XCVII. UNE DES CONVENANCES QUE l’aRTISTE NE DOIT
JAMAIS PERDRE DE VUE DANS LA CREATION D UNE DECO- RATION MURALE OU MOBILIÈRE, c’eST LA SOLIDITE. ELLE SEULE ASSURE LA DUREE DES OBJETS ET LEGITIME LA DÉ- PENSE QUE LEUR CONFECTION RECLAME.
Il ne suffît point, en effet, que les ouvrages qu’on exécute répondent à certaines qualités plastiques et satisfassent le regard. Il importe aussi que, dans leur conception comme dans leur exécution, on apporte tous ses soins à les rendre durables. L’invention et la confection d’une décoration compliquée, surtout lorsque celle-ci présente un véritable caractère d’art, sont choses essentiellement délicates, souvent longues et difficiles. Elles réclament une dépense d’intelligence, de talent et d’efforls parfois considérable, et qui demande à être rémunérée dignement. Or, cette rémunération n’est possilde qu’à une condition ; c’est que l’acquéreur ne soit pas, à très courte échéance, obligé
de renouveler son acquisition. Sous ce rapport, certaines dispositions du code civil, en condamnant nos mobiliers modernes à une dispersion fatalement périodique, ont porté un coup funeste aux arts somptuaires de notre temps. Jadis on pouvait faire exécuter à grands frais les boiseries, les lambris, les plafonds d’un hôtel. On pouvait commander des tapisseries sur mesure et combiner à loisir le mobilier garnissant ces riches et somptueuses demeures. On était à peu près certain, en effet, que ces belles décorations, que ces meubles splendides, pieusement transmis de génération en génération, attesteraient aux yeux de la postérité le bon goût et la libéralité des ancêtres. Aujourd’hui ces espérances n’entrent plus dans nos calculs, et l'on se garde d’exiger de l’ameublement une perpétuité qui n’est plus dans nos mœurs. A chaque décès, la maison, l’hôtel, le château, passent dans des mains nouvelles; les meubles sont dispersés, partagés ou vendus. Dès lors à quoi bon prétendre que mobilier et décoration soient exécutés pour un temps indéfini, quand leur durée est définie par la mort, sans compter qu’il convient d’ajouter aux incertitudes finales celles de la fortune et l’instabilité de nos établissements ?
L’artiste consciencieux s’efforce, toutefois, de réagir contre ces nécessités fâcheuses. Il se doit à lui-même de produire des œuvres durables ; et ce serait affecter presque du mépris pour ses propres ouvrages, que de négliger ce qui peut assurer leur conservation.