LE PALAIS BOURBON
Le premier palais Bourbon fut construit de 17:22 à 1730 par les soins de Louise- Françoise, fillede Louis XIV et de M""^ de Montespan, mariée en 1683 à Louis 111, duc de Bourbon, petit-fils du Grand Condé, veuve en 1710, mère de Louis-Henri, duc de Bourbon, premier ministre de Louis XV, et grand'mère de Louis-Josephde Bourbon, prince de Condé. C'est elle qu'on appela M""^ la Grande-Duchesse, pour la distinguer de M""' la Duchesse sa belle-fille. Le palais, commencé en 17:22 sur les plans de Giardini, architecte italien, qui mourut en cette même année 1722, fut continué par Cailleteau, dit Lassurance, mort en 172'i-, puis par Jacques Gabriel (père du célèbre Gabriel) sous la direction de Jean Auberl. l'architecte de Chantilly. En même temps, le marquis de Lassay, ami intime de la duchesse de Bourbon, confiait à Lassurance et à Aubert la construction de l'hôtel qui a gardé son nom. Le tout était encadré par la rue de l'Université, la rue de Bourgogne, le quai d'Orsay, et le cours des Invalides. Los planches de Mariette permettent de se rendre compte du plan et de la disposition des deux hôtels, qui furent aussi décrits par Blondel dans son Architecluve française (Paris, 1752, t. I, pp. 205-272). Enfin Piganiol de La Force publia, dans sa Descriplion de Paris (1742, tome "Vil), une élévation du palais Bourbon gravée par Ilérisset d'après Bretez. Ces gravures nous dispensent d'entrer dans le détail d'une description technique, qui d'ailleurs a été faite dès le xviii" siècle. La façade d'entrée, comprise entre deux pavillons, s'étendait sur la rue de l'Université ; le fronton de la porte était orné des armes de la princesse, soutenues par deux anges, et l'entablement portail les statues assises de Minerve et de l'Abondance. Une balustrade séparait l'avant-cour de la cour. Le palais, qui ne comportait qu'un rez-dechaussée surmonté d'un comble bas à greniers perdus, se composait d'un corps en façade avec avant-corps et de deux ailes en retour terminées par un pavillon avec perron et péristyle. Adroite et au fond se développait le grand appartement, comprenant vestibule, antichambre, salle à manger, salon, chambre de parade, grand cabinet, et terminé par une grande galerie. Le reste du palais comprenait l'appartement des bains et deux appartements complets. Le fronton demi-sphérique dol'avant-corps était orné de sculptures en bas-relief qui représentaient la Terre accompagnée d'animaux, et couronné par un Zi'phire. Au-dessus du fronton, un groupe montrait le Soleil prêt à
LOUIS-JOSEPH, PRIXCE DE CONUÉ
prendre sa course, entouré de génies tenant les rênes des chevaux et les attelant au char. La balustrade qui couronnait le bâtiment sur son pourtour portait des urnes et des génies qui figuraient les signes du zodiaque. Toutes ces sculptures étaient l'œuvre de Guillaume Coustou. Les appartements étaient richement ornés; un cabinet avait reçu le nom de Thébaïde à cause des paysages qui le décoraient : des déserts avec des cellules habitées par la duchesse de Bourbon, ses fils et ses filles, tous représentes en habits érémiliques.
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Le palais BoniiiON et l'hôtel ue Lassav axant ITiJj.
Un perron à plusieurs degrés se développait à l'extérieur du bâtiment principal et donnait accès aux jardins qui entouraient le palais et le séparaient de l'hôtel de Lassay. Celui-ci ne comprenait qu'un seul corps, sans ailes, delà même hauteur que le palais voisin. On y entrait par une longue avenue do marronniers qui parlait de la rue de l'Université; à droite de l'avenue, bosquets du palais Bourbon, cuisines et communs de l'hôtel de Lassay; à gauche, vastes écuries du palais Bourbon, ayant leur façade sur la rue de l'Université, puis écuries de l'hôtel de Lassay, avec entrée sur l'avenue. Entre ces bâtiments et le quinconce des Invalides, s'étendaient li^s bosquets et jardins de riiôtelde Lassay. Du côté de la Seine, des parterres de broderie et de gazon, coupés par un simple grillage à la limite des propriétés, ornaient une superbe et longue terrasse qui dominait le quai d'Orsay et le lleuve.
Par acte du Ui aoùl [loi), la marquise de Lassay donna son liùk'l ii Louis-Léon de Brancas, comte de Laurasuais; lliôlel prit alors le nom d'hôtel de Brancas. Le cumle de Lauraf^uais le vendit en 1708 au prince de Condé, au prix de (SOO 000 livres. Quant au palais Jiourbon, il fut mis en vente dès 1745 pour le règlement de la succession de la duchesse, et attendit longtemps un acquéreur. Enfin Louis XV l'acheta en 17oU : « La principale vue qui le détermina à faire cette acquisition fut d'empèclier l'exécution du projet qui avait été formé de démolir ce palais, qui, en même temps qu'il sert d'ornement à la capitale, contribue à la décoration de la nouvelle place et du monument que la ville de Paris y fait ériger » '. En I7()'i, Louis XV, « informé de la nécessité où se trouve le prince de Condé de rebâtir son hôtel », ne croit pas pouvoir donner au palais Bourbon une destination j)lus convenable que d'en faire la demeure de son cousin; puis, en considc-ration des services rendus par le prince pendant la guerre de Sept ans, le roi décide de ne lui demander (]ue la valeur du terrain et celle des glaces, sans tenir compte de l'évalualion des ijàtiments, et l'acquéreur n'eut à débourser que la somme de 302 500 livres. L'hôtel de Condé fut aussitôt destiné à la vente-, et le prince se consacra en toute hàlc à l'arrangement de sa nouvelle maison.
Le palais Bourbon était beaucoup trop petit pour loger le prince, sa famille, son nomijreux personnel, et pour recevoir les imporlauls bureaux de sa vaste administration. Dès nOi, le prince résolut d'y apporter les agrandissenienls nécessaires, loul en gardant le corps principal. Sur le conseil de Souttlot, il expijsa ses vues aux arcliitecles IJarrau de Chefdeville, Chevotel, Peyrc, Le Carpentier, Boullée ', et leur demanda des plans. L'iniemlant des bàiimenis du prince, Brice Le Chauve, se mil aussi sur les rangs. C'était une sorte de concours dontSoufllot était l'arbitre. Les plans de Barrau furent adoptés; chacun de ses concurrents reçut une gralilicalion de 3000 livres; quant à Soufllol, le prince lui donna une tabatière d'or éinailh'e et gravée avec des ornements d'architecture, œuvre du Ijijoulier Georges, et ornée de son portrait en miniature par Welper.
Françoi.s-Dominique Barrau de Chefdeville, né en 17io, était élève de BotTrand et avait renq)orté le grand prix d'architecture en 1740. Quelques uns des plans qu'il présenta au prince de Condé sont conservés à Chantilly. Il se mit aussitôt à l'o'uvre et constitua son agence : sous les ordres de l'architecte, (|ui recevait un traitement fixe deS 000 livres par an, il y eut un contrôleur, Pollevert,à3 000, un inspecteur, Claude l'illard de Bellisard, à 1 oOO, un sous-inspecteur, (iigot, à 1000. deux dessinateurs et un commis i)our les écritures et les attachements. Les travaux étaient commencés depuis
' Les actes et papiers relatifs à l'aeipiisilidii liii palais nniiihnii et de l'InMel de Lassay stuil cdiiservés à (;iiaiililly. ainsi (|iie la plupart des iiieiinures des Iravaii.K ipii y l'iireul cxéeutés de ITiiJ à ] 781).
- Après diverses négoeiations, Ihôtel de Coude fut définitiveiiicnt aliéné en 177;^, avec ses jardins et dépendances. Une partie de la propriété fut anssitùt alleetée ;i l'étahlisseuient d'un nouveau tliéàtrc; c'est l'Odéon.
' Jean-Miehet C.lievotel. né en 1608. membre de I Académie d'architecture en l~:\-2, mort en 177i. — i;iienne-l^ouis ttoullée. né en 17:28, membre de l'Académie en 1702. nmrl en I79'.t. — Marie-Joseph i'eyrc, né en I7;ii). membre de l'.Vcadomie en I7(i7. mort en 178."). 11 construisit, avec Charles de Waill.s, le théâtre de l'Otléon sur l'emplacement de l'tiùlel de Condé.
LOUIS-JÛSEIMr, PRINCE DE CONDE 123
quelques mois quand Barrau niourul le 7 aciùl ITGo, et Pulleverl six semaines après. Le prince de Condé donna la succession de Barrau à Antoine-Michel Le Carpentier ; celui-ci, né à Rouen en 1709, membre de rAcadéniie d'architecture en l7oG, avait déjà l)àti de nombreux hôtels, tant à Paris qu'en province ', et dirigé les travaux de la Chambre des Comptes et de l'Arsenal. Bellisard fut nommé contrôleur. Le Carpentier mourut le 16 juillet 1773, et fut remplacé par Beliisard, qui eut lui-même pour successeur, au mois de mai 1780, l'architecte de Chantilly, Jean-François Leroy-. Les travaux du palais Bourbon et de l'hôlel de Lassay furent donc exécutés d'après les plans de Barrau et de Le Carpentier, complétés par Bellisard, puis par Leroy ; les Pelits-Appartemenls furent l'œuvre personnelle de Bellisard.
Le projet de Barrau comportait des travaux très considérables ; à gauche et à droite de l'avant-cour, les vastes bosquets et les parterres se couvrirent de constructions comprenant plusieurs cours et communiquant entre elles par des galeries couvertes ; dans la cour d'honneur, les deux ailes furent allongées et se soudèrent aux bâtiments qui entouraient l'avant-cour; les façades du palais furent restaurées et reçurent une nouvelle décoration; mais on respecta le groupe de Cousiou qui surmontait lavant-corps du fond. Dans lejardin de l'hôtel de Lassay, entre les écuries Bourbon et le quinconce des Invalides, on édiiia de vastes remises, avec façade et entrée sur la rue de l'Université. Pour indiquer l'importance des travaux de construction, bornons-nous à dire que dans l'espace de dix années, de l7Go à 1774, les entrepreneurs de maçonnerie Claude-Marlin Goujiy et Pierre-Louis Lemonnier reçurent plus de quatre millions de livres. Le plan de notre étude ne comporte pas une monographie du palais Bourbon, et nous ne devons envisager que le côté artistique de l'œuvre du prince de Condé ; de courts extraits de la description publiée par Dargenville en 177S, et de celle que donna Thiéry en 1787, permettront de suivre les travaux de Pajou, Boiston et d'autres sculpteurs chargés de décorer cette immense surface de pierre.
« L'entrée principale est un arc de triomphe d'ordonnance corinthienne, accompagné de galeries en colonnes isolées, portant des voussures ornées de caissons, entre deux pavillons. L'écusson des armes du prince, qui couronne cet arc, est soutenu par des figures allégoriques dues au génie et au ciseau du célèbre M. Pajou. Les pavillons sont décorés comme les bâtiments des ailes qui forment l'avant-cour, lesquels se raccordent avec les pavillons de la cour d'honneur, ornés d'un ordre corinthien avec des colonnes isolées par trois enlrecolonncmenls. La même décoration règne sur les deux ailes de cette cour, où deux superbes péristyles eu colonnes isolées servent d'entrée aux appartements; celui de gauche surtout, qui conduit aux
' Entre autres l'iiôtel de ville de Rouen, doiil il publia le reeucil des plans, coupes et élévations /Paris. Jombert, 17.j8, in-folio).
- Claude Billard de Bellisard était membre de TAcadémie d'architecture depuis le :24 juin I77G quand il quitta, je ne sais pourc|uoi, le service du prince de Coudé en mai 1780. Le IG octobre 1781, il obtint un congé d'un an pour voyager en Italie ; le 18 spi)lcuibre llSû. il écrivit de Home au comte d'.\ngiviller pour demander une prolongation de congé d'un an. qui lui fut accordée. Le 3 décembre 1790. il eut permission de se rendre en Espagne pour un temps illimité, « dans le but d'examiner et dessiner les diirérenls monuments élevés par les Bomaius. et après eux par les Maures, pour la suite d'un ouvrage qu'il a entrepris sur l'arcliitectui-e du moyen ùge » iXoiivetlcs Arcliives de l'art français). Ou perd ensuite sa trace.
126 LES A in S DANS LA MAlSd.N DK CO.NDK
jardins, frappe par sa magnilicence. Les deux avant-corps de ces ailes, ornés de frontons, sont accompagnés chacun de deux groupes, sculptés par M. Pajou et représentant des muses... ».
L'ornementation de la façade d'entrée, confiée à Jean-Baptiste Boiston, fut exécutée de 1768 à 1770 ; son mémoire, réglé à 51 863 livres, donne le détail du travail : 18 chapiteaux corinthiens, branches de laurier et chiflVes dans les soflites des enlrecolonnemenls, caissons de la voûte, l't't modillons et 216 roses sur l'entablenient ; sculpture des croisées des deux pavillons et pommes de pin sur les entablements ; deux chiffres du prince groupés avec deux branches d'olivier, au-dessus de l'astragale des pieds-droits de la porte à l'intérieur de lavant-cour ; corniches, encadrements de glaces et de tapisseries à l'intérieur des pavillons, etc., etc.
En même temps, Augustin Ptijou exécutait, au-dessus de la porte d'entrée : « un grand bas-relief composé d'une dépouille de lion, de boucliers, de lances et d'épées et autres attributs de guerre, avec une guirlande de feuilles de chêne; un grand cartouche en pierre de Tonnerre représentant les armes de S. A. S., avec les supports, qui sont deux anges de six pieds de proportion, diiïérenls accessoires, groupes de nuages, etc. ». Pajou restaura aussi le groupe d'Apollon, anivre de Coustou, qui surmontait l'avant-corps central du palais, y jijouta des nuages pour le lier avec l'architecture, et plaça aux côtés deux trophées composés de casques et d'attributs de guerre. Pour l'avant-corps de gauche, il exécuta <( un groupe de femmes en pierre de Tonnerre de la hauteur de six pieds, représentant les muses Calliopc et Erato, avec les attributs et accessoires qui les caractérisent, et un autre groupe semblable d'Uranie et de Terpsichore ». Dans l'intérieur du fronton, au-dessous de ces groupes, fut sculpté en pierre de Conllans un grand bas-relief « composé d'attributs de guerre, comme boucliers, casques, trompettes, épées, faisceaux, guirlandes de feuilles de chêne », avec le chiffre du prince sur le bouclier placé au milieu. L'avant-corps de l'aile droite reçut la même décoration.
Les colonnes et pilastres à chapiteaux, d'ordre corinthien, les ornements des croisées et des consoles, les modillons et les rosettes de l'entablement furent exécutés, d'après les dessins de Le Carpentier, par les sculpteurs Dessarl et Cardon, qui eurent aussi à réparer une partie de l'ancienne ornementation, tant sur les façades de la cour que sur le pourtour extérieur ; la restauration porta sur 26 colonnes, 80 pilastres, 30 vases, 30-4 modillons et autant de rosettes. Gilles Martin présenta un « mémoire des corniches qui ont été déposées au palais Bourbon le 24 janvier 1770 ». Les dix groupes (de deux enfants chacun) placés sur la balustrade du comble furent restaurés par le sculpteur Albert, qui en exécuta deux nouveaux, représentant le Repos de la chasse cl le Repos de Mars. Le même Albert, associé avec le sculpteur Auger, fut chargé d'autres travaux en 1772 : « A la grande porte du palais, un cartel double contenant les armes de S. A. S., oiné des cordons des ordres et de branches de laurier, surmonté d'une couronne isolée ; deux trophées de guerre au-dessus des colonnes; 50 modillons et 52 rosettes; réparation des chapiteaux-colonnes et des chapiteaux-pilastres; restauration de la porte en bois, et modèle de l'architecture de la porte. Deux sphinx de six pieds six pouces pour le perron du palais, exécutés en plâtre et tout préparés pour la fonte. Dans la chapelle, un bas-relief représentant
saiiit Louis adorant la Croix, y compris le cliiflVe et autres ornements en plomb ciselé ». Les mémoires des sculpteurs Moucliy et Boizot fils^ n'ont pas été conservés. Citons encore le marbrier François Corbel, et le sculpteur Lagrelet, qui fournit (( vingt-six vases en terre cuite, à anses, pour mettre des fleurs ».
h HOTEL DE L .\ S 5 .\V
Lorsqu'on 1768 le prince de Condé acquit l'hôtel de Lassay ou de Brancas, il résolut d'en faire son habitation personnelle, son « château », et il en commença aussitôt rcmbellissement. L'hôtel comprenait un grand et deux petits appartements;
Le palais Bo'.iinoN et l'hôtel he L^ssav f..\ ITTii
au moment du mariage du duc de Bourbon, le prince de Condé abandonna le grand à la nouvelle duchesse, et s'installa dans un des petits, dont le cabinet avait vue sur la Seine. Le corps de bâtiment ne reçut aucune augmentation, et l'architecture exlé-
' Louis-Philippe Mouchy, agréé par l'Académie Royale le 27 septembre 176G, avait été reçu le 25 juin 1708. sur la présentation d'une figure en marbre représentant un berger assis. — Louis-Simon Boizot, dont le père était membre de l'Académie, l'ut agréé le 23 novembre 1771; il ne se pressa pas pour exécuter la figure de Méléagre qui lui avait été ordonnée et ne fut reçu que le 28 novembre
i28 IJsS Airi'S DANS LA MAISON DH CO.NDF,
rieiire fui rcspeclce ; le sculpteur Albert ne lit que restaurer « huit groupes composés chacun de deux enfants, deux groupes de trois enfants, vingt-deux vases, les modillons et les rosettes, les cartels au-dessus des croisées « ; Guihert restaura aussi deux, groupes d'enfants, « six vases très riches avec festons, fruits, etc. ». Mais la décoration intérieure fut entièrenientrenouvelée ; peintres et sculpteurs travaillèrent à l'envi.
En 17()9 et 1770, Guibert ' exécuta d'importants travaux de sculpture en pierre, plâtre et ijois dans toutes les pièces de l'hôtel, sauf dans la salle à manger, dont la d(''coralion fut confiée ù « Ilermand, sculpleur stucateur ordinaire du feu roi de Pologne, duc de Lorraine ». Le mémoire d'IIermaud, qui fut réglé à plus de 30 000 livres, donne le détail des «ouvrages de stuc, bois, plomb et bronze exécutés dans la salle à manger du petit palais, de maus 1770 à décembre 177:2 ». Les murs étaient en stuc à ton blanc veiné, avec des parties « imitant le prisme d'améthyste », dansdes encadrements de Ijois sculpté : la corniche, l'archivolte, les moulures étaient ornées d'oves, de lauriers, de feuilles d'acanthe ; la frise était formée de consoles taillées dans le bois, séparées par des festons de fruits et Heurs en ronde-bosse. Au-dessus des portes furent placés quatre groupes en stuc, composés d'un vase orné d'une tète de bouc et de guirlandes de fruits, soutenu par deux enfants salyres tenant et attachant les guirlandes, le tout sur une draperie imitant le porphyre vert. Devant quatre des grands panneaux se dressait une figure de femme en gaine, tenant une tige surmontée d'un plateau pour recevoir une girandole, avec de riches ornements de Heurs, vigne, etc., partie en bois, partie en stuc. Les ouvrages en plomb et bronze concernaient les tables des buffets et les cons(»les de la grande table, ainsi que les enfants de grandeur nature qui étaient posés sur les consoles des jambages des cheminées, tenant une tige destinée ù recevoir la girandole.
La galerie fut consacrée à la gloire du Grand Condé et reçut quatre grands tableaux de treize pieds sur onze, représentant les batailles de Rocroy, de Nordlingen, de Fribourg et de Lens ; chacun fut payé 10 000 livres. Les deux derniers étaient l'Q'Uvre de François Casanova : ils furent exposes en 1771 au Salon du Louvr" - ; les deux premiers furent peints par Jean-Baptiste Le Paon, qui exécuta aussi ({ualre dessus de porte montrant les sièges de Thionville, de Pliilipsbourg, de Dunkerque et d'Ypres, payés2 '(-00 livres chacun. Les tableaux furent placés dansdes encadrements à fronton sculptés par Guibert et richement ornés. Sur une console en face de la cheminée, un buste du Grand Condé, copie du marbre do Derbais conservé à Chantilly, couronnait un trophée composé d'étendards, drapeaux, pique, canon, fusil, pistolet, casque, sabre, épée. palmes et lauriers, le tout exécuté par JeanDaptiste Boislon et coulé en bronze, à cire perdue, par Caffiéri. Aux extrémités, entre les croisées, deux riches consoles portaient les bustes de Mars et de Bellone.
La grande chambre, réservée ù la duchesse de Bourbon, fut dc'corée i)ar Jean- Bernard Restout. Boucher reçut la commande d'un « lableau ovale r(>présenlant Jupi-
' .Sur lldiKirO (iiiibcrl, sfiil|iteiir on onienieiits. voir les Sotivclles Archircx île l'iivl français, t. VIII. p. 23i-i>.5i).
' Ils sont décrits ilans la Leitre prem'icre ronsacrce à la ilescriptii)n ties ciHivres e.vposées. lellre insérée dans les Mcmuires secrets, senlcmbre 1771.
RiDoi-. — Le dix i/Enghien en 1776
ter et Calypso », qui lui fut payé 1 500 livres le 10 janvier 1770 '. Le meuble d"liiverse composait de quatre pièces de tapisserie des (iobelins, à fond cramoisi avec fleurs et guirlandes, le milieu de chaque pièce occupé par un médaillon qui représentait les amours de Psyché d'après Boucher; le prince de Condé avait fait copier les originaux de Boucher par Gabriel Briard, peintre d'histoire et membre de l'Académie; le 19 mars 1771, celui-ci reçut 1 200 livres « pour un tableau représentant Psyché et l'Amour pour l'un des médaillons du meuble des Gobelins ». L'ameublement était complété par douze grands fauteuils à la reine, richement sculptés et dorés, garnis en plein et recouverts en tapisserie des Gobelins à dessins de fleurs sur fond cramoisi ; l'étoffe du lit était de même tapisserie.
Dans la chambre à coucher du prince de Condé, Guibert prodigua les ornements en bois sculpté sur les panneaux des portes et des lambris, sur l'encadrement des trois glaces, sur les deux grands pilastres, les deux pilastres de l'alcôve, « les six pilastres moins larges, très richement ornés d'un entrelacs de branches d'olivier et de bouquets de lys », sur le pourtour du cinire des quatre arcades et de l'alcôve ; sept bordures rondes au-dessus de l'imposte ; guirlandes et chutes de fleurs extrêmement recherchées, groupées par paquets liés de nœuds de ruban, soutenant deux bordures ovales. Toutes ces bordures rondes ou ovales reçurent les portraits de la Grande- Duchesse, grand'mère du prince, de la Duchesse sa mère, de M"''^ de Clermont, de Charolais, de Sens et de Vermandois, ses tantes, de la princesse de Condé, de la princesse Louise sa fille, et de la nouvelle duchesse de Bourbon. Deux de ces portraits furent exécutés par François-Hubert Drouais en 177o : « Le portrait de Mademoiselle (la princesse Louise) sur une forme ovale, pour être placé dans la ciiambre à coucher de Monseigneur, 600 livres; une copie du portrait de M""^ de Vermandois sur une forme ronde, pour être placé dans la même chambre, 240 livres -». En outre, d'importants travaux de décoration avaient été exécutés dans la chambre en 1771 et 1772 par le peintre de Leuze : « panneaux peints en bois de rose ; au-dessus des glaces et des portes, panneaux à carreaux de mosaïque sur fond blanc, oîi sont peints 1114 bouquets de fleurs imitant la porcelaine ». Dans le cabinet attenant. Briard brossa en 1772 un plafond « d'environ six pieds et demi de diamètre, représentant l'Amour qui anime les Arts, avec les génies c[ui les caractérisent, le tout en coloris, porté sur des nues ».
Enfin Pajou contribua aussi à la décoration de l'hôtel de Lassay et présenta, en 1775, le modèle d'une pendule à exécuter en bronze : « Ce modèle, de trois pieds de haut sur trois pieds de large et un pied et demi d'épaisseur, est composé de dix figures, d'un globe surmonté de quatre enfanls se tenant par les mains dans l'attitude de la danse ; ils représentent les quatre saisons par les atlrihuls qui les caractérisent. Aux deux côtés dudit globe sont deux figures d'un pied et demi, dont une
' i( Un tableau ovale représentant Jupiter et Cah/fio ». dit l'ordonnance de paiement du 10 janvier 1770. Ce tableau n'est pas cité dans l'œuvre de Bouclier: et d'autre part les dictionnaires de la Fable ne font pas mention de relations entre Jupiter et Calypso. Ne s'agirait-il pas ici d'une copie arrangée du grand tableau (de foru\e rectangulaire) de Boucher représentant Jupiter et Calialo et gravé par Gaillard en 1760 ?
* La veuve de Drouais. .Vnne-Françoisc Doré, donna riuittance du montant de ce mémoire le 4 juin 177(j.
d30 LES ARTS DANS LA MAISON DE CONDÉ
représente le Temps accompagné d'un enfant qui environne son sablier d'une guirlande de fleurs ; l'autre représente l'Amour, qui d'une main appuie son flambeau sur le globe comme pour l'embraser, et de l'autre tient une llèche dont il marque les heures; à côté de lui sont trois génies ailés qui sont dans l'attitude de jeter des fleurs; le tout accompagné de nuages et sur un pied très richement orné ». Pajou demandait pour ce travail la somme de 3ij91 livres, qui sans doute lui paraissait à lui-même excessive, car il a soin de spécifier tout ce qu'il doit faire entrer en ligne de compte pour justifier ce chiffre : quatre mois de son temps (et il ne porte sa journée qu'à !24 livres), le paiement de ses deux aides et des modèles naturels qu'il a été obligé de prendre, les frais du mouleur, le plâtre coulé dans le moule, les cires qu'il a fallu faire pour procéder à la fonte, le prix de la cire, le paiement du « modeleur en ornements qui a fait en cire ce qui est sur le pied de la pendule ». L'architecte du prince, Bellisard, ne se laissa pas toucher, et le mémoire de Pajou fut « modéré et arrêté à 2 400 livres ».
LES P E T IT s - A P P A R T E M E N T s
Le jardin de l'hôtel de Lassay avait été considérablement élargi par l'achat d'une bande de terrain qui engloba le cours des Invalides, reporté plus loin pour devenir au XIX'' siècle la rue de Gonstantine. Le prince de Coudé prodla de cet agrandissement pour créer de vastes remises entre les écuries Bourbon et le terrain des Invalides, avec façade sur la rue de l'Université. Derrière les remises, il (it édifier par Bellisard un hôtel destiné d'abord à la princesse Louise ' et qui reçut le nom de « Petits-Apparlemenls ». Le gros œuvre fut exécuté en 1771 et 1772, les ouvrages de sculpture de 1772 à 1773 par Jean-Baptiste Boislon, dont le mémoire s'éleva à 75.249 livres, la peinture décorative de 1774 à I77G par de Leuze et surtout par Jean-Marie Dussaux, qui reçut 53.927 livres. L'hôtel, adossé au quinconce des Invalides, était accompagné d'un parterre et d'un jardin anglais; une orangerie fut installée au-dessus des remises, lui 1774, les sculpteurs Albert et Auger construisirent au centre du parterre un pavillon de treillage qui fut nommé le Temple de l'Amilié ; on y plaça un groupe en marbre représentant V Amour et T Amitié, œvwrc de Jean-Baptiste Pigalle, vendue par l'artiste au prince de Condé en décembre 1772, au prix de 20 000 livres-. Sur le
' Cette destination fui vite abandonnée. Lorsf|ue la princesse Louise, résolue ;i ne pas se marier, voulut cependant vivre dans le monde et tenir son état, le prince de Condé lui fit construire l'iiùtel de la rue Monsieur qui fut de nos jours la propriété du comte de Clianibrun. Les archives de Chantilly conservent le marché passé le 19 juin 1780 entre le prince de Condé et l'architecte .Mexandre- Théodore Firongniart « pour la construction d'un hôtel sur un terrain contenant 14li.î toises superficielles, situé entre la rue de .Monsieur et le nouveau boulevard : le s' Bronguiart s'oblige de faire et parfaire ledit hôtel et ses dépendances, et de mettre le tout en état d'être habite d'ici au 1" janvier 1782, moyennant un pri.\ de 400 OUO livres, à forfait «.
* Ce groupe avait élé exécuté en I7ô8 pour M™" de Pompadour, à, la vente de la(|uelle Pigalle l'avait racheté. Placée au Luxembourg sous la Révolution et l'Euipire, cette belle œuvre fut restituée au jirince de Condé en 181 j et reprit sa place dans le jardin des Petits-.Vppartemcnts. j^lle y fut laissée hirsrpie l'hôtel de Lassay et les l'etils-.Vppartemcnts furent vendus à l'Etat sous le règne de Louis Philippe. Kllc est ajciurd hui conservée au musée du Lou\re.
LOUIS-JOSEPH, IMU.XCE DE CONDE 131
jardin, la partie cenlrale du nouveau bâtiment présentait une façade circulaire en treillage, dans laquelle Dussaux figura des fausses portes, des fenêtres, etc. Cette façade fut ornée par Boiston de deux statues de Vénus et d'un bas-relief en plâtre représentant une naïade. Dans les renfoncements de la partie circulaire furent placés des groupes d'enfants en bois sculpté et peint. Presque toutes les sculptures de Boiston furent exécutées en plâtre et peintes par Dussaux, soit en grisaille, soit en coloris, selon la nature du sujet. Dans le mémoire de Boiston, je relève, outre les motifs d'ornementation : « deux bas-reliefs en plâtre de cinq pieds de long, représentant deux vertus héroïques et décorant la façade qui donne sur la rivière ; un bas-relief en plâtre de cinq pieds de long, représentant une naïade et couronnant l'archivolte du grand escalier ; une figure en plâtre représentant l'Abondance, qui a été moulée pour être ciselée en plomb ; quatre groupes en plâtre composés de deux enfants avec une chèvre ; deux groupes en terre cuite composés de trois enfants et d'une panthère; quatre tètes de lion en plâtre appliquées sur des cassolettes en pierre; deux vases en plâtre ornés de deux têtes de bouc, et deux ornés de tètes de zépliire; 34 vases en plâtre placés sur les colonnes en treillage des deux façades du jardin ; un plâtre de V Amour de Bouchardon, qui couronne le poêle du vestibule du rez-de-chaussée ; sept figures en plâtre, grandeur nature, deux Vénus, un Bacchus, un Silène, une llébé, deux naïades ». Quatre de ces figures, peintes en grisaille, furent placées dans le vestibule. Cette pièce, qui servait de salle à manger d'été, était ovale, et comprenait quatre niches rondes. Le plafond était séparé de la frise par deux larges voussures couvertes d'ornements de fleurs, fruits et feuilles. La frise et le dessus des glaces étaient décorés d'enfants portant des guirlandes et des corbeilles ; au-dessus des grandes statues, quatre panneaux avec des vases de fieurs et fruits ; au-dessus des deux croisées, un sujet composé d'un trépied avec des branches d'olivier, rubans, instruments de musique; dans chacune des niches rondes, un médaillon comprenant une tête antique était entouré de branches de chêne et d'olivier, de myrtes et de roses ; sur le fronton des niches et des croisées, des trophées d'armes et de tir, avec des paquets de branches de chêne et d'olivier; le tout peint à l'huile, en marbre blanc et gris.
La salle à manger d'hiver fut ornée de paysages en treillage rehaussé d'or, troncs d'arbres, feuillages et fieurs ; elle était carrée, et chaque face comprenait deux glaces surmontées d'un vase peint en marbre blanc et contenant des fieurs ; au-dessus des portes et des croisées, des groupes d'enfants et d'animaux en ronde-bosse, couleur de stuc, accompagnés de divers attributs. Sur les faces de côté, deux niches ménagées dans le treillage contenaient des fontaines en marbre, et les deux statues de Vénus qui furent envoyées en 1779 à Chantilly, où elles sont encore; le fond des niches était orné de guirlandes de fleurs soutenues par un enfant, qu'accompagnait un trophée d'arc et de carquois. En face de la fenêtre, le tain des glaces fut découpé, et les parties enlevées furent remplacées par des applications de plantes et fleurs peintes sur papier, dontl'etret, combiné avec celui des parties de tain, produisait des perspectives agréables. Le centre du plafond fut orné d'un groupe de trois enfants de coloris; en outre, Dussaux sema sur le ciel des enfants grimpant sur les arbres et
d32 LES ARTS DANS [.A MAISON DE CONDK
jouant avec des guirlandes de Heurs, et, sur le pourtour, des guirlandes pendantes ou entrelacées dans les branches des arbres.
La décoration de la salle de billard fut confiée à do Leuze, qui couvrit les murs de paysages ; des arbustes fleuris montaient çà et là, mordant ou dépassant la frise; un grand lilas élançait ses branches en fleurs jusqu'au milieu du plafond, sur un fond de ciel avec des nues. Cette décoration était divisée par des compartiments de treillage en grands panneaux ù double cadre, où furent ménagées huit niciies carrées; dans les niches des bouts furent peintes, en ton de marbre blanc, quatre grandes figures de femme portant sur la tête des corbeilles de fleurs et tenant des médaillons sur lesquels on lisait les règles du jeu de billard ; sur les grandes faces, quatre niches étroites reçurent des gaines peintes en marbre blanc, portant des vases remplis de fleurs.
Le salon de compagnie, de forme ronde, présentait une suite d'arcades soutenues par douze colonnes de 12 pieds de haut sur 12 pouces de diamètre, couronnées par des chapiteaux « dont les volutes sont formées par des branches de lys qui sortent d'un fleuron » ; ces colonnes, richement sculptées par Roiston, furent ornées de guirlandes par Dussaux, qui décora aussi de feuillages et de fleurs les portes et les lambris, et peignit dans les frises des arcs, carquois, flèches et guirlandes. « Les fonds des arcades et des entrecolonnements, écrit Dargenville en 1778, sont en glaces. Les portes occupent deux de ces arcades; trois autres servent de croisées; elles sont répétées en face par de pareilles arcades ornées de glaces. Dans celle du milieu est placée la cheminée, figurée par une table de marbre blanc soutenue sur des pieds de bronze doré. Les chenets y sont liés avec ces supports, de manière qu'elle sert elTectivement de table en été par le moyen du panneau de fond qu'on y ajoute. Sur les côtés des portes sont des colonnes couplées, qui ont aussi des fonds de glaces, dont les joints sont artistement cachés dans le haut par des moitiés de lustre, et en bas par des cassolettes suspendues aux tables qui unissent ces colonnes, et sur lesquelles sont de superbes vases de porcelaine vert-céladon à fleurs blanches. Les portes sont peintes en arabesques. Le plafond en coupole a été composé pour recevoir une ouverture au milieu. L'architecte y a employé l'illusion de la peinture, afin de pouvoir couronner son entablement supérieur par une galerie circulaire, soutenue intérieurement par des cariatides. Cette galerie a procuré des espaces avantageux dans lesquels M. Callet', peintre du roi, a représenté : Vénus à sa toilette, des génies attelant des colombes à son char, d'autres qui cherchent à orner la toilette de cette déesse; des nymphes occupées à cueillir des fleurs; Adonis partant pour la chasse, et des nymphes conduisant ses chiens au son du cor ; l'Amour répandant des fleurs sur leurs pas; Pan joignant les sons de sa flûte aux accords d'autres nymphes à l'entrée d'une forêt; des génies attachant des guirlandes de fleurs sur la draperie qui
' C'est en 1774 que Caflet exécuta ces peintures, pour fesf|neHes il reçut 1:2 000 livres ; son mémoire n"a pas été conserve. Antoine-François Callcl, peintre dliistoire, agréé par l'.\cadémie le 23 août 1777, fui, reçu le 4 novembre 1780 sur la présentation il'une peinture représentant le l'riiitriiips, destinée au plafond de la f;alerio d'Apollon. Callel travailla encore aux l'etits-Appartenients du palais Bourbon eu 1777 et reçut 2o00 livres. — En 1777 aussi, Hesfout « peignit un ciel sur le plafond de la coupole du salon, et retoucha le paysage des huit trumeaux d'entre les croisées ».
découvre Vénus à sa toilette (elles servent à suspendre le lustre). La partie supérieure de ce plafond s'enlève par le mojen d'une mécanique, et se raccorde avec les groupes de nuées qui passent derrière la galerie circulaire, dont le dessus sert de tribune pour placer les musiciens, que l'on ne voit point. Au même instant, et parle même moyen, les croisées disparaissent et sont remplacées par des glaces qui en occupent toute la hauteur. Ce salon pour lors est éclairé d'un jour doux et agréable qu'il reçoit par son plafond. L'accord de ces glaces avec celles qui leur sont opposées multiplie à l'infini la grandeur de la pièce et de sa décoration ».
La chambre à coucher était ornée d'arabesques, en partie peintes sur papier et recouvertes de glaces. Le mémoire de Dussaux donne le détail de cette décoralion : « Panneaux décorés en arabesques, sujets composés de chimères, vases, fruits, fleurs, groupes de figures de différents sujets d'histoire, le tout en coloris et rehaussé d'or. — Côté de la cheminée. Dans les frises entre les glaces et les panneaux du dessous, une rosette entourée d'enfants peints en bronze, de rinceaux d'ornements et de petites cassolettes. Sur la porte, un trépied avec une cassolette et des fleurs, différents vases, corbeilles de fruits, guirlandes de fleurs, tète de fantaisie, camées, groupes de ligures et ornements rehaussés d'or. Panneau-pilastre composé de vases, camées, rinceaux d'ornements et fleurs. Couronnement de la cheminée composé d'une grande coquille dans laquelle sont des attributs bachiques; draperie entourée de feuilles de vigne, oîi sont accoudés deux enfants peints en marbre blanc, avec deux vases peints en outremer rehaussé d'or, garnis de fleurs de coloris. La face opposée à la cheminée présente la même décoration ; les deux panneaux de chaque côté de la glace du milieu sont ornés de différentes figures de la fable. — Côté de la croisée. Deux panneaux composés d'une chimère ailée, d'un camée tenu par des faunes et surmonté d'un bouclier orné d'un bas-relief; au-dessus, une figure de bouc supportant une couronne de prince; le tout entrelacé d'ornements et d'accessoires en coloris et rehaussés d'or. Les panneaux inférieurs du lambris sont composés d'ornements, d'un carquois et de couronnes de fleurs. Les panneaux des volets sont couverts d'entrelacs de fleurs de rose et de myrte; dans le milieu des entrelacs, sont peints des carquois, flèches et couronnes, entrelacés de fleurs et de rubans. — Deux dessus de porte, composés chacun de deux figures de femme portant un guéridon avec des fleurs dessus et tenant un encensoir, avec deux petits amours et deux oiseaux soutenus sur des ornements, le tout colorié et rehaussé d'or. — Au-dessous de l'arc double, dans le milieu qui divise les quatre panneaux du côté du lit, deux enfants de coloris tenant une couronne de ruban. Sur les quatre panneaux des arcs doubles, peint des arabesques composées d'ornements, de camées, de vases, de têtes de fantaisie et de fleurs. — Peint dans les quatre panneaux de pendentif une figure en blanc supportant la corniche, accompagnée de rinceaux rehaussés en or, avec des guirlandes de fleurs pendantes. Aux quatre coins au-dessus des pendentifs, des camées en forme de médaillons renfermant différentes figures, chacun entouré de deux cornets d'abondance garnis de fleurs et surmonté d'un vase orné d'où sortent des plantes. — Au-dessus de la corniche, une frise de feuilles d'ornement supporte les sujets suivants : Apollon représentant le lever du soleil, sur son char attelé de quatre chevaux marins sur des nuages;. en face, la Nuit; aux deux autres côtés, des
i34 LES AinS DANS LA MAISOX DK COMJK
bacchantes avec leurs altribuLs. Au-dessus de ces sujets, un baldaquin en forme de parasol soutenu par des rubans; au-dessous, une tête de satyre en coloris, entourée de deux plantes de lys et de guirlandes de fleurs supportant un guéridon. — Sur le plafond, une petite frise canipanée à huit pans circulaires et ornements de coloris rehaussés d"or, formant une rosette où sont peints quatre groupes de deux enfants chacun, entrelacés d'ornements et rinceaux rehaussés d'or. Au pourtour de cette frise, huit guirlandes de fleurs tenues par quatre oiseaux. Une couronne de fleurs de rose dans le cintre d'où pend le lustre ».
Dans le boudoir voisin, Dussaux peignit sur les quatre grands panneaux des groupes de figures supportés par des chimères, avec des ornements et des guirlandes, des sujets d'enfants, vases, fleurs, etc. Entre les grands panneaux, d'autres, plus étroits, étaient couverts de trépieds et cassolettes, de camées, trophées, animaux, de corbeilles de fleurs. Au plafond, quatre coins d'ornements à l'huile, en coloris rehaussé d'or, composés de guirlandes de fleurs suspendues à une tète de fantaisie. La frise, aussi ornée de guirlandes, était coupée de quatre cassolettes peintes en bleu d'outremer. Dussaux compléta la décoration du boudoir en septembre 177G : « Le plafond qui est au-dessus du lit de repos fut orné de couronnes de fleurs, branches de rose et d'olivier, de deux groupes de colombes, de deux trophées d'arcs et de carquois, avec un listel de petit feuillage au pourtour ». Enfin Boislon donna des modèles pour la cheminée, la frise en cire, les colonnes en bois, et le tout fut fondu en cuivre par CafTiéri.
Le boudoir était accompagné d'un cabinet de travail où furent placés : un dessin lavé offrant une perspective de la place Louis XV prise de la terrasse du palais Bourbon ; un tableau montrant la vue du pont Neuf prise de lu place Dauphine; une grande toile donnant les portraits de M"'- la Grande-Duchesse et de ses enfants; le portrait du Grand Condé par Juste d'Egmont ; les portraits ovales de la princesse Louise, de Charles XII, de Frédéric, et celui du « Grand Condé iila lecture par Téniers »; enfin « trente-neuf médaillons représentant la branche aînée des Bourbons depuis (Charles de Bourbon, duc de Vendôme, jusqu'à M^'' le duc d'Anguien, et deux autres médaillons représentant M"*^ la duchesse de Longueville et M"'' de Condé' ». Ces médaillons sont conservés àChantilly; c'est la série des petits portraits ovales des rois et reines de France, princes et princesses de Condé, depuis l'ancêtre commun, Charles de Bourbon, duc de Vendôme. Ils sont tous de mêmes dimensions et paraissent avoir été faits dans un travail d'ensemble ; c'est dire que la plupart sont la copie de tableaux antérieurs. Les derniers seuls, ceux du duc et de la duchesse de Bourbon, de la princesse Louise et du duc d'Engiiien, peuvent être des originaux; ils sont signes d'un nom tout à fait inconnu. Hibou. Ces portraits ont dû être exécutés en l77o ou 1776; Dargenville les vit en place en 1778 : « La plupart, dit il, sont peints par Hibou ». Dans le dernier demi-siècle, cette série a été attribuée à Fragonard ; comme il est difficile d'y reconnaître la main de ce maître, on a depuis émis l'opinion que Fragonard, qui se chargeait des besognes les plus diverses, aurait pu accepter la direction de l'entreprise et confier le travail à d'autres artistes. Cependant, à l'époque
' Inventaire du uKibilicr dressé en 1779. Un dernier médaillon fut ajouté à la série en 1781), celui du l)au[>hin, lils aiué de Louis XVI, ué en 1781.
LOUIS-JOSEPH, PRINCE DE CONDE 13b
même, Dargen ville ne donne que le nom de Ribou ; les inventaires de la maison de Condé dressés en 18 lo et en 1830 ne citent que Ribou et Mignard (celui-ci sans doute en souvenir des originaux). L'attribution à Fragonard ne repose donc pas sur une tradition léguée par les Condé. Cependant une légende, même quand elle n'est qu'une déformation ou une contrefaçon de la vérité, prend généralement sa source dans un fait réel. Voici le fait. Après 1830, je puis même dire après 18o0, on a remarqué que dans VHisloire de la maison de Bourbon, publiée de 1772 à 1788 par Desormeaux, bibliothécaire du prince de Condé, se trouvaient reproduits les cinq premiers portraits de notre petite collection, avec des encadrements ovales entourés de copieux ornements ; et au bas de la gravure de Rliger on lit : « Dessiné d'après l'original par Fragonard, peintre du Roy ». De ce que Fragonard a dessiné ces portraits d'après les originaux, il ne s'ensuit pas qu'il soit l'auteur de nos copies peintes ; les originaux n'appartenaient pas au prince de Condé, et Desormeaux s'est adressé à Fragonard pour en avoir des dessins destinés au graveur, voilà tout. Le sixième portrait de notre petite collection a aussi été gravé par Miger et publié dans l'ouvrage de Desormeaux; mais l'original de ce portrait se trouvait chez le prince de Condé, et le nom de Fragonard ne se lit plus au bas de la gravure, qui ne porte que cette inscription : « Gravé par Miger d'après le tableau du palais Bourbon appartenant à M^'' le prince de Condé ». D'ailleurs le nom de Fragonard ne se rencontre pas dans les comptes de la maison de Condé ; il est vrai que celui de IJibou ne s'y trouve pas davantage; et comme le mémoire de ce travail n'a pas été conservé, que d'autre part les registres du trésorier ne mentionnent le plus souvent les paiements que de la façon la plus sèche, sans désigner les travaux, je dois conclure que le prince de Condé avait chargé un de ses peintres ordinaires de l'exécution de cette suite de portraits (celui qui paraît le plus fréquemment dans les registres de l'époque est Bernard Lenoir), que ce peintre se faisait certainement aider, et que Ribou était un de ses élèves.
La galeiHe-bibliothèqtce des Petits-Appartements était garnie de meubles bas remplis de livres et recouverts de tables de marbre sur lesquelles étaient placés des bustes de marbre, des bronzes, des vases. Au-dessus étaient rangés des tableaux de bons maîtres de diverses écoles; citons seulement Murillo, le Titien, Annibal Carraclie, Téniers, Van Dyck, Porbus, Gérard Dow, Bon BouUongne. La salle était munie de six portes, au-dessus desquelles Dussaux peignit des groupes de deux sphinx; la lumière étaitdistribuéepar dix œils-de-bœuf, ornés au pourtour de guirlandes, fleurs, feuillages et fruits ; la corniche et les six panneaux de la frise étaient couverts de rinceaux d'ornements.
De la galerie, on passait dans la salle de spectacle. Le mémoire de Boiston nous apprend qu'elle comportait deux rangs de loges; il mentionne « des modèles de termes en terre, grands comme nature, les uns avec deux femmes, destinés aux premières loges, et qui ont étér moulés, coulés et mis en place au nombre de dix; quatre consoles en bois qui supportent le rang des premières loges, quatre consoles en plâtre qui supportent le second rang des loges; les guéridons des glaces; six chapiteaux ioniques en plâtre d'un pied de diamètre, ornés de festons de fleurs, lesquels portent l'entablement de l'avant-scène, etc., etc. ».
En 1778, Nicolas- Didier Boguet « peignit deux groupes d'enfants plus grands que
nature pour être placés de chaque côté de la décoration de treillage du côté du jardin, lesdits groupes imitant le marbre ». La même année, Boiston fit « le modèle en terre d'un groupe de trois enfants de quatre pieds de haut, qui a été ordonné pour être fondu en plomb et remplacer un de ceux des Petits-Appartements ». Kn 1779, il exécuta un moulage en cire de VA^nou)' de Falconet, qui fut coulé en bronze; ce bronze, placé d'abord dans le jardin, en fut presque aussitôt retiré et remplacé par un moulage en plâtre.
L AMEUnLEMEXT
De 17Go à 1778, le prince de Condé consacra de grosses sommes à l'ameublement du palais Bourbon, de l'hôtel de Lassay et des Pelits-Appartements. Jacques Neilson, entrepreneur de la manufacture des Gobelins, fournit des tapisseries et des tapis d'une valeur totale de 65.000 livres ; des commandes de tapis furent aussi faites à Desserteaux, entrepreneur de la manufacture d'Aubusson, et à Duvivier, entrepreneur de la fabrique de la Savonnerie. Le prince fit venir de Chine, par la Compagnie des Indes, 1 800 aunes d'étoffes de soie de diverses couleurs. Delasalle, négociant à Lyon, fournit des soieries d'ameublement dont le prix total s'éleva à 1 05.000 livres. Le 5 mars 1705, le sieur Uouveau, marchand à Paris, vend un meuble comprenant six parties de rideaux, deux grandes bergères et quatre grands fauteuils sculptés et dorés, recouverts en velours ciselé à ramages et brodé d'or. L'année suivante, le prince achète au cardinal de Bernis un meuble de Pékin qu'il paie 8.600 livres ; le marcliand Gayot demande 1:2.000 livres pour un lit et meuble de Perse. Le peintre brodeur Barthélémy reçoit 34.500 livres, les tapissiers Toussaint et Ledreux 80.000. Des paiements de pareille importance sont faits à l'ébéniste Leleu, aux menuisiers en meubles Carpentier et Delaunois, au sculpteur en meubles Lachénaye, au sculpteur-ciseleur Cafliéri, qui eut la commande de tous les feux, bras de bronze, etc., à l'horloger Lepaute, qui, de 1774 à 1778, reçut plus de 50.000 livres, au luslrier Pirotte, au miroitier Poupart, qui fournit des glaces pour une somme de 74.000 livres. II me paraît intéressant de citer quelques-uns des objets mobiliers portés sur l'inventaire de l'hôtel de Lassay dressé en 1779 :
Chambre à couche?' du prince de Condé. « Une pendule à vase peinte en vert, avec quatre médaillons représentant les Arts et un serpent marquant l'heure, ornée de guirlandes ciselées et dorées. Une commode très riche à compartiments de marqueterie, ornée de bronze ciselé, supportée par quatre grilles de lion en bronze doré et couverte d'un marbre de brèche d'Alep ». — Salon d'attente. « Une pendule de Lepaute dont le cadran, posé sur un socle doré, est orné de deux figures de bronze représentant l'Astronomie et la Géographie. Une paire de bras à quatre branches, tournés en colimaçon, ornés de fleurs et guirlandes en cuivre doré. Un mobilier richement sculpté et doré, recouvert d'une élofl'e de Lyon brochée à mosaïque de guirlandes, d'épis de blé, avec cartouche à perdrix rouges ». — Salon de compagnie. « Un feu orné de figures représentant un déjeuner de Chinois sur un socle en rocher et feuillage en cuivre doré. Une très grande pendule de Lepaute, ornée de trois
M'"» DE ToTT. — Le puince de Condé en 1801
figures de bronze, dont l'une représente la Parque, l'autre l'Astronomie, et la troisième un génie placé au-dessus du cadran, portant une couronne, ladite pendule en bronze richement ciselé, orné et doré. Quatre bras à cinq branches, ornés de fleurs, fruits et feuillages, avec figures chinoises en cuivre richement ciselé et doré ». — « Meuble d'hiver : rideaux, draperies, étoffe des meubles en satin à fond blanc broché en chenille, doublé d'un taffetas d'Angleterre blanc et bordé d'une large crête en soie chenille et or faux ; les bois des canapés et fauteuils ornés de guirlandes et de figures en arabesques, très richement sculptés, dorés et argentés ». Le meuble d'été était en moire chinée à fond blanc. — Galerie. « Un très grand feu dont les ornements en bronze doré et richement ciselé représentent Mars et Bellone avec tous les attributs de guerre. Huit bras de cheminée à trois branches chacun, avec des trompettes et des couronnes de laurier, très richement ciselés et dorés. Une grande pendule en bronze doré, dont le cadran est soutenu par deux faunes bronzés, avec deux socles, le premier en marbre orné de fontes dorées, le second en bronze richement ciselé et doré ». — Salon de musique. « Une pendule de Lepaule ornée de deux figures représentant les Arts et l'Astronomie, et d'une sphère au-dessus du cadran, le tout richement ciselé et doré. Une commode de mosaïque en porcelaine de Saxe, à fond vert de Saxe, à cartouches sur fond blanc ornés de fleurs, encadrés d'une vignette dorée, les mosaïques encadrées de cuivre doré. Sur une console, deux petites caisses carrées de porcelaine de Saxe, à fond bleu de roi, les côtés ornés d'un cartouche à fond blanc en fleurs et oiseaux, et entouré de fleurs dorées. Une jatte à quatre pans en porcelaine de Sèvres, avec son pot à eau, à compartimenls dorés peints en fleurs à miniature. Une petite table à écrire avec une caisse à coffre-fort au-dessus, le tout de bois de rose satiné, richement tournée de bronzes très bien ciselés et dorés, avec des petits panneaux de porcelaine de Sèvres à fond blanc et bouquets peints en miniature » ; cette petite table portait une housse de maroquin vert bordé d'une tresse en or. — Salon du duc de Bourbon. « Un petit secrétaire à armoire monté en bois, peint en vert, dont les panneaux sont ornés de cartouches en porcelaine de Sèvres, fond blanc peint en fleurs en miniature, le tout monté en bronze doré. Audessus du secrétaire, une pendule dont le cartel est attaché à une colonne bronzée montée sur un socle en deux temps, orné de trois vases et de deux enfants, le tout ciselé et doré ; aux coins de la pendule, quatre petits enfants en biscuit de Sèvres ». — Dans la chambre à coucher de la duchesse de Bourbon, dont le mobilier était en tapisserie des Gobelins ornée de médaillons d'après Boucher, le lit mérite une mention spéciale : « Lit à triple impériale, à deux corniches très richement sculptées et dorées, avec un couronnement à corniche orné d'un ordre d'architecture ; dans chaque milieu, du côté du pied du lit, un écusson représente les armes de la princesse et son chifl're, les dits écussons accompagnés de six fortes guirlandes en bois richement sculpté. Le bois de lit de sept pieds de long sur six de large ; le chantourné de sept pieds de haut, orné d'une figure de grandeur naturelle, de branches de laurier et de guirlandes de fleurs ; le montant du chantourné en console et corniche avec une pomme de pin à chaque ; au milieu du dit chantourné, un médaillon dans lequel est le chiffre de la princesse; les deux pieds en colonnes torses; aux trois pans du lit, un mufle de lion à chaque milieu ; le dit bois de lit supporté par quatre griffes de
lion. Les bois de l'impériale et de la eouclie très richement sculptés et dorés avec difTérentes couleurs d'or. L'étoire du lit en tapisserie des Gobelins à fond damas cramoisi orné de fleurs et de guirlandes, doublée de gourgouran de Pékin ».
Dans les Petits-Appartements, où tout était neuf, la richesse et le luxe délicat et de bon goût de tout l'ameublement étaient plus grands encore; les bronzes ciselés de Magnien et de Caffiéri le disputaient en grâce et en splendeur aux meubles bâtis par Leieu et sculptés par Lachènaye, aux horloges de Lepaute, de Mabile et de Godin. « Ce petit palais est un bijou, écrit la baronne d'Oberkirch en 1784 ; M, le prince do Condé en a fait le plus joli colidchet du monde. Il est meublé avec une recherche délicieuse. Il y a là des fantaisies et des bibelots comme chez M"" Dervieux ». Quant au palais Bourbon, qui n'était en 1779 ni terminé, ni habité, ses garde-meubles regorgeaient de mobilier et d'ol)jets d'art de toute sorte, parmi lesquels plus de cent cinquante tableaux.
.\r, II lOVEMKXT \)V l'Ai, .\IS ItOURliOX
Il n'est si belle fortune qui ne fléchisse sous le coup de pareilles prodigalités. Depuis le début des travaux, le palais Bourbon avait absorbé plus de seize millions de livres, et le prince de Condé se trouvait en face d'une situation obérée. Le ["'janvier 1778, l'intendant de ses finances lui remit ce court exposé : « Jusqu'à présent il a été fait des emprunts en viager pour donner des acomptes aux ouvriers, et c'est par cette ressource que sur le total des dépenses, qui monte à la somme de 16.361.246 livres, il ne reste plus dû que la somme de 1.61)3.844 livres. Votre Altesse Sérénissime n'a constitué de ces rentes viagères qu'autant que la masse générale de ses revenus pouvait en supporter; mais aujourd'hui que ces renies, jointes aux perpétuelles, aux pensions et charités, forment un objet de 500.000 livres ou environ à payer tous les six mois, ce qui absorbe une grande partie des revenus de V. A. S., il est bien dillicile de prendre sur ces revenus ce qui est encore dû pour le palais Bourbon. Il parait donc que V. .V. S. n'a qu'un moyen de satisfaire ses créanciers, c'est de leur proposer en paiement d(!S contrats de rente perpétuelle, la situation actuelle de ses finances ne lui permettant pas de faire un emprunt viager ».
Quelle que fût la combinaison adoptée, deux mois après les travaux recommencèrent, et près de trois millions furent payés en 1778. Pour dégager l'entrée du palais sur la rue de l'Université, le prince acheta des terrains et des maisons et créa la place qui existe encore; en même temps, il fit remanier la décoration de la façade extérieure, et les portes des deux pavillons furent couronnées d'un trophée de guerre. Les travaux relatifs à l'ornementation de la voûte de l'entrée et de la fa(,'ade sur cour furent exécutés en 1779: au centre de la voûte furent sculptées les armes de Condé, entourées do branches de chêne et de lys; les retombées de la voûte reçurent pour supports quatre sphinx de six pieds; les archivoltes furent ornées de deux trophées de guerre de treize pieds de long : « chacun comprend un bouclier de quatre pieds, où sont représentés Jupiter et Hercule groupés avec des massues etépées,des branches de chêne et de laurier». Deux statues en pierre de Conflans d'environ dix pieds.
LOUIS-JOSKPir, l'RINCE DE rO.XDK 139
représenlanl Mars et Minerve, furent placées dans la cour, de chaque côté de la porte. Ce premier mémoire de Boislon fut arrêté à 49.867 livres.
En 1778, le prince condamna fancienne porte et en fit dessiner une nouvelle par Bellisard; il ordonna de faire couler en plomb ou en bronze la majeure partie des ornements, « relativement à l'exposition de la porte au midi ». Ce travail fut exécuté de mars 1778 à décembre 1780 par Jean-Baptiste Boiston et le fondeur Forestier. Le couronnement de la porte, qui se répétait sur la face intérieure, fut coulé en plomb; il comprenait « un écusson avec le chitTre du prince, entouré de palmes et de lauriers et surmonté d'une couronne; de chaque côté, des casques à l'antique servant de supports, l'un surmonté d'une chimère qui porte le panache, l'autre surmonté d'un sphinx, tous deux accompa^-nés de faisceaux de baguettes, carquois. flèches, épées, lauriers; faisceaux de drapeaux autour de l'écusson ». Un des vantaux portait un trophée coulé en bronze, en demi-bosse : une écharpe passée dans un anneau soutenait un grand bouclier ovale sur lequel était représentée la déesse l'allas; au-dessus du bouclier, une enseigne, des piques, des lances ; au-dessous, un carquois, des hallebardes. Ce trophée se répétait sur la face intérieure de la porto, dans les mêmes dimensions, mais avec des variantes dans les ornements : ici le bouclier représentait le hnidre de Jupiter au milieu des éclairs : il élait surmonté d'une lance portant deux aigles à deux têtes et un étendard en bannière; au-dessous, une épée, une massue et divers ornements. L'autre vantail portait un double trophée du même genre; les boucliers montraient « un cheval qui désigne l'Europe, et le soleil au milieu de ses rayons ». Un panneau en frise contenait une couronne royale, avec une branche d'olivier et une palme liées en sautoir. La partie inférieure des vantaux était ornée d'une grande rosace en bronze. Le mémoire du seul Hoiston fut arrêté à 6o. 193 livres, dont 2.650 furent attribuées à Claude de Joux pour avoir travaillé aux modèles et retouché les trophées, et aussi pour « avoir réparé les cires des deux amours de M. Falconet, de la grandeur du marbre original, pénible ouvrage pour lequel nous réclamons la somme de mille livres »'.
De 1782 à 1788, on continua dans le palais les travaux de bâtiment: marbrerie, serrurerie, peinture d'impression, dorure, etc. Pour la partie artistique, on rencontre alors les noms du peintre décorateur Guillet, du sculpteur Mézières, du fondeur Thury, des ébénistes Leleu, Stadler et Roussel. A la fin de 1788, l'œuvre entreprise vingt-trois ans plus tôt semblait arrivée à complet achèvement; mais le prince de Coudé n'était jamais satisfait. Jusqu'alors il avait à peu près respecté, dans ses dispositions générales, l'hôtel construit par la Grande-Duchesse, se bornant à l'agrandir par d'énormes constructions, à remanier les façades et la décoration intérieure. En 1788, il s'attaqua au palais même. Deux entrepreneurs de bâtiments, Berthaut et Gingaud, se partagèrent les travaux de maçonnerie à exécuter « pour la restauration générale de l'ancien palais »; Berthaut entreprit le côté du parterre, ainsi que le ravalement latéral de l'aile gauche; Gingaud s'attacha à l'intérieur de la cour : murs des trois faces, construction des perrons, péristyles, etc. Leurs travaux, commencés
' Claude de Joux, clievalier. né à Arbois, élève de Pajou, fut agréé par rAcadcuiie Royale le 28 mars 1778, et reçu le 31 juillet 1779 sur la préseutatiou d'uuc figure de saint Sebastien.
140 LES AinS 1)A\S LA MAISON DE CONDE
au mois de mars 1789, furent terminés au mois de décembre 1790. Le mémoire de Gingaud fut réglé à 120.000 livres, celui de Bcrthaut à 45.600. Dans ce dernier, je relève, à la date du 5 septembre 1789, « le temps employé pour la pose des bas-reliefs avec les sculpteurs, face du côté de la terrasse », et, à la date du 26, « le temps passé pour la pose des bas-reliefs des croisées du côté de la terrasse et de la partie circulaire ». Ces sculpteurs étaient Mézières, Jean-Baptiste Boiston et son fils.
Dans le cours de l'année 1780, le charpentier Rabiant exécuta des travaux qui furent évalués à 80.800 livres; ils portaient sur les points suivants : caves sous l'ancienne galerie, plate-forme et rinceaux sous les murs de refend construits dans l'ancienne galerie, salle à manger, voûtes sous le péristyle à gauche, planchers du salon et de la pièce formant avant-corps dans la cour, etc. La menuiserie des nouvelles constructions fut confiée à Reinaud; on travaillait dans tout l'ancien palais, car son mémoire, qui s'élevait à 51.753 livres, mentionne l'antichambre, la salle des gardes, la salle à manger, la chambre, l'escalier pour monter à l'entresol, le grand cabinet, le salon, le grand perron, dont il avait bâti le modèle. Le frère de Reinaud était sculpteur en bois et fut chargé de décorer la chambre à coucher: « Sur les huit panneaux des piédestaux des colonnes de la chambre, avoir fait une gloire au milieu de laquelle sont les armes de S. A. S. accompagnées de branches de lys. Sur les panneaux de chaque côté des glaces, avoir fait des arabesques très riches, deux desdils panneaux représentant les allégories de la Nuit, et les deux autres les allégories de l'Amour; ils sont ornés de chimères, de figures d'oiseaux, accompagnées de rinceaux d'ornements, de vases et corbeilles ornés de guirlandes de fleurs et fruits ; le tout pris dans les masses du bois et fait avec tout le soin possible. Pour porter les corniches, avoir fait quatre consoles ornées d'un aigle posé sur un fleuron antique, lesquelles supportent une coupe de fleurs et fruits. Au-dessous des corniches, les frises sont ornées de trois tètes, une de Flore au milieu, une d'amour de chaque côté, accompagnées depalmettes et fleurons antiques, très riches. Le couronnement de la glace de la cheminée et celui de vis-à-vis sont ornés d'une plante de pavot avec une tète de Zéphire au milieu, le tout pris dans le bois, dans une masse de six pouces d'épaisseur. Le couronnement de la glace entre les croisées est orné de guirlandes et chutes de fleurs environnant un camée; le bas-relief du couronnement est orné d'un amour brûlant un papillon. Dans le plafond des croisées, avoir fait un arabesque, et, au milieu, un aigle posé sur une couronne de laurier et accompagné de branches de rose et myrte en rinceaux, etc., etc. ».
L'architecte Leroy dessina une nouvelle salle à manger; le sculpteur Goutheinze fut chargé de l'exécuter toute en stuc, d'après un modèle qu'il présenta le 0 mai 1789. Outre les ornements des corniches, frises, archivoltes et impostes, cette salle à manger fut ornée de quatre bas-reliefs « qui furent d'abord modelés en cire », et de « quatre figures posées sur piédestaux ». Les parties de sculpture qui n'étaient pas en stuc étaient l'œuvre de François-Charles Boiston, fils de Jean-Baptiste Boiston et de Marie-Marguerite lluet; il exécuta son travail dans le courant de 1790 et reçut 15.881 livres. D'autre part, le sculpteur Mézières présenta un mémoire des « travaux pour la nouvelle construction » exécutés en 1789 et 1790; ce mémoire fut réglé à 22.130 livres. Enfin le peintre Duplessis fit de nombreuses copies de tableaux de 1788 à 1790.
Leroy avait imaginé « une machine qui doit faire monter les faisceaux où on placera les lanternes » ; elle était destinée au grand perron. Le mécanicien Heussée l'aîné en fournit le dessin, et le serrurier Travers fut chargé de l'exécution. Elle était à peine commencée quand le prince de Condé quitta la France au mois de juillet 1789. A Turin, oîi il attendait les événements, il recevait de fréquents rapports de M. Lambert, son intendant général. Ayant lu sur un de ces rapports que la machine « coûterait à elle seule sept à huit mille livres », il écrivit en marge : « Supprimer la
eiiHi]Hi;i;^?KSi;;;,&4itîîB-4is: J '
Le p.\l.\is BoiRRON .\pnÈs 1815
machine si elle est si cher; M. Leroy ne me l'avait pas présentée comme cela » (5 octobre 1789). Lambert demanda aussitôt le mémoire du travail déjà exécuté; il se montait à '12.:2o:2 livres; l'entrepreneur ajoutait qu'il en coûterait encore 2.622 pour achever la machine, « plus 8.000 livres pour les groupes en plomb ». Pour garder la machine, le fondeur Botrel demandait 10.000 livres; il en refusa 6.000 que lui olTrait Lambert. 11 eut tort, car l'aU'airc traîna en longueur, les événements de la Révolution se précipitèrent, il dut forcément garder la machine et ne toucha pas un sou. Le dernier paiement relatif aux travaux du palais Bourbon fut efTeclué par le trésorier du prince de Condé le 1^'' juin 1792. Le total des dépenses faites depuis 1765 atteignait alors le chiffre de vingt-quatre millions six cent soixante-deux mille, trois cent quarante-sept livres'.
En 1795, le palais Bourbon fut affecté au Conseil des Cinq-Cents ; les architectes
' L'architecte Jean-François Leroy mourut à Chantilly le 1" mai 1791 ; son fils aîné. Jacques- François-Marie, né à Chantilly le 17 mai 17()i>, lui succéda comme architecte du palais Bourbon, et en reprit les f nctions en 1814. Congédie en 1818, il fut remplacé par Victor Dubois, architecte de Chantilly.
LHS AUTS DANS LA MAISON l)K CO.NDK
Gisors ol Lcromlo rlahlireiU la salle des séances sur rcmplacemeiil du grand appartenionl, et élevèrent dans la cour, au centre de la façade, un avanl-corps destiné i\ servir d'entrée. De '180G à IcSIO, Napoléon fit construire parPoyetle péristyle de style grec que nous voyons aujourd'hui en face du pont de la Concorde; ce travail coûta un million six cent deux mille francs. Après la chute de l'Empire, on dressa un « Relevé général des dépenses occasionnées parles travaux de construction, grosses et menues réparations, faits dans les différentes parties du palais Bourbon sous la direction de M. Poyet, architecte de toutes les autorités et administrations qui ont occupé ce palais depuis le mois de mai 1802 jusqu'au \" mai 1814 ». Le total s'élevait à 3.810.134 francs. Nous y voyons que l'ensemble des bâtiments du palais Bourbon avait été divisé en trois parties: la première affectée au Corps législatif; une autre à l'École Polytechnique de 180:2 à 180G, puis aux Ponts et Chaussées (école et direction générale réunies) de 1806 à 1814; la troisième aux Archives Nationales de 1802 à 1809, puis, de 1800 à 1814, à l'Université, bureaux, logements du grand mailre, du chancelier, du trésorier, etc. Le jour de son arrivé'e à Paris, 1'"'' mai 1814, le prince de Condé, refusant l'hospitalité que lui offrait Louis XVIII, voulut coucher dans son ancien appartement de l'hùtel de Lassay, alors occupé par M. de Fontanes. A toutes les leprésentations. il ne fit que répondre : « Je veux coucher chez moi ». Et il coucha chez lui. Vingt cinq ans s'étaient écoulés depuis qu'il en était sorti.
COXCLL'SION
Louis-Joseph de Bourbon, prince de Condé, avail porlé à l'apogée l'illustralion de sa maison et la splendeur de ses domaines: il vécut assez pour en voir la ruine. Il rentrait en France à l'âge de soixante-dix-huit ans ; son fils, depuis longtemps séparé
Le inc d'Enuiiien et i.a I'uincesse Charlotte de Roiun (Miniaiurcs).
de sa femme, était déjà un vieillard; tous deux portaient le deuil inconsolable du duc d'Enghien, sur la tète duquel ils avaient placé de si légitimes espérances. Vieillis, désabusés de tout, le cœur désemparé, ils ne songeaient guère à reprendre les traditions artistiques de leur maison. En réalité, l'histoire des arts dans la maison de
Condé s'arrèle brusqiiomeiU à 17(S0. D'Angleterre, le prince rapportait cependant un beau portrait, exécuté par M'"" de Tott ; le duc de Bourbon, son portrait par Danloux, peint à Londres en 1802, un des meilleurs de ce maître'. Du duc d'Engliien, une seule miniature, accompagnée de celle de la princesse Charlotte de Itolian-Rochefort, deux portraits qui ne quittaient jamais le portefeuille du duc de Bourbon. Remis en possession de ceux de ses biens qui n'avaient pas été aliénés, le prince de Condé consentit à l'Étal la location du palais Bourbon proprement dit, qui continua d'être alTecté à la Chambre des Députés; il garda pour son usage personnell'hôtel de Lassay et les Petits-.Vppartements, bien déchus de leursplendeur.il y réunit les papiers de famille, les manuscrits et les rares objets d'art dont il put obtenir la restitution ; tout cela formera le premier fonds des belles collections de Chantilly, lorsque le palais Bourbon et l'hôtel de Lassay seront définitivement aliénés sous le règne de Louis-Philippe. C'est ainsi que le duc d'Aumale, légataire universel du duc de Bourbon en 1830, trouva dans l'héritage des Condé : les beaux spécimens de la Renaissance française sauvés du château d'Écouen (autel, vitraux et boiseries de la chapelle, vitraux de Psyché, bas-reliefs de Jean Goujon, table du cep de vigne), le superbe monument de Sarazin élevé dans l'église des jésuites à la mémoire du père du Grand Condé, le buste en cire d'Henri IV, les bustes en marbre de Turenne et de Condé par Jérôme Derbais, le buste du Grand Condé en terre cuite bronzée, des portraits de princes et princesses de la maison de Condé, plusieurs tableaux intéressants (dont deux de Van Dyck), un certain nombre de tapisseries des Gobelins et de Beauvais-, le Muséum minéralogique de Gustave III, le beau coffre japonais et de rares objets mobiliers, pendules de Lepaute, etc. Aucune des œuvres de sculpture qui décoraient avant 1789 le palais Bourbon et ses dépendances ne parvint au duc d'Aumale, à l'exception du groupe de Gilles Guérin qui représente Louis XIV terrassant la Fronde.
Le prince de Condé s'appliqua surtout à recouvrer tout ce qui concernait l'illustre aïeul. Dès le 11 juillet 1814, il écrivit à M. de Blacas, ministre de la Maison du roi,
* Le portrait de M'"« de Tott fut gravé par Bartolozzi en 180:2 ; la gravure du portrait de Danloux est anonyme ; les originaux sont conservés au Musée Condé. La date du portrait de IJanloux est donnée par la quitlance f|u'il délivra au duc de Bourbon, à Londres, le 13 septembre 180-2; le portrait fut payé 2.3 livres sterling. Ilenri-l'ierrc Danloux. né en 1743. s'était fixé en Angleterre dès les premiers excès de la Révolution; il rentra en France à la fin de septembre 180i et mourut en I80'J. Quant à la comtesse de Tott. on ne connaît guère f(ue son nom. Sans doute tenait-elle par quelque lien au baron Fran'-ois de Tott, diplomate, écrivain, amateur, peintre et musicien; nommé maréchal de-camp le 3 décembre 1781. il se trouvait à Rome peu de temps après : « Le 1«' mars i78i, l'Académie royale de peinture et scul[)ture entendit lecture d'une lettre par laquelle M. le baron de Tott fait hommage à la couqjagnie du premier plâtre qu'il a fait couler à Rome sur le Fcdel ou Tireur d'épine ». Lieutenant du roi à Douai en 1786. il émigra en 1790 et mourut en Hongrie en 170:î. Nagler rapporte que la comtesse de Tott peignit le portrait d'Elfibey, qui fit sensation à l'exposition des arts à Londres en 1804. Trois ans plus tard, je latrouve attachée à lapersonne d'Elisabeth liarkeley, veuve en 1806 de Christian-Frédéric-Ctiarles, margrave d'Anspach.Le prince de Condé traitait la comtesse de Tott en amie; il lui écrit le 5 mai 1807 : « Je suis très fâché qu'il ne vous soit pas possible de venir me voir comme les années passées. Je tâcherai de m'en dédommager quelf|ue jour en allant vous chercher chez vous, et je vous prie de ne pas douter de mon respectueux attachement ».
Signalons surtout les tapisseries de Beauvais représentant le Commerce. \'.{(jriculture . les Sciences, les .l/7,s', et, parmi les tapisseries des Gobelins : une pièce de Viruiloire de Jason d'après de Troy, plusieurs pièces de la Tenture des /«r/es d'après Alexandre-François Bespoïles, Briséis ei/nnenée de lu lenle d'. Icliille iVniM-i-s, Wicn.
D.VNLOLX. — Le dix de Bovrbox ex 1801
CONCLUSION 145
pour réclamer « les tableaux des batailles et des sièges du Grand Condé qui ornaient jadis les galeries de Cliantilly et du palais Bourbon », et qui se trouvaient au Louvre et aux Invalides. Les toiles de Le Paon et de Casanova rentrèrent aussitôt à l'hôtel de Lassay; elles furent abandonnées à l'État lors de la cession déliuilive du palais Bourbon. Des grands tableaux de Sauveur Lecomte (qui étaient au Louvre), deux ne purent être retrouvés; le prince accepta en échange deux tableaux de Nîartin qui représentaient à peu près les mêmes sujets dans les mêmes dimensions'. Après avoir été rentoilés et restaurés par IIac({uin, Salmon et Alexandre-Évariste Fragonard, tous ces tableaux furent replacés à Chantilly en 18)6. En même temps, quelques travaux de réparation furent exécutés dans l'hôtel de Lassay, et Fragonard fut chargé des peintures décoratives; il reçut 11.381 francs du mois de décembre 1815 au mois d'avril 1816. Il fit aussi un portrait miniature du prince de Condé, qui lui fut payé 850 francs le 29 juin 1816; deux ans plus tard, il livra encore deux portraits du prince, au prix de mille francs.
De tous les artistes cjui, avant la Révolution, avaient travaillé pour le prince de Condé, nous ne retrouvons que Louis-Pierre Deseine, qui fut heureux de reprendre le titre de « premier statuaire de S. A. S. ». Au Salon de 1814, il exposa un buste du prince de Condé : au Salon de 1817, un buste du duc d'Enghien. et un projet de monument à élever à la mémoire du jeune prince dans la chapelle de Yincennes. En 1815, il exécuta en marbre les bustes du prince de Condé et de M. d'Autichamp - qui sont conservés à Chantilly. En 1819, il exposa au Salon les bustes du prince de Condé et du duc de Bourbon ; le 17 février 1820, il reçut « 3.9G0 francs pour les bustes en marbre de Leurs Altesses ». Jean-Marie Pigalle (1792-1857) exposa aussi au Salon de 1819 un buste du prince de Condé, qui lui fut payé 500 francs. Des effigies du duc de Bourbon exécutées sous la Restauration et conservées à Chantilly, citons un portrait « dessiné d'après nature par Pedretti en 1817 », deux bustes en marbre dus au ciseau de Jaley (Jean-Louis-Nicolas, 1802-1866), et un grand portrait en pied peint par Pierre-Louis Délavai en « 1826 et 1830 ». Je pense que cette dernière date s'applique aux modifications apportées dans le détail du costume : le cordon bleu et la plaque des ordres royaux furent remplacés par le cordon rouge et la plaque de grandcroix de la Légion d'honneur, et le chapeau reçut la cocarde tricolore. Ainsi transformé en raison des événements de 1830, le portrait fut exposé au Salon de 1831. Enfin Philippe-Joseph-IIenri Lemaire (1798-1880) exécuta en plâtre une statue en pied du duc de Bourbon, aujourd'hui conservée dans le salon du Hameau de Chantilly; M. le duc d'Aumale en fit faire une copie en marbre parle sculpteur Jonchéry et la plaça dans le château, au bas du grand escalier.
' Les deux lalileaiix de Lecnnile qui nian((iièrcnt à l'appel en 1814 représentaient : 1" les sièges d'Arras. d'Aire et de Perpignan (16lO-lli'f2). 2" la bataille de SenelFe et le siège d'Audenardc (1074) : le premier et le dernier de la série. Ils sont aujourd'hui ;'i Versailles : il y a quelques années. M. le duc d'Aumale en fit faire des copies qui prirent, dans la galerie de Cliantilh', la place qu'occupaient autrefois les originaux. Quant aux toiles de Martin, qui représentent le siège d'Aire, le siège de Wesel et la bataille de Seneffe, M. le duc d'Aumale les fit placer dans la salle du Jeu de Paume.
- De ces deux bustes il existe des dessins qui sont Tœuvre de la sœur du sculpteur, Anne- Madeleine Deseine: elle vécut toujours avec son frère, peignant, dessinant et s'associant à ses travaux. Née en 1758, elle lui survécut dix-sept ans et mourut en 18:59. Ces deux dessins appartiennent à M. Georges Le Chàtelier, dont la mère était la petite-nièce de M'i» Deseine.
146 I-ES AinS DANS I.A MAISON DK CUNDl':
Les princes avaient quille Cliantiiiy le 17 juillel I7(S!I. Le 'Jauni, un détachement de la garde nalionalc de Paris vint enlever les canons de l'arsenal et ceux qui, pris à Fennemi pendant la guerre de Sept ans, avaient été donnés par Louis XV au prince de Ccindé et placés autour do la statue du connétable Henri de Montmorency ^ Le :22Juin ITiM. une perquisition fut faite au château et chez l'armurier Aubry pour rechercher les armes et munitions. Le 13 juin 1792, on procéda à l'inventaire du domaine; un tapissier de Sentis fut choisi comme expert; Perdrix était chargé de l'estimation des tableaux. Le travail prit cent quarante-deux jours et le procès-verbal de récolement comporta cent douze rôles. L'opération fut troublée par des bandes de gardes nationaux de Paris, qui vinrent piller le château le 15 et le 27 août.
Le 26 mars 1793, Lamarche et Geoffroy, professeurs au Jardin des Plantes, reçurent mission d'y transporter le cabinet d'Histoire naturelle de Chantilly, ainsi que les animaux et le matériel de la Ménagerie. Le 29 avril, Moreau et Puthod, membres de la Commission des Monuments, furent envoyés à Chanlilly pour rechercher et examiner les choses remarquables ou précieuses relatives aux Sciences, aux Lettres et aux Arts. Hs y arrivèrent le 1'''' mai, assistés de Bernardin de Saint-Pierre, Delamarche, Valenciennes et Gaillard. Ils choisirent un grand nombre d'objets, tableaux, statues, médailles, antiquités, dessins, gouaches, porcelaines, meubles, et firent emballer le tout à l'adresse du Musée de la Itépublique. Le cabinet des Armes prit aussi le chemin de Paris. D'autre part la Convention, par décret du 23 mai, prescrivit l'enlèvement des bronzes, cuivres, plombs, fourneaux et chaudières, qui furent expédiés à l'Hôtel des Monnaies ; la statue équestre du connétable Henri de Montmorency fut comprise dans le convoi. Enfin le mobilier qui restait au château fut vendu à un nommé Gaudiveau.
Du 27 août 1793 au 27 juillet I79'f, Chantilly servit de prison aux suspects arrêtés dans le département de l'Oise ; plus de mille détenus y passèrent ; la galerie des Batailles fut transformée en salle à manger commune. Le 13 mars 1794, le Comité de Salut public ayant décidé que le château serait mis h la disposition de la Commission des Secours publics pour y établir un hôpital militaire, les prisonniers furent répartis entre d'autres maisons de l'Oise, mais l'arrêté ne paraît pas avoir été suivi d'exécution. Seul le château d'Knghien reçut une affectation ; il fut converti en caserne pour la 25S'' compagnie de vétérans nationaux, et c'est à celle circonstance qu'il dut sa conservation.
La loi du 3 nivôse an IV (24 décembre 179o) avait enjoint au Directoire exécutif de faire procéder à la vente des maisons et parcs de Saint-Chjud. Vincennes, Meudon et Chantilly. Le 8 fruclidor an VI (23 août 17i)8), l'administration centrale du département de l'Oise prescrivit les diligences nécessaires pour arriver à la vente du château et des environs, â l'exception toutefois du château d'Lnghien, des Ecuries et du Jeu de Paume. La Pelouse elle-même fut mise en lotissement. Toute la partie du parc située entre les maisons de Chanlilly et la prairie, comprenant la Tenaille, les Potagers, les grandes Cascades, fut rapidement aliénée, ainsi ([ue la large bande de ter-
I Gel ciHsode a Oié retracé par le crayon de Jcan-Ldiiis Prieur. Sou dessin a été reproduit plusieurs fois, et en dernier lieu dans les Tnlileaiix de Varis pendant la Rérolalion franraise (dessins de Prieur pulilics par M. de Nolliae, Paris. t'JOi. in-i'olit)).
CONCLUSION
rain où furent établis les jardins de la Pelouse. Le 29 messidor an VII (17 juillet 1799), le grand et le petit château, avec une dizaine d'hectares, furent adjugés, moyennant 11 millions 123 mille livres (évaluation en assignats, environ 113.000 francs en numéraire), au profit de Gérard Boulée, entrepreneur de bâtiments à Compiègne,etDamoye, demeurant à Paris. Ils s'empressèrent de procéder à la démolition des bâtiments pour tirer partie des matériaux. Mais ils n'exécutèrent pas fidèlement les conditions de paiement auxquelles les obligeait le cahier des charges, et il en résulta des poursuites
Chantiu.v APKiis 1820.
qui aboutirent à leur dépossession des immeubles. Le 14 fructidor an XI (T'' septembre 1803), un arrêté du préfet de l'Oise nomma le sieur Godde à l'effet d'estimer les dégradations commises au château de Chantilly par Boulée et Damoye. Un second arrêté, en date du 22 prairial an XII (II juin 1804) confia au même expert le soin de déterminer la valeur du petit château et des restes de l'ancien, qui était rasé jusqu'au niveau de la terrasse du connétable. Son rapport fut homologué le 1'-'' pluviôse an XII (21 janvier 1805), et les bâtiments rentrèrent dans le domaine de l'État. L'affectation militaire donnée au château d'Engliien et aux Écuries fut maintenue pendant toute la durée de l'Empire ; les officiers étaient logés dans le petit château ; l'infirmerie était installée dans la maison de Sylvie.
De quel œil navré le prince de Condé dut-il revoir Chantilly en 1814! Le grand château i-asé, le petit délabré ; l'Orangerie, la Comédie, Bucan, la Ménagerie, le temple de Vénus, le kiosque de Sylvie, les agréments du Hameau, les pavillons de
treillage, les nombreuses statues de marbre, tout cela disparu! Partout le deuil et la dévastation ! Le bouleversement était si complet, la destruction si absolue, que le prince de Condé dut faire procéder à un nivellement général sur l'emplacement des parterres de Bucan, de l'Orangerie, de Beauvais, des îles d'Amour et du Bois-Vert, et l'architecte Victor Dubois dessina le grand jardin anglais que l'on voit de nos jours. Les deux Vénus de l'île d'Amour, le Silène et le Bacchus de la terrasse du Jeu de Paume, les beaux vases de la galerie découverte, le Bacchus et l'IIébé de Deseine, qui furent retrouvés au Luxembourg, rentrèrentii Chantilly et furent disséminés dans le parc. Dans le nouveau jardin anglais, Dubois éleva quelques constructions en plaire, un temple de Vénus, une chapelle gothique, etc., dont le temps eut vite raison. Quant au petit château, oîi le prince de Condé et son (ils retrouvaient leurs appartements, on l'accoutra du mieux qu'on put; le travail le plus important consista dans la restauration des dorures des belles boiseries Louis XV. Aiin de pouvoir utiliser commodément le soubassement du grand château, on combla le fossé qui le séparait du petit, et l'aile intermédiaire fut construite. Puis le prince de Condé mourut (13 mai 1818), et le duc de Bourbon, désormais seul au monde, ne songea pas a relever autrement son foyer dévasté. Il était réservé à son héritier de restaurer le vieux manoir et de lui rendre son antique splendeur.