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Les arts de la vie et Le regne de la laideur

C'est un mot de poète que je vous demanderai la permission de prendre pour épigraphe à cette causerie.

Il vous éclairera sur le but que je me suis proposé en abordant devant vous un sujet capal^le d'èlre traité de tant de façons différentes ; et, vous ayant rassuré sur mes intentions, il aura, en outre, l'avantage de rehausser à vos yeux certains aperçus auxquels je serai contraint de me laisser aller.

Ce mot, le voici. Il est de Tun des plus

^ Conférence faite aux Cercles Artistiques de Bruxelles, d'Anvers, de Gand, et à la Société d'Emulation de Liège, les 6, 7, 10, i'3 décembre 1898.

grands poêles anglais de ce siècle ; il est j de John Keals : • (( A thing of beaiily is a joy for ever. » \ C'est-à-dire : | (( Une chose de beauté, une belle chose est une source éternelle de joie. »

La profonde parole ! Consolante, et féconde, et pleine de bonnes leçons. Elle ouvre une voie lumineuse; elle révèle un secret de bonheur.

Il est, en effet, une science que nos éducateurs ne se soucient pas assez d'enseigner, ou plutôt, ne savent pas enseigner ; et il faut le regretter, car je suis sûr que la vie nous serait moins douloureuse et moins lourde, si nous la possédions, j Oui, si Ton nous apprenait à aimer la \ Beauté, sous toutes ses formes, les plus humbles et les plus simples, au lieu de s'en tenir à ses manifestations tradition- \ nelles ; si l'on nous mettait à même de ! la découvrir partout où elle se trouve, — -i et elle réside, on peut l'affirmer, en bien des lieux, en ])ien des choses (|ue nous j

ne soupçonnons point; si, par une éducation lente et large des sens et de l'espril, on nous préparait à la ressentir (prà la comprendre, à jouir d'elle plu loi (ju'à l'analyser, en vérité le temps nous serait plus doux.

Elle répandrait sur nos sentijuenls, sur nos idées, sur nos passions, un peu de sa sérénité harmonieuse ; elle accorderait notre vie selon le rythme sage et pur sous lequel elle se manifeste. Nous nous agitons en désordre ; nous nous éparpillons au vent des apparences ; nous cédons à trop d'influences diverses sinon contraires, et contraires souvent, qui désorganisent nos efforts, et., dans le tumulte où nous nous dél^attons, impuissants à nous ressaisir, nos sensibilités s'affolent. Sachons jouir delà Beauté et l'apaisement nous viendra.

J'entends les lamentations de queh ques-uns : « Vous nous demandez, s'écrient-ils, de cultiver la Beauté et de l'aimer! Mais le monde n'est peuplé que de laideurs ! Il n'y a autour de nous que

des vulgarités et des difTormités. Les paysages des villes oii les nécessités de l'existence nous contraignent à vivre offrent une accumulation de tout ce que peut inventer de plus incohérent et de plus hideux l'imagination en délire des hommes. Quant à la nature, grâce à l'industrialisme qui fait rage, on la torture, on viole chaque jour son mystère, on la dévaste : c'est une espèce de folie destructrice. Ou bien, on l'exploite sans scrupule, on la machine, on la truque pour l'ébahissement des touristes, on la déforme et on la farde. Des sociétés d'utilité publique font nuiin basse sur les forêts, sur les lacs, sur les montagnes, sur les plaines ; il n'y aura bientôt plus, de par l'univers, un coin de plage sans casino, un glacier sans ascenseur, un bout de terre enfin où l'on puisse regarder se coucher le soleil sur un horizon vierge. Partout, l'homme affirme ses droits, son instinct du lucre, son orgueilleuse et vaine autorité. Ah! qui nous rendra la vie facile et saine de jadis; qui nous ra-

mènera à la simplicité d'antan; qui nous délivrera de ce vertige de civilisation ! »

Ces esprits chagrins n'ont, hélas ! ni tout à fait raison, ni tout à fait tort; ils exagèrent, voilà tout. Mais l'exagération n'est-elle pas une manière de vérité exaspérée ?

Admettons un instant, si vous le voulez bien, qu'ils aient raison. Admettons que le monde moderne ne soit qu'un amas de laideurs. A qui la faute ? Sur qui faut-il en rejeter la responsabilité ? Mais sur eux, c'est-à-dire sur nous, qui négliireonsde lutter contre l'envahissement de la laideur; sur nous qui, par égoïsme, par lâcheté, ou plutôt par peur du ridicule, par peur de ne pas faire comme les autres, assistons sans crier gare à ces crimes de lèse-beauté. Nous laissons dilapider par les hordes de ])arbares le trésor de l'univers. Que n'apportons-nous à entraver cette œuvre de malédiction l'énergie que nous dépensons à défendre nos intérêts propres ! De ce que ces richesses ne nous sont pas personnelles, tolère-

rons-nous qu'on on frustre la coJloclivité ? Non, mille fois non. Aux sources de la Beauté, aux sources de la Joie, si nous avons désappris, hélas î de venir nous désaltérer, nous ne permettrons pas qu'on les étouffe et (fu'on les tarisse sous l'ulilitarisme malérialisle (pii est le credo des sociétés modernes.

Voilà pourquoi, mesdames et messieurs, nous devons aider de toute notre énergie le mouvement d'art appliqué dont nous sommes les témoins. Assurer son triomphe, c'est assurer, si cet élan ne s'égare pas et touche un jour le hut qu'il vise; c'est assurer, jusqu'à un certain point, le triomphe de la Beauté. Ne croyez ])as que j'exagère, et vous rappelant certaines tentatives maladroites, incohérentes, excessives peut-être, des manifestations malheureuses dans leur audace ou puériles dans leur sincérité, ne souriez point de ce que j'avancie. Si quelque espoir nous reste de voir s'eml)ellir notre vie, c'est à ces artistes, à ces artisans, à

ces phalanges d'ouvriers d'art qui, trnii bout à l'airtre de notre vieille Europe, luttent pour cette noble cause, que nous le devons.

Je ne crois pas, en effet, contrairement à l'opinion générale, que l'art pur, (î'està-dire en fait d'arts plastiques, la peinture et la sculpture, ait jamais agi aussi puissamment qu'on le [)i'élen(l sur les mœurs, dans \c sens d'un perfectionnement réel (]u goût. Aujourd'liui moins que jamais, à mon avis du moins.

Leur action, si Ton y regarde de près, n'influe que sur des classes supérieures, je ne parle pas au point de vue matériel, mais seulement au |)oint de vue intellectuel, ou encore au point de vue sensitif. En deçcà d'un certain niveau d'éducation générale, il est toute une catégorie d'œuvres d'art pur qui demeurent presque incompréhensibles à la plupart.

Devant une fresque de Giotto, devant un A an Eyck, devant un Rend)randt — je choisis à dessein des génies aljsolunient disparates — combien de gens sont à

même de comprendre et d'éprouver? Le sujet seul^ la mise en scène seule les intéresse, et encore ! Rappelez-vous ce mot, spirituel et profond, des Concourt: « Ce qui entend le plus de bêtises dans le monde est peut-être un tableau de musée. » ^

Combien il est aisé, en revanche, de faire sentir à qui que ce soit la noblesse de formes, la grâce, le charme, l'appropriation, d'où naît sa vraie valeur, d'une œuvre d'art appliqué! Il y règne des lois permanentes, toujours les mêmes, que des générations et des générations ont observées, comme par instinct : lois d'utilité, de proportion, de logique, dont vous retrouvez l'empreinte aux époques les plus lointaines, dans tous les pays, dans toutes les races.

Cela, du moins, est près de la nature, près du cœur de la vie et des hommes. Ils ont regardé autour d'eux avec sincérité, avec émotion, et ils ont produit l'ustensile simple, commode, que nous gardons précieusement dans nos musées et

où se perpétue l'âme de l'ingénieux et naïf artisan qui le créa. Les fleurs, les fruits, le^ feuilles, les animaux, l'être humain, les collines, le contour des golfes, l'infini trésor des choses, en un mot, voilà les modèles primordiaux, voilà les exemples éternels. Et qu'avons-nous inventé de plus, je vous le demande !

Ah ! mesdames et messieurs, évoquons avec respect la belle légende de la coupe moulée sur le sein divin d'Hélène ! Elle symbolise radieusement l'union intime de la nature et de l'art ; elle fixe les origines de l'art appliqué. Ces origines, vous le voyez, remontent plus haut que l'Ecole Esthétique anglaise et que William Morris.

L'art appliqué, voilà l'art vraiment populaire, dans le sens élevé du terme, et point n'est besoin pour l'enseigner de mobiliser les professeurs d'esthétique !

Voilà l'art qui convient à une époque démocratique comme la nôtre, car sa raison d'être même est de s'adresser à tous ! Plus il s'approchera des besoins,

lO

(les goûts de la imdtitude, mieux il aceomplii'a sa mission.

Au contraire de l'art pur (|ui \\r peut cpie s'avilir à descendre jusqu'à la com- ])r(^diension des majorités, et dont on est en train de hâter l'agonie en le vulgarisant, en l'imposant à tous, comme on impose un r('glement d'hygiène publique, le but de l'art appliqué est de correspondre aux sentiments el aux nécessités du plus grand nombre.

Je dirai tout à l'heure (juelle erreur est celle de certains arlistes qui veulent faire de cette renaissance des arts industriels le privilège des classes élevées, en créant des objets de luxe au lieu de simples objets d'usage courant. N'oublions pas, en çfFet, c[ue le vase, le pot de grès, l'écuelle d'étain, l'outil, le plat de faïence, que sais-je, ([ue nous conservons dans nos vitrines, étaient, avant tout, des objets usuels ; c'est nous (|ui en a^ons lait des objets d'art.

On mV)bje('tera, sans doute, (jue (;'est reléguer au second rang l'art pur, et

(loniior sa place à l'art appliqué, cpie c'est attribuer aux arts mineurs la pré- ])on(lérance sur les arts majeurs.

Mais d'abord, pourquoi ne pas nous libérer, une fois pour toutes, de cette manie de classement, de cette puérile habitude de catégorisation, de ce mesquin besoin de coller des étiquettes aux idées et aux choses ? En quoi , cette renaissance de Tari appliqué , si elle s'épanouit un jour triomphante, comme il faut le souhaiter, nuira-t-elle à l'ail pur ?

Et quand même, elle détournerait un ])eu, à son bénéfice, l'attention du publics, où serait le mal? Ne trouvez-vous pas qu'il y a trop de peintres par le monde ? Ils forment une armée innombrable. L'art y perdrait-il s'il y en avait moins ? il est permis d'en douter. Car beaucoup, osons le dire, ne sont que des commerçants plus ou moins adroits, (connaissant plus ou moins les ressources leur méliei-, el qui font de Tart, selon leiir expression, comme on trafique de n'imj)()rte quelb^ denrée.

Faut-il donc s'indigner de les voir conformer la production à la demande et fournir le marché selon les exigences de leur clientèle? Quoi de plus naturel, puisqu'on leur a persuadé — et les difficultés de la vie les en ont convaincus plus éloquemment encore î — que l'approbation des masses est le seul idéal à poursuivre, et que la voix du peuple est en art, comme ailleurs, la voix de Dieu ?

Ne soyons pas trop injustes cependant.

Constatons que beaucoup parviennent à de l'habileté; qu'avec de la patience et du travail ils réussissent souvent à devenir de bons ouvriers. Mais cela suffît-il, en vérité, pour faire un artiste, et n'avonsnous pas quelque droit à être lassés de ces clowneries de technique, de ces tours de force du pinceau ou de l'ébauchoir, de ces virtuosités d'exécnition qui ont remplacé les recherches d'expression, la sincérité, la fantaisie, cette abondance d'imagination et cette indépendance de facture qui font la gloire des maîtres?

Vous ne m'en voudrez pas, je l'espère.

mesdames et messieurs, de m'ètre attardé à de telles considérations; mais j'avais à cœur, au début de cette causerie, de dissiper tout malentendu sur la façon dont il me paraît que l'on peut impartialement envisager, en dehors de ses manifestations mêmes, le mouvement d'art décoratif auquel nous assistons.

Il n'est nullement dans mon esprit, croyez-le, de diminuer à vos yeux le prestige de l'art pur ; je n'ai tâché qu'à vous convaincre de la légitimité de l'art appliqué à vouloir se faire considérer autrement que comme une mode passagère ou un élément nouveau de dilettantisme ou de snobisme.

Sur les origines de cette renaissance, je n'insisterai guère ; elles vous sont trop connues pour qu'il soit besoin d'en refaire un exposé historique. La physionomie de ce grand artiste, de ce grand poète, de ce grand honnête homme que fut William Morris, les pénètre de lumière sereine et de beauté.

c( Jusqu'à la veille de sa iiiorl, é('i-iL l'historien de Sydney Smith, M. Aiidrô Ghevrillon, Sydney Smith a l'ivresse de la vie. Son esprit sent la rosée. » Ce (jiie le disciple de notre glorieux Taine dit du prélat de Combe Florey s'applique à merveille à William Morris.

Cette ivresse de la vie, ce parlïim de rosée, on les retrouve dans son œuvre.

Le sentiment, l'amour de la nature, une espèce de simplicité fraîche y dominent ; non moins que dans ses poèmes, dans les cretonnes, les papiers peints, les ornements typographiques (ju'il créa , on respire, une atmosphère de naïveté douce, de franchise et d'ingénuité. Sa pensée fleurit, ici et là, avec le même élan d'images sincères, de coideurs délicates et joyeuses, de formes primesautières et charmantes. Qu'elle garde la raideur lin peu maniérée des figures du moyen âge, qu'elle se plaise aux complications de contours archaïques, elle n'en est pas moins débordante de vie, et voilà le secret de sa séduction. Cette poésie et

— là —

cet art sont de la vie translîg'iirée : ils parlent le langage de la nature ; ils soi'- Irent à tous, au cœur et aux sens de tous, avec une sincérité d'accent, une vérité d'expression irrésistibles.

La pensée d'un Rossetti, qu elle s'exprime plastiquenient ou verbalement, peut demeurer le domaine d'une race d'initiés ; mais celle de Morris était bien faite pour toucher l'âme du peuple^ et c'est la plus belle victoire de sa laborieuse carrière.

(( Pas plus que l'éducation et la liberté ne doivent être le privilège de quelques-uns, je ne puis arriver à concevoir que l'art doive rester le privilège de quelques-uns !» proclamait-il avec sa mâle énergie. Et il justifiait ce cri de révolte par cette curieuse définition de Fart : « L'art, disait-il, est toute création de l'homme qui fait appel à ses émotions et à son intelligence par le moyen des sens. »

Avait-il absolument raison en s'exprimant ainsi, nous ne nous attarderons pas à le discuter ; mais je suis siir, et vous

serez de mon avis, qu'il était dans le vrai quand il s'écriait :

« Pour avoir une école d'art vivante, il faut, avant tout, réussir à intéresser le public à Fart. Il faut que Fart devienne une partie intégrante de sa vie, quelque chose dont il ne puisse pas plus se passer que de lumière et d'eau ! La pauvreté et la nécessité ne doivent [)as être invoquées, ainsi qu'on est, hélas! forcé de le faire aujourd'hui, comme excuses à la laideur et à la malpropreté. Que l'on construise un palais, une usine ou une ferme, il faut avant tout qu'il soit compris de manière à être agréable à l'œil ; si l'on construit un chemin de fer, on ne doit en accorder la concession qu'à la condition expresse de détruire le strict minimum de beauté naturelle, ineme quand cela risquerait d'acu^roître les frais d'établissement. »

C'est de ces simples principes, de ces simples vérités dont William Morris fut le propagateur, que naquit la renaissance

(le l'art incluslriel on Ang-leterre. Mais pour les imposer, pour en faire pénétrer le sens intime dans l'esprit et clans les mœurs de ses compatriotes, quelles luttes il eut à soutenir! A voir aujourd'hui comment de telles idées ont ao-i, on a de la peine à imaginer les difficultés qu'elles trouvèrent dans leur expansion.

Je ne crois pas, en effet, qu'un mouvement d'art ait jamais rencontré un milieu plus hostile que celui où Morris jeta le genne de son exemple et de ses ('onvictions.

L'Angleterre du milieu de ce siècle était loin d'élre, au point de vue spécial qui nous occupe, ce (|u'(dle est devenue depuis, ce que nul n aurait pu supposer qu'elle devînl. I^e mauvais goiit y régnait en maître, comme partout ailleurs ; l'esprit anglo-saxon, conservateur, épris de traditions, s'enlisait dans la routine la plus étroite.

Vous savez (comment avaient été accueillis, en i8jo, Jes premiers eiforts des Préraphaélites : par des éclats de rire, par des insultes, par tout ce que l'incompré-

hension et l'ignorance des masses jette an visage des novateurs. Vous en avez une analogie dans la façon dont la presse et le public français ont salué le Balzac de notre cher et génial Rodin, qui est, avec votre puissant Constantin Meunier, le plus grand des sculpteurs contemporains.

Onze ans après, quand, soutenu et encouragé par ses amis, Burne-Jones et Rossetti Morris ouvrait à Red -Lion Square, cette petite boutique d'où devait s'envoler jusqu'aux confins du monde civilisé la lionne parole, les circonstances

^ En janvier i86i, Rossetti écrivait à son ami William Allingham : « Chacun de nous — ce nousyenl dire Ford Madox Brown, Philip Webb, l'architecte, Burne-Jones et Topsy, ainsi qu'il appelait familièrement Morris — chacun de nous est en train de produire, à ses frais, un objet ou deux d'art mobilier. Oh ! rassurez-vous, nous n'avons nullement l'intention de faire concurrence à la coûteuse camelote qui a tant de succès, mais simplement de créer et de fournir quelque chose de réel bon goût, au prix des objets mobiliers courants. »

n'étaient guère plus favorables. Voulezvous avoir une idée de ce qu'était alors l'art appliqué et de quelle façon l'on entendait alors en Angleterre la décoration des appartements ? Ecoutez ce qu'en dit un écrivain qui passe, à juste titre, pour un de ceux qui connaissent le mieux les choses d'outre-Manche : « Il faudrait, écrit M. Augustin Filon, pour mesurer l'influence exercée par William Morris sur le goût public, avoir visité une maison anglaise vers 1860, et même vers 1870, et la visiter de nouveau inaintenant. Il faudrait avoir vu les gros meubles massifs, incommodes et bètes, les terribles sofas de crin et d'acajou, les tablettes de cheminée et les étagères de coin garnies de coquillages, de hideuses potiches... ces papiers à sujets, dignes de nos cabarets de village, tout ce bricà-brac sans forme et sans prix, dont un cordonnier de Tottenham-court-road ne voudrait plus et dont un pair du royaume se trouvait très fier. )>

Modestes furent donc les débuts de ce

petit groupe d'artistes à qui ^lorris avait communiqué son enthousiasme ; et il ne pouvait en être autrement*. Ce n'est pas par l'apport de capitaux (;onsidéral)les qu'une entreprise de ce genre peut réussir, mais par l'abnégation, la bonne volonté, l'ardeur patiente et jamais lasse de ceux qui se mettent en tète de la mener à bien. « Une société d'artistes vient de se former dans le but de produire des œuvres d'art appliqué d'un caractère

^ Ils mirent tous la main à la pâte, Morris avec plus d'ardeur que les autres, possédé déjà par cette activité enthousiaste qui ne devait s'éteindre en lui qu'avec la vie, faisant tout par lui-même, s essayant à tout, étudiant de près les moindres détails techniques.

On raconte à ce propos une amusante anecdote. Il travaillait alors chez un teinturier pour s initier aux procédés de teinture des laines. Son ami Faulkner habitant non loin de là, Morris venait fréquemment lui demander à déjeuner. Il arrivait, en blouse, les mains rouges de cochenille, ...et la servante de l'aulkner se demandait avec inquiétude quel était ce boucher que son maître se permettait de recevoir aussi familièrement à sa table.

artistique et à des prix peu élevés ; ils ont résolu de se consacrer à la production d'objets utiles auxquels leur intention est de donner une valeur d'art. » Ainsi s'exprimait le prospectus par lequel la maison Marshall, Morris, Faulkner et C''' notifiait au public sa fondation.

Vous connaissez les résultats , inespérérés, on peut le dire, de ces efforts. Vingt ans ne s'écoulèrent pas que l'Angleterre était dotée par ces hardis ouvriers d'un style nouveau.

J'y vois bien j)lus un triomphe de leurs idées que de leur art, bien plus une victoire morale qu'une victoire artistique. Sans doute, les formes imprévues qu'ils imposèrent , leur conception nouvelle de l'architecture, de l'ameublement, de la décoration, en un mot, offrent une incontestable valeur et je me garderai de les amoindrir, mais je me demande si leur réalisation matérielle n'est pas, comme secondaire, pour ainsi dire en face des idées qu'elles exprimaient et qui sont leur âme propre.

Oui, je suis convaincu que c'est par la loyauté, la sincérité, la pureté de ses idées que William Morris a été irrésistible : son art, à mon avis, n'intervient qu'en second lieu. S'il n'avait été qu'un artiste, son influence eut été moins féconde et moins généreuse : peut-être même eût-elle été nuisible.

Une parole comme celle-ci : a L'art doit être fait par le peuple et pour le peuple, et donner de la joie aussi bien à celui qui le pratique qu'à celui qui s'en sert » ; une parole comme celle-ci a eu plus d'action, soyez-en certains, sur la production de l'art décoratif que l)ien des modèles créés par Morris. Quand il la prononçait, il ouvrait à l'avenir des horizons de lumière.

Cette conception du bonheur dans l'art, de l'art joyeux, comblant l'àme, emplissant la vie humaine du parfum d'un idéal; cette conception du travail heureux, Morris et ses amis, Morris et ses disciples, ont été les premiers à la mettre en pratique : voilà un fait incontestable.

Mais quelqu'un, avant Morris, prêchait la même religion, et quand Morris prononce la belle parole que je viens de citer, c'est, en vérité, la pensée de Ruskin qui l'anime.

Ecoutez Ruskin un instant :

« On peut prouver, dit-il, d'une façon irréfutable que Dieu n'a pas destiné l'homme à vivre sur la terre sans travailler ; mais il ne me paraît pas moins évident, d'autre part, qu'il a destiné l'homme à être heureux dans son travail.

« Il a été écrit : « Tu gagneras ton » pain à la sueur de ton front^ et non )) pas au brisement de ton cœur. » Le fait d'être malheureux est en soi une violation de la loi divine et la marque d'une espèce de folie ou de péché dans la façon de vivre, w

Le bien-être matériel serait, de plus, selon le grand apôtre, directement dépendant du bien-être moral, et ce bien-être moral, chacun y a droit, chacun peut le conquérir. Un homme peut toujours, s'il le veut avec énergie, à quelque classe qu'il

appartienne, faire preuve de (li<i^nité, de courage, aimer la vérité, devenir un être supérieur. « Nous devons donner, prélend encore Uuskin, toutes nos énergies au travail de l ànie, ("ar Ton ne conquiert le royaume du (!iel (jue par la force ! »

Est-il de plus jioi)les préce})tes d'activité humaine, et ne voilà-t-il pas le meilleur des remèdes contre le pessimisme dont nous avons tant souffert ?

Donc, que Ton soit un homme de génie ou un simple artisan, il s'agit, avant tout, de travailler dans la tranquillité, dans la sérénité, dans le calme. Un grand homme ac(;omplira de grandes choses, un humble ouvrier d'hund)lcs œuvres ; mais pour Tun comme pour l'autre, leurs œuvres ne seront bonnes el honnêtes que si elles s'accomplissent dans cette possession de soi-même, au sein de cette paix morale qid donne la joie. Si au contraire, elles se réalisent parmi Fagitation ambitieuse, l'excitation faclicc au milieu des(|uelles, malheureuse-

ment, produisent la plupart des artistes et des ouvriers contemporains, elles ne pourront être que fausses, vides et méprisables. Ce ne sont « ni les agonies, ni les déchirements du cœur », selon Faudacieuse expression de Ruskin, qui les rendront meilleures.

Si je me permets d'insister à ce point, mesdames et messieurs, sur la physionomie morale de William Morris, c'est que je n'en connais pas qui mérite davantage d'être donnée en exemple.

Il travailla sans relâche avec une espèce d acharnement joyeux et dans une rayonnante sérénité du cœur et de l'esprit. Il fut un ouvrier, dans l'acception le plus noble du mot, un ouvrier sincère et laborieux, cherchant toujours à faire du mieux qu'il pouvait tout ce qu'il faisait, allant toujours au fond des choses, rénovant les procédés tombés en désuétude des vieux métiers, mettant lui-même la main à l'onivre avec l'élan et la foi des artisans du moyen âge.

Aux époques disparues, il demanda lejLir secret ; il pénétra jusqu'à leur ànie, jusqu'à leur pensée intime, pour se l'approprier, pour se l'assimiler.

Il alla puiser aux sources mêmes, dédaignant les perfectionnements modernes, remontant aux périodes où tel ou tel procédé d'art avait atteint son parfait épanouissement. Il y apprit la noblesse souveraine du travail manuel , la puissance de l'individualité, Tamour de la logique et de la simplicité. Mais le moyen âge ne suffît pas à combler seul son ardeur d'étude ; il explora de son regard sagace les vieilles civilisations de FOrient, où l'art décoratif a poussé de si merveilleuses fleurs. Il enrichit son imagination de ces formes ornementales, de ces colorations si savantes et si naïves qui composent le radieux trésor du monde hindou et persan.

Je me rappelle Tavoir entendu parler avec autant d'enthousiasme et de science de la cathédrale de Beauvais qu'il jugeait de toutes la plus miraculeuse et la plus

expressive, que du somptueux tapis persan qui décorait la salle à manger de sa maison d'Hammersmith.

Il vivifiait son érudition d'aperçus nets et profonds sur les choses de la vie, sur les rapports de Fart et des mœurs. Il avait la haine de la machinerie, de Findustrialisme moderne, et il affirmait, non sans raison, qu'ils ont détruit toute spontanéité dans les arts mineurs, qu'ils sont la cause de la tristesse du travail, du découragement de l'effort individuel.

Définissant l'art, il disait encore : « L'art est l'expression de la joie qu'éprouve l'homme dans le travail. »

Mais quelle joie pourra éprouver celui qui dirige une machine ? Quel intérêt prendra- 1 -il à la hesogne mécanique qu'elle accomplit ? Que le dessin, les couleurs du papier peint, de la cretonne qu'impriment les rouleaux, que cela soit laid ou beau, que lui importe ? Quelle part personnelle y a-t-il lui-même ? Un autre le remplacera demain qui remplira le même office aussi bien. Il n'a que de

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rindifFérencr, sinon du dégoût, pour ce vil métier, pour cet emploi passif dont il ne retire aucune satisfaction. Si le papier peint et la cretonne sont réussis, mériterat-il des louanges ? il touchera son salaire strictement, voilà tout. Mais le salaire moral, le contentement que donne tout effort accompli en conscience et couronné de succès ; ce plaisir intime de se perfectionner à chaque nouvelle œuvre, de vaincre des difficultés par Fintelligence, ringéniosité, l'observation, qui donc le lui donnera ? Personne, hélas ! personne ! L'ouvrier est devenu ce que Morris appelait si justement une machine animée, rien de plus.

De là son amour pour le moyen âge, ])our Tépoquc la plus féconde et la plus sincère de Fhistoire de Tart. De là son amour de la simplicité. Il chérissait les vieilles maisons, les humbles demeures où il semble que Famé de ceux qui les ont habitées voltige discrète et attendrie, ces familières maisons et ces petites églises de campagne qui gardent « une beauté tradi-

tionnelle si expressive ». Et il ajoutait : « Si vous ne sentez pas la beauté d'une petite ferme qui a survécu à tant d'orages et de mauvais jours, et demeure solide et résistante, si vous ne sentez pas la beauté d'une modeste église de village, toute débordante de l'bistoire des siècles dont elle fut le témoin, vous ne pourrez jamais sentir la beauté d'une majestueuse cathédrale * ! »

' Ainsi s"exprimait-il devant les élèves de l'Ecole d art de liirmingham, cherchant à leur inspirer la rébellion contre « cette tyrannie coinposée d'utilitarisme et de dilettantisme qui entrave la vie de l'art ». Aux membres de la Tradcs Guild of Learning^ il disait : « Vous, vous dont les mains font ces choses qui devraient être des oeuvres d'art, vous devez être tous des artistes, et de bons artistes ; c'est alors seulement que le public s intéressera à vos efforts... Gela ne vautil pas mieux que de travailler sans espoir parmi la foule de ceux que l'on appelle improprement des manufacturiers, c'est-à-dire des ouvriers manuels, car ils n'ont jamais su de leur vie travailler avec leurs mains et ils ne sont rien de mieux que des capitalistes et des marchands ? »

De là au socialisme de Morris il n'y a qu'un

Je pourrais iiiulliplier à rinfini (^es citations pour vous faire pénétrer davantage dans la pensée de ce grand ar liste, certain que vous y })ren(]riez plaisir, niais je dois me borner.

Il est quelques préceptes généraux cependant qu'il a posés avec tant de netteté, et qui sont si caractéristiques de ses vues sur l'art appliqué, que je ne puis résister au désir de les rappeler ici. Ils fixent avec une admirable précision des principes essentiels dont les disciples de Morris, c'est-à-dire tous ceux qui se passionnent pour le mouvement actuel, ne sauraient trop se souvenir.

(( Tout l'art, dit-il, que peuvent contenir des objets d'usage journalier, doit se dégager d'une façon naturelle et spontanée de la matière même dont ils sont

pas, socialisme sentimental, socialisme de poète peut-être ; mais qu importe ? N'avait-il pas raison de revendiquer aussi hautement les droits du travail manuel contre la machine et contre ceux que Carlyle appelle si justement « les capitaines d'industrie « ?

faits, (le soiie que le résultat soit tel qu'on ne puisse l'obtenir avec aucune autre matière. Si vous négligez d'observer cette loi, vous ne créerez qu'une chose vulgaire, une bagatelle quelconque, mais non une œuvre d'art. Et n'oubliez pas non plus que l'amour de la nature sous toutes ses formes doit demeurer l'esprit et la règle du genre d'objets d'art dont nous parlons. Que le cerveau qui dirige la main de l'ouvrier soit sain et plein d'espoir, attentif aux jnilieux et aux choses de nos jours, et ne subisse l'influence du passé qu'autant qu'il est natui^el de la subir à quelqu'un qui pratique un art vivant, nouvellement éclos, et dont le devoir est de regarder sans cesse vers l'avenir ! )>

Quand un homme, d'une valeur intellectuelle et artistique aussi incontestable que celle de William Morris, prend en main une telle cause, il est impossible qu'il ne parvienne pas à l'imposer et il est naturel que son influence s'étende au delà de son

pays natal pour rréor dans le inonde eivilisé tout entier un mouvement similaire. Cela prouve simplement c[ue ses idées et ses théories sont humaines, e'est-à-dire capables (l'a<>i[- partout où r(»s[)irent des hommes. Ou'il ait été merveilleusement secondé dans son (euvre rénovatrice, les laits sont là pour l'établir, sans diminuer en rien, d'aillenrs, la grandeur de sa tâche.

De toutes parts, se sont levés de jeunes enthousiasmes, d'énero'ifjues élans, avides de Taire germer dans leur pavs les i'écondes paroles du jnaîire.

Partout, la lassitude grandit des traditions étroites qui enchaînent Fart décoratif; partout, on aspire à plus de liberté, à plus de lantaisie, à (pielque chose de mieux approprié aux mœurs, aux goûts, à la manière de vivre qui caractérisent notre é|)oque. C'en est fini de s'enliser dans le culte exclusif du passé; c'en est fini de copier syslémati(piem(Mi t les modèles d'autrefois ; c'en est lini de se borner à la reconstitution de formes surannées.

L'imaginalion des décorateurs et des ou-

vriers d'art s'était tarie à imiteu' servilement les bons ou... les mauvais exemples des styles anciens ; elle peut aujourd'hui prendre son essor vers l'avenir.

Ce qu'ils veulent donc, ces hommes, c'est créer un style moderne, un style conforme à nos besoins, subissant, pour les transposer esthétiquement, les conditions de la vie contemporaine, au lieu de leur résister, tirant parti de l'apport énorme que doit ce siècle aux découvertes scientifiques, épousant les progrès incessants de la civilisation. Voilà leur but. Je le répète, il n'en est point de plus noble.

Je ne suppose pas, cependant, qu'en France ou en Belgique, en Allemagne ou ailleurs, ceux qu'animent ces belles intentions, s'illusionnent sur les difficultés de leur mission. Elles sont grandes; elles sont, à mon sens, dans certains pays, presque insurmontables.

Actuellement, ils bénéficient d'abord, pour attirer l'attention sur leurs propres tentatives, de l'intérêt qui s'attache à l'œuvre de Morris et de ses successeurs ;

ils bénéficient en outre de la euriosité, pas encore lasse, que provoque toute nouveauté, et s'ils rencontrent des obstacles parmi certaines classes sociales, réfractaires par principe à tout progrès, ils ne tarderont sans doute pas à en Irionipher, la mode aidant et aussi l'instinct d'imitation. Mais après ?

« Eh bien, répondront-ils, cela ne sul'filii pas ? ))

Avec tous ceux qui savent regarder au fond et au delà des choses, je répéterai : et après ?

Ce ne sont pas, en effet, ces efforts individuels, si originaux soient-ils, mais dépourvus de cohésion et d'unité, (jui semblent capables d'aboutir à cet ensemble harmonieux et expressif de formes décoratives qui constitue un style. J'ai beau savoir les ingénieuses recherches, les curieuses tendances de certains ; j'ai beau voir se manifester chez d'autres les dons les plus captivants de la fantaisie : ici, un désir de nouveauté louable ; là, une

connaissance profonde de la technique ; mille qualités enfin, de premier ordre, qui faisaient totalement défaut aux artistes et aux artisans d'il y a ((iiinze ans à peine ; cela n'arrive pas à calmei* mes incpiiét II des.

Permettez-moi une image qui vous les fera mieux sentir.

L'habileté de certains horticulteurs à modifier le caractère d'une fleur en développant, au préjudice des autres, certains de ses organes, au point de la rendre méconnaissable et qu'elle semble un prodige nouveau, m'a toujours paru stérile et néfaste même. L'humble plante (|ui, près de là, ayant germé en terrain favorable, pousse librement, simplement, dans le soleil, sa floraison, me touche davantage. Elle est l'expression sincère et loyale d'une force éternelle, une manifestation harmonieuse de la vie, un miracle permanent de la nature. En vérité, la Beauté ne réside et ne peut résider que dans le normal et par le normal ;. des lois violées il ne naît que des monstres.

Il on osl même criin style. Aulaiil que la science des esthéticiens, l'impatience des exécutants sera impuissante à le produire. Il éc^Iot, connue Thumble fleur dont je parlais tout à Theure, sans qu'on le veuille, et les énergies les plus tenaces n'en hâteront point l'épanouissement.

Dans le terreau naturel des mccurs, des sentiments, des passions, des idées d'une époque, il germe, il se développe, il fleurit. Nul ne peut, individuellement, se glorifier de Tavoir créé; il est l'œuvre de tous, il doit à tous l'existence, il est le patrimoine et l'orgueil d'une communauté humaine. Il ne se manifeste que lentement, selon les aspirations de la collectivité dont il reproduit les moindres nuances.

Il n'est point passif cependant, et sur ces mœurs, sur ces sentiments, sur ces idées dont il est le résultat, il exerce une sorte d'action en retour. Leur union est si étroite et si forte qu'il faut parfois des générations pour rompre les liens qui

les rapprochent. En dehors Je là, il peut y avoir des modes, plus ou moins passagères, il n'y a pas de style. En s'écriant un jour, tout à coup : « 11 nous faut du nouveau, coûte que coûte ! Faisons du nouveau ! » on peut créer une mode, très séduisante certes et qui ne manque pas de valeur, nuiis on ne crée pas un style.

Les styles vraiment originaux — et ceux-là seuls l'ont été et le demeurent, qui reflètent le mieux l'âme de leur époque et surent le mieux s'adapter à sa vie intime et sociale : le gothique par exemple, et le Louis XV [)ur qui est la dernière floraison du gothique ! — les styles vraiment originaux ont été produits par une série de modifications presque insensibles, et comme inconsciemment, })ar ceux qui pourraient en être considérés à meilleur droit comme les initiateurs \

* On m'objectera le style du premier Empire. ]Mais, outre que son originalité est contestable, puisqu'il n'est qu'une adaptation de formes et de formules égyptiennes, grecques et romaines, il faut se rappeler les conditions exceptionnelles

C'est cello foule aiionyiiie qui a ciselé les (cathédrales o()thi(|ues, qui a i'orgé ces (leiilelles de Cer, tissé ces merveilleuses tapisseries, exécuté ces milliers et ces

de sa toniialion. L tic rupture aussi complète et aussi violente que la Révolution avec les mœurs et avec les idées du passé, aboutissant à une ère d'héroïsme comme celle du Consulat et de l'Empire, exigeait une accommodation immédiate du décor. La fièvre d'énergie d'un tel moment n'eut point consenti à l'attente que nécessite l'élaboration normale d'un style. L'antiquité classique tenait boutique ouverte de tout ce qui était propre à satisfaire un peuple de héros : on la mit à sac. Ce lurent des trophées ajoutés à tant d'autres.

Ne nous plaignons point trop : les hommes d'action manquent, en général, de goût, et nous aurions pu avoir pis.

Le malheur, cependant irré})aral)lc, hélas ! est (pic le style Jùiipire coupa court à toutes les traditions dont vivait l'art décoratif" français et qui étaient la source de sa richesse et de sa force. Le cours de ce fleuve harmonieux qui, depuis cinq siècles, fertilisait l imaginalion de la race et charmait sa vie, non seulement Percier et Fontaine le détournèrent, mais ils le desséchèrent.

Autant riiifluence de l'anticpiité, au xvi^' siècle, entraînant la mort du gothique avait été féconde

milliers d'œuvres délicieuses ou puissantes qui font notre admiration et notre envie et qui toutes portent la marque de leur temps, nous révèlent la vie publiques ou intime de leur époque dans une per-

et funeste à la fois, autant elle devait être stérile à la fin du xviii° siècle. L'assimilation fut trop superficielle : on s'arrêta à n'imiter que les formes extérieures, sans s'inquiéter môme d interpréter l'esprit de ces formes. D'où la raideur empruntée, la fausse grandeur, la sécheresse de ce style, copié de toutes pièces, et que l'âme de la race ne vivifie nullement. Car, il faut bien le dire, à rencontre d'opinions généralement admises, ce n'est point de ces germes de simplification à l'antique dont on découvre des traces dans la dernière période du Louis XVI, qu'est sorti le style Empire ; ils eussent, sans doute, développés normalement, conformément à leur nature, et logiquement, et sagement, produit une tout autre efflorescence, sans rien perdre de la grâce et de la souplesse léguée par les âges précédents. Et voilà des trésors qu'il faut tenir pour dissipés à jamais par l'explosion de force brutale que fut l'ère napoléonienne. Oui, à jamais, car les conditions de l'existence ont trop changé pour qu'il soit possible d en espérer la rcconslitulion.

fection de roriiics dont le secret est aujourd'hui perdu.

Soit, me répondra-t-on, })uisqu'un style ne se crée que lentement, pourquoi ne pas laisser, à ceux qui s'efforcent d'en créer un conforme à l'esprit de leur siècle, le temps matériel d'y réussir ? Pourquoi exiger d'eux davantage, et montrer de l'impatience devant leurs tâtonnements ?

Ce que l'Angleterre a fait, pourquoi les autres pays ne le feraient-ils pas ?

Je connais, de longtemps déjà, ces arguments, le dernier surtout qui, dans sa force apparente, est le plus faible de tous et le plus maladroit. Car, nul ne peut le nier, c est de l'imitation de l'Angleterre, plus que d'un désir intime et profond de substituer de nouvelles formes décoratives aux anciennes, qu'a germé le mouvement actuel.

Mauvais point de départ!

Ayons, en effet, le courage d'être sincères vis-à-vis de nous-mêmes. Avouons que nous n'éprouvions nullement le besoin d'autres décors autour de nous que

ces copies, plus ou moins fidèles, des styles Henri II, Louis XIII, Louis XIV, Louis XV, Louis XVI, auxquels la mode et l'habileté des tapissiers et des marchands de bric-à-brac nous faisaient tour à tour donner la préférence \ Avouons que ce n'est que du jour où ont pénétré chez nous les articles d'importation anglaise que nous nous sommes découvert ce goût de nouveauté qui est, d'ailleurs, le privilège d'une infime minorité.

Or, la renaissance de l'art décoratif en Angleterre date de 1860, sinon de dix ans plus tôt; la renaissance de Fart décoratif dans le reste de TEurope remonte à quinze ans à peine ; nous n'avons mis que trente ans ans à nous apercevoir que les styles moyen-âgeux ou xviii*^ siècle ne

* La preuve en est que c'est juste au moment où commença de se manifester cette tendance vers un nouveau style — tendance qui n'a, d'autre part, son origine que dans fenthousiasme de quelques snobs plus ou moins éclairés et de leurs clients — que naquit l'engouement pour le mobilier du premier Empire.

c'onvenaiolil (|iriiH|)arl'ailonu'nl aux exigences (le la vie eoiileniporaine.

Donc, on s'est écrié un l)eau malin :

« Faisons comme nos voisins d/oulie- ^1 anche ! »

11 a paru à la plupart (|ue rien Ji était plus facile, et beaucoup continuent à le croire ; les esprits sérieux commencent seuls à discerner qirà moins de les imiter servilement, la chose n'est point aussi aisée qu'on l'avait pensé. Désillusion amère ! Désillusion dont certains se consolent dans l'excentricité, dans l'abracadabrante fantaisie^ d'une ignorance prétentieuse, aux productions de laquelle ils se contentent d'épingler l'étiquette de mobilier d'art, de style moderne^ et autres (jualificatils aussi vides de sens.

(^)uant à se demander pourcjuoi ce (|ui avait été relativement facile en Angleterre devenait tout à coup si diiïicile ailleurs, y a-t-on seulement songé ? J'en doute.

Il eût été utile cependant pour la plupart (U' comparer les milieux oii des efl'orts aiudogues aux leurs se sont manifestés,

avec ceux sur les(|uels ils lentenL ouxinénies crexercer leur influence.

11 règne dans la vie anglaise, maigre l'indivi dualisme le plus ardenl, une merveilleuse unité. Si passionné de progrès et d'idées libérales que soit ce peuple, il a su conserver, comme centre de son développement, le respect des traditions, Faniour et le culte du passé.

(( En Angleterre, a dit Taine, les réformes se superposent aux institutions, et le présent, appuyé sur le passé, le continue. »

Le loyalisme, ce sentiment très sincère de fidélité à TEtat ; une profonde déférence envers Tautorité établie, pourvu (piVlle s'exerce dans l'intérêt de tous et pour leur plus grand bien-être matériel et moral ; un orgueil national sans borne et qui veille à garder intact, en Tenrichissant sans relâche, le patrimoine de la communauté ; une compréhension de la liberté aussi large et aussi lière que i)OSsible ; l'amoui* (hi loyer, (pii, couime une

religion, conserve ses rites stricts ; la respectabilité, cette morale extérieure à laquelle tous se soumettent sans contrainte : voilà des liens solides qui unissent en Angleterre toutes les classes sociales.

De telles habitudes, une semblable manière de considérer les rapports de l'individu avec la collectivité, ne peuvent (ju'engendrer des mœurs parfaitement [)ropres à la production d'un effort commun, soit de création de la part de l'artiste, soit d'acceptation de la part du public, à la production d'un style. Que la bonne volonté de ceux qui veulent imposer ce style rencontre des obstacles, ces obstacles ne peuvent être que momentanés : il y a dans l'esprit même de la race une unité trop forte pour ([ue cette façon nouvelle de sentir ne finisse pas par pénétrer toutes les couches de la société, dont elle vise à satisfaire les exigences.

De plus, cette renaissance des arts industriels avait en Angleterre sa base

sur un style — le style gothicjue — d'où la vie ne s'est pas complètement retirée. Elle s'adaptait donc d'autant mieux aux aspirations héréditaires de la société anglo-saxonne.

Telles sont, en quelques mots, les sources de ce style \ assez attaché aux tra-

* On avait eu beau tenter de les corrompre et de les dessécher, elles demeuraient vivaces encore et très abondantes. La désastreuse influence du style pseudo-latin et pseudo-grec, qui avait peuplé de faux temples classiques les grandes villes du Royaume-Uni, fut impuissante à les tarir, et quand, en 1840, les plans de sir Charles Barry pour la reconstruction du Parlement furent adoptés, on peut dire que la renaissance de l'architecture et de l'art décoratif en Angleterre commença à s'accomplir.

C'est donc du retour au gothique qu'est né ce que les tapissiers et les snobs français intitulent le modem style. Voilà le point de départ. Voyons maintenant le point d'arrivée. Issu des formes gothiques pures, un pareil style n'eût abouti, s'il se fût limité à leur simple reproduction, qu'aux plates copies dont le romantisme nous a fourni l'exemple. Mais les milieux mêmes lui prêtèrent des éléments de nouveauté. N'oublions pas en

(lilions ])()ui' y puiscM' de la force et de la fécondilé, assez conforme aux nécessités contemporaines poui* les salisfaire avec souplesse et lo^<>'i(jue.

Or, je ne vois pas c|ue rien de pareil, mallieureiisemenl. ail eu lieti aileffet que le peuple anglais est un peuple de marins, habitué, par les longs voyages où l'obligent ses colonies lointaines, à l économie, à l'appropriation de la place dans 1 aménagement des navires, et soucieux, par ses instincts commerciaux, de l'application immédiate et praticpu' des choses.

Ajoutez-y, fpi'elles soient dues ou non, selon M. Edmond Demolins, à la formation particulariste de la société anglo-saxonne, les conditions spéciales de ce que le même auteur appelle (( le mode d établissement au foyer « ; conditions qui créent autant que possible des foyers individuels — ces délicieuses petites maisons qui peuplent la campagne anglaise et les environs des grandes villes — au lieu de nos énormes immeul)les de rapport où Ton vit, sans stabilité, dans une promiscuité odieuse ; conditions (pii ont une importance considérable au point de vue de l'art décoratif ; et vous aurez une idée des principaux caractères de ce style.

leurs '. En France, en Belo-ique, en Allemagne, les tendances nouvelles sont nées, je le répète — car c'est là un point important — de l'imitation de l'Angleterre. On n'a fait que suivre un exemple; mais l'impulsion directe, spontanée, leur a manqué. Elles n'ont pas leurs racines dans les mœurs mêmes du pays, et voilà la vraie raison pour laquelle, ayant tardé autant de se manifester, elles rencontrent,

' Tout s'est passé autrement chez nous. Il a manqué, d'abord, à d'exeellentes intentions une direction première, une de ees impulsions que seule une individualité puissante peut donner. On n"a pas assez réfléchi, avant de se mettre en route ; on est parti, comme je l'ai dit, mû par un élan de vanité l)lessée, en présence de la supériorité de l'Angleterre. D'habiles commerçants n'ont fait qu'importer les modèles d'outre- Manche ; puis la copie de ces modèles est venue, dénaturant les formes, adultérant les caractères essentiels, rendant de plus en plus malaisés, par la vogue qui les accueillit, les efforts sérieux et lents des quelques-uns qui auraient voulu s'en libérer. Nous voici arrivés aujourd'hui à l'envahissement d'un art décoratif sans rapport aucun avec nos traditions, avec nos goûts, avec nos

poiii' s'im|)()S(M-, (Taiissi insurmontables obstacles.

De plus, aveuglées^ fascinées par la lumineuse floraison de l'art décoratif anglo-saxon, elles négligent trop de chercher à renouer les traditions rompues de leurs arts autochthoTies ; elles ne savent pas assez, sans copier le passé, y trouver un appui solide et de toute assurance.

Elles se basent trop exclusivement sur le principe de la nouveauté quand même et à tout prix \

besoins, pour ce qui est du point de vue pratique ; quant au point de vue esthétique, on ne peut réprimer un mouvement d'épouvante devant les aberrations auxquelles il nous faut assister. L'incohérence, l'illogisme, l'étrangeté voulue, la complication inutile, surtout l'ignorance totale des lois qui régissent la conception décorative selon le but de l'objet et la nature de la matière qui le compose, sont, jusqu'à présent, les traits distinctifs de ce style nouveau.

* Mais quel remède, dira-t-on, apporter à cet état de choses ? Il n'en est qu'un, à mon avis. Remonter jusqu'au siècle dernier et renouer la chaîne rompue de nos traditions. Se pénétrer de

Je comprends, certes, ie sentiment de révolte que ressentent ces artistes, ces ouvriers d'art, devant Tasservissement du public aux formules décoratives toutes faites, bonnes ou mauvaises, mauvaises le plus souvent, banales et impersonnelles toujours; je comprends qu'en leur hâte de voir vaincre leurs idées, ils se la^issent

l'esprit, de la pensée, de l'àme de notre art national, non pour copier les formes où elle palpile, mais pour essayer de l'évoquer à nouveau, de la rendre à nouveau vivante, capable de se manifester dans son évolution logique, comme elle l'eût fait certainement sans les cataclysmes sociaux qui brutalement coupèrent court à ses élans. L'Angleterre contemporaine a trouvé dans l'art du xiv*^ et du xv^ siècle l'inspiration d'uii style moderne; d'un art comme le gothique, transplanté de l'Ile-de-France où il a pris naissance et où il a poussé ses floraisons les plus glorieuses, sur un sol étranger, le génie anglosaxon a su faire renaître le souffle capable de vivifier de nouvelles générations d'artistes, à cinq siècles de distance. Comment la France ne saurait-elle point, d'un art autochthone et qui, au lieu de demeurer stationnaire comme en Angleterre, s'est développé, s'est transformé à travers les

aller à certains excès qu'ils reg*reUeronl plus lard, car ils ne peuvent que nuire à leur cause; j'admire l'indépendance et l'audace de leurs tentatives, si dangereuses quelles puissent paraître, et qu'elles soient peut-être; je m'incline devant leur énergie, leur courage. Et je ne puis m'empôclier de trembler pour l'avenir de leur entreprise. Yoici pourquoi :

âges jusqu'à s'épanouir dans la flore prestigieuse du style Louis XV qui en est, je le répète, l aboutissement logique, comment la France n'aurait-elle pas la force de ranimer la sève dans le tronc, desséché depuis un siècle et demi à peine, de son art national ?

Et qu'on ne vienne surtout pas invoquer contre ce retour à l'esprit de Fart du xvur' siècle que je propose comme remède à l état d'anarchie oii nos arts industriels se débattent, l'objection d'être un obstacle à la marche en avant et à la nouveauté, r^ncore une fois, ce n'est pas la copie des styles de jadis que je prêche, mais la renaissance de la liberté, de la souplesse d'inspiration qui les caractérise. Tâchons d'adapter à nos goûts, à nos mœurs, à notre façon nouvelle de comprendre la vie et d'en user, le style de demain avec autant d'exactitude et d'aisance que les styles anciens

J'ai essayé d'indiquer tout à l'heure les conditions essentielles, selon moi, à la production normale d'un style. Je vous disais, je crois, qu'un style est le résultat inconscient des aspirations, de la façon de penser, de sentir, de comprendre la vie, des milieux où il se produit. Si vous voulez bien admettre cela,

aux goûts, aux mœurs, à la manière de vivre des époques qui les virent resplendir. C'est à ce seul prix que l'on créera une œuvre durable, vraiment digne du glorieux passé de l'art décoratif français, un style où les âges de l'avenir, en s'en assimilant l'esprit tout en en changeant les formes, selon les lois fatales de l'évolution, feront revivre l'âme légère, line, harmonieuse de la race.

En l'attente de ce jour, hélas ! lointain, tous ceux qui aiment la sincérité et la simplicité en toutes choses — leur nombre diminue chaque jour — et à qui il suffit d'avoir autour d'eux des objets familiers, un ensemble de lignes harmonieux et logique, finiront par préférer à tous les modem styles du monde, les commodes à cadre, l'armoire à glace et le secrétaire à volet de l'ère Louis-Philippienne, l'acajou, tant décrié, de nos grand'mères.

peut-être voudrez-voiis convenir (jue les milieux auxquels nous appartenons semblent peu propres à donner naissance à une production de ce genre.

Permettez-moi de développer un peu cette idée, et vous cesserez bientôt, je l'espère, de la considérer — voilà ma crainte — connue un paradoxe.

Quand Morris prononçait radmiral)le parole que je vous citais, il n'y a (|u'un instant : « L'art doit être fait pour le peuple, et par le peuple, » il avait raison et il avait tort tout à la fois. S'il est vrai, en effet, qu'en une époque démocratique, les arts mineurs, les arts appliqués, si vous préférez, n'ont de raison d'être que s'ils s'adressent à la majorité — et remarquez que c'a toujours été leur ]3ut, — il n'est pas moins incontestable qu'aucun état social ne peut être plus nuisible à leur épanouissement que l'état de démocratie, tel que nous l'entendons aujourd'hui.

Le droit pour tous à la richesse, c'està-dire le déchaînement des appétits et des convoitises, voilà la base première de

nos démocraties. L'égalité de tous les êtres humains par l'intelligence, le savoir, la conscience morale, la valeur indivi- j duelle, qu'est cela? Une seule chose \ existe : l'égalité devant l'argent ! Devant i l'argent, c'est-à-dire devant ce que les foules avides considèrent comme le seul î juoyen d'assouvir leur soif de jouissances inférieures. Et le plus triste est qu'en , mettant l'argent sur le piédestal le plus ! élevé où l'humanité ait jamais mis un Dieu, | l'humanité moderne ne fait que se montrer clairvoyante. Ce peut être une banalité de dire que l'argent est l'unique force réelle, l'unique bien, l'unique foi de ce siècle : toutes les vérités sont banales ; i celle-ci a, du moins, l'avantage de ne point avoir besoin de démonstration.

Mais laissons ces aperçus généraux et voyons l'influence qu'un état social préoccupé d'aussi vils intérêts peut exercer sur l'art décoratif.

Il donne à tous le goût exagéré de paraître ; il incite les hommes à se duper les uns les autres sur leur situation ma-

lél'iclle, puisque les uns et les autres n'ont d'estime et d'ardeur que pour l'argent. Ce besoin d'extériorité dirige toutes nos actions, oriente tous nos efforts; ce désir de briller fait de ceux qu'il possède des inassouvis de jouissances artificielles. Il les rend incapables de s'intéresser à toute autre chose dont ils ne sont point certains de tirer un bénéfice de vanité. 11 entraîne avec lui la passion du clinquant et du faux; il donne l'habitude du mensonge. A toutes les traîtrises, à toutes les insincérités, à toutes les hypocrisies qui constituent la vie sociale, depuis que le monde est sorti de l'état de barbarie, il a ajouté cette folie orgueilleuse, ce délire de luxe auxquels nul n'échappe. 11 a détruit peu à peu tout ce qui faisait jadis la douceur et le charme de vivre, l'amour de la vie familiale, le goût de l'intimité, et surtout le sentiment de la simplicité. Qui donc a maintenant le courage ou l'abnégation de vivre pour soi ? Ne s'agit-il pas avant tout de paraître, de donner aux autres

une impression l)rillante de soi-même ?

De plus, la vie nationale alxlique chaque jour son caractère ; le cosmopolitisme, avec ses emportements irraisonnés, désagrège chac(ue jour le sentiment de la patrie, partant du foyer '.On se disperse, on s'émiette, on s'agite avide; on se passionne au hasard, et sans sincérité.

Gomment, en effet, pourrait-on être sincère, en s'entliousiasmant tour à tour pour les choses les plus différentes, sinon les plus opposées, qu'il faut s'assimiler en toute Imte, de |)eur(le paraître

I Toute stal)ilité sociale semble disparue dans ce déséquilibre et cette frénésie. La province, dira-t-on, échappe à de telles crises. On y vit calme, en possession de soi-même ; on y donne l'exemple de la sagesse et du sérieux. Soit; mais toute initiative n'appartient-elle pas désoi'mais à la métropole, et comment un mouvement réformateur dans le sens que j'indique, comment un mouvement créalcnu* au point de vue spécial où nous sonnnes placés, aurait-il la force, d abord d'y naître, ensuite de s'y développer jusqu'à s'imposer victorieusement ?

II eût fallu, pour réagir contre cela, une vie

arriéré. Nouveau mensonge que ce dilettantisme insatiable qui corrompt le goût, émousse la sensil^ilité, en leur offrant sans cesse des aliments exoti(|ues (|u'i]s sont incapables de supporter.

Mensonge ici et là ! Mensonge parloul ! Ce siècle est le siècle du toc^ pardonnez-moi cette expression vulgaire, et du simili. Pour satisfaire notre passion effrénée de paraître, nous avons inventé les simili-diamants, les s^imili-or, les ruolz, que sais-je, tout ce qui singe la vérité. Faut-il que nous aimions le mensonge et que soit ancrée en nous la volonté de duper, pour tolérer les faux marbres, les

sociale autre que celle dont la première moitié de ce siècle nous offre l'exemple, autre surtout que celle dont la dernière moitié nous donne le spectacle. Il eût fallu, au lieu delà centralisation à outrance étouffant les industries d'art locales, ne donnant de prix qu'à ce qui porte l'estampille de la capitale, décourageant, par suite, toute tentative d'indépendance régionale, il eût fallu une activité provinciale telle qu elle existait encore, quoique bien affaiblie, dans les années qui marquent la lin de l'ancien Régime.

faux bois, les faux bronzes, les faux bijoux dont nous parons nos demeures et nousmêmes ! Avec quel geste de révolte et de dégoût, nous rejetterions loin de nous tout ce clinquant, si nous n'étions possédés, comme nous le sommes, par l'amour du mensonge !

Nous nous mentons à nous-mêmes, en mentant aux autres ; nous mentons à la nature et à la vie qui ne connaît que la loyauté et la sincérité ; nous accumulons autour de nous, comme à plaisir, les difficultés d'être heureux ; nous nous fermons à mille joies franches et simples de l'esprit et des sens, dont les généralions qui nous ont précédés embellissaient leur existence. Et vraiment quelle compensation nous réserve ce jeu artificiel, au hasard de quoi nous confions les chances de notre Ijonheur en ce monde ?

Ce glorieux siè(de de science qui se vante d'avoir détruit tant de préjugés,de nous avoir ouvert les yeux sur tant de mystères, d'avoir résolu tant de problèmes moraux et sociaux, ce glori(uix

siècle ne pourra cependant pas s'enorgueillir d'avoir accru la possibilité du ])onlieui' humain. Au contraire, on peut dire qu'il a, en déchaînant les appétits, en réveillant les (-onvoitises, en donnant cours à toutes les ambitions, en alimentant l'envie, on peut dire qu'il a multiplié les possibilités de nu\lheiir. 11 a stimulé, tout en se sac^hant incapable d'avance de leur fournir jamais les moyens de les assouvir, des désirs endormis au cœur des masses, et qu'elles ignoraient môme. 11 a fait miroiter, avec une cruauté sans nom, aux yeux des foules, l'appât de joies dont il était sur (|ue jamais elles n'auraient leur part. Et follement elles se sont ruées, les naïves, à l'assaut de l'éblouissant trésor.

Alors, en présence des responsabilités écrasantes dont l'avenir lui demanderait compte, et pour en alléger le poids, ce siècle a inventé la pitié. Car la pitié, telle que nous la ressentons aujourd'hui, la pitié large et émue pour toutes les souffrances, pour toutes les folies, pour

tous les crimes ; la pitié, telle que nous la pratiquons et que nous l'aimons, est un sentiment qu'ignorait l'humanité qui nous devança. Soyons-en fiers î

Pardonnez-moi, mesdames et messieurs, d'avoir dépassé ma pensée, et d'être sorti des limites de mon sujet, en essayant de vous décrire les milieux que le no])le effort de ces artistes veut améliorer et embellir.

Avais-je raison de dire qu'il leur faut plus de courage et d'a])négation que de talent, et qu'ils auront de la peine à y réussir, si nous ne les aidons de notre ]ueilleure, de notre plus ardente volonté?

C'est à nous, en (^ffet, ([u'il appartient de leur rendre moins pénible leur tâche î C'est de nous c|u'il dépend de faire triompher leurs idées et leur art! Ils n'amélioreront pas, ils n'embelliront pas notre vie, quelque patiente c[ue soit leur force, si nous ne le voulons point, si nous ne prenons à ce mouvement une part aussi active que la leur.

Con]monl,me dcinandcrcz-voiis ? Comment ? !Mais lion n'osl plus (acile, en vérité !

Persuadons-nous ])ien que la première condition de l'art décoratif est la sincérité et la simpli(^ité, la logique et l'appropriation à ses buts précis. Eloignons donc; de nous tout ce clinquant des grands magasins, tout cet amas de faussetés, d'imitations dont nous sommes encombrés et qui déforment notre goût. Dédaignons, si séduisant soit-il et si flatteur d'apparence, tout objet qui n'avoue pas loyalement la matière qui le compose.

Sachons surtout que rien n'est vil et que le travail humain ennoblit les matériaux qui nous paraissent les plus méprisables. Exerçons notre regard à découvrir parmi tout ce qui nous entoure, sous les ornements dont on les surcharge, la forme même des choses, ét nous verrons alors de quelle pauvreté, de quelle vaine prétention, sont la plupart des objets que nous (;onsi(lérons (îomme des objets d'arl. Comparons-les avec les spécimens (jue

le passé nous a légués, et peu à peu nous i sentirons naître en nous le sentiment de ! la forme, de la grâce, de l'harmonie, de i la vérité. Nous nous apercevrons que les ! œuvres décoratives les plus parfaites, et les plus dignes d'être prises pour exemples, sont celles qui sont le plus sim- . plement conçues, le plus simplement j exécutées, le plus voisines de la nature et i de la vie. Leur beauté se dégagera d'ellejnéme à nos yeux émerveillés. Elle nous j apparaîtra dans toute sa splendeur nor- j maie et logique ; et dans celles de ces j œuvres qui nous semblent le plus com- | pliquées, nous discernerons l'harmonie I primordiale et naturelle qui en a groupé, ! coordonné les éléments divers, qui y a j transposé en formes d'art des fonnes naturelles et vraies.

A ce commerce de la Beaulé, de la Beauté qui est toule lumière et toute sincérité, nous deviendrons nous-mêmes

épris de lumière et de sincérité, et la ^

haine du mensono-e, dans toutes ses ma- i

nifestations, nous enllamniera. i

— iri —

Alors nous ollVirons, par nolro vie iiiriiie, par notre façon de penser et de sentir, loyale et franche, un appui réel à ces artistes, à ces artisans, à ces ouvriers (l'art qui peinent en vain pour nous faire (^ntentlre un langage que nous ne sommes pas à même de comprendre ; el ils n'auront pas lutté inutilement.

C'est en nous autant qu'en eux-mêmes qu'ils puiseront leurs inspirations, et les œuvres et le style qu'ils créeront ainsi seront véritablement l'expression entière de nos idées, de nos sentiments, de nos passions. Alors, ils créeront véritaljlement des choses de Beauté, de douces et puissantes (dioses, d'harmonieuses, de profondes, et d'émouvantes choses, au milieu desquelles il nous sera bon de vivre, parmi la joie. Alors, ils élèveront autour de nous les décors nouveaux où ils révent de synthétiser la grande âme, toute frémissante, de leur temps. Alors, ils imposeront à l'industrialisme aujourd'hui triomphant leiu' amour de la nature et de la vie, et la nature et la vie, comnu'

aux époques lointaines, s'unironl mélodieusement à l'art.

Si j'ai pu prononcer, à leur égard, tout à l'heure, à l'égard de ces phalanges vaillantes, de mélancoliques paroles, je les supplie ici de me les pardonner. Ils sauront être, le jour où nous leur en fournirons les moyens, à la hauteur de leur sublime tâche.

D'ici là, qu'ils ne désespèrent point, et gardent leurs regards toujours fixés sur l'horizon de Beauté qu'ils doivent atteindre et qu'ils atteindront.

Cette (îauserie commencée par un mot de poète, radieux et fervent, je la terminerai par cette maxime profonde, dont tout être humain, vraiment digne de ce nom, devrait se faire une règle de vie, par cet austère et suprême précepte du Libérateur des Pays-Bas, de Guillaume le Taciturne :

(( Point n'est besoin d'espérer pour entreprendre ni de réussir pour persévérer. »

LE

Je voudrais que le remords eût son symbole et qu'il fut placé dans tous les ateliers.

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