PRÉFACE
Mon vieil ami Evariste Chevalet^ critique d'art in partibus, ma confié en mourant le soin de livrer au public ce quil appelait avec non moins de justesse c^ue de solennité^ « les trésors de son enseignement oral », sans préjudice d'y joindre « les notes sur l'art et les artistes contemporains^ essais^ réflexions, apologies et harangues^ contenues dans les trois Carnets de blanchissage (le dernier réservé à des confidences d'un autre ordre) que l'on trouvera dans le second tiroir de droite de mon secrétaire Louis-Philippe^ situé entre les deux fenêtres de ma chambre à coucher. »
0/', voici bientôt dix-huit mois quEva-
riste a rendu a Dieu la belle âme qu'il lui avait prêtée^ et jai trop tardé a remplir ma mission. Cest que je redoute fort pour la mémoire de cet excellent ami la revanche d'une opinion qu'il a bravée durant toute sa, vie avec une audace et une violence parfois excessives.
Peu importait qu'il se montrât^ de son vivant^ injuste^ brutal même dans ses façons de juger les artistes et les œuvres : la sincérité passionnée, l'ardeur qu'il y mettait^ la bonhomie de son visage au cours de ses invectives les plus vigoureuses^ le désintéressement insoupçonnable de ses attaques^ eussent désarmé ses plus acJiarnés ennemis. Mentionnons^ en outre ^ qu'il ne publia pas une seule ligne et que ses leçons verbales n'eurent jamais pour auditeurs que cinq ou six personnes dont j'ai la joie — encore que je me prenne journellemen t a les regretter — de demeurer le seul survivant.
Il n'en ira point de même aujourd'hui., ni demain., j'en ai peur. On a beau me dire qu'il n'est personne au monde de
moins susceptible^ d'humeur moins pointilleuse qu'un artiste^ en général^ qu'un peintre^ en particulier^ que nul ne scdt supporter mieux les critiques^ même imméritées^ je ne puis ni empêcher de trembler pour Ici mémoire de mon digne mcdtre.
Il ignorciit trop^ vraiment^ la pratique des ménagements que méritent les individualités dont on a l'heur d'être le contemporain^ et^ quoiqu'il sût a merveille généraliser^ c'est-à-dire, ainsi qu'on l'entend d'ordinaire^ dégager d'un fait sa portée supérieure^ rattacher ce fait a l'ensemble auquel il appartient^ comme on ramène a sa famille un enfant égarée il avait ^ cependant^ pris l'habitude^ n'ayant besoins ni ambitions et menant une vie solitaire et indépendante^ de ne tenir aucun compte dans ses jugements^ ni de la situation sociale de tels ou tels artistes^ ni du taux de leurs œuvres, pas même — fe/i ai honte pour lui î — des distinctions civiques ^pensions, bourses de voyage, médailles, titres officiels, décorations,
avec quoi l'KlaL se phiit a récompenser le vrai talent.
On en déduirait à tort que mon ami eût le mépris de V ordre établi ; loin de là certes! ou qu'il cédât à un sentiment de basse envie; moins encore! Il savait bien quelle so/n/ne d'efforts de toute espèce, en dehors de l'effort artistique même, représente une réussite éclatante^ et tout en dédaignant plus que de mesure peut-être le génie de M. Béraud par exemple, il se serait gardé de refuser à l'Jiomme sa sympathie et son estime pour une force de volonté, une patience de travail, un sens pratique qui font généralement défaut à des talents supérieurs au sien; car il y en a.
Il comprenait aussi avec raison que les gouvernements failliraient à leur devoir en négligeant de mettre en lumière de tels exemples qui excitent Vémulation et a quoi l'on doit de voir fleurir si innombrablement la profession d'artiste-peintre.
(( Que des officiers, s'écriait-il, se puissent choquer de découvrir le ruban de l'honneur a des boutonnières indus-
trielles, rien de plus naturel ! Mais le peintre^ le peintre! N'est-il pas le soldat de l'Idéal? N'est-ce pas à lui qu incombe la, noble mission de fixer nos rêves les plus altiers^ de transmettre aux âges futurs l'image de nos gloires nationales^ les traits de nos héros^ de nos hommes d'Etat^ de nos savants^ de nos poètes même ! » Et le geste d'Evariste agitait dans l'air des commémorations de fêtes nationales^ en liurlant des lambeaux de Marseillaise et crHymne russe. Son ironie allait jusqu'au cynisme. Qu eût-il trouvé à dire., s'il eût vécu aloi's, le jour oit M. Benjamin-Constant., au nom de la corporation entière dont il fait partie et qui n'eut garde de le démentir ^formula devant un interviewer ahuri cette mémorable déclaration : « Si la France est quelque chose, c'est par nous ! »
Je doute fort que Chevalet eût été de son avis : aussi n'ai-je cité cette parole digne de la postérité que pour mieux indiquer a quel point sa manière de sentir et de comprendre les choses de l'art diffé-
rait de celle quoiiL (iccoLiluniée ces messieurs. Cela s entend de veste : ils sont orfèvres^ tous.
J'ai eu la douloureuse consolation d'assister aux derniers moments d'Evariste Chevalet. Voici quels furent^ tandis que l'agonie blêmissait sa lèvre et lui révulsait le regard y ses dern iers mots :
— Va souvent au Louvre... revoir... en pensant à moi... en pensant à moi... les Disciples d'Emma iï s, rEmbarqiiemcnt pour Gythère... et mes chers Chardin et mes chers Corot... Dis-moi... te rappellestu bien les gris argentés de VelasqUez ?... IVhistle/' les a retrouvés^ lediable dliomme^ une ou deux fois...
Puis^ il s'éteignit.
Je ne crois pas qu'il y ait eu homme au monde aimant l'art., la peinture surtout., d'un amour plus profond, plus ardent, plus pieux j plus intime^ avec autant d'abnégation, autant d'élan^ autant d'enthousiasme ému. Il avait fini par peupler son cerveau de toutes les formes^ de tous
les gestes^ de toutes les harmonies de couleurs et de lignes ou les maîtres ont immortalisé leur pensée. Il vivait dans la familiarité permanente de ces beaux fantomes, comme parmi Venivrante obsession de doux rythmes ressouvenus : la logique et la clarté de son esprit s'y étaient enrichies d'une rare puissance de pénétration dans les domaines du rêve et d'un vif dégoût des réalités ambiantes. D'oii^ parfois, le ton étrangement exalté de ses propos.
On s'en étonnera peut-être ; moins cependant^ j'imagine^ que de la désinvolture et de l'exagération oit se présente en général sa pensée. Il donnait volontiers à son langage la forme d'une discussion avec un interlocuteur permanent autant qu'imaginaire^ afin sans doute d'éviter la phraséologie doctorale^ la solennité pédante qui sied si mal à cette sorte d'écrits : le tutoiement même oii il se laisse aller dut concourir à le garder de ce grave défaut. Je pense qu'il eût été désolé d'y tomber^ se plaisant à affirmer que « la vérité, par bonheur., est multiple
et que rien iiest qui ne soit subjectif ». Il avait sans doute raison. Oui, « riionime, disait-il, qui porterait dans son cœur la vérité nue, entière, absolue, dégagerait un tel orage de lumière que les autres en seraient foudroyés » / Et il ajoutait avec un sourire rassuré : « Le monde ne vivrait pas huit jours sans idées fausses. »
C'était, de la part d'Évariste, se justifier d'avance de ses partis pris et accroître le mérite qu'il peut y avoir a formuler, sincèrement, quelques vérités. Cela surtout, pour la mémoire de cet excellent esprit, plaise à Dieu qu'on veuille bien le reconnaître !
LE
Premier Carnet.
Argumente, épilogue, ergote tant que tu voudras; tu n'y changeras rien. Voilà un lait accompli : les hommes ont perdu le sens de la Beauté !
Oh ! ne te récrie pas ! Inutile de lever les bras au ciel; ils ne sont pas assez forts pour Tempécher de t'écraser, s'il doit tomber, le ciel !
Regarde seulement autour de toi : il n'y a que de la laideur.
On n'aime plus que ce qui est bas, vulgaire, grossier, laid, quoi! les vilaines formes, les vilaines couleurs, les vilains gestes, les vilaines pensées... en un mot, tout ce qui correspond aux goûts, aux besoins de la foule. Ah î voilà bien la
seule religion qui leur reste, le seul culte qu'ils soient capables de pratiquer : le culte de la Laideur !
A qui la faute ? Pas à la nature, je pense. Elle ne change pas. Aux conditions de la vie ? Elles ne se sont pas faites toutes seules, et chacun peut les modifier en quelque façon, si peu, si peu que ce soit, dans le sens de Tldéal ; le second effort coûte moins que le premier, quoique Teffet s'en manifeste en progression croissante.
A qui la faute donc ? A ceux qui ont mission de créer de la Beauté, c'est-àdire aux artistes.
Crois-tu que l'un d'eux — eux d'aujourd'hui ! — se soit jamais douté de la responsabilité morale à laquelle il souscrit, en choisissant cette carrière honteuse et sublime ? Tu m'objecteras que cela ne peut avoir lieu, puisque l'on est artiste inconsciemment, comme on respire. Autrefois, soit; mais plus rien n'est incons-
cient de nos jours : la machine à penser est, hélas ! plus perfectionnée.
Quoi qu'il en soit, il n'y a pas à sortir de là : se faire artiste^ comme ils disent, c'est accepter des lois supérieures et éternelles, l'obligation de créer de la Beauté. De ce qu'aucun code humain ne vous condamne pour y faillir, la contravention existe-t-elle moins ? Mais laissons de côté les lois supérieures et éternelles : il faut être un croyant pour y croire, et ne l'est pas qui voudrait l'être.
Ce qui est sûr, je le répète — voilà le clou à enfoncer — c'est que le devoir de l'artiste est de créer de la Beauté. S'il n'y réussit point, jetez-le aux bêtes, sans pitié, car il devient malfaisant. (Sais-tu qu'il n'y aurait guère plus de cent artistes en France, si l'on se mettait à suivre strictement mes conseils !) Empechez-le de nuire, car il nuira.
Il nuira en dupant l'ignorance des autres, en leur faisant accroire — par vanité, par sottise, par inconscience, ou pis, pour simplement gagner son pain
hors (run coiuinorce d'^pii^erio ou de bandages, qu'il juge à tort déshonorant, et porter une redingote au lieu d'une blouse — en leur faisant aec^roire (jue ses œuvres sont des œuvres d'art; (ju'il est un artiste lui-même, c'est-à-dire, un créateur de Beauté. Et les autres, ces autres qui composentle public; et que l'art attire, parce qu'il est une force fluidique irrésistible, se laisseront si aisément duper !
D'instinct, en elfet, le peuple aime l'art ou ce qui lui ressemble. Interroge-le : il déteste le photographe ; la réalité que lui livre l'objectif ressemble trop à celle que ses yeux sont habitués à voir. Dès qu'il en a les moyens, il se confie à (pielqu'un qu'il soupçonne capable de reproduire ses traits, pas seulement de les reproduire tels qu'ils sont, mais de les reproduire avec quelque chose en plus, il ne sait quoi, quelque chose qui lui donnera l'illusion de soi-mèjiie enno])li, embelli, transfiguré, et soi-même cependant. Le bourgeois au nez trop gros, à la bouche de travers, recommandant à son portrai-
liste de diminuer l'un et de rectifier l'autre, exprime, sans le savoir, la plus profonde règle d'esthétique, et cet aveu de sa laideur réelle^ et cette aspiration vers la beauté, restent l'hommage le plus touchant qu'il lui soit possible de rendre à l'Art. C'est le cierge de deux sous, l'humble petit cierge qui se consume, en quelques minutes, devant l'autel de Notre- Dame des Victoires.
Mais j'ai à m'expliquer.
Peut-être t'imagines-tu que ce sentiment de la Beauté dont je parle, je le trouve parmi les imageries mythologiques et religieuses, héroïques et anecdotiques, dans l'art soigné, poli, tiré à quatre épingles des écoles officielles, des académies constituées ? Pas tout à fait, encore qu'il me soit doux, je ne le cache point, de le voir, grâce au succès des procédés de reproduction, s'étaler sur des couvercles de boîtes à sucreries nuptiales et décorer les étiquettes des tapiocas etdes savons...
Quant à mes préférences intimes, tu es
loin de compte. Tu dois croire que la vérité me fait peur, à moi ([ui n'aime qu'elle, dans ses manifestations les plus diverses, aussi bien dans les purs cantiques de l'Ecole de Sienne qu'au cœur des pages les plus chaudes de réalisme de l'Ecole Espagnole et de l'École Hollandaise. La vérité ! mais elle est la base même, l'assise, la pierre de fondation de l'art ; elle est son point de départ, le tremplin, si tu veux, d'où il s'élance vers l'irréel, mais non son but, sa fin dernière, ainsi que la plupart le croient !
Ecoute ! Dans le Portrait de Nicolas Kratzery d'Holbein, au Louvre ; dans la petite Descente de Croix, de Memling, à l'hôpital Saint-Jean, de Bruges, par exemple, est-ce ici la scrupuleuse exactitude des poils de barbe à peine perceptibles sur ce menton glabre, des cheveux, des cils, des moindres grains de la peau; là, la réalité des larmes sur les joues de la Vierge et de Saint Jean, qui t'émeut ? ou bien, ici, la concentration de pensée, la volonté intelligente qui éclaire le visage
— Sida savant, là, l'intensité prodigieuse de douleur devant le cadavre de l'IIonime- Dieu ? Est-ce, en un mot, la vérité qui te prend, ou seulement ce qui la dépasse, ce qui exprime l'âme même des personnages, l'expression enfin? Je suis de ton avis: la stricte vérité, en soi, importe peu; elle n'est que le véhicule du rêve, de la beauté, rien de plus et la beauté ici et là se révèle de premier ordre, de qualité supérieure, divine, toute spirituelle... car Kratzer, Saint Jean, la Vierge sont loin de ressembler, physiquement, aux Apollons et aux Vénus du classicisme.
Un autre exemple, par où tu saisiras, mieux encore, comment je comprends la Beauté. T'es-tu jamais demandé pourquoi des œuvres comme celles des Flamands et des Hollandais, — disons Breughel, Teniers, Terburg, de Hoog,Maes, etc. — te comblent d'ivresse et d'admiration émue? L'efï'ort patient de l'artiste, l'habileté miraculeuse de l'ouvrier, la précision de chaque détail, la réalité charmante et fine du plus insignifiant objet..., est-ce cela
simplement ([ui f exalte Comment cela peut-il t'aller à l'âme ou te satisfaire l'esprit, de voir une cruche de terre, un pot d'étain, la trame d'une étoffe, les reflets de tout un appartement, de tout un paysage, de toute une s(;ène animée dans un miroir, reproduits scrupuleusement, minutieusement, avec cette précision déconcertante que tu connais ? L'artiste n'a cherché ici à éveiller en toi ni émotion, ni attendrissement, aucun sentiment, aucun désir, aucune passion, aucune idée, aucun reve. Je me demande toujours connnent l'on peut supporter, dans un même musée, la vue de ces toiles exaspérantes et adorables, trois pas après s'être enivré d'extase devant les élancements mystiques d'un Fra Angelico, d'un Van Eyck, devant les énigmes surhunuiines d'un Vinci.
Ceux-ci prodiguent l'effort de leur science à te délivrer des liens de la matière, à te faire oublier la réalité des figures qu'ils peignent pour t'émerveiller l'âme, pour offrir à tes yeux le resplendissement de tout ce que l'esprit humain
peut imaginer de plus élevé et de plus pur, tandis que les autres ne se soucient, au contraire, que de te fournir le spectacle des instincts en ébat, les gesticulations d'une humanité inférieure, avec un sens du réalisme qui ne recule devant aucune audace. Que ma joie soit plus intense, auprès des premiers, que je me sente défaillant de tendresse, ému jusqu'aux fibres secrètes, emporté vers les étoiles, les yeux pleins de larmes, les sens éperdus d'extase, devant les miraculeux Primitifs, voilà qui n'importe guère. Passons.
Eh bien ! As-tu analysé tes sensations en présence de leurs kermesses, de leurs fumeurs de pipe, de leurs buveurs, de leurs couples amoureux ? Certes, leur manière de concevoir la vie se révèle plutôt simple, vite satisfaite de condoler au plus tôt les appétits les plus bas par l'assouvissement goulu, à portée de la main. Gela est brutal, grossier même parfois, souvent ; et cela cependant n'est jamais laid ni répugnant, et ne salit point
le regard. C'est le triomphe de la matière et dans les ehoses exprimées et dans la façon de les exprimer, mais e'est le triomphe de l'art. L'exaltation, l'amour effréné de la vérité dont témoignent de tels maîtres, s'affirme avec une telle puissance, une telle sincérité, et une telle perfection, que l'on est, malgré soi, saisi, transporté. On les sent en si pleine possession de tous les secrets de leur art, et d'une si forte conscience d'artiste dans leur exécution ! Allant toujours jusqu'au fond même des choses, jamais satisfaits de l'a peu près, rêvant sans cesse la perfection, et l'atteignant, par des prodiges.
Mais tout cela n'est rien ; et voici le miracle ! La matière même, ainsi glorifiée, rayonne, s'épanouit, se transfigure, se spiritualise, en floraison de beauté! On oublie vite l'ivresse avide de ces buveurs, les danses titubantes, les croupes troussées des gaillardes commères, tout ce grouillement d'instincts fermentés ; l'âme du peintre se révèle : tu peux la pénétrer et la comprendre. Il aime la vie d'abord.
clans toutes ses manifestations, la vie telle qu'il la voit autour de lui, la vie simple ou luxueuse de son temps, ce monde restreint qui est le sien, dont il partage les aspirations, les appétits, les goûts. Mais ce qu'il aime par-dessus tout, c'est la lumière, cette lumière fluide, subtile, enchanteresse de son pays, et ses œuvres sont des cantiques qu'il chante à la gloire de la lumière, dans toute la ferveur de son cœur. Il l'aime partout, toujours, se jouant sur les sculptures d'un bahut, parmi les tailles d'un verre à boire ou d'un flacon, dans l'épaisseur molle d 'un feutre, sur les surfaces du métal ; il l'aime glissant à travers les branches défeuillées ou s'étalant en nappes d'or au ras des eaux, ou bien, là-bas, à l'horizon de ces immenses plaines, montant en buée fine dans un léger brouillard. Elle s'étouffe dans la mollesse souple d'une cotte de laine et ruisselle en coulées chaudes sur les plis d'une robe de soie ; elle se brise et chatoie aux facettes d'une pierre précieuse, aux ciselures d'une orfèvrerie;
elle se perd, riante, dans le labyrinthe subtil d'une dentelle. Elle est mouvante, animée, vivante, perpétuellement diverse; elle fuit, comme l'eau et comme le vent; elle est insaisissable... et ils la saisissent, et ils la retienn^^nt captive, avec toutes ses splendeurs, avec toutes ses délicatesses, avec tous ses caprices, dans ces carrés de toile à peine grands comme deux mains ouvertes. Le tapis de la table, les mosaïques du sol, la poignée de l'épée, le manteau de velours, leslampadères de cuivre, le pot à boire, l'instrument de musique, autant de motifs à chanter la gloire de la lumière, autant de strophes à l'hymne joyeux, autant de versets au psaume d'actions de grâces.
La Beauté ! donc, tu vois bien qu'elle ne réside pas seulement chez les maîtres de l'expression et de la plastique pure. 11 faut savoir la reconnaître et la sentir partout où elle se manifeste, mais il faut aussi savoir la découvrir. Car chez certains, elle s'enveloppe de mystère, elle
se cache ; on a besoin d'une initiation pour lui arracher ses secrets : tels êtres, telles organisations intellectuelles, tels tempéraments n'y parviendront jamais ; ils passeront à coté d'elle sans la voir ; ils ignoreront toujours les délices de ses caresses. Chez d'autres, au contraire, elle s'avoue sans détours, offerte à tous, généreuse, resplendissante, et il est donné aux sens des multitudes de jouir d'elle librement.
Eh bien ! cherche, fouille, furète, fourgonne parmi les artistes contemporains, parmi leurs œuvres : tu ne dénicheras rien, ou presque rien, de cet ordre.
L'amour de la Beauté ne les domine plus, et devant ceux chez qui il persiste — quelques exceptions à peine pour renforcer mon argument — tu t'émerveilles, et à bon droit, tout autant qu'en présence d'un honnête homme, par les temps qui courent...
Quand je te dis qu'ils ont corrompu l'art, qu'ils l'ont détourné de ses fins dernières, qu'ils l'ont abaissé au niveau des
plus l)asses spéculations, tu te révoltes : mais donne-toi donc la peine de dépouiller tes partis pris et tu verras que j'ai raison. N'invoque pas comme excuse à leur faiblesse, à leur ignorance cet esprit révolutionnaire qui les excite : il ne prouve que mieux, hélas ! l'étroitesse de leur cerveau, la pitoyable vanité de leurs efforts. Ce ne sont que des politiciens : rien de plus. Ils n'ont d'élan et d'ardeur que pour démolir, mais demande-leur de créer : ils ne savent invoquer d'autres questions que de technique, ils font de la casuistique, et c'est tout.
Ils nous ont monté l'énorme, le prodigieux, l'ébouriflant bateau du plein air ; ce qui n'empêche nullement la couleur de Manet d'être souvent terreuse et conventionnelle (ce n'est pas un reproche que je lui adresse); et tu sais aussi bien que moi que les plus belles toiles de ce peintre, parfois admirable, restent dans la tradition stricte des maîtres de l'Ecole Espagnole! Mais glissons. Ah cà !
crois-tu qu'ils ignoraient la théorie du plein air, les artistes duxv'^et du xvi'' siècle italien et flamand? Tu n'as qu'à regarder les fonds des primitifs pour t'en rendre compte : étudie ceux de l'Ecole Ombrienne et de l'Ecole Florentine; étudie ceux des Van Eyck, de Memling, de C)uentin Metsys. Allons de l'avant ! Examine attentivement les paysages d'un Ilobbema, d'un Ruysdael ; les marines d'un Van Goyen, d'un Van de Velde, certains Wouwermans, et le prodigieux Vermeer de Delft (je cite au hasard î). Arrêtons-nous devant Claude Lorrain, devant ce magicien prodigieux de Fatmosphère. Sautons au xviii*^ siècle. Que dis-tu des paysages de Watteau ? L'air n'y circule-t-il pas autant que tes théoriciens d'aujourd'hui se plaisent à l'exiger? Et Gonstable, et Turner, en Angleterre; et Daubigny, et Jules Dupré, et Troyon, et Millet, et Corot, en France, que leur manque-t-il pour être des peintres de plein air ?
Est-ce là ce qu'on appelle renouveler
l'art? Et le besoin s'en faisait-il tellement sentir ? Etait-il clone en telle déeadenee, l'art français, au moment où ils apparurent ? C'était parmi le plein triomphe de l'Eeole de Fontainebleau : l'un des plus grands peintres du monde, Corot, commençait d'entrer dans la gloire. 11 fut un créateur de beauté, celui-là ; l'un des derniers, hélas ! Il avait pénétré, jusqu'à leur tréfond, les mystères de la nature et de l'art; on ne s'agenouillera jamais assez humblement devant lui !
L'héritage était riche, cependant, qu'il léguait à l'avenir. Vois ce qu'ils en ont fait, dans leur ivresse de sectaires.
Ils ont inventé l'impressionnisme î C'est-à-dire, en deux mots, la simple négation de l'art.
Un art comme la peinture exige l'effort patient, l'étude lente, l'analyse profonde, la connaissance stricte de tous les procédés de technique ; il veut jalousement la réflexion, la science sûre ; c'est un art qui ne vit ni de spontanéité ni d'élan, car là même où le pinceau semble se
déchaîner en touches inconscientes, on discerne chez les vrais maîtres la conscience qui veut, le cerveau qui régit; et ce n'est pas avec de l'à-peu-près, avec des bonheurs d'exécution, que l'on réussit à créer une harmonie durable. Il faut que tout y ait sa signification, et sa signifi- (îation entière, qu'il soit impossil)le à l'œil de souhaiter quoi que ce soit dont il pourrait se satisfaire davantage, que tout soit exprimé, que tout soit dit, que tout soit écrit. Hors de là, il n'y a que des esquisses, des pochades d'atelier, l)ons documents pour éclairer la technique, les moyens de travail d'un grand artiste; rien de plus.
C'est ce qu'ils font tous, cependant, assoiffés de produire et se contentant, les frivoles, de fournir l'illusion momentanée, l'impression passagère de quelque (diose qui pourrait être de l'art. Leurs tableaux, puisque c'est le nom qu'ils leur donnent, ne sont que des soniinaires : quant au développement des idées, cherche-le, si tu es armé d'assez de patience.
Il cil Taut pour subir sans révolte les élucubrations prétentieuses, les sottises ane(;dotiques, les insanités, les horreurs, les turpitudes de ces cerveaux rudimentaires, les tranches de vie^ le naturalisme des uns, les essors d\une^ l'idéalisme des autres. Ne t'imagine point qu'ils obéissent à quelque impulsion de tempérament en choisissant, pour l'exploiter, telle ou telle formule î Mais ils savent, par expérience, la nécessité d'une étiquette, afin d'être compris par le public et estimé par les potards de la critique officielle.
Il va ainsi les médicaments pour l'usage externe et ceux pour l'interne, et les spécialités selon les saisons et les modes, et les (( agitez la bouteille avant de s'en servir». Toutes les classes de la société ont chacune son fournisseur attitré, qui sait quoi leur servir pour conserver leur clientèle : il flatte leurs goûts, leurs manies, leurs vices même et surtput. La Marine, l'Armée, les Colonies, les grandes Administrations de l'Etat, la Présidence
de la République, les Ministères, le Clergé, l'Agriculture, la Haute Banque, la Haute Noblesse, la Haute Bourgeoisie et la Basse, le Bataillon de Gythère, le Peuple surtout, le bon et le mauvais — il ne faut pas l'aire le délicat ! — la Russie maintenant, depuis les cinq glorieuses, que te dirai-je encore?... à chaque institution, à chaque groupe social, cà chaque caste, à chaque iaul^ourg, un spécialiste est attaché. Il y a des peintres de quartier, comme des médecins. Ils ne chôment pas ; ils fonctionnent sans trêve, puisqu'il est entendu que l'Art appartient à tous, que l'art est le verre où tout le monde est appelé à ])oire. Tiens, je ne puis m'empécher d'évoquer la tradition de ces l^anquets du Félibrige où le Gi'and Capoulié offre à chaque convive l'honneur de tremper ses lèvres imprégnées d'ail dans la glorieuse coupe de Sainte- Estelle, qui mêle — délectable mélange ! — les eaux de la Méditerranée et du Rhône ! Après quoi, les feu de brà d'Avignon, de Tarascon, d'Aix... et de Paris
sentent aussitôt flanil)er clans leurs tètes le feu de la divine poésie.
Mais, je m'égare. Nous reviendrons une autre fois explorer ees départements: la vanité, l'étiquettage, la domestication des artistes contemporains sous la férule de l'Etat. Il y aurait trop à dire et nous avons mieux à faire, pour l'instant.
Le Salon ! Les Salons ! puisqu'il y en a deux maintenant, en attendant (pi'il y en ait trois ou six; les Salons, c'est-à-dire la production périodicpie d'œuvres spéciales, destinées à un public spécial, voilà l'une des causes — et pas la moins importante — de l'état de choses qui me révolte et contre lequel je m'insurge.
Supprimez le Salon et vous supprimerez le danger de contagion de l'art faux; dix ans de suite sans grandes expositions officielles, à date fixe, comme les foires et marchés dont le programme figure en tete des almanaclis, dix ans durant lesquels les vrais artistes pourraient œuvrer librement, sans souci de
la toile ou du morceau de marbre à eflet, et Ton verrait s'élever le niveau de Tart. Gela est sûr ! Gela est sûr !
« Supprimer le Salon, s'écrient les pontifes, mais c'est vouloir la mort de l'Art. » Oui, de l'art officiel, mais de celui-là seul, pour préparer la résurrection de l'autre, de l'Art tout court.
Ce serait, en tout cas, la mise en disponibilité de toute cette armée de fonctionnaires spéciaux dont l'organisation des Salons met en lumière les si brillantes qualités ; ce serait l'inactivité forcée des jurys, des commissions, des sous-commissions d'examen, d'achat, de récompenses, de bourses de voyage, etc., etc., qui fournissent à tant d'artistes l'occasion de faire montre de cet esprit administratif toujours si fortement apprécié en France (et qui est comme un brevet de civisme) et de se pousser à des avancements, à des décorations, à toutes sortes de fonctions et de distinctions, plus ou moins lucratives, plus ou moins honorifiques.
N'en doutons pas, voici les plus irréconciliables adversaires de notre projet.
Examinons cependant Tétat des choses.
Pour peu ([u'on sache dégao-er des faits j leur intime |)sychologie, on sera l)ient6t ; convaincu (jue la question d'art en matière i de Salons et d'Expositions collectives | n'occupe jamais la première place, mais 1 toujours la seconde, sinon la dernière.
Je ne vise personne ; je veux me garder, ! au cours de ces notes d'esthétique générale, de restreindre le déliât à des cas i individuels ; je suis le premier à reconnaître que si l'énorme cohue des artistes de tout genre, dont nous avons l'honneur d'être les contemporains, se caractérise 1 plus particulièrement [)ar Tamour (hi cabotinage, de la réclame, de l'argent, du ; succès coûte que coûte, néanmoins la j phalange sacrée demeure relativement j nombreuse, et plus forte et plus serrée qu'on ne croit, de i)ersonnalités hau- [ taines, sincères, ayant conscience de la .1 grandeur de leur mission et décidées à ne l'accomplir que purement et noblement.
Non, la question trart n'occupe jamais la première place. Il y a tant d'autres intérêts en jeu, plus puissants, plus immédiats ! N'est-ce pas, en effet, grâce à l'organisation actuelle, selon le succès de son « salon », qu'il devient loisible au peintre de se classer, d'étal^lir le cours de sa marchandise, car c'est le seul mot qui convienne aux produits de (certains ateliers ? De là dépend sa vie matérielle même, et il faut le plaindre plus que le blâmer de cet asservissement obligatoire au goût du public. Le Succès ! le succès, il s'agit de l'obtenir quand même, et tous les moyens sont bons. On connaît le procédé.
Gomme pour ces chanteurs inconnus dont d'avides l)arnums dissimulent le nom sous l'éclat d'une couronne fermée, ne convient-il pas d'abord d'imposer sa personnalité d'une façon étrange, séduisante, capable de surexciter l'attention, d'amorcer la curiosité ? Un peu de mystère ne messied point. Des bruits circulent, échos de boudoirs ou de jour-
naux, vantant, de piquante manière, le mobilier, Tesprit, l'élégance, le talent même quelquefois — mais cela ne vient qu'ensuite — de notre jeune maître. Est-il homme du monde (un peintre Test toujours), c'est lui qui règne en potentat dans les salons les mieux cotés, c'est lui qui préside à l'ordonnance des fêtes, dessine ou choisit les toilettes de ces dames, régente leur esthétique, fixe des bornes à leur sottise. Ses excentricités, ses manies, ses raffinements ou ses négligences de tenue, dont il prend soin d'informer le public, font monter le prix de sa peinture. Quelque grand voyage, d'où il sait revenir à temps, muni d'extraordinaires richesses d'art exotique et de quelques pochades documentaires, accroît d'un charme nouveau la valeur de sa précieuse personne.
Tel autre revêt l'aspect brutal, négligé, d'un paysan, cache sous une apparente indépendance d'esprit et de costume, sous un dédain bien joué de tout ce qui n'est pas son art, la pratique des plus savantes
habiletés. Il impose des intransigeances de langage servant à voiler ses basses concessions. Il joue au naïf et au détaché.
Mais il est pour tous une grave affaire (j'y insiste à dessein) : le choix d'une spécialité ! Sera-ce la peinture dliistoire, le bric-à-brac légendaire ou héroïque, le nu mythologique... ou la nature morte ? Pourquoi * pas la peinture religieuse?
Elle permet de la distinction, et si elle exige de la gravité, ne peut-on l'égayer par quelque allusion au récent scandale, au dernier drame passionnel ? Par ce temps de néo-christianisme et de mysticisme de cabinet particulier, la peinture religieuse reste un placement de père de famille.
Quoique le nu croustillant garde une clientèle sûre, on ne saurait nier le tort causé à ce genre d'industrie par les récents couchers et levers .de divettes qui offrent l'avantage de toute vérité palpable sur le plus beau réve.
La reproduction énuie de nos défaites nationales n'a-t-elle pas valu à plusieurs
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de sérieuses rentes et de la gloire ? un vestiaire amplement pourvu y suffit.
Il y a encore les grandes découvertes scientifiques où le peintre peut savourer Forgueil de mêler son nom à celui de quelque médecin illustre ou de quelque ingénieur métallurgiste, voire électricien ; un peu de notoriété en rejaillit toujours sur lui : Fart et la science marchent de front, se donnant la nuiin, etc., etc.
Omettrions-nous la scène de mœurs, l'anecdote, la triomphante anecdote qui a pour domaine Fantiquité lacustre aussi bien que le mystère des âges futurs et où une imagination supérieure peut mêler à de la gaieté la haute portée d'un enseignement social ?
L'allégorie reste de saison : la mode en est éternelle ; la Vérité a toujours droit à son miroir, comme la Justice à sa l)alance, et la roue du Progrès commettrait-elle l'impertinence de ne plus tourner? J'en passe et des meilleures.
Armé d'une spécialité, où il excelle
aussitôt, — cela va de soi, — le peintre tient sa réussite. Il expose! Il expose ! Toujours le même tableau; sinon on n'en voudrait plus. Qu'il se garde de rien changer à celui de Tannée précédente, ou il est perdu. Gela suffît à expliquer l'aspect invariable de tous les Salons et cette exclamation du puljlic, jamais satisfait, et qui se croit avide d'inédit : (( C'est éternellement la même chose ! »
En effet, c'est et ce sera éternellement la même chose, et si cela changeait, peutêtre serait-ce pire. Au fond, il ne faut pas détourner de telles forces de leur chemin : redoutons qu'elles se déchaînent, si nous essayons de les conduire vers d'autres buts. N'oul)lions pas que ces tableaux, qui nous semblent faits à l'aide de procédés mécaniques, ont été peints par des pin(;eaux à l'autre ])out desquels il y a des hommes, soumis à toutes les faiblesses, à toutes les idées fausses, comme les autres hommes, et n'exigeons d'eux que ce qu'ils peuvent donner.
Est-ce leur faute à eux, si, plus qu'au-
cun régime autocratique, notre démocratie triomphante les a domestiqués, les a asservis et s'ils sont forcés de subir les mêmes lois sociales, pris par les mêmes besoins, les mômes désirs de jouissance immédiate que le troupeau vulgaire ? Pourquoi leur demander un héroïsme audessus de leurs forces ? Se trouvent-ils dans des conditions d'existence libre possible ? Ne les voilà-t-il pas, comme tout écrivain, comme tout musicien, que les hasards de la naissance ne favorisent pas de revenus lui assurant la vie matérielle, dans la nécessité absolue de vivre de leur travail ? Est-ce en faisant œuvre d'art pur qu'ils y réussiront ? Comment leur serait-il possible de consacrer à la réalisation de leur rêve le temps qu'elle exige, alors que la nécessité, la misère souvent les harcèle ? Gréez-leur des conditions d'existence particulières et vous aurez le droit de vous montrer sévères à l'égard de leur production.
Leur production ! Elle porte la marque du précaire, du momentané. Allez au
Luxembourg ou dans les musées de pro vince qui servent de dépotoirs aux tableaux modernes : des peintures datant de dix ans à peine s'effritent sous le craquelage des vernis, tomljent en ruines misérablement ; et c'est une grande pitié qui vous prend devant tant d'efforts inutiles, dont il ne demeurera rien, heureusement peut-être, dans un demi-siècle. Et comment pourrait-il en être autrement ?
11 faut produire, produire quand même, maintenir son nom contre les menaces de la concurrence chaque jour plus effrénée, et produire grand pour ne pas passer inaperçu, et à date fixe, en vue de la mode, en vue du succès, en vue de décrocher sinon la gloire qui permet la vie large, facile, du moins la pauvre petite notoriété qui donne du pain.
Supprimez le Salon ! supprimez l'appât des récompenses, l'appât de la fausse célébrité, l'obligation de la production, les espérances illusoires de fortun-e et de vanité satisfaite, et vous supprimerez presque tout le mal. Vous supprimerez
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des peintres (ral)ord, ce qui serait un très grand ])ien, car on peut se permettre quelque doute à l'égard des dons de la plupart, de leur vocation et de leur talént. Ceux-là ne seront point découragés qui sont de rudes travailleurs, de sincères esprits, en quête d'Idéal et de Beauté et qu'anime le feu sacré î Leur essor n'en sera que plus rapide dans les espaces libres, sans la tentation des compromissions ni l'exemple des défaillances quotidiennes. Et les autres ? Les autres ! qu'importe ! Ils avaient pris ce métier-là, le jugeant agréable et lucratif. Qu'ils retournent à la boutique paternelle, ouvriers, commis voyageurs ou marchands de nouveautés, bornés d'intelligence, de savoir, aptes aux seules besognes inférieures.
Mais on invoquera, contre la suppression du Salon, l'espèce de stimulant spécial que peuvent donner à la production artistique d'un pays de telles manifestations périodiques. Objection d'une valeur contestable. Le nombre est grand, en
effet, — et il serait aisé de citer des noms, — des artistes isolés, qui dédaignèrent toute leur vie la promiscuité compromettante des exhi])itions officielles. Ont-ils pour cela négligé d'accomplir leur œuvre ? Sont-ils parvenus à s'imposer à l'attention moins glorieusement que d'autres ? Je ne le pense point et cent exemples sont là pour prouver le contraire.
Je ne crois pas, en outre, que le Salon ait jamais aidé puissamment quelque grande personnalité artistique. Elle se serait manifestée quand môme, parce que le génie est une force irrésistible qui porte en soi le don de violer l'admiration des foules.
Supprimez le Salon et vous réduirez à néant, d'un coup, la foule des faiseurs qui l'encombrent et s'acharnent, dans un intérêt égoïste, par leurs œuvres tapageuses, à la destruction de l'art français. Que leur importent à eux, le passé, les traditions de la race, et ce glorieux patrimoine de notre Ecole française qui brille dans l'histoire de l'art d'un si lumineux
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éclat ! On dirait vraiment qu'une folie les possède ; ils vont jusqu'aux extrêmes limites de rexeentricité, déforment les lignes, prostituent les couleurs, instaurent le Règne de la Laideur ; ils voient laid et sale, brutal et grossier, blasphèment le dogme éternel de la Beauté.
Idéal, Beauté, voilà bien des mots dont on peut dire que les artistes de ce temps ignorent le sens. Ils se satisfont de réussir à donner l'illusion de la vérité matérielle, et cela suffit, pensent-ils. 11 fallait, d'ailleurs, s'y attendre. Démocratiser l'art, c'était le vouer à une mort prochaine.
Démocratiser l'art ! on n'imagine point accouplement de syllabes plus monstrueux et plus blasphématoire.
Supprimez le Salon ! Ne sentez-vous pas que chaque année le public s'en désintéresse davantage, que vos efforts ne le passionnent plus, car il en a pénétré la stérilité et l'inutilité prétentieuse. Mais ne voyez-vous pas avec quel sourire de lassitude et de dédain il s'arrête à peine devant vos toiles, bâclées à la semaine, et
où aucune idée, aucun rôve, aucune émotion ne se manifeste, jailli de votre cerveau, de votre cœur, de vos entrailles ! Voilà-t-il pas assez longtemps que vous nous chantez la même chanson joyeuse ou triste ! Ah ! tenez ! c'est lugubre à en pleurer.
Deuxième Carnet.
Tu hausses les épaules ! Tu n'es point convaincu ! Je n'ai point accumulé assez d'arguments pour te prouver la décadence de l'Art et le Règne de la Laideur !
Pour créer, avec les éléments que fournit une époque comme la nôtre, de vraies œuvres d'art, des œuvres d'art durables, des œuvres d'art éternelles — car une œuvre d'art ne doit être conçue que sous l'aspect d'éternité ! — il faudrait des individualités d'une trempe miraculeuse, d'une souveraine et irrésistible puissance.
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Toutes les époques se valent, prétendon. Soit ! quoique nulle assertion ne me paraisse plus contestal)le. Soit, cependant! Mais il manque, en tout cas, à celleei, des courants d'idées assez forts pour entraîner l'âme des foules et imposer aux artistes une vision du monde plus large, moins fragmentaire, moins analytique.
Quoi de plus factice, de plus artificiel que la vie moderne ? Quoi de plus intense mais quoi de plus vide ? Quoi de plus momentané, de plus précaire ? Il n'y a que des appétits en jeu, avides de s'assouvir coûte que coûte; les instincts se déchaînent, ayant rompu les dernières digues... et des siècles de civilisation, un héritage de grâce, d'élégance, de clarté, de sage équilibre, de générosité, cela s'achève et se dissipe dans un état de barbarie et d'anarchisme a])solu.
Penchons-nous sur le l)ord du gouffre.
Du haut en bas de l'échelle sociale, la démoralisation fait son œuvre. C'est la gangrène lente qui, de génération en gé-
nération. ronge le cœur de la race : le poison est dans le sang. Oui donc découvrira Tantidote assez puissant pour neutraliser ses effets ?
Ne souris pas : je finirais par sortir de mes gonds I Oui. la dcuK iralisation est le pire des maux de ce temps. Démoralisation des idées, démoralisation des mœurs ...pardonne-moi ce pléonasme.
Il n'y a plus de religion: il n'y a plus d"idéal. Ce sont des mots dont plus personne ne connaît le sens. Ils ne figurent plus que dans les glossaires démodés ; ils pendent, lamentables détroques du passé, dans la garde-robe des traditions abolies. Et le passé, les traditions, qu'estce que cela? Ne sais-tu pas qu'avec le dernier pan de muraille de la Bastille, cela s'est é(M'oulé pour jamais .' Et depuis, le même souille de destruction s'abat sur la France. La démocratie a jeté bas toute croyance, toute foi. toute espérance en un Idéal supérieur : c'étaient les magiques écrans posés par les siècles entre l'homme et la réalité : les voilà dispersés en
miettes, et nous n'avons plus d'illusions. Les aïeux les avaient pieusement parés de beaux sujets de légende et d'héroïsme ; tout ce qui est noble et fier, tout ce qui peut verser à resy)rit et au cœur humain la force de supporter ses faiblesses et ses misères, tout ce qui peut l'exalter vers le bien, vers le vrai, tout cela y était représenté en formes simples, claires, compréhensibles à tous, et le monde apparaissait au travers embelli, magnifié.
Mais à des hommes nouveaux il fallait des idées nouvelles ; une humanité se levait, ivre d'orgueil, forte d'avoir piétiné tant de choses établies, et portant en elle la folle jactance de vouloir se sufïire, s'étant créée, croyait-elle, sans rien devoir au passé. Les instincts se déchaînèrent, qu'aucune entrave ne retenait plus ; un délire de vie brutale s'empara des foules; elles se ruèrent vers la satisfaction la plus immédiate, c'est-à-dire la plus basse, de leurs appétits. Quelle revanche on allait prendre ! Et la soif de jouir altérait toutes les gorges. On se
vautra dans le plus vil matérialisme : le peuple était heureux.
11 continue à l'être, va, il le sera toujours, désormais, tant qu'il pourra boire et voter, preuves manifestes qu'il est un homme enfin et un citoyen. On lui a appris cela, et c'est toute sa science : elle lui suffit. Quant à ses devoirs envers les autres et envers soi-même, — ne parlons pas de ceux que les catéchismes de jadis lui imposaient envers la force supérieure qu'ils qualifiaient du titre de Dieu — on néglige intentionnellement de les lui enseigner : ce serait exercer une pression sur sa conscience. Or, tu sais que la conscience du peuple reste la dernière chose sacrée qui soit au monde. Viole les sanctuaires, blasphème, prostitue la religion, l'amour et l'idéal aux pires sacrilèges... mais agenouille-toi devant le tabernacle où gîte la Conscience du Peuple.
Tu peux l'acheter cependant, car elle est à vendre, au plus offrant et dernier enchérisseur. Mais garde-toi de l'acheter avec de l'argent, c'est toi que l'on pour-
suivrait et non pas lui qui en lait l'abject trafics II y a d'ailleurs de plus économiques et de moins dangereux moyens.
Oui, la Conscience du Peuple, tu peux la corrompre avec des mots, tant ([u'il te plaira. Ne dis jamais ce que tu penses : il ne te croirait point. 11 aime les sophismes tapageurs des polili(ncns avides, des philosophes d'estaminet, des gaudissarts de collèges électoraux; mais il a horreur de la vérité. Plus tu mentiras, plus il te croira, car il est incapable de discerner le vrai du faux ; la démocratie a pris soin de lui déformer l'esprit, sous prétexte de l'instruire et de l'éclairer.
Fais-lui de belles promesses que tu ne tiendras point ; il le sait, mais il s'en contente, non par résignation, non par indifférence, mais par lâcheté. Seulement, il veut des égards oratoires ; on l'a accoutumé à une phraséologie vide de sens dont il aime à se laisser bercer.
Enchaîne-le au nom de la Liberté, toi demeurant libre au nom de l'Egalité ; laisse-le crever de faim, au nom de la Fra-
ternité, pendant que tu sa])les les champagnes les plus héraldiques : il ne poussera pas un grognement de haine. S'il ose élever la voix, affirme, les bras au ciel, que c'est ta manière à toi d'appliquer les immortels principes de la Révolution : à ce seul mot, il courbera de nouveau l'échine... ou plutôt, non, il se redressera dans un élan d'orgueil et tu l'entendras s'écrier : a Je vote, donc je suis! » Voilà son idéal, voilà sa religion : le suffrage universel. Ah ! qu'il faut le plaindre, pauvre corps sans âme, membres souffrants d'une humanité qui se leurre de tels mensonges, et n'a plus de refuges où abriter sa misère, et ne sait plus lever ses regards vers le ciel dans un cri de prière et d'espérance. 11 y a de la bonté, de la beauté, de la grandeur en lui, mais déchue, hélas ! Il mérite de la pitié, cependant, car il n'est pas responsable ni de ses fautes ni de ses souffrances : on lui a infligé les maux dont il est déchiré, dont il pantèle, loque lamentable qu'épuise le travail et la misère.
Des classes inférieures, montons, si tu le veux, aux classes supérieures. >
Certes, il est peu de pays où Féduca- j tion secondaire soit d'un niveau plus j élevé qu'en France. Elle crée des hommes I armés de science sûre, de solides ouvriers de l'esprit se vouant aux plus pénibles tâches, des érudits, des chercheurs par qui nulle province de l'empire intellectuel ne demeure inexplorée. Inconnus souvent de la foule, dédaignant les j procédés familiers à tant d'hommes de i lettres et d'artistes qui ne reculent de- \ vant rien pour parvenir à la notoriété, ils | sont une force vive de la Patrie, une ré- | serve généreuse que l'on ne saurait trop ] admirer et respecter. C'est dans le monde ! des savants que l'on découvre le plus de \ droiture, le plus de pro])ité, »le plus de j propreté morale. Devançant l'avenir par \ leurs découvertes, ils semblent cepen- ! dant vivre hors de leur époque ; ils par- | ticipent à sa grandeur, mais sans se ! montrer ; ils font la conscience de l'éternité ; ils savent combien tout est j
précaire et momentané et ils respectent le passé, sachant que rien n'est isolé dans ce monde, et sachant rattacher les effets et les causes. La vie d'un Renan, d'un Taine, d'un Pasteur, apparaîtra aux yeux de l'avenir comme la vie de saints de la pensée ; l'on en a érigé sur les autels bien d'autres qui étaient loin de les valoir.
Mais à ceux-là encore, il est un reproche à adresser. Ils vivent dans l'idéal, ils vivent de l'idéal, et ils n'y croient plus. La science expérimentale leur a desséché le cœur. Dans le désordre et l'accumulation inévitables des découvertes, ils ne savent ou s'arrêter : la seule vérité devant laquelle ils s'inclinent est celle du fait positif, et le dogmatisme scientifique a remplacé le dogmatisme religieux. C'est un fanatisme comme un autre : il a ses convulsionnaires, ses énergumènes, ses avaleurs de scorpions vivants et de char])ons enflammés. Culte aveugle ; divinité bienfaisante et dangereuse à la fois, dont l'étreinte écrase et
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dévore. Ils la croient infaillible, et elle se trompe sans cesse; ils la croient véridiqiie, et elle ment; elle paraît génératrice, elle est stérile; elle ne sait ni consoler ni caresser; elle est insatiable et meurtrière, dans ses changements incessants. Elle a tué le bonheur moral de rhumanité ! La poésie infinie de Tunivers, les fleurs du vieux monde, la richesse généreuse de la terre, tout ce qui faisait la beauté, la douceur des choses, tout ce qui ornait la vie, ces sources d'émotion, de charme, de piété, où depuis des siècles la bouche amère des hommes venait s'abreuver, elle a desséché, flétri, dissipé, tari tout cela.
Hélas! oui, je le sais aussi bien que d'autres, elle a résolu mille et mille problèmes... et après ? A-t-elle accru du poids d'un atome la pesée du bonheur dans la balance des destinées ? C'est lui demander trop, objecteras-tu ? Mais non, puisqu'elle se dit à même, la Science, de tout donner, tout, tout, à tous! Elle ment, te dis-je, elle ment!
Que te semble crun tel milieu social pour engendrer et nourrir des artistes ? et vois ce qu'il leur offre d'autre part, du côté des mœurs proprement dites.
Des mœurs ! on peut dire qu'il n'y en a plus; le courant de démoralisation qui se déchaîne à travers la France, et de Paris gagne la province, emporte et ruine tout. Il est plus fort et plus puissant que jamais; il devient chaque jour plus rapide, plus menaçant, charriant d'irrésistibles forces de désagrégation sociale : torrent de boue pestilentielle où roulent les miasmes destructeurs de notre société moderne. Les optimistes sourient, haussent les épaules, en appellent aux témoignages du passé, à cette vieille gaîté française, à la saine gauloiserie des aïeux. « Allons donc ! on n'est pas plus corrompu aujourd'hui qu'hier.
Il faut bien que jeunesse se passe ! » et l'on excuse avec cet aphorisme toutes les turpitudes du temps présent.
Cependant, l'œuvre démoralisatrice s'accomplit, sous la protection des lois
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qui n'en peuvent mais. Le nu retroussé, le déshabillé croustillant de ralïlche, de la photoo-raphie, du journal illustré, s'étale dans la rue, aux yeux de tous, déborde sur la voie publique, propagateur de gestes alliciants. C'est, périodiquement, la nuée des feuilles spéciales, largement offertes, à la portée de toutes les fortunes, vendues au grand jour, où la légende et le dessin, se complétant habilement, luttent à qui saura le mieux attiser les concupiscences, accrocher le regard des convoitises. Au café-concert, parmi les feux électriques, dans Téclat vertigineux des apothéoses, s'animent les tableaux licencieux, vrais spectacles de maisons closes. M. Georges ^lontorgueil, dans sa curieuse étude documentaire sur les Déshabillés au théâtre^ estime à trois millions au moins le nombre des spectateurs qui coururent assister, en trois ans, aux divers « levers » et « couchers » dont la vogue se poursuit encore. Réconfortante statistique !
Mais si cela, du moins, avait pour soi
l'excuse de la gaîté, de la fantaisie spirituelle, de la bonne humeur gracieuse, de l'imagination fleurie ! Non, c'est l'appel brutal, vulgaire, à tous les appétits inférieurs, l'exhibition cynique de tout ce que le respect de soi-même et des autres, entendu même de la façon la plus large, commande de tenir caché. Laissons de côté ,toute question de moralité et de pudeur : le simple sentiment de la dignité humaine s'y trouve outrageusement violé.
Regardez autour de vous, jetez un coup d'œil sur cette foule attentive : un rictus déforme les visages; les yeux flambent dans les traits convulsés; sur ces faces d'hommes et de femmes, l'obsession bestiale met son masque livide; tout ce qui sommeille de bas et de vil au fond de l'être humain remonte s'avouer là ; Fangle facial s'accuse, les fronts s'aplatissent; c'est le retour aux formes animales primitives; des siècles de civilisation, de littérature, d'art, de religion ont passé, et rien n'est changé : la bête humaine est demeurée la môme. Elle est là, innom-
braille, tapie dans l'angoisse sexuelle qui lui sèche la gorge, l)riile son sang, capable de meurtre et de folie. Jetez-leur en pâture ce corps de femme qui là-bas sur la scène se dévêt, et vous les verrez s'entredéchirer, s'entredévorer, à qui l'aura, à qui sera le plus fort pour la ravir aux autres.
Peinture outrée, dira-t-on ! Peinture vraie, hélas ! et rien de plus.
Gomment, d'ailleurs, en pourrait-il être autrement ? Tout conspire à faire naître dans les foules cette espèce de satyriasis, et à l'entretenir. Jamais culture de microbes sociaux ne fut entourée de plus de soins savants. Mais quel succès, aussi, pour récompenser tant d'habiles efforts ! Que manquait-il, par exemple, à ces panoramas de demi-mondaines, de professionnelles beautés, où toutes elles s'offraient dans l'appareil le plus propre à inspirer le désir de les connaître davantage, que manquait-il, sinon leur adresse et la taxe de leurs fa-
veiirs ? Les polissonneries du siècle dernier devaient avoir leur tour. A quand celui des albums japonais, à quand la reproduction à prix réduit de certaines planches de Félicien Rops et de tout le musée secret de l'antiquité ? Ici du moins Ton aura l'excuse de Tart.
A certains soirs, dans certains lieux dits déplaisir, music-halls à promenoirs, cabarets artistiques, à l'étal de certains cafés du Boulevard et de la Butte, vraiment l'atmosphère de Paris épouvante.
La luxure des foules se rue partout où elle sait trouver de quoi s'aiguillonner; elle s'épand d'un bout à l'autre de l'énorme ville, toute haletante d'espoirs indécis^ d'inquiétude équivoque, ici, selon l'heure, discrète encore et comme craintive, là, plus tard, débordante, tous voiles rejetés, dans un délire ivre.
Belle école pour former des hommes !
Les timidités curieuses de l'enfance, les hésitations, les indécisions rêveuses de la puberté, tout le poème frais et clair de l'âme qui s'ouvre, de la chair qui s'éveille.
la corruption ambiante le viole et le souille. ' C'est l'apprentissage de la vie par ses côtés inférieurs; c'est l'éducation du sentiment faite par les sens; c'est, à l'âge où l'homme sort de l'enfant, la porte ouverte à toutes les imaginations désordonnées, à toutes les influences malsaines. Flétrissure morale qui emplit d'amertume l'adolescence et laisse souvent \ son empreinte sur toute une existence. j Combien peu ont l'âme assez haute, la | volonté assez forte, pour échapper à cette j hantise ! Mais les autres qui auront I appris l'amour et la femme à cette école 1
de perversion ! Ils seront les blasés et les !
desséchés précoces que rien n'assouvit, \
qui ne savent résister a aucun entrai- i
nement pour se procurer des sensations j
nouvelles et ne connaissent d'autre mo- j
raie que celle du plaisir pour le plaisir. ;
Voilà donc le milieu oii doit éclore i
l'œuvre d'art. Quelle sera-t-elle, pour cor- i
respondre au l)esoin de cette âme des 1
foules devant laquelle l'artiste moderne j se voit bien obligé de s'incliner, puisque
aucune aristocratie n'existe capable de Fadopter, de le faire vivre, de lui permettre le travail et Findépendance ? Que sera-t-elle cette œuvre, peinture, sculpture, architecture ?
Le culte de la Beauté créa sous le ciel de FHellade, durant des siècles, les plus pures, les plus nobles formes : c'est que la vie s'épanouissait alors dans une incomparable splendeur. Les cathédrales, tout Fart du moyen âge, si mystérieux et si puissant dans ses créations, s'élançaient vers la Divinité avec des accents de prières et toute la souffrance, tout Fespoir de Fhomme tendu dans Fardeur d'une foi simple et haute. L'art grec autant que Fart gothique qui sont et demeureront à jamais les deux plus grandes manifestations de la pensée humaine, furent vivifiés par l'enthousiasme, Fapprobation inconsciente de leurs contemporains : c'est que chacun pouvait retrouver en eux le reflet de sa pensée, de ses croyances, de ses désirs d'au-delà; c'est que le temple grec, autant
que la flèche gothique, symbolisait en perfection Tâme même de (-eux qui les (contemplaient. Les institutions elles-mêmes dont se composait alors le groupement social, les mœurs individuelles et collectives, toute rindécision des légendes, des superstitions, la vie spéciale du temps s'y manifestaient sous des apparences logiques, adéquates.
Quel art sera donc celui de notre époque, pour qu'il soit conforme à l'esprit de cette époque même ? Bassement asservi aux lois étroites, aux besoins instinctifs, aux appétits grossiers qui régnent aujourd'hui dans presque tout notre vieux monde. Un art matérialiste, pour tout dire, et ces deux mots, s'accouplent sous ma plume, malgré moi. Oui, un art matérialiste, un art sans horizon, un art de satisfaction immédiate, sans profondeur, sans mystère, sans idéal. Oui, notre époque aura créé ce blasphème esthétique : un art sans idéal, un art sans beauté. C'est que la Beauté est morte, dira-t-on, c'est que l'Idéal n'existe plus, tué par la
Science ! Ah! que non ! Il faudrait si peu, si peu, l'effort de quelques hommes sincères et vaillants, pour restaurer le culte de cette Beauté et de cet Idéal dont la mort a rendu désert le monde. Au lieu de cela, la démocratie moderne a instauré le Règne de la Laideur en voulant que Tart fut le domaine de tous.
Erreur dont il faudra bien du temps pour effacer les funestes effets. Y parviendra-t-on même jamais ? Il est permis d'en douter, en voyant à quelles aberrations, à quelle absence totale de bon sens esthétique on est arrivé, et de la part de certains artistes eux-mêmes portés sur le pavois et mis en vedette par une critique inconsciente, avide de flatter le goût des masses, et de la part des amateurs d'art qui se piquent de favoriser les tentatives nouvelles.
Oui, je le répète, c'est Tesprit d'anarchie qui règne en France dans le mouvement artistique ; c'est un besoin de destruction, une sorte de délire particulier qui veut abolir tout ce qui existe.
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11 faiidrail que plus rien du passr ne pût subsister; l'impuissance de notre temps s'avoue ainsi. Ne pouvant édifier luimême, de ses propres forces, l'œuvre de l'avenir, l'homme d'aujourd'hui veut s'en venger sur l'œuvre d'autrefois. Etrange folie, n'est-il pas vrai !
Ah ! quelle tristesse vous prend devant tant de trésors gaspillés, ruinés, ces merveilleux trésors de l'Art français dont l'exemple demeure dédaigné et qui contiennent cependant tant de richesses fécondes ! Et quelle épouvante aussi l'on ne peut s'empêcher de ressentir en songeant à demain. Oui, quel sera-t-il, l'art de demain, puisque tel est celui d'aujourd'hui ! Les générations montantes, élevées dans le mépris de l'Idéal, dans le culte djme espèce de dogme scientifique qui n'emprunte à la S(uence que son nom, éprouveront-elles seulement le besoin d'un art ? Peut-être que non ! Le sens de ce mot divin se perd de jour en jour. Gomment ne pas éprouver de
la pitié pour les temps futurs oiiriiomme ignorera ces pures joies, ces joies infinies, si généreuses, si réconfortantes que prodigue TArt ? Les religions disparaissent. Pourquoi celle-ci ne disparaîtraitelle pas, elle aussi ? Et sur les ruines du vieux monde, plus rien ne restera, aucun refuge pour les âmes un peu hautaines, avides d'au-delà, passionnées d'illusions et d'idéal. Les prochaines révolutions — elles sont fatales, inéluctables, hélas ! — les prochaines révolutions mettront le feu aux cathédrales, aux musées et aux bibliothèques, à tout ce qui signifie le Passé et le Mystère.
Vous avez tout arraché du (-œur de riiomme, tout ce qui faisait, aux grandes heures de lutte, sa force et sa beauté. Sous prétexte de l'instruire, vous l'avez conduit avec vous vers cette science que vous appelez la lumière ; il en reste aveugle et épouvanté, trop fai])le pour en pouvoir supporter Téclat ; et tous les phares qui furent ses buts dans le passé et dont il aimait tant à voir briller
de loin, dans la nuit de son ignorance heureuse, la bienfaisante et douée clarté, les voilà éclipsés, anéantis par le foyer trop ardent que vous avez allumé. Vous avez voulu tout approfondir; la miraculeuse statue d'or et de pierres précieuses du monde, vous avez prétendu aller jusqu'à son cœur pour en connaître le secret, pour étudier ses battements et savoir quel sang merveilleux l'animait.
Savez-vous rien d'éternel ? Avez-vous acquis la connaissance absolue des lois de l'univers? Pas même, et les savants d'il y a dix ans à peine, sont déjà devenus de pauvres rêveurs, devant les conquêtes toujours nouvelles où vous vous acharnez. Gomment le vertige ne vous prend-il pas, du haut de votre orgueil, au bord de cet abîme effrayant ? Vous, du moins, par votre supériorité intellectuelle, vous voilà capable de le dompter, ce vertige, et quand même vous ne le pourriez pas, qu'importerait? Mais les autres, l'innombrable troupeau des faibles, toutes les pauvres âmes simples, tous les pauvres
esprits rudimentaires dont se compose la grande humanité, vous souciez-voïis seulement de les voir se débattre, attirés par le gouffre tout-puissant, et bientôt déchirés dans leur chute, tout pantelants, le crâne en miettes ?Non, aucun élan de pitié ne jaillit de vous ; vous demeurez secs et froids, comme dans Taccomplissement d\m austère devoir, d'une mission supérieure ! Mais ne voyez-vous pas que c'est de trop savoir que tout ce peuple agonise, que c'est de misère morale plus que de misère physique qu'il souffre aujourd'hui. 11 vous suit avec confiance, loyalement, servilement, leurré de vos promesses de bonheur ; soit ! mais le jour où il s'apercevra qu'il s'est trompé en croyant à vos paroles, le jour où, tout à coup, ouvrant les yeux, il verra éclater vos mensonges et que tous les paradis n'étaient qu'illusoires dont vous aviez juré de lui ouvrir toutes grandes les portes ! Oh ! ce jour-là, puisque plus rien ne le retient, ni peur, ni espérance en l'au-delà, ni religion, ni foi, vous le
verrez se déchaîner, monstre à mille tètes, et bondir sur le vieux monde pour la destruction définitive. La brute humaine se réveillera; les hommes redeviendront pareils à leurs frères des barbaries primitives, et la force, fatalement, triomphera de l'esprit. Qui pourra les arrêter dans leur délire de destruction ? Rien, hélas ! car ils auront aboli en eux toute notion du Bien et du Mal; la conception matérialiste du monde, telle qu'elle a cours généralement aujourd'hui, a supprimé de leurs âmes simples la croyance en Fimmortalité future ; quelles bornes opposerez-vous à la rage effrénée, démoniaque, d'une humanité privée d'Idéal, réduite à l'état de bestialité, d'animalité? Ah ! comment ne pas jeter en arrière un regard de regret et de mélancolie vers les belles époques de foi et d'art où la prière naïve des cœurs dociles et fidèles montait vers le ciel en floraison de pierre, en flèches aériennes, où l'Art et la Foi ne faisaient qu'un, étaient le refuge, le but, 'l'espoir jamais déçu, l'abri de con-
solatioii et de repos; oîi, du fond de sa ■
misère, les yeux de rhoinme pouvaient j
voir luire l'étoile fixe du Bonheur futur ; |
où le cœur blessé par la vie trouvait dans j
le silence des cathédrales, toutes bruis- j
santés encore de l'écho des hymnes, la !
paix et la guérison. La Barbarie du •
Moyen Age ! Voilà le mot dont les des- '
tructeurs du Passé, les novateurs de |
l'Avenir social caractérisent dédaigneu- ■
sèment l'époque la plus féconde de l'Art. j
Ah! quelle douleur ne doit-on pas éprou- i
vrer devant le désarroi des âmes moder- I
nés, en quête de bonheur, et cherchant à travers la forêt tumultueuse et sombre des idées et des formes, la clairière de
repos, de confiance, de lumière et de j
beauté. i
Espérons cependant; comme le cœur humain, la vie des peuples a ses faiblesses; l'existence collective ne subit- | elle pas les mêmes lois que Texistence | individuelle ? Oui, espérons ! Quelque j homme peut naître, d'une toute-puissance j
créatrice prodigieuse, crime surhumaine volonté, dont la parole restaurera le Culte de l'Idéal, apportera la vraie lumière dans les cerveaux troublés, rendra le calme, la sérénité aux âmes et aux esprits tant agités et qui ne savent plus le chemin du repos moral ! Mais Técouterait-on, s'il venait ? L'écoutera-t-on, s'il vient jamais ? Se fera-t-il assez de silence par le monde pour que sa grandiose et douce voix se puisse seulement faire entendre ?