LXIX. UN DES ÉLÉMENTS LES PLUS IMPORTANTS DONT
LE DÉCORATEUR DOIVE SE PRÉOCCUPER DANS LA RE- CHERCHE DES COLORATIONS HARMONIEUSES, RÉSIDE DANS LA VALEUR DE CHAQUE TON, c’eST-A-DIRE DANS LA SOM3IE d’oMRRE ET DE LUMIÈRE CONTENUE DANS CE TON.
Parmi les circonstances qui viennent contrarier l’application rigoureuse des lois scientifiques, il faut mentionner en premier lieu ce fait que le décorateur ne se sert presque jamais de couleurs à l’état pur. Les couleurs qu’il emploie sont toujours plus ou moins rompues, c’est-à-dire que leurs qualités natives ont été modifiées ou corrompues })ar le mélange d’autres couleurs. En outre, elles portent en elles une somme de lumière ou d’obscurité variable. Or cette somme de lumière ou d’obscurité, qu’on nomme valeur et qui détermine le ton de la couleur, exerce sur cette dernière une telle influence, que le ton parfois domine la couleur et suffit à provoquer des accords inattendus.
Ainsi le jaune et le bleu, couleurs primitives, sympathisent assez mal quand ils sont à égale « valeur ». Cependant
un jaune très clair mis à côté d’un bleu très foncé produit une harmonie des plus agréables ; pareillement, un jaunepaille s’associe très bien à un bleu presque déteint. Il en est de même pour le rose et le bleu très clair, quoique les couleurs qui leur donnent naissance, le rouge et le bleu, soient hostiles l’une à l’autre. Par une étude judicieuse des valeurs, on peut donc non seulement atténuer le mauvais effet produit par le rapprochement de deux couleurs théoriquement antij)athiques, mais encore éveiller entre elles une sorte de sympathie qui rend leur voisinage agréable.
LXX. — DANS l’exécution d’une décoration intérieure LE'^ choix des couleurs , DES NUANCES ET DES TONS NE DOIT pas Être décidé théoriquement, mais combiné EMPIRIQUEMENT AVEC UNE ATTENTION SPÉCIALE ET DES PRÉCAUTIONS NOMBREUSES.
C’est surtout en matière d’optique que notre organisme, tout parfait qu’il puisse être, est sujet à illusions. Or, le rôle du décorateur habile consiste bien moins à rectifier ces illusions qu’à en tirer parti, et même à en créer de nouvelles. Pour cela, il lui faut, en premier lieu, tenir compte delà curieuse propriété qu’ont les couleurs franches, lorsqu’elles frappent notre rétine , de provoquer en nous l’apparition des nuances complémentaires.
On sort dans la rue, le temps est beau ; le soleil baigne de sa lumière une large affiche verte qui attire les regards. On s’arrête; on lit le texte de cette affiche; une minute, deux minutes sont occupées par cette lecture. Ensuite on regarde autour de soi, et tout ce qui entoure paraît teinté de lueurs incandescentes. Pourquoi cela ? Parce que le rouge est la nuance complémentaire du vert. Une dame brode un coussin rouge. Pour pouvoir bien suivre son ouvrage, qui absorbe toute son attention, elle s’est rapprochée <le la fenêtre, de façon que la lumière frappe en plein sur
son coussin. Une personne entre ; elle lève la tête et voit la figure de cette personne teintée de nuance cadavérique. Pourquoi cela ? Parce que le vert est la nuance complémentaire du rouge.
Veut-on rendre l’expérience plus frappante encore? Il suffit de reprendre la roulette ou le tourniquet dont nous nous sommes précédemment servis. Au lieu de colorer notre disque complètement et avec différentes teintes, comme nous l’avons fait tout à l’heure, couvrons-le seulement et jusqu’à moitié de sa largeur avec une couleur unique, laissant en blanc autour du rond central une large bande circulaire. Maintenant imprimons un rapide mouvement de rotation à notre appareil. La partie colorée du disque gardera sa couleur, mais la bande blanche abdiquera la sienne , et la nuance dont elle se revêtira sera justement la complémentaire du ton central.
Retenons bien le sens et la portée de cette petite expérience, car elle peut nous être, par la suite, d’un très grand secours. Elle nous permettra, en effet, chaque fois que nous le souhaiterons de découvrir sans effort la nuance dont le rapprochement est le plus propre à faire ressortir la couleur que nous voulons employer; et les chances d’erreur sont ici d’autant moins grandes que nous pouvons toujours faire la preuve de notre première expérience. Il nous suffira, pour cela, de superposer, par portions égales, cette couleur nouvelle à celle qui l’a fait naître, et de nous assurer si, fondues par la rotation, elles produisent du blanc ou un gris très accusé. C’est cette connaissance, au surplus, instinctive, raisonnée ou apprise, qui a permis aux grands coloristes d’enfanter leurs plus brillants chefs-d’œuvre.
Lisez les pages si remarquables que Fromentin a consacrées à l’analyse de la Pèche miraculeuse de Rubens. Vous y apprendrez que ces demi -tons délicats qui nous char ment dans l’œuvre du maître, sont exécutés avec de simples gris, et sont colorés par le voisinage des tons éclatants
qui les teintent de notes complémentaires. Demandez à M. Charles Blanc le secret qu’Eugène Delacroix employait pour donner à ses couleurs principales un si magique accent. Il vous dira qu’il l’obtenait par des complémentaires mélangées dans les ombres.
Maintenant, quittant ces sommets de l’art et rentrant dans notre rôle de simples décorateurs, transportons-nous dans l’appartement où nous devons opérer, et voyons avec quelles complications nous allons nous trouver aux prises. Prenons une pièce, un salon, dont les rideaux sont d’un rouge ardent, cerise, grenat ou cramoisi. Le soleil entre gaiement dans ce salon, et sa lumière, qui joue sur les meubles et les tapis, nous semble d’un beau blanc, bien transparent et bien clair. Tirons nos rideaux. — Voilà qui est fait. — L’obscurité règne dans notre pièce. Maintenant écartons-les légèrement au centre, de façon à laisser fdtrer seulement un petit rayon du diamètre d’une pièce de cinq francs. A un mètre de son point de départ, recueillons ce rayon lumineux sur une feuille de papier ou sur un écran bien blanc. De quelle couleur sera ce rayon? Nous paraîtra-t-il incolore? Non, il sera vert. Ainsi il a suffi que notre fdet lumineux passât dans le voisinage de deux surfaces rouges, pour qu’il prît à nos yeux une coloration complémentaire du rouge ; et quand nous choisissons ici des rideaux cerise ou grenat, il va sans dire que c’est tout simplement parce que le résultat obtenu est plus saisissant. Toute autre couleur produirait un effet de même nature L
Eb bien, cette coloration artificielle qui nous frappe si vivement lorsque notre rayon est condensé, concentré sur un petit espace, va-t-elle dis|iaraître lorsque nous donnerons un plus libre accès au jour? Non pas. Elle cessera, il est vrai, d’être sensible pour notre œil; mais elle n’en con-
1. Cotte curieuse expérience a été indiquée par Mong-e dans sa Géométrie descriptive ^ mais sans que l’illustre savant en ait tiré les enseig-nements pratiques qu’elle comporte.
tinuera pas moins de se manifester par les modifications qu’elle fera subir à la tonalité des murailles ou des objets répartis dans notre pièce, par des redoublements d’harmonie ou par certains désaccords qui pourront survenir entre les diverses nuances de ces objets, sans que nous ayons conscience, toutefois, de leur cause primordiale. Au point de vue des couleurs, il se produit, en effet, dans notre système optique une sorte à' accommodation constante qui nous amène insensiblement à transposer toute une gamme de couleurs, comme un enfant transpose un air pour l’accommoder à sa voix, sans se douter de l’opération musicale à laquelle il se livre. C’est ainsi que le soleil couchant, empourprant l’horizon, éclaire les objets qu’il frappe d’une lumière rouge intense : et cependant cette lumière nous paraît seulement être dorée. De même, si nous séjournons dans une chambre éclairée par un vitrail légèrement teinté, au bout d’un temps relativement très court, nous perdons la sensation de cet éclairage insolite, et nous continuons à percevoir la couleur du vitrail, mais non plus celle qui teinte les meubles répartis dans la pièce. Bien mieux, ces derniers, pourvu qu’ils ne se trouvent pas soumis à l’action directe d’un rayon de soleil, nous semblent revenus à leur coloration naturelle.
On voit, par ces quelques observations, combien tous les problèmes qui touchent à la décoration sont délicats, et on se rend mieux compte de l’effet, trop souvent discordant, qu’une décoration exécutée au dehors et jugée fort belle, produit quand elle est ensuite placée dans une pièce pleine de reflets, et éclairée dans des conditions dont l’artiste n’a point songé à se préoccuper.
Peut-être pourrait-on parvenir à résoudre scientifiquement ces sortes de problèmes , si l’on n’avait à compter qu’avec des modifications provenant des vitrages ou des rideaux, c’est-à-dire de causes intérieures; mais il s’en faut de beaucoup que les rayons lumineux nous arrivent du de-
hors à l’état de pureté absolue. A la campagne, aussi bien que dans les villes, il n’est peut-être pas une maison, pas un appartement, pas une pièce, où la lumière pénètre à l’état pur, c’est-à-dire sans avoir été préalablement modifiée par des reflets. A la campagne, elle s’est colorée en filtrant à travers un grand arbre, en frcMant une pelouse , une corbeille fleurie, le sable de l’allée. A la ville, ce sont les constructions voisines qui l’ont plus ou moins altérée. Suivant que la maison qui nous fait vis-à-vis est en briques ou en pierres, la modification subie par le rayon lu-* mineux est différente. En mer même, on n’échappe pas à ces complications, le plus souvent impossibles à prévoir. Le Mont-Saint-Micbel, sur son rocher de granit isolé au milieu des flots, en offre un frappant exemple. Deux cellules qui se succèdent y sont, à certaines heures du jour, éclairées, la première par une lumière ambrée, chaude et généreuse ; la seconde par une lumière verdâtre, froide et sèche, qui forment un étonnant contraste. Cette différence provient de ce que la lumière, avant de pénétrer dans la première cellule, caresse un vieux mur roussi, alors qu’elle arrive dans la seconde réfléchie par la masse glauque de la nappe d’eau qui entoure le mont.
Le mieux, en présence de pareilles complications, est donc de procéder par empirisme, c’est-à-dire, lorsque la décoration est mobile et se compose d’objets indépendants, meubles, tapis, tentures, qui peuvent être mis en place et retirés, de les présenter à l’endroit qu’ils doivent occuper, — et, pour les décorations fixes, de les exécuter en leur place définitive, et non point dans un atelier, différant forcément, comme éclairage, de la pièce à laquelle ils sont destinés. C’est, du reste, dans cette exécution en place qu’il faut chercher le charme intime et si particulier des fresques, bien supérieur à celui des peintures brossées au loin et marouflées après coup.