XXVI . INDÉPEXDA31MENT DES IDEES Qu’eLLE CONCOURT
A EXPRIMER, ÉTANT REUNIE, COMBINEE A d’aUTRES LIGNES, CHAQUE LIGNE POSSÈDE UNE SIGNIFICATION INDIVIDUELLE QUI LUI EST PROPRE. c’eST AINSI QUE LA LIGNE DROITE EXPRIME DES IDEES VIRILES ET DE RESISTANCE, LA LIGNE COURBE DES IDEES DE SOUPLESSE, d’uNION, DE FLEXI- BILITÉ, ET QUE LA LIGNE BRISÉE, LORSQU’ELLE SE RAP- PROCHE DE LA SERPENTINE , DONNE L IMPRESSION DU MOUVEMENT ET DE LA VIE.
Avant d’aborder réliide des règles qui gouvernent les rapports des lignes entre elles, il convient d’observer que chaque sorte de lignes produit sur notre esprit une im- ])ression suflisamment précise, pour qu’on puisse lui reconnaître une signilication sentimentale particulière. Cette impression , il faut bien l’avouer , échappe souvent à l’analyse. Nous ne sommes plus ici dans le domaine de la pure logique, où tout s’explique et se déduit. Nous sommes sur le terrain de l’Art, c’est-à-dire du sentiment, où les émotions sont plus faciles à percevoir qu’à définir.
Bornant nos observations aux lignes fondamentales, nous constaterons que la ligne droite, soit qu’on l’envisage dans son acception morale, soit, au contraire, qu’on tienne senlement compte de sa disposition physique, évoque partout et toujours des idées de rectitude, de fermeté, de résistance, qu’on n’attribuera jamais à une ligne courbe, emblème par excellence de la souplesse et de la llexiliilité. C’est là, au surplus, une sorte d’axiome, admis depuis l’antiquité la plus haute. i\I. Renan, dans un beau livre sur V Origine du langage, nous a[)prend que dans la langue hébraïque « l’exjiression du bien se tire de la rectitude; celle du mal, de la déviation ou de la ligne courbe ». Pythagore, n’hésitait pas à reconnaître dans la ligne droite le sym])ole de l’unité et de l’infini, parce que, à bien prendre, il n’y a et ne peut y
avoir qu’une seule ligne droite et que cette ligne est toujours semblable à elle-meme, alors qu’aux yeux de cet illustre philosophe la ligne courl^e représentait le fini, parce qu’elle tend, du moins en apparence, à revenir à son point de départ.
A maintes reprises et jusqu’en ce siècle, on a cherché à expliquer cette impression si particulière. Un écrivain anglais remarque ingénieusement, à ce propos, que les plantes et les animaux, dans leur enfance, ollrent des contours arrondis, des formes omlnlenses, qui gagnent en rectitude à mesure que les unes et les autres approchent de leur relative perfection. Il croit pouvoir expliquer de la sorte l’impression de délicatesse produite par les lignes courlies, et celle de maturité, de vigueur, qui résulte de la contemplât tion des lignes droites. L’explication donnée par Alison esspirituelle, peut-être n’est-elle rien de plus. Elle n’est pas neuve, en tout cas, car, au siècle dernier, Diderot avait dit ; « La ligne ondoyante est le symbole du mouvement et de la vie; la ligne droite est le syml)ole de l'inertie ou de rimmohilité. C’est le serpent qui Aut, ou le serpent glacé. » Un point toutefois demeure bien acquis ; c’est qu’on ne peut refuser à la ligne droite une signification très personnelle, correspondant à un sentiment de vigueur et d’inflexil3ilité que n’exprimera jamais une ligne courbe.
Il est certain, en outre, qu’une ligne courbe décri\mnt ponctuellement sa trajectoire, — si l’on peut parler de la sorte, — évoque des idées de régularité, de noblesse, de majesté, que ne pro\mquera jamais la contemplation d’une ligne brisée, laquelle, procédant par saccades et par soubresauts, donne assez bien, lorsqu’elle est continue, rillusion que produit toujours en nous la contemplation de la ligne ondoyante ou serpentine, c’est-à-dire l’impression du mouvement, et par conséquent de la vie.
XXVIÎ. SUIVAIT LA PLACE QU’eLLES OCCUPENT ET LA
FAÇON DONT ELLES SONT DISPOSEES, LES LIGNES PEUVENT ENCODE PRODUIRE CERTAINES IMPRESSIONS SPECIALES. AINSI c’est le PROPRE DES LIGNES PIORIZONTALES d’iNS- PIRER LE CALME, LA QUIETUDE, ET d’eXPRIMER LA DUREE ; ALORS QUE LA CONTEMPLATION DE LIGNES VERTICALES ÉVEILLE, AU CONTRAIRE, DES SENTIMENTS DE TROUBLE ET
d’exaltation poétique.
Qui de nous, en visitant ces admiraliles nefs du IMoyen Age , dont les multiples piliers s’élancent vers le ciel avec une incomparable hardiesse, n’a senti un monde de pensées mal définies bouillonner en soi, une émotion à la fois tendre et poignante le pénétrer et l’étreindre ? Qui de nous, à la contemplation de ces longues et frêles colonnettes, cjui semblent monter indéfiniment et qui, après s’étre allongées, étirées, consentent comme à regret à se joindre en une voûte aiguë, qu’on dirait située à des hauteurs vertigineuses, qui de nous ne s’est trouvé envahi par une sorte d’extase mystérieuse, par une douce poésie d’un charme indéfinissable ?
Qui de nous, en été, assis sur la plage et contemplant l’éternelle horizontalité de la mer, n’a éprouvé une quiétude bienfaisante et n’a senti un calme progressif qui s’emparait de tout son être, adoucissant les préoccupations, estompant les souvenirs et plongeant notre cerveau dans une bienfaisante atonie, dans une torpeur reposante? Qui de nous n’a vu cent fois les gens de la côte, marins, pêcheurs, douaniers, stupéfiés par ce même spectacle , et demeurant des heures entières les yeux fixés sur la nappe infinie, sans témoigner le besoin de prononcer une parole, d’échanger une pensée? Qui n’a constaté combien, au cours d’une longue traversée, toute lecture, tout travail de l’esprit, toute conversation même, nécessitent un effort pénif)Ie?
Ainsi , sans avoir une perception nette du phénomène
LA di:goration
qui se produit en nous; sans que nous ayons conscience de la cause de ces émotions si contradictoires, il suffit de la contemplation persistante des longues horizontalités pour apaiser notre esprit et le pénétrer d’un vague sentiment de stabilité, de durée, de repos; alors que la vue des lignes verticales développant en nous des impressions toutes contraires, donne naissance à une inquiétude vague et, entraînant à la fois notre regard et nos |)ensées vers des espaces mal définis, nous dispose à un doux mysticisme teinté de poésie.
C’est là une double constatation dont le décorateur intelligent peut tirer un puissant parti. Qu’on ne parle pas, en ellét, de la grandeur du spectacle ou de la sainteté du lieu. Une rue interminable, avec ses rangées de maisons toutes semblables et soigneusement alignées, produit la même impression stupéfiante que l’Océan. Une montagne, un obélisque, un donjon, nous émeuvent presque autant qu’une église. Contemplez une colonne renversée; votre esprit ne songera pointa s’émouvoir. Idedressez-la, soudain une certaine émotion succédera à votre placidité antérieure.