IV. — Vignettes en couleur obtenues avec plusieurs planches
Pour exécuter une planche en couleur, — à l'aide de clichés en relief, — on procède de la manière suivante :
D'abord, on fait sur papier procédé, papier à grain ou bristol glacé et uni, un dessin, non seulement au trait, mais encore en indiquant les grands partis pris d'effet à l'aide de quelques touches vigoureuses. Sur le papier à grains, on des-
sine à la plume et au crayon ; sur le papier lisse, on dessine seulement à la plume, en posant toutefois, si on le juge convenable, quelques touches au pinceau.
Le dessin au crayon et à la plume offre naturellement des contours plus gras, moins secs que le dessin à la plume dont les cernés sont toujours un peu durs, — on dit même « un peu fil de fer », en terme d'argot artistique. De plus, dans le premier cas, on peut obtenir, grâce à quelques touches de crayon bien posées, des effets de teintes grises dégradées, très moelleuses, tandis que dans le second cas le travail des hachures tranche quelquefois trop brusquement avec les teintes de couleur. Toutefois, il n'est jamais de règle sans exception, et, suivant la nature des sujets à traiter, il faut employer l'un ou l'autre des procédés sans hésiter. Ce qui est parfois difficile à rendre au crayon [s'interprète quelquefois très aisément a la plume ; c'est à l'artiste de choisir le mode d'exécution, suivant la nature du sujet.
Le dessin étant terminé, — au double environ de l'original, ou plus grand d'un tiers, ou suivant toute autre proportion jugée nécessaire selon la réduction voulue ou la finesse que l'on désire obtenir, — on le fait reproduire au format définitif par les procédés de photographie et mettre en relief par les procédés zincographiques.
On tire de ce cliché sur zinc plusieurs épreuves sur papier collé , — c'est-à-dire n'absorbant pas les teintes humides comme un papier buvard, — et, sur ces épreuves, l'artiste exécute son aquarelle avec les tons les plus variés, sans se préoccuper de l'emploi exclusif de telle ou telle couleur. Chaque artiste doit colorer son dessin suivant sa tonalité, sans aucun souci des tons employés et sans préoccupation de simplification, ce qui
ne pourrait que le gêner dans sa libre inspiration. Puis cette épreuve coloriée est remise au zincograveur, et c'est lui qui va décomposer les touches d'aquarelle et exécuter autant de planches de zinc qu'il est nécessaire pour obtenir les couleurs du modèle. Avec une patience inouïe, et aussi, il faut bien le dire, avec une habileté peu commune, ces spécialistes excellent à calquer exactement les contours des teintes et à rendre par des grenés habiles les dégradations et les afflux de teintes qui donnent parfois tant de charme aux aquarelles vivement enlevées. Les décalques reportés sur zinc sont mordus plus ou moins, les parties ne devant pas recevoir de couleur étant protégées par une couche de vernis copal.
Pour les dégradations des teintes, aucune méthode n'est à recommander particulièrement ; les uns préfèrent les hachures, les autres, des teintes plates allégées par des réseaux blancs rectangulaires ou en diagonale, préparés à part et ajoutés après coup sur le dessin déjà tracé, Mais la méthode par excellence est le grain obtenu comme dans l'aquatinte, c'est-à-dire en enfermant la plaque dégagée du bitume après une ou plusieurs morsures, dans une boîte contenant de la poudre de résine. A l'aide d'une soufflerie ou au moyen d'une hélice tournant à l'intérieur du coffre, on soulève un nuage de poussière résineuse. On laisse retomber les grains les plus lourds, puis on introduit la plaque de zinc; le temps qu'il faut laisser la plaque exposée à la résine dépend de la grosseur du grain que l'on veut obtenir. On retire la plaque de la boîte, on la place sur une toile métallique, on chauffe légèrement, la résine fond, et on fait mordre plus ou moins énergiquement selon la grosseur du grain que l'on veut obtenir.
Les plaques de zinc donnant chacune une couleur diffié-
rente peuvent donner encore, suivant la grosseur des grains, environ quatre tons d'intensité différente, et en y ajoutant une teinte à plat, qui est le maximum d'intensité du ton; chaque couleur peut donc, à l'aide d'une seule planche, et, par suite, à l'aide d'une seule impression, donner cinq tons de même couleur, mais d'intensité très variable.
Après avoir exécuté le nombre de planches suffisant pour rendre l'aspect du modèle, il ne reste plus qu'à commencer le tirage.
Les plantes de zinc donnant des colorations différentes peuvent aussi se combiner, non pas avec des dessins spécialement exécutés, mais avec des reproductions de tableaux, ou des photographies directes d'après nature, obtenues par les procédés de gravures en demi-teinte ou de simili-gravure.
En ce genre de chromotypogravure, certaines pièces éditées par les Boussod et Valadon ont donné de très bons résultats, grâce à des coloriages fort habiles et surtout à des impressions très soignées.
Dans un autre genre, des fonds ajoutés, des teintes formant dessous à certains dessins reproduits, il y a quelques années déjà par différents héliograveurs, — comme plusieurs grandes planches du Figaro de Noël (entre autres: le Don Quichotte (d'Aranda), la Sapho (de Gervex), et les Ruines de l'Arc de Triomphe), — ont fait valoir les effets de rehauts des blancs, en donnant plus de profondeur aux demi-teintes et en accentuant les effets de lumière, seulement indiqués par des oppositions de blanc et noir.
I. — Impression des planches en taille -douce, impression à la poupée d'une planche unique.
Les planches gravées, soit en creux, soit en relief, ne peuvent fournir que des épreuves monochromes ; il est, toutefois, un procédé d'encrage, dit à la poupée, qui permet d'obtenir des épreuves de plusieurs couleurs à l'aide d'une seule planche; mais, en général, pour obtenir des épreuves en couleur, il faut employer plusieurs planches : ce n'est qu'à l'aide de plusieurs cuivres en creux, de plusieurs clichés en relief ou de plusieurs lithographies, chacune de ces planches ou de ces pierres étant attribuées à une impression spéciale de couleur différente, que l'on obtient des épreuves polychromes.
L'encrage à la poupée, — procédé exclusivement réservé pour la taille-douce, — consiste à encrer la planche, non pas à l'aide d'un gros tampon, mais à l'aide d'un tampon de forme spéciale; or, ce petit tampon rappelle en effet assez bien les formes sommaires des humbles poupées, qui, bien qu'elle ne
se vendissent jadis que quelques sous, n'en causaient pas moins la grande joie des enfants.
L'enveloppe des tampons figure, paraît-il (!), une jupe serrée à la taille, et la petite boule du haut rappelle vaguement la tête d'un personnage lilliputien; que l'on y ajoute le mouvement d'oscillation que lui donne la main de l'imprimeur, la petite figure, mal habillée, semble danser perpétuellement à la surface de la planche. Il n'en faut pas plus pour justifier
Gros tampon pour l'encrage des grandes surfaces, petits tampons ou poupées et pinceaux pour les encrages en couleur.
le nom du petit outil. Armé de cette poupée ou plutôt- de plusieurs poupées, l'imprimeur encre la planche de la manière suivante.
Supposons qu'il faille, par exemple, encrer en couleur une taille-douce représentant un groupe d'oiseaux perchés sur des branches d'arbre et se détachant sur un ciel bleu. D'abord il encrera à l'aide d'une poupée imprégnée d'encre d'un ton vert rompu, la partie inférieure de la planche, les lumières lui seront données par les blancs de la planche, les vigueurs par les creux, et en rompant le ton vert d'une petite addition de noir, il accentuera les grands plans dans l'ombre; ceci fait, il encrera le ciel avec une autre poupée impré-
gnée d'encre bleue, et sur la ligne d'intersection du ciel et des feuillages il s'attachera à fondre les deux teintes, sans trop de brusquerie ; il y a là un nouveau tour de main assez délicat, mais ce n'est pas le dernier : il aura fallu réserver autant que possible l'emplacement occupé par les silhouettes des oiseaux pour ne pas ternir le modelé inutilement.
Ces oiseaux eux-mêmes sont encrés ensuite à l'aide de poupées minuscules imprégnées chacune d'encre de couleurs différentes; parfois la plus minuscule poupée est encore trop grosse, on ne peut hasarder en certains endroits que des touches d'encre au pinceau.
Sans doute, l'ouvrier imprimeur est guidé dans son travail par une épreuve coloriée qu'il a sans cesse sous les yeux, mais on voit quelle habileté de main et quel tact il faut pour colorer ainsi un cuivre avec des encres d'imprimerie.
La planche étant complètement encrée et bien fondue, on la pose sur la presse en taille-douce et on tire l'épreuve ; puis l'épreuve tirée, on essence la planche et on l'encre à nouveau. Il faut recommencer ces opérations si compliquées chaque fois pour chaque épreuve.
C'est dire que le tirage des épreuves encrées à la poupée est toujours fort long et fort cher naturellement et que, de plus, malgré les soucis de reproduire exactement le bon à tirer, les épreuves peuvent être de valeur inégale, car il est rigoureusement impossible à l'ouvrier imprimeur de reproduire chaque fois les mêmes effets d'une manière identique. Malgré cela, certains spécialistes excellent dans ces sortes de tirages, qui, bien réussis, sont très harmonieux et qui parfois, — lorsque l'épreuve est encore humide au sortir de la presse, —
sont retouchés vivement au pinceau, soit pour mélanger des teintes encore fraîches, soit pour ajouter quelques petites notes éclatantes impossibles à poser autrement qu'au pinceau.