur des fêtes données dans cette ville pour l’entrée de Louis XII. C’est ce que constate Vasari, qui précise même une invention mécanique due à ce génie universel : « Onde pregrato Lionardo di fare qualclie cosa bizarra, fece un lione, che cammino parecchi passi , « poi s’asperse il petto e mostro tutto piano di gigli. » On cite encore d’autres merveilles de ce genre de ce grand artiste à la fois peintre , sculpteur, architecte , géomètre , mécanicien , liydraulicien , poète, musicien, etc. , tels que des oiseaux de cire vides, qui s’envolaient au moyen de l’ail introduit avec soin, et dont les yeux en vif-argent semblaient naturels.
I Le Bramante avait déjà construit la cathédrale de Pavie, qui date de i49°i et il avait élevé à Milan, entr’autres monumens, l’église de St-Satiro, le monastère de St-Ambroise, et surtout la tribune , la sacristie et le cloître d’el lempio dette grazie de’ Dominicani , dans le réfectoire duquel Léonard de Vinci peignit l’admirable cénacle, objet d’une admiration si constante et de tant de reproductions chez tous les peuples amis des arts.
II paraîtrait même, par les détails que donne sur ce tableau, qui ne vit plus que par ses reproductions, l’abbé Aimé Guillon de Muule'on, dans son ouvrage intitulé Cénacle de Léonard de Vinci (Paris,
1 8 1 1) , que Louis XII, qui s’attacha Léonard de Vinci par le titre de peintre du roi de France, et qui le retint près de lui tant qu’il resta en Italie, aurait témoigné le désir d’avoir une copie de ce chefd’œuvre, mais que faute, sans doute, dutempts nécessaire pour l’exécuter, il légua la gloire d’enrichir la France, au moins de l’une des deux copies qu’on y vit longtemps , l’une dans la chapelle de la Vierge de l’église St-Germain-l’Auxerrois, et l’autre au château d’Écouen, à son successeur François Ier, qui voulait, lui, emporter la muraille tout entière : « ma l’esscr fatto nel muro fece che sua » maesta se ne porto la voglia ed clla si rimanese a Milanesi. »
Toujours est-il que le résultat de ces frottemens et la vue des œuvres de Bellini, de Fiesole, de Perrugin, etc., dut être d’accroître encore le goût et les connaissances en matière d’art de notre prince comme de son ministre, et que la faveur de Jean de Paris ayant survécu à ces épreuves comparatives, on doit en conclure que ce prédécesseur de Jean Cousin n’était rien moins qu’un rubricaleur ordinaire ; V. chap. vi quant à l’opinion de M. Poirson, Revue française, février i838, sur la peinture avant Jean Cousin).
Un témoignage également incontestable du goût qu’avaient ces nobles Mécènes pour les arts et pour leur progrès, se puise dans ce que dit Vasari du voyage fait en France ù leur appel par le savant ar-
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payes a l’art exotique neutralisé pour ainsi dire à Gaillon, par la combinaison italienne dominante quoiqu’identifiée à notre art indigène, n’empêchèrent pas l’habile ministre de poursuivre les autres grands travaux auxquels son nom s’attache , dans un caractère purement national , avec les seules modifications résultant d’un surcroît d’élégance et de recherche dans les détails d’ornementation.
Ainsi le vaisseau complémentaire du palais de l’échiquier de Rouen , construit en vertu d’ordonnance de janvier i499 » continue bien , quoique plus richement, la partie où se trouve la salle dite aujourd’hui des Pas-Perdus, construction élevée en i4q3 pour arracher les marchands du temple (la cathédrale), lieu habituel de leur réunion; ainsi le grand portail et la richissime façade de la basilique comprise entre les deux tours, élevés par les soins et des deniers de ce prélat brillent de l’éclat harmonieux du gothique flamboyant, à l’exclusion des réminiscences italiennes exploitées en même temps a Gaillon et encore dans ce délicieux bureau des finances , qui, placé sur le parvis même de cette cathédrale met en présence ces deux styles si divers quoique contemporains.
chitecte ve'ronnais Fra Giocondo, qui « Fcce stando iu Parigi al servizio del re Ludovico XII, duc
» superbissimi pouti sopra la Senna . fece oltre cio altre infinité opéré pel quel re in tutto il
regno » (c’est-à-dire pendant sept anne'es ; Joconde venu en i499, étant retourné en Italie en 1 5o6).
1 Ce travail fut commencé en ! 509 par Georges Ier, qui ne mourut qu’en i5ro.ll lui appartient donc entièrement, quoiqu’il n’ait été terminé qu’en i53o, mais sur les mêmes plans, et au moyen des fondations qu’il y affecta. Les constructeurs furent Jacques et Roulland Leroux père et fils, maîtres maçons ; Pierre Desaulbeàux, qui exécuta une grande partie du monument de Georges d’Amboise, et sculpta l’arbre de Jessé du Tympan. Voici des noms bien français qui s’unissent à beaucoup d’autres, que M. Deville, qui nous en promet encore un grand nombre, a déjà tirés de l’oubli , tels que ceux de Roger Ango , constructeur du palais de l’Échiquier, nommé dans les titres maistre des ouvrages et réparations de Rouen ; de Pierre Valence, maître maçon de Tours, qui aurait travaillé à Gaillon; de Pierre et de Toussaint Delorme , etc. Par conséquent à ces époques (fin du XVe et commencement du XVIe siècle), antérieures à celles où l’exercice de nos arts put être soumis à l’influence italienne , des artistes français, dignes d’un renom dont le silence de nos annales les prive, exploitaient à Rouen notre art national de manière à ne pas craindre de rivaux. On en pourra dire autant, sans doute, de chacune de nos grandes villes , où, comme à Rouen et à Dijon, les œuvres attestent l’existence des ouvriers , lorsque ces villes auront à leur tour leur Deville ou leur St-Mesmin.
2 M. Deville, possesseur des registres des cardinaux d’Amboise, contenant la liste de tous les artistes que ces prélats employèrent , fait encore à l’art français une part plus large que celle que nous lui attribuions en parlant dans notre Notice sur l’Hôtel de Cluuy du concours de Giocondo et de Morgiano dans l’érection du château de Gaillon. Ces noms, nous écrit-il, ne se trouvent pas sur les listes , et la grande part de collaboratien dans cet édifice « appartient aux artistes français, et particulièrement « aux artistes de Rouen. »
Nous devrions donc nous tenir pour battu et content à la fois d’un témoignage qui tourne au profit de cet art français dont la réhabilitation nous tient tant à cœur,
Que M. Deville nous permette seulement de lui soumettre à ce sujet une dernière réflexion sans arrière-pensée aucune.
L’absence sur ces registres du nom de Joconde , qui dans sa haute position ne pouvait figurer sur
NOTES 1)1 011 NPITKE 11.
Le même sentiment de convenance et la même délicatesse de goût présidèrent aux autres travaux et embellissemens dont Rouen fut également redevable au zèle éclairé et a la haute position de cet archevêque , tels que l’achèvement de la tour dite de Bœurre ' , commencée par Robert de Croismare , et dans laquelle il fit placer l’énorme cloche qui portait son nom (page 3 12) , les belles fontaines de la ville, principalement celle si élégante dite de la Croix de Pierre, le magnifique bureau des finances , l’un des types les plus anciens et les plus élégans de notre architecture civile de la renaissance.
L’ordre et l’économie appliqués a l’emploi des largesses royales durent être les seules sources où Georges puisa les moyens de subvenir a de semblables dépenses 3, de pourvoir par d’énormes legs testamentaires 3 (vaine
les contrôles de salaires et gages, forme-t-elle preuve incontestable que ce grand architecte italien soit resté étranger à des travaux italianisés qu’on exécutait à l’époque même de son séjour en France, ainsi qu’en témoigne l’indication, par M. Deville même, de la poursuite, de 1497 à i5og, d’une construction que Georges Ier put habiter avant sa mort? Est-il naturel aussi que Georges d'Amboise, faisant venir à grands frais cet habile architecte, « uomo rarissimo e universale in tutle le più lodate faculta, » dit Vasari. ne lui ait pas confié au moins le plan ou la direction de l’ensemble de travaux spécialement appropriés à ses études et au style emprunté à sa patrie, lorsqu’il s’agissait surtout du manoir personnel, du Basty d’affection que faisait alors élever ce ministre si puissant et si riche, dans un goût qui devait lui rappeler ses grands souvenirs de Lombardie,' et surtout les travaux du Bramante, que n’auraient sans doute pu retracer , aussi positivement du moins, nos artistes français, quelqu’habiles qu’ils fussent d’ailleurs?
M. Deville, enfin, a-t-il trouvé le nom du grand architecte, dans ce style alors nouveau pour la France, qui ait rempli la mission de direction d’ensemble que nous avons attribuée à Joconde? A-t-il des impossibilités à opposer à ce système commun à toutes les époques, et encore pratiqué de nos jours, de l’exercice nomade de l’art architectural, comme aurait pu faire, selon nous, l’artiste avare de son temps, mais que la direction de travaux comme le pont Notre-Dame , le palais de la Chambre des Comptes, n’aurait pas empêche de veiller de loin en loin à l’exécution confiée à d’habiles mains du plan qu’il aurait fourni pour le château de Gaillon, distant seulement de vingt lieues de sa résidence habituelle , travaux dont l’ensemble aurait été rémunéré par les largesses royales ; ce qui expliquerait alors le silence des registres des cardinaux?
Quant à notre désignation de Jehan Juste, à laquelle M. Deville substitue le nom d’Anthoinc do Just, nous renvoyons à la note F pour nous en expliquer.
1 Comme élevée en partie, dit-on, avec le produit do dispenses religieuses qui autorisaient la population à substituer le beurre à l’huile en usage dans les jeûnes rigoureux. Il y avait dans plusieurs de nos cathédrales d’autres tours du même nom qui reposaient sur de semblables fondations. Selon Millin ( Antiquités Nationales , t. II, pag. 19 du S xix), «En 1610, on trouvait encore à la porte » de Notre-Dame un marguillier placé à l’entrée de l’église devant un banc, demandant aux fidèles » l’aumône ordonnée pour la permission de l’usage du beurre pendant le carême, qui était autrefois » interdit, excitant le peuple à cette aumône par ces mots : jwyez vos beurres. »
2 Le grand ministre sut faire, au besoin, un emploi plus noble encore, peut-être, de la générosité de son prince, notamment lorsque voyaut Milan menacé par les Lombards aidés de 7000 Suisses, il leva et solda de ses deniers 4ooo hommes d’infanterie.
3 Par un premier testament, il légua 10000 livres aux couvens réformés et aux pauvres filles à marier, 1 0000 livres à la cathédrale de Rouen pour un obit et pour la décoration de l’église, 2000 escus
précaution, comme nous l’avons démontré a la note précédente), a ce que ses neveux pussent soutenir l’éclat d’un nom pur, car le ministre n’eût pas osé confier a son roi la dispensation de biens mal acquis. Aucun doute ne s’éleva jamais d’ailleurs sur l’exacte probité de celui en qui, selon l’expression de Jean d’Auton; « Louis XII avoit parfait amour et singulière confiance, et qui » avoit toujours au profitdela chose publique loyaument employéson pouvoir.»
On connaît aussi le dicton proverbial, laissez faire a Georges , opposé par le peuple a tous les témoignages de craintes que soulevaient les embarras du temps : aussi le deuil royal qu’occasionna la mort qui frappa ce ministre , a Lyon en i5io, fut-il réellement un deuil public, dont la manifestation , de la part surtout de la population rouennaise forme un heureux contraste avec tant d’autres exemples d’ingratitude populaire.
au soleil pour faire sa tombe, « et je entends, dit-il, qu’elle soit de marbre »; 2 000 escus pour messes des morts, 10000 livres, avec les ornemens et les reliques de sa chapelle, pour la fondation de la chapelle de Gaillon, etc.
Par son second et dernier testament, des biens gagnés au service du roi , et avec son agrément , il légua à son neveu Georges d’Amboise-Bussy, l’archevêché de Rouen, son pontificat et toute sa déferre, laquelle est prisée à deux millions d’or; ensemble les meubles de Gaillon et V accommodement de la maison; à son neveu Charles d’Amboise-Chaumont, i5oooo ducats d’or, sa belle coupe , prisée 200000 écus; ses 100 pièces d’or (médailles), valant 5oo écus ; sa vaisselle dorée, et 5ooo marcs en vaisselle d’argent ; à son filleul , Georges d’Amboise-Chaumont , fils du grand-maître ( tué à Pavie, et en qui s’éteignit cette branche aînée) tous et chacun ses acquêts et conquêts, ensemble son patrimoine ; à son neveu Amé de Sarrebruche, comte de Brienne, 3oooo écus, pour soi acquitter ; à Guillemitte de Sarrebruche, sa nièce, mariée au seigneur de Fleuranges, 3oooo livres pour son mariage ; à sa sœur Marie d’Amboise , mère de Guillemette et d’Amé, veuve en secondes noces de Jean sire de Créqui , 10000 écus, et à ses autres neveux, 200000 écus, et aux quatre ordres mendians de France, 10000 lives ; enfin il ordonna de marier cent cinquante filles en l’honneur des cent cinquante Ave Maria du Psautier Notre-Dame et des cent cinquante psaumes contenus au Psautier.
(Histoire de V administration du cardinal d’Amboise, par Baudier, pag. 248.)
Qu’on juge ce que sont les richesses à certaine heure, par ce mot que cet homme, si pur cependant, répétait souvent à l’infirmier qui le servait dans sa dernière maladie : Frère Jean! que n’ai-je été toute ma vie frère Jean !
1 La cérémonie faite à Lyon de ces obsèques presque royales coûta 3oooo livi’es. Le grand deuil était porté par douze des plus proches parens, que menaient le duc de Valois, le duc de Calabre et les autres seigneurs du sang : les ambassadeurs d’Aragon, de Florence, du pape et de l’empereur suivaient le cortège, composé de deux cents gentilshommes, douze cents prélats, douze mille prêtres, etc..... Plusieurs seigneurs clercs et laïques avaient été choisis par le roi pour accompagner le convoi jusqu’à Rouen ; et par toutes les villes que traversait le corps, placé sur un chariot couvert de drap d’or, d’une croix de damas blanc, traîné par trois chevaux houssés de drap noir, on lui rendait tout et tel honneur comme a la personne du roi. Cent porteurs de torches se relayaient continuellement autour du cercueil, qui arriva le 27 juin à Rouen, où de nouvelles funérailles, encore plus pompeuses que celles de Lyon, avaient été préparées. Cette triste solennité, à laquelle prit une vive part toute la ville de Rouen, qui sentait l’étendue de sa perte, se termina par la formule consacrée pour les archevêques de Rouen, et que prononce le doyen des chanoines de la cathédrale en confiant pour une nuit le corps du défunt aux soins de l’abbé de St-Ouen : « Voici celui qu’on nous a baillé vif ; nous vous » le baillons mort. «
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Ces belles traditions ne furent pas perdues pour son neveu, qui ne montra cependant pas un grand empressement a acquitter sa dette de piété et de reconnaissance envers son oncle, puisque «six ans s’écoulèrent ( M. Deville, » Tombeaux de la cathédrale de Rouen, page 9a ) avant qu’on mit la première » main a ce mausolée, malgré les réclamations faites en i5i3par lesmemhres » du chapitre ’. » Mais le mérite transcendant de ce beau monument et son charme d’ensemble et de détail, sensible pour qui n’est pas arrêté par les scrupules d’école sur l’indécision du style, doivent faire excuser ce retard. C’est a Georges II que Rouen devait la belle pyramide en bois, chef-d’œuvre de Robert Becquet , que la foudre réduisit en cendres en septembre 1822 % et que vient de remplacer une sorte de cage filigrane, à dessein contrarié, vague et sans effet, selon nous. Il fit exécuter aussi pour sa cathédrale le couronnement de la chapelle de la Vierge, l’ancienne clôture du chœur (en cuivre), et plusieurs autres travaux d’art, qui, réunis a ceux ordonnés par ses oncles à Rouen , Gaillon , Paris , Auch , Albi , Chaumont , Meillan , Clermont, Cluny, etc., justifieraient le surnom de Médicis français 3 que nous avons donné a cette famille.
{E, pag. 145-166 ) Si l’architecture civile a si longtemps larde à suivre, dans ce que nous appelons encore le moyen âge , le mouvement progressif et de
1 L’albâtre agatisé nécessaire à la confection fut acheté en 1 5 1 G, au prix de 847 livres 10 sous ; la masse du tombeau était en place en 1 52 1 ; mais les sculptures ne furent terminées qu’en janvier 1 525. M. Deville, qui nous donne pour la première fois ces détails, y ajoute un relevé fait d’après les comptes originaux de la dépense totale de ce mausolée, qui 11e se serait élevée, y compris les menus frais, qu’à Ggàa livres 16 sous 4 deniers, représentant environ 3o,ooo francs de notre monnaie.
Remarquons qu’indépeudamment de la figure principale (Georges Ier), à laquelle on ajouta plus tard celle de son neveu, le mausolée comprend six statues des vertus théologales, un grand bas-relief de saint Georges, six statues de vierges, évêques et saints dans des niches et dans l’altique et le couronnement, dix-neuf statues d’apôtres, de prophètes et de sybilles, indépendamment des cartouches, figures d’anges et ornemens multipliés sur toutes les faces.
2 La première pyramide, construite en pierre vers le milieu du XIe siècle , avait été renversée par la foudre en 1117, et celle en charpente qui la remplaça, endommagée en 1200 par un premier incendie, fut détruite par un second en ?5i4 , ce qui détermina la reconstruction confiée à Robert Becquet, et qu’une nouvelle étincelle électrique réduisit en cendres. Il en coûte, comme on voit, de s’élever au-dessus du commun niveau.
3 U serait facile de justifier ce titre en réunissant dans un corps d’ouvrage les nombreux et riches monumens exécutés par cette famille dans une période d’iuflueuce qui n’excède guère vingt aimées ( de 1498 à i5i8). Rouen, si généreusement doté par ses deux archevêques du nom de Georges d’Amboise, et qui, tout en modernisant ses quais et autres voies commerciales, prouve enfin son respect pour scs vieux édifices, offrirait seul à cet égard des témoignages incontestables et très curieux par leur rapprochement. Qu’on se figure, par exemple, l’effet que produira, vis-àvis du portail de la basilique en cours de restauration, celle qu’on 11e manquera certainement pas de faire du bureau des finances qui lui fait face. Où trouverait-on une semblable solution synoptique du problème architectural sur la variété de styles contemporains dont nous avons parlé plus haut
5oô
plus en plus prestigieux de l’architecture chrétienne, c’est qu’en Italie, principal foyer, nous le reconnaissons, de tous les rayonnemens d’art, l’émancipation peut-être trop hâtive et les ambitions subalternes qu’elle souleva, divisèrent les populations, à partir surtout du XIIIe siècle , et les privèrent des hauts patronages sous lesquels seuls peuvent fleurir les arts. L’ effet de ces divisions fut tel qu’au lieu d’appliquer aux manoirs domestiques les fantaisies de l’art et du goût déjà en éveil dans ce beau pays au XIIe siècle, on ne s’attacha qu’à les garantir de toute attaque en leur donnant la force et par conséquent l’aspect de forteresses.
L’art et le génie n’étaient pour rien dans ces emprunts faits à rarchitecliue militaire dont les progrès , dans cette application à des résidences privées, datent de nos temps de tyrannie et de vasselage ; car les anciens, fort sobres d’ailleurs de luxe extérieur dans leur architecture civile , comme le prouvent les maisons des plus grands personnages , découvertes à Pompéi , faisaient en général 1 leur séjour habituel à la campagne surtout , dans des maisons à un seul étage de rez-de-chaussée , disposition peu favorable pour une forteresse oii ils ne cherchaient à combattre d’autre ennemi que le soleil. N’en déplaise d’ailleurs aux grands poètes qui célébrèrent l’héroïque défense de dix années de nos ancêtres les Troyens , et d’après même ce qu’ont écrit Vitruve et Yégece, de re militari , l’antiquité est restée bien loin de nous, dans les moyens d’opposer la défense à l’attaque, art entièrement inconnu aux premiers âges du monde.
Heureux alors , sans doute , l’homme qui , jeté sur le globe nu et sans armes personnelles, n’éprouvait pas encore le besoin de s’en forger ; qui, privé de l’instinct de conservation inné chez les animaux auxquels la nature affecte invariablement un abri contre la force, depuis l’aire escarpée ou la branche flexible jusqu’au terrier ou à la tannière profonde, jouissait en toute sécurité des dons du Créateur ! et quel contraste entre cette paisible occupation du sol et les temps dont nous traitons, où, brisant les liens de l’intérêt collectif qui n’eût tendu qu’à défendre l’accès de la cité, chaque habitant , Guelfe ou Gibelin, tenu dans une constante alerte, faisait de son retrait de famille une citadelle inexpugnable (il y en avait au XlYe siècle dix mille à Pise), un la-
i Cette règle ne s’appliquait ni aux grands édifices impériaux, comme la maison dorée de Néron et autres, ni aux palais et maisons de plaisance élevés par Scaums à Rome et à Tuscnle ; eucore moins à la maison que, selon Pline (1. XXXVi, cliap. Xv), Publius Claudius acheta cent quarante mille sesterces ( sept cents millions ). Il existait même, ainsi que le remarque le traducteur de Winckelmauu (t. II, p. 599), des maisons à un seul étage, mais accompagnées de tours à trois et quatre étages; et pour prouver que le principe sur lequel nous nous appuyons n’était pas absolu , nous citerons ce passage du chap. VI du liv. xvm de Pline, où cet écrivain parle d’un Caïus Marius , sept fois Auguste, qui fit faire au cap Misène une maison fortifiée comme pour loger un camp : Novissimus villam in Misenensi posuit C. Marius Vil consul, sed peritia castrametendi sicut comparâtes ei in cateris etiam Sylla fetix , quos cwcos fuisse dicere convenit. La remarque de cette exception ne confîrmc«l-elle pas d’autant plus la règle ?
zaret souvent sans contact extérieur, dont la crainte ou la méfiance gardaient jour et nuit les abords.
Le nom générique de tours que portaient ces forteresses bourgeoises et que dans cette acception Ducange considère comme synonyme d ’ arx et de castrum, tenait nécessairement a la forme carrée ou ronde de leur carapace extérieure, encore subsistante sous la première forme surtout et avec des créneaux pointus , notamment a Pavie , a Vérone, et en démantèlement dans plusieurs localités méridionales , ou même assez rapprochées de la capitale , comme Conflans-Sainte-Honorine, Beaugency, etc.
D’Agincourt, en donnant dans son bel ouvrage (pl. lxxi) l’aspect d’une de ces tours « torre de , conti » , semble également attribuer aux guerres de famille à famille et au besoin de se montrer fort avant tout, le retard qu’éprouva en Italie même l’essor de l’architecture civile dont il ne fixe le point de départ que vers le milieu du XVe siècle , après la fusion des intérêts divisés dans des unités relatives et des litiges privés dans des débats de ville a ville. Il cite, comme premier essai de cette architecture, le palais ducal à'Urbin , dû au Sienuois Francesco cli Giorgio, en remarquant toutefois que le château construit quelque temps après pour Cosme de Médicis, par Michelozzo , florentin, réunissait encore la sûreté d’une forteresse aux agrémens d’une campagne, et qu’a Florence même les habitations destinées aux familles puissantes, telles que le palais Strozzi construit, vers la fin du XVe siècle, par Benedelto da Majano, « conservèrent un style mâle, un caractère de force qui » semblait annoncer qu’en servant d’asile contre les factions, elles devaient » suppléer à l’impuissance du gouvernement « 2.
1 Rabelais, dans son Épitre XIII , écrite de Rome en i535 à M. de Maillezais , rappelle précisément ce nom pour une circonstance qui rentre dans notre question , et prouve l’intérêt que les grandes familles florentines attacliaient encore au XIIe siècle à ces barrières contre la rébellion.
« L’e'vesque de Saintes, les cardinaux. Salviati et Rodolphe, lui mande-t-il, ny Philippe Strozzi avec >. scs escus, n’ont rien fait envers l’empereur de leur entreprise , combien qu’ils lui ayent voulu » livrer, au nom de tous les forestiers et bannis de Florence, un million d’or du comptant , para- » chever la Roqua ( place forte à merveille et bâtie à Florence par le duc Alexandre de Médicis) , et >> l’entretenir à perpétuité aux garnisons compétentes au nom dudit empereur, et par chascun an « lui payer cent mil ducats, pourveu et en condition qu’il les rernist en leurs biens, terres et liberté » première. >>
2 Ce caractère était celui qu’on avait douné , même depuis le XIe siècle, à la plupart de nos anciens monastères, moins sans doute en vue d’une défense sérieuse, que pour résister à un choc imprévu, en attendant l’appui que les princes et les seigneurs échangeaient avec eux ; car c’étaient de véritables forteresses que certaines abbayes, enclavées même dans les villes, comme les moustiers de Sl-Germain-des-Prés lez Paris , de St-Jean-des-Vignes, et même de St-Médard de Soissons , de Cluny, etc. , qui, ceints de hautes murailles, flanqués de bastions et tourelles, défendus par des fossés qu’on ne franchissait que sur ponts-levis, pouvaient au besoin soutenir un siège. Ces dispositions étaient commuues aux résidences royales , ainsi qu’on en jugera par nos vues du Louvre de Philippe-Auguste et de Yoslel de Charles V ( pl. 4 et b, xe série de V Album) , et quelquefois même
Dans nos villes de France où, grâce a l’interposition royale, quelque impuissante qu’elle fût souvent, les luttes de famille â famille, les sanglantes collisions, comme celles des populations de Pise, d’ Arezzo, de Florence , ne se produisaient qu’à de rares intervalles, les calculs de l’orgueil entraient , bien plus encore que les intérêts de la défense , dans l’adoption de cette forme architecturale. — Il suffisait que la tour pût être considérée comme seigneuriale, comme marquant un fief et le droit de justice , que le créneau i qui la surmonte entrât par conséquent également comme symbole dans la langue du blason (tour cannelée) , pour que les riches familles et les grands monastères imprimassent à leurs manoirs ces signes d’indépendance et de souveraineté 2.
aux palais abbatiaux , comme le prouvent les énormes tours encore subsistantes de l’évêché de Beauvais.
Là se trouvent en présence nos architectures civile et religieuse de la fin du XIIIe siècle , car la pesante masse du palais épiscopal de Beauvais appartient au même temps et peut-être au même architecte que l’élégante basilique qui lui fait face ; mais aussi les conditions de défense et de sûreté n’existaient pas pour la cathédrale comme pour le manoir de l’évêque Simon , placé par ses exactions dans une position toute semblable à celle de certaines familles pisanes ou florentines expulsées par le peuple, et remises en possession sous l’autorité de l’empereur ou du pape.
Cet évêque, mort eu 1 3 1 2 , avait été chassé et pillé par ses ouailles, pour cause de tyrannie, ce qui lui valut sans doute le titre de dévestu qu’on lui a donné dans les chroniques. Ayaut obtenu l’appui de Philippe-le-Bel pour faire rebâtir son palais incendié dans la révolte, des deniers des habitons , il dut se tenir en garde contre un nouvel assaut. Pas de doute que cette forteresse abbatiale n’ait également convenu aux goûts belliqueux de sou successeur immédiat Jean de Marigni, célèbre par ses prouesses contre Édouard III, qu’il força de lever le siège de Beauvais, et encore à l’évêque Milon , qui occupait le même siège lorsqu’il commandait, en i 382, l’avant-garde de l’armée de Charles VI, qui vainquit les Flamands à Rosbec. Cette série de trois évêques de la même ville , se signalant en moins d’un siècle par des habitudes si contraires à leur vœux, donne la mesure des témoignages que nous aurions pu ajouter à notre note de la page 293, où nous avons dit quelques mots de cet autre évêque de Beauvais, Philippe de Dreux, /’ assommeur . dont le siège dut rester longtemps vacant, dans ses tournées rien moins que pastorales de Bovines et de la guerre contre tes Albigeois, et pendant la captivité que lui infligea Jean-sans-Terre, nonobstant les instances du pape Célestin III, à qui le roi d’Angleterre envoya pour toute réponse la cuirasse (le haubert , sans doute), et le bouclier de l’évêque guerrier, avec un passage de l’écriture , dont le seus est : Reconnaissez-vous là les v t'Urnens de votre fils ?
1 Créneaux , autrefois carnaux ou quorneaux.
« Aux querneaux ne se voudrent monstrer ou descouvrir. »
Roman du Vacce .
Ducangc en traite aux mots merlus, memlum, pinna et quarne/tus, et cite uu passage d’Annales de 1 r59 établissant qu’on les pratiquait en grand nombre dans les murs : « Tam pro formositate et » fortitudine mûri quam pro commoditate et tuitione civitatis et civium. *>
2 Les conflits de juridiction existaut souvent dans le même pays , et quelquefois dans la même ville, lorsqu’il y existait plusieurs justiciers, comme à Paris, Soissons, etc., rendaient d’autant plus essentielle la manifestation monumentale du droit de justice seigneuriale, consistant alors dans l’érection de tours et murailles crénelées. C’est ce que va nous confirmer l’analyse suivante d’un
ôijfj
Ce dut être par conséquent plutôt à ce dernier titre que comme moyen de défense que le style mâle , le caractère de force , pénétrèrent dans noire architecture urbaine , si ce n’est peut-être dans celles de nos villes méridionales qui se trouvaient le plus en contact de mœurs et en rapport d’usages avec l'Italie, comme Avignon t, où «trois cents maisons fortifiées de tours furent
passage d’une des lettres sur l’histoire de M. Augustin Thierry, concernant la révolte de Vezelay, dont l’ahbaye, dépendant d’ailleurs de celle de Cluny, ne relevait comme celle-ci que de Rome, d’après l’expresse volonté de son fondateur Gérard de Roussillon , si célèbre dans nos romans de chevalerie.
Lorsque, vers le milieu du XIIe siècle , l’un des héritiers de ce fondateur, Gérard , comte de Ncvers, voulut revendiquer les droits de suzeraineté délégués par son auteur au pape, représenté par l’abbé, une lutte violente s’engagea entre ce dernier et le comte , qui chercha son appui dans un troisième contendant , le populaire , en le berçant d’un espoir de liberté, dont il se réservait sans doute de borner l’essor à sou profit, combinaison que lui épargnèrent la fermeté de l’abbé de Pons et l’intervention du pape et de Louis-le-Jeune. Mais laissons parler l’habile écrivain ; nos lecteurs y gagneront.
« Le comte de Nevers entra dans la commune, c’est-à-dire qu’il jura solennellement fidélité aux » bourgeois, ete. ; et eux, en retour, lui firent serment de foi et de service de leurs corps et de leurs u biens à la vie et à la mort. Ainsi élevés de la triste condition de sujets d’une abbaye au rang » d’alliés politiques d’un des plus puissans seigneurs, les habitans de Vezelay cherchèrent à s’entou- » rer de signes extérieurs qui annonçaient ce changement d'état ; ils élevèrent autour de leur maii> son, chacun selon sa richesse, des murailles crcnelées , ce qui était alors la marque et la garantie n du privilège de liberté. L’un des plus considérables parmi eux , nommé Simon , jeta les fondemens » d’une grosse tour carrée comme celles dont les restes se voient à Toulouse et à Arles , et dans i> plusieurs villes de l’Italie. Ces tours, auxquelles la tradition joint encore le nom de leur premier a possesseur, donnent une grande idée de l’importance individuelle des riches bourgeois du moyen- » âge, importance bien autre que la petite considération dont ils jouirent plus tard sous le régime » purement monarchique. »
Cet élan s’amortit bien vite : excommuniés, mis en interdit, privés des moulins, fours et pressoirs dont l’abbaye conservait le monopole par droit seigneurial , les bourgeois de Vezelay, après s’être livrés dans l’abbaye même à des excès qu’ils payèrent plus tard (comme nous le faisons aujourd'hui pour nos sacrilèges de i83i), après avoir subi l’exil volontaire qu’ils s’imposèrent, en se retirant dans les domaines du comte, se virent réduits à implorer la protection du roi, qui les reçut à merci, et la générosité de leur abbé, dont le premier soin fut de faire raser la tour qu’élevait le bourgeois Simon et d’anéantir les autres semblans de fortifications, innocens témoignages d’une indépendance de bien courte durée.
i L’assimilation d’Avignon avec les villes longtemps indépendantes de la Toscane ne pouvait tenir alors au séjour des papes, qui n’y établirent leur résidence de soixante-dix-neuf années, commencée sur les instances de Philippe-le-Bel, que dans le commencement du XIVe siècle : elle provenait de la forme républicaine sous laquelle cette ville se gouverna pendant quelques années, après que le dernier comte de Forcalquier eut donné la part qui lui revenait de la seigneurerie de cette ville à la communauté des habitans, qui profitèrent d’ailleurs de la division des comtes de Toulouse et de Provence, leurs autres seigneurs , pour s’affranchir d’une souveraineté sous laquelle ils retombèrent en i52i parles efforts des deux frères de saintLouis, Alphonse, comte de Poitiers, et Charles, comte d’Anjou. Le siège de trois mois qu’Avignon soutint contre Louis VIII en 1226, et auquel cette ville succomba glorieusement , malgré ses trois cents maisons fortifiées, u’est qu’un premier épisode de
NOTES Dti CHAPITRE II.
mises a bas , lors du siège de cette ville par Louis VIII , en 1226 1 : trecentas » domus turrales quæ in villa erant » ( Matliei Parisiensis, Historia anglia).
Aussi remarque-t-on la persistance de ces formes dans nos grandes constructions seigneuriales, après même que la compression des grands vassaux les eut garantis eux-mêmes de leurs chocs réciproques et alors que l’affranchissement des communes eut mis un terme à ces guerres de bannière à bannière, par l’intervention du corps social intéressé a se garantir des froissemens. 11 faut admettre toutefois qu’à partir du milieu du XVe siècle, époque d’où date en général la construction des beaux hôtels-de-ville et point de départ de notre architecture civile, contemporaine par conséquent de la naissance du même art en Italie, la tradition architectonique et les fantaisies du goût déterminèrent plutôt encore que ces arrière-pensées féodales, la conservation des tours et des créneaux comme parties inhérentes des nouveaux édifices. Si la tour s’y formule encore, soit aux angles, en tourelle construite en encorbellement, comme dans le palais de la chambre des comptes de Paris, au Bourgtheroulde de Rouen , à l’hôtel-de-ville de Dreux , etc. , etc. , soit au centre sous la forme octogone ou hexagone , comme à l’Hôtel de Cluny, etc., c’est plutôt comme tradition de goût que comme déduction d’un principe qui continuerait à ces accessoires leur but primitif ou leur signification secondaires, ainsi qu’on en jugera par quelques exemples qui serviront en même temps d’introduction sommaire à nos remarques sur notre architecture civile.
L’hôtel de Jacques Cœur, à Bourges, peut être, selon nous, considéré
la guerre inique contre les Albigeois. Il fallait réduire cette ville pour pénétrer dans le Languedoc. D’autres villes du midi participaient également, au XIIe siècle, à ce système d’indépendance , ainsi que le reconnaît M. Augustin Thierry, en disant d’uu riche marchand, Hugues de St-Pierre , qui avait pris part à la lutte dont nous venons de parler : « obligé de vivre dans un pays de servitude , » il supportait impatiemment sa nouvelle condition , et il aspirait à établir dans le bourgade de « Vezelay un gouvernement républicain sur le modèle de ces grandes communes qui jetaient alors u tant d’éclat en Provence, dans le comté de Toulouse et sur toute la côte de la Méditerranée ; peu- » sée généreuse, qui n’était peut-être pas exempte d’ambition personnelle. »
1 Montfaucon observe à ce sujet (t. II, pag. 1 1 8) « que c’était en ce temps un usage établi que les principaux des villes avaient de petites tours à leurs maisons, » ce qui s’appliquerait mieux au système aristocratique qu’à la combinaison défensive , que ne peut seule constituer l’adjonction d’une ou de plusieurs petites tours à un vaste bâtiment découvert d’ailleurs.
a Quant aux créneaux , dont il reste encore quelques dents sur le mur extérieur de l’hôtel de Cluny, et dont le mur de clôture du palais de justice de Rouen était encore he'rissé il y a quelques années seulement, avant qu’on y substituât une grille de fer façon gothique , à moins d'admettre , comme dans la citation de Ducange , que la considération pro formositale ait seule déterminé à en couronner les crêtes de ces murailles, inabordables d’ailleurs de cette hauteur, on ne peut y voir qu’une marque de juridiction civile à Rouen , ecclésiastique à Paris , dernière juridiction que FrauçoisIer, par son ordonnance de i53g, réduisit, quant au clergé, aux matières de sacrement et autres purement spirituelles , aux vœux de religion , à l’office divin et à la discipline eeelésiastique en général.
comme le plus ancien et l’un des plus remarquables types de nos monumens civils affectés à des résidences privées », puisque la date ( 1 44^ ) des premiers travaux poursuivis sans relâche correspond a celle de l’érection du palais ducal
i Nous voulons parler de types Lien tranche's , et dont l’aspect diffère essentiellement de ces agglomérations de tours et tourelles qui, comme le Temple construit sous Philippe-le-Bel,Vincennes, la Bastille de Charles V et son hôtel St-Paul , que nous croyons avoir retrouvé, et que nous donnons (pl. i»o du chap. xxviii), constituaient en se restreignant, selon l’importance des édifices, la principale architecture du XIVe siècle. Ce n’est pas que nous repoussions l’idée qu’il a pu être élevé en France, même sous ce dernier roi, c’est-à-dire avant la fin du XIVe siècle, des monumens civils d’un caractère autre et qui se rapprocherait plus du style roman ou Byzantin resté en honneur en Italie, que du principe ogival. Nous ne citerons pas à titre de preuve la vue de la Maison aux piliers, que nous donnons pl. 3 du chap. VII, vue nécessairement exacte, si l’on en juge par celle en regard de la Cité et de la basilique de Notre-Dame, puisque cette maison, acquise en i 35j (c’est-à-dire près d’un siècle avantla date du manuscrit dont elle est tirée), pour former notre premier hôtel-de-ville, ayant été possédée par Philippe-Auguste et habitée par la veuve de Louis-le-Hutin et par Guy, dauphin de Viennois, pouvait tirer son style plein cintre de sa construction primitive , antérieure à l’exploitation de l’ogive comme rudiment architectural ; mais frappé comme nous l’avons toujours été du petit nombre d’édifices gothiques que retracent les beaux manuscrits du XVe siècle et du caractère, au contraire, presque italien de la plupart de ceux où les habiles miniaturistes placent leurs scènes extérieures surtout, nous en tirons cette conséquence, « qu’un roi artiste , et apris ès n sciences , vray architecteur deviseur prudent ordeneur. » Comme Charles V, procédant avec un aide aussi haut placé et aussi habile que Hugues Aubriot, lors prévôt des marchands, s’est nécessairement écarté des idées banales de son époque, et laissant à l’ogive, qui se prête assez mal d’ailleurs à la conformation et aux proportions exiguës d’un manoir , sa mission toute religieuse dut puiser dans d’autres inspirations celles de ses œuvres qui repoussaient les conditions et les formes d’une citadelle, pour ne pas en étouffer l’élégance sous le poids de bastions inutiles à leur défense.
On conçoit que ce prince , qui fit si jeune encore la cruelle expérience des excès populaires , en voyant massacrer sous ses yeux, dans son propre retrait, les maréchaux de Normandie et de Champagne, aitavisé au moyen de garantir, au besoin, de la visite de nouveaux Marcel les autres édifices de sa capitale; « qu’il bastit moult, amanda et accrut, comme sou hoslel St-Paul; le chastel du » Louvre à Paris, qu’il fit édifier de neuf, moult notable et bel édifice, comme il appert ; la Bastille » St-Anloine, combien que puisi on y ait ouvré, dit Christine de Pisan (chap. xi); » mais les mêmes motifs de défiance et de sûreté ne devaient pas exister pour d’autres solennels édifices que (est-il dit au chap. xvill ) il fit « moult et richement refaire et réparer là où chaçoit aucunes fois et s’esbatoit » pour la santé de son corps, désireux d’avoir doulz et attrempé. » Qu’on en juge par ce que nous extrayons du chap. XI :
« Item, dehois Paris (après avoir parlé des portes de Paris, de ce qu’il bastit au palais à sa plai- » sauce, des murs neufs et belles grosses et hautes tours qui autour Paris sont, en baillant la charge » à Hugues Obriot, du Pont-Neuf commencé et plusieurs autres édifices (comprenant sans doute le » séjour qu’il se construisit près de ht-Eustache), le chastel de bois de Vincennes, qui moult est » notable et bel , avait entencion de faire ville fermée ; et la aroit establie en beauls manoirs (non a sans doute dans la forme de ceux de Pise) la demeure de plusieurs seigneurs, chevaliers et autres, » ses mieulz amez, etc. ,
» Édifia Beaulté , Plaisance la noble maison, répara l’hostcl de St-Ouyn et mains autres cy envi- » ron Paris ;
« Moult fit rédifier, notablement de nouvel, le château de St-Germain-en-Laye, Créel (Creil), » Montargis, où fist faire moult nobles sales, le chaste] de Melun et mains autres notables édifices. »
NOTES Dli CHAPITRE II.
d’Urbin, cité par d’Agincourt comme le premier édifice italien de ce genre. Dans ce temps si voisin de nos guerres d’invasion toujours menaçantes, la Guyenne et la Normandie tenant encore pour l’Anglais, on conçoit que l’argentier de Charles Y1I n’ait pas négligé de garantir son manoir d’une brusque alerte, en l’appuyant sur deux fortes tours, dont l’une dite de la Chaussée, appartenait aux anciens remparts de la ville. C’était, au milieu du progrès d’art qui pointait pour la première fois dans les autres parties de l’édifice, une trace du caractère de force qu’accusaient aux siècles précédens tous les châteaux dont le célèbre Foulques Nera couvrit l’Anjou, la Touraine, caractère qu’on retrouve encore, entre autres témoignages sans nombre, dans les châteaux de Langeais, d’Ussé , de Montrésor, de Chaumont-sur-Loire et même de Chambord , et qui constitue l’aspect cyclopéen de ces donjons dont la crête des rives du Rhin reste encore hérissée , ou qui viennent, comme le château Gaillard , les ruines de Tillière, etc., jalonner au sein de nos plus riches provinces, l’accroissement successif de notre France du moyen âge; mais â cette concession près , faite aux circonstances encore critiques ou à d’anciens usages, le manoir de Bourges n’en reste pas moins le plus curieux par son époque, et l’un des plus intéressans produits de notre architecture civile du moyen âge , ainsi qu’on en jugera par la planche que nous en donnons (pl. 5 du chap. iv) *.
Malheureusement, il n’existe sur le style tle ceux de ces édifices qui, par leur affectation à des esbats purement champêtres, pourraient confirmer ou détruire nos doutes , aucunes traces , même comme subslruction. Ne serait-ce pas une raison de croire qu’ils ne participaient pas (ou peu) de la vigoureuse constitution de certains autres, tels que le séjour du Vivier qui, après avoir été exploité comme carrière pendant près de cinq siècles, offre encore, grâce aux soins préservateurs de M. Parquin, les moyen de juger ce qu’était en général une villa princière au XIVe siècle.
i Le luxe et la recherche de goût qui hrillent encore aujourd’hui, malgré de fâcheuses transformations, dans ce manoir qu’un marchand enrichi s’est élevé , impunément d’abord, près du séjour royal, Lien plus modeste (si l’on en croit la tradition qui fait naître Louis XI dans le bâtiment dont on voit les restes rue de Bourbonneux), expliquent ce que disent les historiens de la pompe vaniteuse de Jacques Cœur , qui poussa même l’outrecuidance jusqu’à chevaucher, lors de l’entrée à Rouen , auprès de Danois , qu’il écrasait par la pompe de son équipage ; ils prouvent aussi l’ascendant que donnait déjà la richesse, dépourvue d’autres titres, dans un siècle encore empreint de sentiniens chevaleresques, d’exaltation pour les hauts faits de nos derniers preux et de foi dans la mission de l’humble paysanne de Domrémy; mais la sentence inique qui vint plus tard frapper d’ignominie ce négociant dévoué aux intérêts de son prince, et l’exiler, par grâce royale, loin de ses richesses, loin de sa patrie qu’il avait sauvée, témoignent en même temps du danger de ces manifestations intempestives, déjà funestes à Enguerrand de Marigny, et dont plus tard Semhlançay, Duval et Fouquet, subirent également la peine ; tant il est vrai que l’amertume des fruits semés par l’orgueil fut la leçon de tous les temps , même de nos époques toutes récentes ; leçon toujours perdue comme tant d’autres.
Jacques Cœur, fils d’un marchand pelletier de Bourges (d’autres disent d’un orfèvre) , s’y livrait avec succès aux spéculations commerciales dans une sphère bornée j usqu’alors , mais qu’il lui appartint d’étendre. Quand Charles Vil acculé par l’Anglais dans cette ville excentrique en fit une capitale , dont l’horizon constituait presque tout son royaume, ce roi, dont l’esprit d’ordre et d’économie contribua beaucoup à raffermir sa couronne , se trouvant réduit à concentrer ses regards sur un petit
SCO
NOTES Dlï CHAPITRE II.
Ce type vierge d’une architecture propre a notre climat par l’élévation des combles pour l’écoulement des pluies et le séjour des neiges, comme par les dispositions intérieures qui pourvoyaient a toutes nos exigences septentrio-
espace, sut distinguer le financier habile sous l’enveloppe de ce marchand, qui d’employé aux monnaies devint maître de cette partie, puis argentier manuteuteur des deniers royaux , et de ceux de l’état par extension. Cependant Jacques Coeur, qui faisait marcher de front cette sorte de surintendance et ses interets commerciaux, couvrait les mers de ses flottes marchandes , et trois cents facteurs accrédités pour les échanges des produits d’Europe avec la soie , les épiceries et les autres productions du Levant, remplissaient surabondamment ses coffres, quand ceux de l’épargne se trouvaient épuisés par les malheurs des temps. On ne peut douter que dans maintes circonstances les ressources personnelles du négociant n’aient pourvu aux besoins du surintendant et préparé peut-être le sacre île Reims de i429» lorsqu’on le voit prêter au roi , en i44® , pour aider à l’affranchissement de la Normandie, deux cent mille e'cus d’or et entretenir à ses frais quatre armées. Quel mortel aurait résisté à l’enivrement de cette position? Heureux dans toutes ses entreprises, chéri de son roi, qui l’avait annobli , possesseur d’une fortune immense ( sa seigneurie de St-Fargeau renfermait seule vingt-deux paroisses), et comblé par les courtisans mêmes de preuves de déférence en échange doses largesses, Jacques Cœur s’abandonna aux illusions d’une prospérité, qui s’accrut encore par les missions honorables dont il fut chargé (notamment celle de Gênes, en 1 44®) : *1 raya , lui aussi , le mot impossible de son dictionnaire, ainsi qu’en font foi ces devises, qu’on lit encore partout dans son hôtel :
v A coeurs ( figuré par deux cœurs) vaillans rien d’impossible. »
Mais la fortune est inconstante, les princes ingrats, les courtisans envieux et perfides quand leur cupidité trouve jour à se satisfaire.
Lorsque la bataille de Formigni, gagnée en i55o, eut affranchi le sol de la France et préparé un avenir moins sombre, dégagé d’embarras financiers , on ne songea aux sacrifices de Jacques Cœur que pour tourner le bienfait contre le bienfaiteur. L’altération des monnaies, des exactions coupables avaient pu seules , disait-on , fournir à ces dépenses, sans réduire l’immense fortune convoitée par les gens de cour. En butte à tant d’attaques diverses, Jacques Cœur confondit d’abord les accusations relatives à la mort d’Agnès Sorel, dont il avait été l’exécuteur testamentaire ; mais le roi circonvenu lui ayant donné pour juges, sur d’autres faits, ses plus grands et ses plus cupides ennemis, et l’appareil de la question l’ayant réduit à s’en remettre à la conscience de ses accusateurs, un arrêt infamant de i4ô3, modifié , dit-on encore, par les interventions royale et papale, vint, à la honte du pays, priver la France d’un de ses plus grauds et de ses plus généreux citoyens. Echappé de la prison de Beaucaire par les soins d’un ami , Jacques Cœur reçut du pape le commandement d’une flotte contre les Turcs, tomba malade à Chio, et y mourut en faisant sans doute des vœux pour son ingrate patrie.
Nous ne pouvons admettre comme M. Gilbert , d’après quelques historiens de Bourges , qu’en plaçant sur les balcons des fenêtres du premier étage de l’hôtel de ce négociant deux figures en pierre qu’on y voit encore (un serviteur et une chambrière dirigeant leurs regards de côtés opposés), on ail voulu personnifier l’espoir que les amis de Jacques Cœur conservaient de son rappel d’exil , puisque l’hôtel, achevé d’ailleurs depuis longtemps à l’époque de la condamnation, passa immédiatement à Claude de l’Aubespiue qui, en sa qualité de secrétaire d’c'tat, devait avoir double motif de ne pas se prononcer contre une sentence légale, en apparence du moins.
Lorsque Louis XI fit remettre à lu famille de Jacques Cœur ( V . Félibien, Preuves , t. Ier, pag. 563) une portion des biens de cette noble victime, l’hôtel n’y fut même pas compris ; car c’est des héritiers de Claude de l’Aubespine queColbeit l’acquit eu 1679, L’affectaUpn pour laquelle ce dernier
SCI
nales, servit a peu près de modèle pour la plupart des constructions analogues qui se multiplièrent en France surtout vers la tin du XVe siècle. — Leur ornementation varia sans doute , principalement après l’exhumation par Raphaël
ministre le céda trois ans plus lard à la ville de Bourges a été respectée jusqu’ici, en ce sens qu’il sert encore d’hôtel-de-ville ; mais l’adjonction ultérieure du service de la cour royale et du tribunal est venu rompre son caractère d’unité et dénaturer l’elFet de l’ensemble par des constructions disparates et par de mesquines dispositions d’aménagement. La chapelle surtout, divisée pour servir à la fois de cabinet au procureur du roi et de dépôt au greffe de son tribunal, a perdu son caractère religieux : mais qu’aurions-nous à reprocher à cet égard aux autorités de Bourges, nous qui avons anéanti les vitraux légendaires de la chapelle de notre saint roi et entaillé les colonnettes , déjà si frêles, qui semblent suffire à peine au soutènement de sa voûte élancée, pour ajuster des layettes judiciaires, et qui avons brisé l’estrade de saint Louis, l’autel aux saintes reliques, pour faire place aux tréteaux sur lesquels on peut à loisir étudier le procès de Jean Châtel ou compulser le dossier de Mandrin. D’ailleurs, quoique divisés , les détails de sculpture et de peinture de l’oratoire de Jacques Cœur conservent , pour nous surtout, de l’intérêt parleur rapport avec ceux du sanctuaire de notre chapelle, où, comme à Bourges, des chœurs d’anges portant les attributs de la Passion, célèbrent, par des versets inscrits sur des phylactères, la mort du Fils et la gloire du Père.
Même encore dans son état actuel, ce point de départ de notre belle architecture civile se distingue par l’intelligence de dispositions intérieures appropriées aux usages domestiques, au comfort de l’époque ; ce qui doit tenir à ce que le négociant Jacques Cœur, mieux pourvu de ressources que ne fut jamais prince ou seigneur, a pu mettre à profit, par une direction personnelle, l’expérience acquise dans ses voyages et dans ses relations avec les artistes étrangers.
On reconnaît , par exemple , les attentions d’un plébéien qui s’est maintes fois fourvoyé dans les êlres d’un grand hôtel, au soin qu’a pris Jacques Cœur de renseigner les nouveau-venus, en faisant sculpter dans le tympan de chaque porte d’entrée ou de communication des scènes qui précisent le but vers lequel on tend en s’engageant dans telle ou telle direction. Ici trois bas-reliefs exprimant , l’un l’action de sonner, les autres la préparation de l’autel et l’arrivée des fidèles, vous tracent la voie du saint. Si tout autre appétit vous presse, l’enseigne du cénaculum vous épargne de vains détours , de même que l’aspect de cette maritorne écurant un chaudron sert de guide aux gens de bas étage pour leurs relations toutes culinaires. A. ces dispositions renouvelées, sinon des-Grecs, mais des Bomains, qui plaçaient à la porte des lieux à destination équivoque des emblèmes qui ne l’étaient pas, expliqués d’ailleurs par ces mots, qu’on lit encore incrustés dans le marbre à Pompéi : « hic félicitas » , Jacques Cœur en ajouta qui ne pouvaient remonter aussi liant, en faisant pratiquer, en communication directe avec sa chapelle, une espèce de boudoir, avec fenêtre et cheminée, d’où le financier et sa femme (Marie de Léodepart) assistaient à l’office divin , moyen qui , bien que dénotant quelque tiédeur en fait de ferveur religieuse, fut souvent adopté plus tard, notamment a Amboisc par Charles 'VIII , à Brou par Marguerite de Flandres, etc., etc.
Du reste, ce riche parvenu n’épargna aucun moyen de personnifier son hôtel et d’indiquer aux races futures la source des richesses qu’il y consacra ; car non seulement les balcons des sept grandes croisées de la façade, y compris celle pratiquée dans le pavillon central, sont encore couverts de ca'urs et de coquilles figuratives du prénom de Jacques , comme il l’est sur notre tour octogone de l’IIôtel de Cluny, comme les monts enjlamme's de la tour de Meillan le sont du nom de Chau-Mont, etc., etc. ; mais les parois des tours et tourelles ainsi qu’un vitrail conservé dans un étage supérieur, sont en outre revêtus, comme l’a clé depuis la tour du Bourgtheroulde de Rouen, de bas-reliefs représentant des scènes de navigation , de vie commerciale, mêlées à d’autres en l’honneur des travaux agricoles, source d’anohlissement dont la constatation nous parait remarquable par sa date. On ne retrouve plus la statue du roi Charles Vil , que Jacques Cœur avait fait placer ainsi que la sienne
r.ca
et Jean d’Udine du style arabesque dont l'importation fut rapide, mais, sans dépouiller les caractères généraux qui distinguent ce premier style, les hautes lucarnes dentelées en pierre avec tympans sculptés, crêtes de toitures à rinceaux de fer, les gargouilles de pierre, balustrades a jour servant de promenoirs et brisant d’autant à l’œil la hauteur des toits, flambeaux a ressaut placés en piédroits et se mariant avec les divisions ogivales, et aussi les grosses tours octogones ou hexagones qu’on retrouve dans presque toutes les belles constructions de cette époque dite de transition, dans l’annexe en briques et pierres des ruines de Montfort-Lamaury, comme a Meillan, comme aux hôtels de Cluny et de la Trimouille de Paris et a l’hôtel Bernardon de Dijon, a Nantouillet , à St-Ouen ( près de Château-Gonthier ) , à Amboise, a Rouen (palais de justice) et Bourgtheroulde , etc. , etc. *, jusqu’à Blois, où la mise
sous des dais gothiques dans la disposition extérieure, sans doute comme pour proclamer l’hommage qu’il rendait à son prince. Elles auront sans doute été sacrifiées, comme l’ont été il y a quelques années les couronnemens en saillies des portes de notre Hôtel , à la sûreté des passans , qu’eût pu garantir une consolidation peut*être moins coûteuse que les frais de démolition et d’enlèvement de décombres; mais ce qu’on remarque avec plaisir au manoir de Bourges après quatre siècles, ce sont les vantaux primitifs de la porte principale avec tous les détails accessoires de serrurerie , subsistant également dans la porte d’entrée du château d’Anet , ce qui nous conserve de précieux modèles appartenant à deux styles bien distincts.
On ne peut douter que Jacques Cœur, suivant la cour comme argentier du roi, n’ait eu également à Paris une résidence convenable, quoique la seule trace conservée à cet égard résulte de la mention faite par Sauvai (1. vu , pag, 258 et 259), « qu’un hôtel assez simple, qui existait encore au temps » de cet écrivain près la rue de V Homme- Armé , passait pour avoir été commencé par ce financier s* et terminé parle cardinal 1 Salue, et même que la magnificence de cette construction (ce qui » semble inconciliable) fut imputée à crime à l’un et à l’autre, lorsqu’ils eurent, à seize ans de dis- » tance, encouru la disgrâce de leurs princes. »
Selon le même annaliste (liv. Il, pag. i3g) , le nom de Gilles Cœur, conservé par l’une de nos rues, viendrait d’un descendant de ce Jacques Cœur, le jouet de la fortune , et qui sert d’un si bel exemple. »
Ce qui demeure plus constant, d’après les curieuses recherches faites par M. J. Renouvier sur les vieilles maisons de Montpellier, c’est que celle dite la Loge des Marchands avait été construite par Jacques Cœur ; d’où l’on peut conclure que ce premier ministre du commerce et des relations étrangères de la France avait fondé des espèces de comptoirs dans nos principales villes.
1 Les exceptions comme celle des tours rondes d’Amboise , où l’on monte a cheval (pl. 3 ; 4e série de l’Album) , les tourelles d’angle du palais de la Chambre des Comptes de Paris ( pl. 5 du chap. iv), les grosses tours de ceinture du château de Chambord ( pl. 4 5 4e série de V Album') , et quelques autres, doivent tenir surtout à ce que les architectes italiens qui dirigèrent ces constructions, tout en subordonnant leurs dispositions générales aux caractères consacrés depuis longtemps dans l’hôtel de Jacques Cœur, ne voulurent pas s’astreindre à reproduire servilement jusqu’aux arêtes des tours.
F î-a Giocondo, le premier maître italien de cette époque dont le concours dans nos travaux d’architecture soit bien constaté par l’élévation du palais de la Chambre des Comptes , a rendu à notre art, en se conformant à ses caractères généraux, un hommage d’autant plus remarquable qu’il était sans doute aussi loisible que facile à ce savant, imbu des grandes leçons des Alberti et des Bramante,
en présence des deux architectures de Louis XII et de François Ie1', dans notre planche 7 du chapitre iv , marque le passage de ce style a celui dit de la renaissance pure.
Notre première architecture civile , sur laquelle nous reviendrons au chapitre iv, avait donc son caractère national indépendant de toute influence étrangère et que n’osèrent même pas altérer les habiles architectes appelés par nos rois. Cette originalité n’a d’ailleurs rien qui doive surprendre dans un pays riche depuis deux siècles des œuvres des Montereau, des Li-Bergier, des Robert de Couci , des Enguerrand , des Ervin de Steinbach, des Robert de Leuzarches , Thomas et Renault de Cormont, Jean de Chelles, etc. , qui nous léguèrent, avec des variantes sans nombre, des édifices plus originaux encore et bien autrement hardis et gracieux que ces manoirs. Réfugiée pendant quelque temps encore sous les pignons sculptés et les avant-soliers en bois des XVe et XVIe siècles, cette originalité finit par disparaître devant les combinaisons symétriques du pastiche italien1, mis en œuvre par nos maîtres mêmes; car lorsque nos illustres architectes du XVIe siècle, les Jean Bullant , les
et qui fut jugé digne de continuer l'œuvre capitale de ce dernier (St-Pierre de Rome) , d’implanter dès lors au sein de notre capitale un édifice purement italien, qui certes eût fait fureur cliez un peuple aussi avide de nouveautés ; mais il préféra tenir compte de l’état habituel du ciel à l’influence duquel sa construction était soumise, de la rareté et du peu d’intensité de notre soleil, du long séjour des neiges sur nos toitures, et de vingt autres conditions normales pour nous, anormales pour l’Italie. Il laissa donc au Primatice, à Vignole, à leurs élèves, continuateurs et imitateurs jusqu’à nos jours, la gloire de nous doter de palais italiens privés de jour, même pendant nos étés, par l’effet de l’espacement des haies symétriques, et inhabitables durant nos longs hivers. Giocondo ayant d’ailleurs son poste assigné en présence de notre gracieuse Sainte-Chapelle , l’harmonie, cette première condition si négligée aujourd’hui, aurait suffi sans doute pour décider l’analogie de construction devenue plus complète encore, aux nuances près du gothique primitif au gothique flamboyant, par la construction presque simultanée du joli escalier extérieur de la Sainte-Chapelle, dont jusque-là la partie supérieure ne communiquait que de plein pied avec le palais [voir pour l’ensemble de ces deux édifices notre planche 3 de la 5e série de V Album.}
i Convenons cependant que la prédilection de nos rois , de François Ier surtout, pour la grande architecture italienne, s’explique et se justifie même à bien des égards. Indépendamment de sa disposition naturelle à consacrer ainsi la mémoire de ses premières campagnes , du charme de l’importation d’un art nouveau, etc., il dut y avoir prestige, séduction et noble rivalité chez ce prince animé de grandes pensées d’art et pourvu d’abondantes ressources, à l’aspect de ces constructions féeries si variées de goût et de forme dont s’était couverte et se couvrait encore l’Italie tout entière , sous la direction éclairée des Jules II, des Léon X et de son illustre famille, des Sforze, des Gonzague, etc. , et lorsque des cités comme Venise , Vicence , Brescia , rivalisaient d’efforts avec ces princes dès ces époques, et plus tard encore , en exploitant à l’envi les talens de Vicentin Palladio et de ses dignes émules, les Scamozzi , les Ant. Delponte , etc. François Ier avait vu ou pu voir ces palais de Mantoue (le célèbre palais du T, le palais ducal et le château de Marmiruolo), où Jules Romain, à la fois architecte, peintre et ornemaniste, a prouvé ce que peut le génie d’un grand homme noblement et largement dirigé; il connaissait, de renom au moins, les palais Pandolphini, de la Villa Madama, etc. élevés sur les dessins de Raphaël, et. pouvait juger de l’éclat que reflétaient déjà sur les règnes des
notes du Chapitre ii.
Pierre Lescot , les Philibert Delorme, etc. , ressaisirent , grâce surtout h Catherine de Médicis, le sceptre tombé des mains des maître Roux, des Priinatice, des Vignolle, etc. Ce ne fut qu’aux dépens de nos anciennes traditions qu’ils élevèrent leur art nouveau au degré de splendeur qu’il atteignit. Séduits par les prestiges et surtout par la vogue de l’art italien, ils italianisèrent l’art français : c’est ce qu’on fait encore aujourd’hui '.
{F, pag. 167.) En attendant que notre taille des matières vienne classer par catégories nominales les aperçus de tant de natures que nous semons, chemin faisant, en chevauchant à travers les siècles; avant de ranger sous la discipline alphabétique , de grouper en faisceaux homogènes, sous un commun dénominateur, nos excursions si nombreuses et si diverses dans les domaines de l’histoire, des arts et de la vie privée , poursuivre, phase par phase et chronologiquement, les métamorphoses qu’a subies notre résidence depuis Constance Chlore jusqu’à nos jours, nous éprouvons le besoin de débrouiller ce chaos au moins sur un point, en résumant ici quelques détails épars sur la nationalité de notre art, comme sculpture seulement, a l’époque de la grande irruption italienne. Les occasions ne nous manqueront pas aux chapitres vi , mi , vm , ix y xvii , xviii , etc. , d étendre nos remarques et leurs preuves aux autres arts du dessin et a leurs branches diverses, et de rattacher les travaux
princes amis des arts les innombrables travaux des Bramante , San-Gallo , Michel-Ange , Vignole , Sansovino, Baldassare Peruggi et autres élèves de la grande école de ce XVe siècle, que le savaut M. Libri, dans ses préoccupations mathématiques et démocratiques , considère comme une ère de décadence parce qu’elle eut des princes pour patrons. Ce dut être un puissant véhicule pour l’exercice du même patronage par notre grand roi, que son dévoûment aux lettres et aux arts n’a pas non plus garanti des imputations de l’école philosophique, mais dont le renom, comme celui de Périclès et des Médicis, n’en traversera pas moins pur et radieux les siècles à venir, comme symbole résumant toutes les conditions de notre véritable affranchissement intellectuel.
1 Nos architectes vont même plus loin : au lieu de s’en tenir à des variations sur les thèmes de Vignole, de Palladio, de Fontana, etc., ils nous dotent des édifices mêmes où, par un retour sur nu passé bien dédaigné depuis des siècles, Brunellesclii, Le'o-Alberti et autres chefs de la grande école italienne, puisèrent leurs inspirations créatrices . Ainsi nous possédons, sans autres frais de transport que ceux du calcaire de Montrouge ou du marbre de Chûteau-Landon, l’arc de Septime , la colonne Antonine, plusieurs restitutions des temples déAgrigente ou de Syracuse, enrichis d’entresollemens, de tubes de calorifères, etc. ; une espèce de basilique de Sainte-Marie-Majeure et divers autres monumens de l’art primitif , auxquels on vient d’adjoindre , pour marquer les phases de sa renaissance, deux splendides palais du XVIe siècle. L’un, il faut le reconnaître, quoique tirant en partie son lustre des débris parfaitement encadrés de noti’e art national, porte en lui-même le cachet d’un goût pur et de l’étude bien comprise du grandiose de l’art italien, pour une école d’enseignement de l’art eu général ; quant à l’autre , d’un aspect séduisant dans quelques parties, mais repoussant dans d’autres, tels quelcs sombres sabords latéraux, etc., construit à grands frais, saus affectation bien déterminée, il peut servir du moins de témoignage à l’appui d’une de nos remarques , en ce sens qu’après avoir été, sur échantillon, un objet de convoitise pour les puissans du jour, c’est à qui se défendra maintenant de s’y faire enterrer vif, sort cruel qui nous est personnellement réservé; in de ira’, dira-t-on.
5 Go
d’époques assez récentes dont nous allons nous occuper ici aux innombrables sculptures de nos cathédrales , en passant par les productions des artistes français employés notamment au Louvre de Charles Y, et que nous avons cités (page 268) d’après les OEuvres royaux, Sauvai et M. de Clarac, et par les témoignages du rang que l’art français occupait dès la fin du XIVe siècle a la cour du duc de Bourgogne, qui lui servit ensuite de refuge pendant les calamités des règnes de Charles VI et de son fils.
Pour introduire notre petite dissertation de manière a lui donner une base positive, nous nous occuperons d’abord de la revendication déjà faite par de plus habiles, au profit de nos arts, d’une des plus belles pages de notre histoire en marbre (le mausolée de Louis XII), parvenue jusqu’à nous sous un pseudonyme étranger, malgré la constatation de son origine toute française , dès l’époque de son exécution.
« Dom Michel Félibien, dans son Histoire de l’abbaye de St-Denis, parlant » de ce monument travaillé avec soin et une légèreté extraordinaire et dans » le goût des anciens » , dit d’abord à ce sujet « que l’on croit que la plus » grande partie de cet ouvrage a été faite par Ponce , Florentin, et que, selon » Sauvai, ce superbe mausolée aurait été sculpté dans le jardin de l’hôtel de » St-Paul » ; puis il ajoute : « Cependant on ne peut nier, sur l’autorité de » Breche, dont l’ouvrage a été imprimé eu i 55o », qu’au moins une partie de » ce tombeau n’ait été travaillée à Tours par un sculpteur très habile nommé » Jean Juste. » Félibien observe aussi « qu’on voit gravé en deux endroits, » sur deux pilastres, les dates de 1 5 1 7 et de i5i8. »
L’instruction paraissait donc complète dès lors à ce sujet, au moins comme réduite à la discussion des droi ts liquides ou indivis de Ponce ou de Juste ; mais nos archéologues du XVIIIe siècle dédaignèrent même d’imiter le savant bénédictin, et, au lieu de tresser deux couronnes, ils immolèrent, comme de raison, le faible au fort, l’obscur Tourangeau à l’illustre Florentin, qui resta et reste encore1 2, à quelques égards seul en possession de l’honneur d’avoir créé ce chef-d’œuvre , malgré l’attribution formelle résultant d’un grave témoignage oculaire.
1 Voici le passage d’un commentaire des Pandectes (à la loi 202, de verborum significatione ), par ce jurisconsulte de Tours : « Videas monumentum marmoreum, Ludovico XII dicatum, miro et ele- » ganti artificio factum in præclarissima civitate nostra Turonensi , a Joanne Justo, statuario elc- » gantisisimo. »
2 Le cicerone officiel du chapitre de St-Denis appuie hautement la tradition errone'e du poids de son autorité, ainsi que nous avons pu le reconnaître, il y a quelque mois seulement , dans une dernière visite aux monumens de cette ahhaye.
Si malgré les justes réclamations donL les fabriques 11e peuvent prétexter cause d’ignorance , consignées qu’elles sont dans tous les souvenirs de voyageurs, on s’obstine à proroger le monopole ecclésiastique, qui s’exerce, surtout dans nos cathédrales , pour les mausolées et monumens fermés de grilles, inabordables, autrement qu’à titre onéreux et à de longs intervalles calculés dans l’intérêt corporel et financier des sacristains, mais au désappointement continuel des voyageurs, qu’on choi-
11 n’existe heureusement pas de prescription en matière de gloire; aussi la question de propriété fut-elle ramenée au point où Félibien l’avait laissée, lorsque M. Alexandre Le Noir ayant a placer ce mausolée violé, mutilé, niais non détruit par les vampires de 1793, dans son musée des Petits-Augustins , inséra dans son catalogue , au n° 94 , la note suivante :
« Par Paul Ponce Trébatti , venu en France vers i5oo » ; et plus loin : « On » prétend qu’une partie de ce monument a été fabriquée a Tours par Jean » Juste 1, sculpteur, et l'autre partie , c’esl-à-clire les figures, a Paris, hôtel » St-Paul , par Paul Ponce. »
En ce tcmps-la, M. le comte de Cicognara visitait notre belle France. Ce savant amateur, nourri de recherches, mais imbu de préventions nationales, puisées dans cet immense musée qu’on nomme l’Italie et dans l’atelier du grand sculpteur Canova, son ami, quant a la transcendance du style de ce maître, dut naturellement chercher a se faire une opinion sur nos arts de diverses époques , pour en traiter dans le grand ouvrage qu’il méditait. Notre musée si regrettable des Petits-Augustins en plaçait synoptiquement sous ses yeux exercés un magnifique spécimen sur lequel il paraît avoir fait toutes ses études. Le moyen , en elfet , d’aller sans aucun guide (il n’eu existe même pas aujourd’hui) visiter dans leur berceau les autres débris de notre splendeur monumentale ?
Réduit a juger de l’ensemble par quelques détails, il 11e s’attacha que plus étroitement a tel ou tel de ces monumens, pour les citer comme exemple, et mettant à profil la timidité , l’indécision qu’on peut remarquer surtout dans la qualification ci-dessus rappelée des mausolées de Louis XII et de Louis Pon-
sisse du moins des démonstrateurs que leur ignorance impardonnable dans des spécialités aussi circonscrites n’expose pas à subir en pleine basilique l’exercice :
« De ce droit qu’à la porte on achète en entrant. »
Disons , sur les obstacles qu’on oppose à la vue et à l’étude de nos monumens enfergelés selon la vieille expression , ce qui nous est advenu il y peu de jours à Rouen où nous allions rendre nos premiers devoirs à la statue de Richard-Cœur-de-Lion , si heureusement extraite par les calculs et les soins de M. Deville , des substructious du nouveau chœur où elle avait été laissée comme fondation lors du rehaussement.
Le matin , pendant l’office , le eancellum par lequel on communique aux chapelles musées reste clos : à midi l’église entière est fermée pour ne s’ouvrir qu’à quatre heures , et alors même ce n’est pas sans une longue atteute et sans montrer pièce blanche qu’on obtient de parcourir rapidement le dépôt monumental , inaccessible par conséquent aux innombrables voyageurs qui traversent Rouen pour se rendre à la mer ou à la capitale , même par d’autres voies que celles de vapeur ou de fer.
1 Ailleurs, sous le n° 96, M. Le Noir avait placé « le mausolée de Louis Poncher, mort en i52i, » couché, en habit de guerre, à côté de Robert Legendre, sa femme ; » monument orné de cinq petites statues de vertus, et qui figurait autrefois dans l’église do St-Germain-l’Auxerrois. Une note de renvoi au catalogue portait : « Il v a eu à Tours un sculpteur nommé Juste qui, vers ce temps , » a exécuté beaucoup de tombeaux de ce genre de travail ; mais comme il ne les a point signés , on « n’a que des notions très vagues sur ces productions.
cher , ne doutant de rien, lui, il n’hésita pas a leur assigner leur véritable attribution, tranchant en maître toutes nos incertitudes et s’attachant d’autant plus a placer ces monumens en premier ordre et à en faire ressortir les reliefs que son arrêt flatteur pour notre orgueil impliquait notre ignorance.
Aussi voyez comme il exploite le rôle que lui laissaient, dans l’espèce, les tâtonnemens de nos historiens de l’art , en s’érigeant , sans autre mission que celle qu’il s’est donnée , en réparateur de nos injustices, en dispensateur de nos palmes nationales.
« Troppo scarse sono , dit-il (tom. 11, pag. 433), le notizie che si couservano » i Franchesi di quel Giovani che dimorava in questa epoca a Tours e che era « certamente il miglior scultore in quei paësi. La piu parte degli scultori lo » preteriscono e alcuno ne fa cenüo di volo , quantunque le opéré che ven- » gongli attribuite sieno meritevoli dimemoriapiu d’elle altri di cui si fa en- « comio. » Quelle heureuse occasion de rabaisser nos artistes en renom !
Plus loin le même aristarque ajoute encore a ces éloges, que nous pourrions peut-être appeler perfides, de notre grand artiste si dédaigné par nous, dans le passage applicable a son mausolée de Louis Poncher, lequel passage commence ainsi :
« Se fattura di questo scarpello sono moite fra la scultura nel monumento » di Luigi XII, e se in particolare puo asserirsi di lui il monumento altre volte » nella chiesa de St-Germain-I’Auxerrois.... *. »
L’aiguillon caché sous ces fleurs était d’autant plus sensible d’ailleurs qu’en départant ce tribut d’éloges exceptionnels a deux de nos monumens du commencement du X Vie siècle, M. de Cicognara confirmait l’opinion qu’il émet partout sur l’insignifiance , pour ne pas dire la barbarie de notre sculpture antérieure à cette époque, et sur le puissant secours que nos artistes durent aux Italiens mandés en France par Charles VIII et Louis Xll pour les relever du bas état clans lequel ils restèrent si longtemps. « Per elevarsi del basso stato » in cui stetero si longamente 2. »
1 II n’est pas de formule laudative qu’il u’e'puise sur ce dernier monument, en effet très remarquable, placé aujourd’hui au musée moderne du Louvre.
« La larghezza di stile, dit-il , la bella e dolce imitazione délia natura , la scelta di pieghe nei » panneggiamenti disposti con tacta facilita , senza durezza ne stanto, ne affelazione, la condotta « del marmo reso molle per cosi dire, quanto mai potè nella età posteriore ottenersi da’ piu famosi « artifici, tutto cio dà un diritto al scultore d’un tal monumento d’essere annoverato tra i migliori » del secolo. »
2 Voici le paragraphe tout entier (pag. 4 1 7 et 4*8 du tome II, édition de 1823) : « In tutta questa « epoca progresso fece la scultura fuori d’Italia e le opéré che incontransi fino oltre la metà del » secolo XV, in Francia, in Germania, in Ispagna non pareggianio quelle che in Italia si erano fatte » nel secolo XIV.
» La Francia pero fu quella che somministro piu rnezzi e piu occasione a gli artisti per elevarsi » del basso stato incui stetero si longamente : ma la Francia per giungere a questo si volse del pos- » sente sussidio che lanto fu utile a diffondere ogni luine, a propagare ogni arte , ogni scienzia ,
Aussi l’habile avocat de notre cause nationale, notre savant académicien, M. Eineric-David, s’empressa-t-il de relever un gant si dédaigneusement jeté a notre moyen âge. Combattant pied à pied, dans son Essai historique sur la sculpture française (Revue encyclopédique, août 1819)!, et dans son article Trébatti (Paul Ponce) de la Biographie universelle, les critiques du noble étranger , il réduisit ses éloges à leur vraie portée, et 11e craignit pas de s’attaquer en même temps à l’un de nos plus illustres antiquaires , l’auteur du Jupiter Olympien, à qui ses profondes études sur la Grèce et sur Rome n’ont pas permis sans doute d’interroger avec la même ardeur les annales artistiques et surtout les monumens de son pays. De quelle complicité s’est en effet rendu coupable M. Q. de Q — en établissant comme règle générale, dans le journal desSavans de septembre et d’octobre 1816, « qu’aux XIIIe, XIVe et » XVe siècles, la sculpture n’était pas pratiquée hors de l’Italie ou 11e l’était » que par des artistes italiens; qu’on pouvait en dire à peu près autant du » XVIe siècle, et qu’a peine pouvait- on citer en France, avant le XVe siècle, » le nom d’un seul sculpteur ! » propositions qui enchérissent encore sur celles de l’étranger qui ne nie pas du moins l’existence de nos sculpteurs assez prouvée par leurs innombrables ouvrages et par tant de traditions, et ne conteste que leur talent, affaire de goilt , question d’école.
Dans un tel débat, notre rôle ne devrait être que celui de rapporteur; mais qu’il nous soit permis , puisque l’occasion s’en offre, d’accourir au secours du plus fort , en aidant du moins l’habile défenseur de nos doctrines de vieille date, a charger ses armes et en ajoutant quelques projectiles ramassés çà et la â son arsenal de preuves, si bien pourvu d’ailleurs.
Revenons d’abord à notre Tourangeau et à la substitution du nom de Paul Ponce au sien dans un monument capital , ce qui éclairera peut-être , pour 31. Quatremère de Quincy lui-même, la question trop vivement tranchée par lui de l’éreclion de nos monumens de sculpture française du XKle siècle et de ceux antérieurs par Y art italien seulement.
AI. Eineric-David avait déjà bien prouvé, dans sa belle dissertation biographique sur Paul Ponce Trébatti, que cet artiste italien, qu’on retrouve non seulement parmi les collaborateurs de Meudon , sous Henri II, mais encore travaillant eu (568 aux marbres destinés par Catherine de Alédicis à l’ome-
» quelle cio è d’invilare, premiarc, accogliere gli ingegni italiani che inimediatemente s’avviarono « in Francia dopo la discesa in Italia di Carlo VIII, di Luigi XII c piu parlicolarmente di Fran- » cesco 1°, t. IV de l’édit. in-8°, p. 43C 427*
Ce savant, dont nous admirons autant que qui que ce soit la belle histoire de la sculpture , et à qui nous ne reprochons qu’un excès de ce patriotisme en lait d’art entièrement inconnu chez nous , convient d’ailleurs, dans un autre passage sur la sculpture exécutée en dehors de l’Italie , qu’on ne peut nier pourtant que les productions des XIIIe et XIVe siècles n’aient un mérite assez distingué en relation avec les temps pendant lesquels elles furent exécutées . Que pouvait-on demander de plus , pour l’Italie même ?
NOTES Dl CHAPITRE 11.
ntenl du jardin de ses Tuileries et de sa chapelle de Valois a St-Denis >, n’avait pu ni travailler a Gaillon en 1 5o5, ni sculpter le mausolée de Louis Xll en 1 5 1 7 et i5i8, et que Trébatti , sculpteur fort habile d’ailleurs, n’avait dû venir en France qu'avec les autres Florentins qu’entraînèrent il Rosso et Priinaticio , c’est-à-dire au plus tôt vers i53o ou 1 53 1 1 2 3, et pour s’occuper des travaux tout spéciaux de Fontainebleau; et nous allons prouver à notre tour qu’à cette époque le mausolée de Louis XII était exécuté , mis en place à St- Denis, et que son prix fut soldé, à la fin de 1 53 1 , à Jean Juste lui-même, qui, comme sculpteur ordinaire du roi, dut y mettre la dernière main.
Voici notre preuve extraite des comptes de François Ier :
« Monsieur le légat’(Anthoine Duprat, principal ministre alors), il estdeu » à Jehan Juste, mon sculteur ordinaire , porteur de ceste , la somme de » 4oo escus, restans des 1200 que je lui avoye pardevant ordonnez, pour » l 'amenage et conduite 3 de la ville de Tours , au lieu de St-Denis en France » ( par conséquent sans station à l’hôtel St-Paul ) , de la sépulture de marbre » des feuz roy Loys et royne Anne que Dieu absoille, et outre cela lui est » même deu la somme de 60 escus qu’il a fournye et advancée de ses deniers » pour la cave et voulle qui a été faite soubs la dite sépulture pour mectre les » corps des dits feuz roy et royne ; desquels deux sommes il veult et entends » que le dict Juste soit satisfait comme la raison le veult, et pour cest causes » je le vous envoyé , vous priant , M. le légat , adviser à le faire payer promp- » teinent, soit des deniers de mon espargne ou parties casuelles, ainsi que
1 Nous parlerons avec de'tails, à notre chapitre V, de ces grands travaux que les troubles, et surtout le massacre dei5^2, firent suspendre , puis délaisser, puis abandonner toul-à-fait , travaux par lesquels la fille des Médicis avait pris à tache de consacrer en France son renom de famille et de surpasser la gloire artistique de son beau-père et protecteur François Ier , en ne confiant l’exécution de ses pensées d’art qu’à des artistes français, toute italienne qu’elle fût, sauf quelques exceptions pour des artistes demeurés en France , mais non appelés par elle, comme Trébatti. Là encore nous entreprendrons une œuvre difficile, pour laquelle cependant les témoignages les plus positifs ne nous manqueront pas : la réhabilitation rte Catherine de Médecis , du moins sous le rapport des immenses services rendus par cette reine à nos arts nationaux, et peut-être encore à quelques autres égards , si l’on est frappé comme nous du contraste de certains portraits étudiés, peints ad vivum et même après sa mort, tels que ceux que nous a laissés Brantôme, si libre dans ses peintures, avec d’autres où la boue le sang et le fiel ont fait seuls office de couleurs. On verra bien...
2 La meution suivante que Vasari se borne à faire de cet artiste, à propos des travaux de Meudon , prouve qu’il le confondait dans cette foule d’artistes secondaires. « Nel medesimo luogo ( Meudon , et » non Fontainebleau, comme l’a dit par erreur M. Emeric-David ) , ha lavorato ancora moite figure j> di stucco pur tonde uno scultorc similmente de’ nostri paesi cliiamato Vonzio, che si è portato » benissimo. »
3 De i5i8, dernière date inscrite sur les pilastres, à i53i, époque de l 'amenage du mausolée à Sl»Denis, l’artiste avait eu tout loisir pour en compléter l’ensemble par l’exécution des figures accessoires qu’un historien fait venir de Venise, que d’autres attribuent à maître Ponce , mais dont le roi n’aurait sans doute pas confié l'exécution à d’autres qu’à son sculpteur ordinaire.
» vous adviserez pour le rnieulx ; et après, il en sera expédié acquit, tel qu’il » sera nécessaire, priant Dieu, M. le légat, qu’il vous aict en sa très sainte » et digne garde. »
Escript à Marly, le 22e jour de nouembre 1 53 1 - FRANCOYS.
(. Archives curieuses de l’ histoire de France, t. 3, pag. 84 et 85) ».
Vainement objecterait-on, pour atténuer l’effet de ce témoignage comme preuve de l’état de prospérité de nos arts en général dès le commencement du XVIe siècle, que ce Jehan Juste fait exception , et qu’ayant été envoyé à Rome par le cardinal d’Amboise (Georges 1er) pour étudier les arabesques de Raphaël, il put y prendre des leçons de Michel-Ange , comme Jacques d’Augoulême, et venir les mettre a profit à Tours, comme firent les frères Jacques a Reims, dans les belles figures du mausolée de St-Remy, les frères Richier, à St-Mihiel, dans l’exécution du sépulcre de l’église de celte ville, etc. : ce qu’on lit h la page 82 du même recueil ( Archives curieuses , etc., t.III), parmi les détails appartenant à l’année i53o , prouve que le talent de cet artiste lui était commun avec d’autres : « A Juste de Just , tailleur en marbre , » demeurant a Tours, la somme de 102 livres 10 sols , pour commencer à be- » songner deux statues , l’une de Hercules , l’autre de Léda, les quelles le » dit seigneur (le roy) lui a ordonnées faire. » Voici donc déjà a Tours, à cette époque antérieure a l’arrivée des Italiens en France 2, deux sculpteurs pres-
1 Ce que Sauvai avait obtenu eu compulsant les anciennes archives de la Chambre des Comptes de Paris; ce que la société des Antiquités de la Côte-d’Or a recueilli par des recherches dans les comptes des trésoriers des anciens ducs de Bourgogne , ce que M. Deville rencontre encore chaque jour, en exhumant des archives de Rouen , et eu analysant avec le soin qui le distingue, de vieux titres , tels que les registres des cardinaux d’Amboise , MM. Cimber et d’Anjou l’on fait pour un grand nombre de résidus de nos anciens chartricrs, recueillis aux Archives du Royaume ; et l’on voit, par l’exemple ci-dessus , combien ces utiles recherches peuvent jeter de jour sur les points les plus obscurs de nos traditions historiques. Honneur donc à la haute pensée qui, par la création des comités historiques et de leurs nombreux correspondans, a ravivé, régularisé et discipliné le travail des recherches, souvent exubérant, dans nos provinces surtout, où nos bénédictins comptent de nombreux successeurs incessamment occupés à secouer les liasses poudreuses oubliées dans les ventes au poids ou dans les auto-dtu-fé de districts.
a Nous puiserons dans les mêmes comptes de François Ie*', qui ne datent, il est vrai, que de i 5a8, les premières indications positives résultant de uos recherches sur les travaux d'art faits sous son règne par des Italiens : on y lit, à la date du 38 avril i53i : « A Pierre Spine la somme de » 38ro livres tournois que le Roy lui a ordonné et ordonne pour son remboursement de pareille » somme qu’il a advancée et fournie, par ordonnance verbale dudit seigneur, pour faire construire » le cheval de fonte que icelluy seigneur a ordonné être faict , par Jehan Francisque , Florentin , » maistre sculpteur, lequel besongne ès faulxbourgs de St-Germain-des-Prez-lcs-Paris. C’est à sça- » voir : pour l’achapt d’une maison pour faire ledit cheval et loger i celluy maistre Jehan Fran- » cisque et son train; la somme de 5oo livres tournois, et 220 livres tournois pour le bastiment de » la Grandie, qu’il a convenu faire pour ses besongnes; plus pour dix milliers de cuyvre fourni
NOTES DU CHAPITRE Tl.
qu’ homonymes, également employés par le roi ; et si nous nous prévalons des communications que nous devons a l’obligeance de M. Deville , nous trouverons peut-être le véritable chef de cette école de Tours dans un Anthoine Juste , alias Anthoine de Just , dont l’historien futur de Gaillon a trouvé le nom parmi ceux des collaborateurs dés travaux exécutés pour ce beau château dès l’année 1 497 ? époque où Michel-Ange, âgé de 23 ans , ne faisait pas encore école, et vers laquelle furent exécutées cependant chez nous, peut-être par cet Anthoine Juste qui pourrait être le père des deux autres, ou par Jehan Juste dont le talent, dès ce temps même, semble prouvé par la mission que lui donna le cardinal d’Amboise, les élégantes sculptures dont il nôus reste de beaux débris , et nommément le saint Georges recueilli dans notre musée des sculpturçs modernes.
Ajoutons pour surcroît de témoignage de l’existence , dès la fin du XVe siècle, de cette famille d’artistes llorissant à Tours, comme celle des Pilon florissait en Anjou, que les diverses histoires de cette ville, notamment celle de Chalmel, étrangères qu’elles sont a la question principale qui nous occupe ici, nomment positivement deux sculpteurs, frères , du nom de Juste, comme auteurs de divers mausolées exécutés en Touraine dans le même intervalle de temps, du règne de Charles Vlll jusques et compris celui de François Ier, tels que le tombeau élevé aux quatre enfans de Charles Vlll et d’Anne de Bretagne qui, du choeur de l’église St-Martin de Tours, fut transféré dans une des chapelles de la cathédrale » ; les deux monumens de la famille Gaudin qui,
» audit maistre Jehan Francisque, à raison de six vingt-cinq livres tournois le millier, dont il est » demeuré de reste jusqu’à près de troys à quatre milliers, duquel cuyvre s’en pourra faire la statue » qui sera sur ledit cheval , ia5o livres. Et la somme de i85o livres tournois, tant pour le vivre » d’icelluy et de sondit train que pour faire la fonte dudit cheval, a
Nous n’avons rien trouvé dans Vasari sur ce sculpteur Jean Francisque. Le seul artiste de ce nom ( Giovanni Francesco) dont il parle (tom. VI, pag. 278) est un peintre sur verre « vetrajo ». A en juger par le traitement assez modique que cette ordonnance accorde à J. F., pour son vivre et celui de son train , vers l’époque même où II Rosso recevait de François Ier de quoi vivre en seigneur , il est à croire que ce sculpteur était un de ces enfans perdus de l’Italie toujours prêts à chercher fortune ailleurs, et qu’à défaut de célébrité on traitait plutôt en ouvrier qu’en artiste.
1 Les quatre enfans, dont trois fils, que Charles VIII eut d’Anne de Bretagne moururent en bas âge, ainsi que les deux que la même reine eut de Louis XII, qui, les ayant perdus au berceau sans que leur nom ait été recueilli par l’histoire, ne paraît leur avoir élevé d’autre mausolée que les dauphins qu’il ajouta à ses nombreux attributs, et dont on remarquera surtout l’emploi jusqu’à surcharge sur la rampe de l’escalier extérieur de l’hôtel de la Chambre des Comptes de Paris, construit à l’époque de cette perte ( voir pl. 6 du cliap. IV). Quant au mausolée de Tours, qu’un préfet ami des arts, M. Destouches, fit restaurer et placer en i8i5 dans la cathédrale de cette ville, bien qu’il ne soit surmonté que de deux figures, il n’est pas douteux , d’après les emblèmes etrépitaphes placées daus les cartouches, qu’il ne soit commémoratif de la perte des quatre enfans de Charles VIII , dont le dernier mourut en «497* La perte des deux autres, morts en naissant, semble rappelée par deux urnes suffisantes pour des embrions dont la statuaire n’aurait pu qu’imparfaitement accuser les formes, et auxquelles, à défaut de toute vitalité, n'aurait pu faire allusion le Tu Marcellus eris en marbre formulé
placés d'abord au prieuré de Bondésir près La Bourdaisière , lieu que hantait volontiers le galant François 1er, furent plus tard réunis a Amboise, et surtout le mausolée de Thomas Bohier, chambellan de Louis Xll et de ses trois successeurs et général des finances sous les derniers , a qui l’on doit la belle création de Chenonceaux i , et de Catherine de Briconnet , sa femme, monument qui était placé dans l’église de St-Saturnin de Tours.
Qui pourrait douter maintenant , d’après un tel concours de preuves surgissant de tous côtés, qu’a l’époque même où Charles VIII entreprenait , selon les termes de Comines (1. viii, chap. xvm ) , a Amboise, où il mourut le 7 avril 1498, « le plus grand édifice que commença roi, tant au château qu’en ville, « avec les ouvriers excellens en plusieurs ouvrages , comme tailleurs (sculp- « teurs ) et peintres qu’il avait amenés de Naples » , il n’existât a quelques lieues de cette résidence royale une pépinière d’artistes non moins habiles , tailleurs, peintres et même maîtres ès-ceuvres , tels que les Juste , les Fouquet 2
«tans les sculptures de la frise, repre'sentaut, par un amalgame fre'quent à ces époques, les travaux d’Hercule et ceux de Samson. Dans notre hypothèse, ce monument, que M. de Croy, dans son dernier ouvrage {Études sur la Touraine) , indique comme étant des frères Juste, appartenant nécessairement à l’époque même de la mort du dernier enfant (1497). sera*t plutôt l’œuvre du sculpteur Antlioine Just, aidé peut-être de ses fils. Le même M. de Croy, guidé par les traditions locales, attribue également (pag. 64) aux frères Juste les sculptures de la fontaine de Tours, dite du Carroir de Beaune, que Jacques de Beaune, seigneur de Semhlançay, fit élever sur la place où était situé son hôtel ; marbres où l’on voit encore le porc-épic de Louis XII, avec sa devise : cominus et eminus, et l’hermine d’Anne, qui préfère la mort à la souillure, « potius mori quant fœdari. » Ici les époques se rapprochent : Semhlançay, fils et successeur, avec titre plus relevé de surintendant, de l’argentier de Louis XI et de Charles VIII , n’ayant sans doute fait montre qu’assez avant sous le règne de Louis XII , de ses richesses, qui le perdirent plus tard, moins peut-être encore qu’une vengeance de femme. Il paraîtrait d’ailleurs que cette famille Juste a laissé de longues traditions dans les arts , si le vieux Juste , auteur du portrait de M. le prince de Condé fait en i643, et qu’on voyait à Chantilly, appartenait à cette souche presque inconnue et dont on chercherait vainement les traces dans nos annales des arts et dans nos biographies, bien que les beaux fruits produits par ses nombreux et illustres rejetons soient eucore, en partie du moins, sous nos yeux.
1 Thomas Bohier Baron de St-Ciergue, seigneur de la Tour-Bohier, Chenonceaux, Chizé, Nazelle et St-Martiu-le-Beau, et à qui sa parenté avec le chancelier Duprat dut être fort utile sous François Ier, mourut, dit Moreri, en i5a3. C’était précisément l’époque de la grande activité des travaux des frères Juste. Thomas était frère du cardinal Antoine Bohier, archevêque de Bourges, qui se distingua également par son goût pour les arts et par les embellisscmens de sa cathédrale.
Nous remettons au chapitre v à parler du célèbre château de Chenonceaux (pl. vi , ae série de V Album), où les devises tant soit peu financières de Thomas Bohier brillent encore de tout leur éclat, rehaussé par les soins de conservation et les grâces hospitalières de la famille de Villeneuve.
1 Le peintre Jean Fouquet, né à Tours scion toute apparence vers 1 4'5, est encore une des illustres victimes de notre incurie en fait de traditions artistiques ; mais son nom , à peine connu jusqu’ici de quelques adeptes, par les tableaux historiques du manuscrit des antiquités de Joseph ( voir la préface du Catalogue des manuscrits de la bibliothèque du roi, tom. Ier, pag. 7 ) , ne peut manquer d’obtenir bientôt une brillante réhabilitation par le rang qu’occuperont ses beaux ouvrages dans la magnifique publication de M. le comte de llastard. Jean Fouquet était déjà célèbre sous Charles VII,
et les Pierre Valence i, qui , aux yeux de ce roi désireux de garder au moins quelques souvenirs locaux de sa conquête de Naples, ne pouvaient avoir que le tort, irrémissible dans l’espèce, d’être nés ses sujets?
Or, ce qui existait à Tours , au moins dès la fin du XVe siècle, n’était que la continuation des traditions antérieures consacrées, surtout a Paris, parChar-
et paraît avoir consacré à visiter l’Italie les époques si pénibles, pour un artiste surtout, de l’occupation étrangère, puisqu’on cite un portrait d’Eugène IV, pape de i43i à 1437, qu’il exécuta à Rome, et qui fut jugé digne d’être placé dans l’église de la Minerve. Cette tradition, recueillie par les historiens de Tours, serait d’un grand poids pour notre histoire de l’art, en ce qu’elle étendrait à la peinture notre revendication sur la prospérité constatée de nos autres arts, à l’époqne même où l’Italie ne comptait encore que ses grands peintres de l’école naïve et mystique , tels que Masaccio, Bartolo (di Taddeo), et l’illustre Fra Giovanni da Fiesole, etc., qui travaillaient l’un à Sienne, l’autre à Florence ou à Orvietto, alors que Jean Fouquet cueillait des palmes à Rome même. De retour en France, Jean Fouquet fut attaché à Louis XI, que sa résidence habituelle (Le Plessis) plaçait en relations directes avec son peintre.
Ce même Jean Breche à qui nous devons la première trace de Jehan Juste, dit de son autre compatriote, Jean Fouquet : « Quo certe alter non fuit præstantior inter pictores Joannes Foucqueltus ut » que ejusdem filii Lodoicus et Franciscus ; » ce qui constate la réputation contemporaine de cet artiste et de ses deux fils vers le milieu du XVe siècle, et nous révèle du moins des noms applicables sans doute au moins à quelques-unes des belles miniatures de cette époque, telles que celles que nous extrayons du manuscrit appartenant à Jean Juvenal des Ursins et autres , dont , à défaut d’attributions connues, on- a chargé outre mesure la renommée royale de René d’Anjou. On peut donc mettre cette famille de Fouquet en parallèle avec celle de Juste, et lui attribuer, au moins en partie, la gloire d’avoir fondé et développé chez nons l’art de la peinture historique sur vélin, et de l’avoir conduit au rang qu’il occupe, par exemple, dans les belles pages où le seigneur de Grutuse offre son livre de tournois à Charles VIII , dans celles concernant la prise de Gênes, dédiées par Jean Marot à Anne de Bretagne, et surtout dans celle mal reproduite par Montfaucon, où Jean Lemaire écrit sous la dictée de Louis XII, etc.
1 M. Deville, qui se trouve, comme nous l’avons dit, en possession de documens originaux concernant la construction du château de Gaillon , cite dans ses tombeaux de Rouen ( pag. g4), Pierre Valence, maître maçon de la ville de Tours , comme ayant travaillé à ce château , et y ayant fait preuve d’un tel talent que lorsque le chapitre de la cathédrale dç Rouen voulut, à la mort de Georges d’Amboise, lui élever le mausolée de marbre qu’il s’était commandé lui-même, « il envoya, » vers 1 5 1 3, à Tours un exprès pour avoir l’avis de Valence sur le faict de la sépulture, et pour sçavoir » s’il 'voudrait entreprendre l’ouvrage d’icelle avec ses compagnons ; » offre que refusa Pierre Valence , dont le talent devait être hors de ligne, puisqu’il était prisé au-dessus de celui du maître maçon de la cathédrale même, ce Roullant-Leroux à qui l’on doit, et le beau mausolée qu’il exécuta au refus de Pierre Valence, et le porche principal de la cathédrale, et le dernier étage en pierre de la tour principale qui portait la flèche.
Voici sans doute une belle série de noms illustres à ajouter à la biographie de la Touraine , qm comptait déjà dans les arts Colombeau ( celui sans doute qui sculpta une partie des ornemens de Brou), Robert Pinaigrier, souche des célèbres poètes Verrier du XVIe siècle, Claude Vignon et Brunet , peintres du roi ; dans la science , Descartes et même Rabelais ; dans les lettres , André Duchesne , Rapin , Racan , Grécourt, Destouches , etc. ; et parmi ses nombreuses illustrations à divers autres titres, celles plus brillantes qu’honorables des Agnès Sorel , des Babou de la Bourdaisière (les trois Maries du sépulcre de Notre-Dame-de-Bcm-Pésir ) , des Gabriel le d’Estrée et des Lavallière,
les Y, et à Dijon par son frère Philippe-le-Hardi, duc de Bourgogne, qui, possesseur d’abord du comté de Touraine, put contribuer à y semer les germes d’art qui fructifièrent si bien sur ce sol favorisé du ciel ; et tout prouve que la Touraine n’avait pas seule ce privilège d’exploitation commun a diverses capitales d’autres provinces, notamment a Rouen , où, dès i 497? la ville pourvoyait presque seule par ses artistes, tels que Roger Ango , Roulland- Leroux, Pierre Desaulbeaux, Regnaud Therouyn , Jean Chaillou, André le Flament, etc , etc., non-seulement a la construction d’édifices, comme le palais de justice, le portail et les tours de la cathédrale (style gothique flamboyant), le bureau des finances (style italien), ses fontaines, etc. , mais encore à l’érection de la belle maison de plaisance de son archevêque , dont les élégans débris, recueillis par M. Alexandre Le Noir et si bien encadrés par M. Dubau a notre Ecole des Beaux-Arts, feraient seuls apprécier la recherche de goût et d’art i.
A Orléans qui, malgré ses embellissemens continus et tous les nivellemens étendus de nos jours même aux remparts vaillamment défendus par Jeanne d’ Arc , conserve encore de curieux manoirs du même temps couverts de riches sculptures sur l’origine desquelles l’histoire locale reste muette , mais dont le hasard, cet aveugle et néanmoins très fécond investigateur, semble avoir assigné la provenance en nous révélant l’existence, dès la fin du XIVe siècle, d’un François Marchand , d’Orléans , auteur notamment : i° de deux colonnes triomphales en pierre de liais, ornées d’arabesques et posées sur un piédestal décoré dans le même goût, qui supportaient deux statues en albâtre dont celle du saint homme , mandé ou Plessis du fond de la Calabre et dans un intérêt tout personnel , par Louis XI dont il ne put que sanctifier les derniers jours; 2* de neuf bas-reliefs, sujets pris dans les actes des apôtres, qui décoraient la frise de façade de Gaillon; 3° d’un magnifique et précieux bas-relief colorié et doré (adoration des Mages), provenant de Chartres; 4° d’un grand nombre de sculptures en pierre de Vernon, provenant tant du jubé de l’église St-Peyre de Chartres que d’un portique qui avait été ajouté en i5og a cette église de tant d’époques successives, etc , toutes lesquelles reliques ont figuré avec éclat à notre musée trop temporaire des Petits-Augustins 1 2.
1 Après hommage rendu aux proportions et aux riches ornemens mi-partie gothique et renaissance du grand arc qui était placé à Gaillon, comme une des issues de la cour carrée qu’on voit dans notre planche (de la ire série de l 'Album, n° 5), qu’on s’arrête à l’extrémité droite (en allant au palais) de l’hémicycle, à ces pilastres arabesques d’un agencement si fin et si gracieux, et l’on s’expliquera que ces travaux sont le résultat des études laites par Jean Juste, d’ordre du cardinal d’Amboise , sur les arabesques de Raphaël ; mais où trouver les types de ces quelques groupes conservés sur des portions de grandes frises, notamment de cette charmante figure de femme entre deux satyres, dont l’un pompe la vie dans son sein, tandis que l’autre fait briller à ses yeux un élégant collier tressé en forme de cordelière ; allusion qui pourrait se reporter à la duchesse et reine Anne?
2 C’est à M. Alexandre Le Noir que l’on doit la découverte toute Fortuite de ce nom de François Marchand d’Orléans, qui était enfoui dans les archives municipales de Chartres.
Eu Bretagne, où le mausolée de François II, terminé en i5o7, par un artiste breton, Michel Columb, formerait seul un grand témoignage que confirmeraient d’ailleurs de nombreux monumens encore existans en partie, de même que pour l’Anjou, aux preuves de la chronologie de notre art statuaire subsistantes dans ce qu’on nomme vulgairement les saints de Solesmes (voir p. 260), on pourrait ajouter ce que dit d’Agincourt , assez indifférent sur ces sortes de constatations , des monumens du XVe siècle, du château du Vergier et de l’église Ste-Croix en dépendant, qu’il visita en 1764; tels que la statue en marbre du maréchal de Gié , disgrâcié en i5oa , et « plusieurs statues en bronze « d’une perfection de fonte et d’une vérité d’expression qui lui eussent fait dè- « sirer d’en connaître les auteurs , parce qu’ils avaient précédé Jean Goujon « et Germain Pilon 1 . »
On peut juger par de tels aperçus, bornés dans cette note à un rayon très circonscrit de l’ouest de la France et même à un très petit nombre de localités, quand tant d’autres, depuis Gisors, si riche en sculptures, jusqu’à Caen, Bayeux , Coutances, etc. , surabondent de semblables témoignages , de ce que produiraient des démonstrations analogues pour les autres parties de notre territoire; et, à cet égard , la publication de l’habile Achille Allier et de ses continuateurs sur le seul Bourbonnais , prouve quels seraient les fruits d’un semblable travail pour des provinces surtout où, comme la Champagne 2, la
r Parti jeune de France pour n’y plus revenir, et avant d’avoir conçu le projet d’élever aux arts le vaste et beau monument qu’il leur consacra, d’Agincourt n’a pu traiter que fort incidemment de l’art français, soit d’après des ouvrages imparfaits ou peu orthodoxes comme ceux de Millin ( Antiquités Nationales ) , quant au culte qu’ils desservaient ; soit sur des communications qu’il obtenait de ses savans amis, comme MM. du Fourny, Feuillet, etc., partisans exclusifs, selon la direction unique des études de ces temps , du style antique ou de ses dérivations ; soit sur quelques souvenirs de jeunesse, qui 11e le trompent pas ici dans l’hommage qu’il rend, par une note (tom.UI, pag. 70 et 71), à notre sculpture du XVe siècle.
Pierre de Rohan, maréchal de Gié en 1 4 7 5 , dut s’occuper bien avant la fin du XVe siècle de la construction de son château du Vergier (entre Angers et La Flèche) , puisqu’il fallait que les six corps-de-logis flanqués de tours rondes et entourés de murs crénelés, qui comprenaient les deux cours carrées, fussent terminés lors de la disgrâce qui l’atteignit en i5o2, pour justifier ce mot : « qu’il » avait a propos construit un abri pour se garantir de la pluie » ; mais il éprouva bientôt qu’il n’existe pas d’abri contre l’irritation d’une femme, obligé qu’il fut d’échanger celui duVergier contre une réclusion rigoureuse de cinq années dans la forteresse de Dreux, pour avoir fait preuve de méfiance envers sa souveraine, pendant la maladie de Louis XII.
a La seule ville de Troyes, encore si moyen âge par son aspect, a donné le jour, vers ces époque,, à plusieurs grands artistes, dont un , François Gentil, sculpteur, a fait pour sa patrie ce que Jean Cousin fit pour Sens. Un joli monument eu pierre recueilli à Troyes par M. Hubert , architecte, et que nous donnerons (pl. 1 3 de la 5e série de V Album'), appuiera ce témoignage.
Nous avons encore sous les yeux, à St-Remy de Reims, l’œuvre des frères Jacques; à St-Miche], le sépulcre du frère Richier. N’en serait-ce pas assez pour prouver que l’art si difficile de la statuaire soumis à de longues et ingrates épreuves était en honneur dans ces villes avant même que ces derniers artistes allassent s’inspirer du génie de Michel-Ange.
Picardie, la Bourgogne i, les écoles de sculpture étaient en mouvement dès la fin du XVe siècle. Or, nous le demandons , en présence de tels faits qui, pour être peu connus , n’en sont pas moins constans, et lorsqu’à ces démonstrations spéciales a la sculpture viennent se joindre , comme nous le prouverons plus victorieusement encore aux chapitres iv, vu et ix, celles résultant de nos vastes, élégantes et innombrables manifestations architecturales toutes nationales pour nous et presque sans rivales en Italie, de nos étincelantes verrières mosaïques transparentes, en honneur en France depuis quatre siècles, lorsque Jules 11, pour en jouir, dut admettre nos artistes a participer aux travaux de Raphaël et de Michel- Ange, et des riches et indestructibles produits de nos premiers émaux de Limoges dont l’origine se perd dans la nuit des âges, voire même des productions plus récentes des mêmes fabriques restées hors de toute comparaison, comment se résigner a subir les superbes dédains de l’ultramontanisme en fait d’art? Quant à nous, admirateur enthousiaste des immenses titres que l'Italie possède à la suprématie en ces matières , mais sous quelques rapports seulement, notre patriotisme, étranger, il est vrai, a celui au nom duquel se sont commises toutes nos dévastations, se refusera toujours par conviction a s’incliner devant la morgue de ces maîtres, a faire chorus avec certains chefs de nos écoles d’enseignement graphique ou archéologique pour proclamer qu’en effet c’est aux seuls Italiens que nous sommes redevables d’avoir vu nos arts « relevés du bas état dans lequel ils croupirent » si longtemps , pour confesser que nous n’avons produit avant la fin du XVe » siècle que des travaux cl’art mort et non encore ressuscité -, » et depuis
Uue chronique mensuelle, dite de Champagne, où tous les titres de cette province à l’intérêt des arche'ologues sont consignes avec soin et talent, ne peut manquer de comple'ter ces indications.
1 Si la présence à la cour de Bourgogne, dès la fin du XIVe siècle, d’artistes français tels que Jehan (le Beau mes, Hennequin Moulone, Guillaume de Francheville , Jehan Maluel et Jean de Marvillc , sculpteur, prédécesseur de Claux Sluter, constate Lien les nobles encouragemcns de ces princes , elle prouve aussi en quel honneur étaient alors nos arts, qui pourvoyaient largement , en outre , à toutes les exigences de ce genre du frère du roi , de ce Jean, duc de Berri , si célèbre par ses prodigalités, par ses librairies , et par ses richesses de tout genre accumulées dans son hôtel de Nesle , dans sa Sainte-Chapelle de Bourges, et pour la curée des Maillottins, dans son château dcBicêlre. La réunion de la Bourgogne à la France sous Louis XI n’éteignit pas le flambeau des arts dons cette province , objet des soins spéciaux de ce dernier roi lui-même et de ses successeurs , ainsi qu’on le reconnaît d’ailleurs par les insignes et attributs de Louis XII et de François 1er existant encore au palais de justice de Dijon, construit et décoré par ces rois.
2 « E qualora da noi si dice che al terminarc del XV secolo commenciaronsi ad arrichire di
» oggelti d’artc i castelli , e i palazzi dei re et dei ministri di stato à Francia , non intendiamo di » escludere che prima di quell’ epoca non vi fossero lavori; ma quali lavori? passon si dire lavori » (telle arti niorti e non per anche risorte. » ( Cicognara , tom. IV , pag. 433.)
C’est cependant de ces temps antérieurs à la fin du XVe siècle que datent plusieurs des monumens dont nous avons parlé sommairement , et c’est à cette époque aussi qu’appartiennent les premiers travaux de sculpture d’Albert Durer, né en i5çi ( 1200 figures en relief de la croix maximilienne , liante de 18 pouces seulement , etc.) , les naïves et élégantes compositions de Peter Vischer , l’exé-
cette époque « que des œuvres inférieures à celles que l’Italie livrait , dès le » XIV* siècle , à l’admiration du monde entier *. »
( O , pag. 177.) Voici, sauf l’expurgation, quant aux crudités, ce que Brantôme dit des projets et du subterfuge de Marie d’Angleterre, à l’occasion de la conduite opposée de Louise de Lorraine (femme d’Henri III), « qui aima » mieux appuyer sa grandeur sur la chasteté et vertu que sur une lignée » sortie de vice. »
« On dit que la reyne Marie d’Angleterre , troisième femme du roy Louis » douzième, n’en fit pas de mesme, car se mescontentant et déifiant de la » foiblesse du roy son mari, voulut sonder ce guay, prenant pour guide M. le » comte d’Angoulesme qui depuis fut le roy François..., a qui elle faisoit » très bonne clière, l’appelant toujours Monsieur mon beau-fils..., et de » fait en estoit esprise , et lui la voyant en fit de mesme; si bien qu’il s’en » falut peu que les deux feus ne s’assemblassent, sans feu M. de Orignaux, » chevalier d’honneur de la reyne Marie , qui, voyant que le mystère s’en » aîloit jouer, remonstra à mon dit sieur d’Angoulesme la faute qu’il alloit faire, » et lui dit en se courrouçant : Comment, Paque-Dieu ! que voulez-vous faire? » ne voyez-vous pas que cette femme qui est fine et cauteleuse vous veut at- » tirer a elle afin que. . . , et si elle vient à avoir un fils , vous voilà encore » simple comte d’Angoulesme, et jamais roi de France, comme vous l’es- » pérez. . .
» Cette reyne vouloit bien pratiquer et esprouver le proverbe et refrain » espagnol qui dit : que nunca muger aguda murio sin herederos ; jamais femme » habile ne mourut sans héritiers. . .
» Enfin, M. de Orignaux , voyant que ce jeune homme s’alloit perdre , et » continuoit ses amours, le dit à madame d’Angoulesme, sa mère, qui l’en » réprima et tança si bien qu’il n’y retourna plus. Ce dit-on pourtant que » la dite reyne fit bien ce qu’elle put pour vivre et régner reine-mère peu » avant et après la mort du roy son mari : mais il lui mourut trop tost. . . et
cution du mausolée de St-Sebald à Nuremberg (pl. 8, 5® série de V Album), et autres travaux allemands, qui répondent comme les nôtres à l’anathème de M. de Cicognara appliqué à l’Allemagne dans la citation de la note suivante.
1 In lutta quest’ época (fin du XVe siècle) progresso fece la scultura fuori d'Italia , e le opéré » che incontransi fino altre la meta del secolo XV , in Francia , in Gcrmania , in Ispagna non » pareggiano quelle che in Italia si er an fuite nel secolo XIV. » (Ibidem.)
En d’autres termes , qu’aucune de nos sculptures françaises ou flamandes de la première moitié du XV® siècle , même le puits de Moïse et le mausolée de Pliilippe-le-Hardi , de Dijon , qui datent des premières années de ce siècle {V. pl. 6 et 7, 5® série de V Album), n’est digne d’être comparée avec le tombeau du roi Robert, exécuté à Naples par Masuccio, le restaurateur de l’art en cette ville, ni avec les mausolées sculptés à Milan par Jean di Balduccio, Fisan, avec les compositions de la façade de la cathédrale d’Orviette, où s’exerça l’école de Nicolas de Pise, non plus qu’avec les sculptures de sarcophages qui constituèrent seuls l’exercice de la statuaire à Rome pendant le XIV® siècle.
» non obstant faisoit courir le bruit, après la mort du roy, tous les jours » qu’elle estoit grosse ; si bien que ne l’estant point dans le corps, on dit » qu’elle s’enflait par le dehors avec des linges peu a peu, et que, venant le » terme, elle avait un enfant supposé que devait avoir une autre femme » grosse...; mais madame la régente qui estoit une Savoyenne qui savoit » ce que c’est que de faire des enfans et qui voyoit qu’il y alloit trop de bon j) pour elle et pour son fils, la fit si bien esclairer et visiter. . ., et par la vue 3> et descouverte de ses linges et drapeaux, qu’elle fut descouverte et faillit 3> en son dessein , et point reyne-mère, mais renvoyée en son pays. » ( Femmes galantes, t. IX de l’édition de Leyde, 1722, p. 1 34 et suiv.)
Varillas, dans son Histoire de François 1er (t. I, pag. i5), parle ainsi de la sympathie que Marie éprouvait, même avant de venir en France, pour Charles Brandon, fils de la nourrice d’Henri VIII, et a qui ce roi avait donné la principale charge de sa venerie , en lui faisant quitter son nom pour celui de Suffolk : « On reconnut bientôt que la sœur du roi (Marie), dont la beauté était « un mal domestique , regardait Sufl’olk avec des yeux plus passionnés qu’à » l’ordinaire. Henri VIII, lorsqu’il avait découvert leur inclination réciproque, « n’avait fait qu’en rire et railler sa sœur. Ce n’était qu’il Y approuvast ni qu’il n estimât assez Suffolk pour en faire son beau-frère. «
Selon le même écrivain, François 1er, désillusionné pour son compte, mais d’autant plus inquiet qu’on lui avait prouvé l’intérêt qu’avait la reine à n être pas chaste , « s’en serait ouvert à Suffolk et l’aurait engagé à attendre la mort » du roi , sous promesse de favoriser alors son mariage avec la reine et de lui 33 fournir en France l’établissement qu’il souhaiterait, en attendant qu’il eût 3) fait sa paix avec le roi d’Angleterre. »
Pour plus de sûreté , « Louise de Savoie avait, dans le même but, placé » près de la reine, comme dame d’honneur, la baronne d’Aumont, qui s’était » insinuée dans ses bonnes grâces au point d’obtenir de partager son lit, pour » la garantir de la peur, etc. »
Les mémoires si courts de Louise de Savoie ne contiennent sur cette circonstance que ce peu de lignes :
« Le samedy dernier jour de mars 1 5 1 5, le duc de Suffolk , homme de basse » condition , lequel Henri VIII de ce nom avoit envoyé ambassadeur devers 3> le roi, espousa ( publiquement sans doute, la scène à buis-clos n’ayant pas dû 3» être révélée) Marie, sœur du dit Henri et veufve de Louis XII. Le lundi >» seizième jour d’avril i5i5, Marie d’Angleterre, veufve rie Louis XII, partit 3» ne Paris avec le duc de Suffolk, son mari, pour retourner en Angleterre. »
Quant au maréchal de Fleurange qui écrivit ses mémoires en prison, il ne paraît pas qu’il ait été initié aux scènes secrètes du mariage forcé, car, dans son chapitre xuvi , dont le sommaire est : « Cy devise que fist la royne Marie » de France , après la mort du roy son mary, » il semble confondre l’époque et la nature de l’engagement pris par Suffolk envers François Ier, en supposant qu’il s’agissait du mariage (que ce prince avait plutôt intérêt à provoquer
qu'a empêcher), et en fixant a trois ou quatre jours après la promesse, l’infraction résultant du mariage secret qui aurait tellement courroucé François Ier contre SufTolk, « qu’il voulait lui faire trancher sa tête sur les épaules. » Cette menace que l’on conçoit dans le sens de l’engagement d’honneur dont parle Vacillas et dans la version que nous avons adoptée , puisqu’il n’y allait de rien moins que de l’ usurpation du trône par un bâtard, ne s’expliquerait pas autrement de la part du roi envers l’ambassadeur et l’ami d’un prince comme Henri VIII, qui aurait sans doute trouvé fort étrange qu’on disposât de la sorte de la main de sa sœur, sans le concours de circonstances dans lesquelles nous avons placé cette scène, l’irritation de François Ier non encore sacré, au refus de SufFolk et de Marie de lever un obstacle devenu d’autant plus inquiétant par ce tête à tête même.
(Il, pag. ig3.) Martin Du Bellay, continuateur des mémoires de son frère et comme lui narrateur des événemens dont il fut témoin, dit, an sujet.de l’arrivée de Jacques V (Mémoires , pag. 43 1 de l’édition de Michaud) : « Le » dit seigneur roy, après avoir pesé la conséquence de ce faux advertissement » donné au dit roy d’Angleterre par ses ambassadeurs (sur l’état de nos af- » faires dans la campagne de Provence) et pour raison qu’il avoit délibéré » donner madame Magdeleine sa fille au roy d’Ecosse qui la demandait à » femme, chose que ledict roy d’Angleterre avoit toujours craint et empêché, » â quoy toutes fois le roy ne pouvoit faillir honestement, veu l’instance et » longue poursuite qu’en avoit faite le roy d’Ecosse, et que sur la nouvelle à 3> lui venue du gros encombrement de guerre qui estoit venu sur les bras du » roy de tant de pars, il s’estoit en un mesme temps, de son propre mouvement » et sans aucune requeste du roy, non-seulement offert de courir une mesme yy fortune avec luy, mais s’estoit résolu et mis en chemin, pour ceste inlen- » tion de venir en personne a son secours avec bon nombre de gens de sa na- 3> tion (acte qui bien méritoit d’estrepar raison grandement recogneu). »
Ce fut une des causes de la mission du seigneur de la Pommeraye en Angleterre. On a vu (pag. 191) l’accueil que lui fit Henri VIII.
Le même historien , après avoir décrit (pag. 426) la rencontre sur le haut de la montagne de Tarare (â la chapelle) de François Ier et de Jacques V, « auquel lieu il fut grandement recueilly du roy, et, après plusieurs autres » propos, lui demanda l’une de ses filles en mariage, » ajoute:
« Le roy, combien qu’il sceust très bien combien il seroit difllcille de le » faire trouver bon au roy d’Angleterre , etc., n’osa purement esconduire le » dictroy, considérant la franche volonté dont il avait usé envers luy, consi- » dérant aussi l’ancienne alliance des deux royaumes de France et d’Escosse, » et que le père du dit roy estoit mort en bataille pour le party du feu roy » Louis douzième , ne lui voulut aussi pleinement accorder, mais rernist la » chose en délibération d’entre eux deux, après que le dit roy aurait veu la » dame. »
« Le roy passant li Blois, lut conclu le mariage du roy d’Escosse avec ma- » dame Magdelaine et la furent fiancez , remises les nopces a faire a Paris. »