MENT PRODUIRE CERTAINES ILLUSIONS, ET MODIFIER LA
DIMENSION APPARENTE d’uNE SURFACE OU d’uN OBJET.
Laprédominance donnée soit aux lignes horizontales, soit aux lignes verticales, ne constitue pas le seul artifice que le décorateur ait à sa disposition pour modifier les dimensions apparentes d’une surface ou d’un objet. Il peut encore recourir à d’autres procédés, notamment à la dillerence d’échelle. Ainsi que nous avons déjà eu occasion de l’expliquer, nos jugements dans les arts procèdent presque toujours d’une comparaison. Lorsque nous disons d’une chose qu’elle est grande ou petite, qu’elle est belle ou qu’elle est laide, c’est que par la pensée nous la comparons aune autre chose de même nature que nous avons adoptée pour type, ou que nous la rapprochons mentalement d’une mesure préalablement admise. « Un moyen sur lequel l’âme fonde ses jugements de la grandeur et de la distance des objets, écrit un ^physiologiste du siècle dernier L est la connaissance que nous avons de certains objets et de la diminution que l’éloignement y apporte. Un couvreur vu au bout (fun clocher me paroit d’abord un oyseau ; mais dès que je le reconnois pour un homme, je l’imagine de cinq à six pieds, parce que je sçai qu’un homme a pour l’ordinaire cette hauteur; et tout d’un teins je juge par comparaison la croix et le coq de ce clocher d’un volume beaucoup plus considérable que je ne les croyois auparavant. C’est ainsi ([ue la peinture exprimera un géant terrible dans l’espace d’un pouce, en mettant auprès de lui un homme ordinaire ([ui ne lui ira qu’à la cheville du pied; une maison, un arbre, qui ne lui iront qu’au genou; la comparaison nous
1. î.orat, Traite des sensations et des passions ; Paris, 1767; tome II, ]). 479.
frappe, et nous jugeons d’abord le géant d’une grandeur énorme, quoique au fond il n’ait qu’un pouce b »
L’homme, l’arbre, la maison, dont parle Lecat remplissent, dans son tableau imaginaire, le rôle d’échelle. Ce sont eux qui fournissent le point de comparaison permettant d’estimer la véritable hauteur du géant. Pareillement, dans une église, les chaises, les prie-Dieu, les bénitiers, les clôtures, qui nous révèlent la taille exacte de rhomme, nous servent de point de départ pour juger de l’immensité de la nef et du chœur. Dans la décoration il en va de même. L’œil choisit un objet dont les dimensions lui sont familières, pour établir un rapport entre cet objet et le reste de la décoration, dont il ne connaît pas l’étendue; et, l’artiste, en imposant à l’attention du spectateur l’objet qui doit servir d’échelle, et en augmentant ou en diminuant la taille de cet objet, arrive facilement à créer une illusion et à faire paraître plus grand et plus petit, suivant les cas, l’espace dont il entend modifier l’étendue, la hauteur ou la largeur apparentes.
Pour rendre cette démonstration plus saisissante, nous prendrons deux arcades de même ouverture, venant buter sur des piliers de même hauteur et constituant, par conséquent, deux baies absolument identiques. Nous garnirons ces deux baies de deux balustrades à une échelle différente, et de suite l’une d’elles paraîtra, comme proportions, lieaucoup plus considérable que l’autre (voir lig. 77 et 78). Cette illusion s’explique facilement. Nous savons quelle est la hauteur ordinaire d’une balustrade relativement à la taille liumaine. Par conséquent il s’effectue dans notre esprit une
1. Rapprocher cette observation de Lecat de la réflexion siiivante, de Diderot : « Un artiste s’est-il pro])osé de votis taire coiu'evoir la grandeur énorme d uii cyclope endormi ? Il vous montre nn pâtre qui s’en est appro(dié doueement et qui mesure l’orteil du cyclo])e avee la tige d’un épi de bled. Cet épi est une mesure commune entre le pâtre et le cy(doj)e, et c’est la nature qui l’a donnée. » [Réflexions sur la peinture^ dans (Æuercs complètes^ IV, p. 570.)
opération analogue à celle que décrit Lecat à propos du couvreur perché sur le toit d’un clocher. La taille de notre balustrade nous fournit incidemment le moyen de comparer l’élévation et le développement de notre arcade avec une dimension qui nous est connue. L’hahileté du décorateur consiste, ainsi que nous venons de le dire, à fixer lui-même le détail qui doit servir d’échelle pour juger l’ensemble de son travail, et à le choisir assez adroitement pour qu’il s’offre tout d’abord au regard de celui qui considère sa décoration , s’impose à son esprit et fasse valoir le caractère dominant qu’il a voulu imprimer à son œuvre.
Les architectes du Moyen Age ont fait grand usage, dans la construction et dans la décoration de leurs principaux monuments, de ces procédés de comparaison, et en ont tiré un parti merveilleux. Toutes leurs églises, en effet, sont construites en prenant comme échelle fixe la taille de l’homme. « La voûte a beau s’élever indéfiniment, la porte ne grandit pas à proportion; la colonne ne grossit pas à mesure; on peut toujours gravir les marches sans effort et de la main atteindre au bénitier. A côté des courbes les plus vastes, des arcades les plus hardies, des pinacles les plus audacieux, une fenêtre, un escalier, un balcon, détails insignifiants en apparence, viennent donner la mesure du modale humain et, par comparaison, nous faire sentir l’iinmensité de l’édifice h )> Cette remarque est d’autant plus importante que certains autres monuments appartenant au XVI® et au XVII® siècle produisent, pour les mêmes raisons, un effet tout contraire. Il n’est pas un étranger qui, visitant pour la première fois la basilique de Saint-Pierre, à Rome, n’ait éprouvé une certaine déception. En pénétrant dans l’illustre sanctuaire on est étonné de n’être pas surpris. Ce qu’on s’attendait à trouver immense paraît de taille ordinaire.