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III. — Gravures sur bois à plusieurs planches

Sans faire remonter l'origine des gravures en camaïeu au Grec Cléophante, surnommé le iJfonochromate, — ce qui est peut-être risqué de la part de certains auteurs, — on peut dire que dès le xvie siècle, il existait des estampes ou premiers camayeux signés des noms très respectables de Martin Schôn, Albert Durer, Hans Burgkmair et Hugo da Garpi.

Toutefois, le procédé du dernier de ces graveurs, seul, semble avoir fait école. Il gravait, dit Félibien, des estampes qui paraissaient lavées de clair-obscur et faisait pour cet effet trois sortes de planches d'un même dessin, lesquelles se tiraient l'une après l'autre sous la presse sur une même estampe; elles étaient gravées de façon que l'une servait pour les jours ou grandes lumières, l'autre pour les demi-teintes, et la troisième pour les contours et les ombres fortes.

Tout le procédé de la gravure polychrome en relief était déjà trouvé, et faire des planches à la manière de Hugo da

Carpi (!) fut, de temps à autre, une véritable maladie épidémique à laquelle les graveurs sur bois des époques suivantes n'ont pu résister.

L'excellent Brevière, qui fut en France le véritable rénovateur de la gravure sur bois debout, — et qui n'était pas l'élève de Thompson, ainsi que l'a dit à tort Didot, n'y put échapper, pas plus d'ailleurs que son collègue Papillon (1766) , qui, bien avant lui, avait étudié et analysé ce procédé avec soin.

Hugo da Carpi employait parfois jusqu'à quatre planches de bois pour une estampe, — sans y faire aucune taille, — ce qui stupéfiait les bons graveurs d'antan. On les imprimait d'une seule couleur par dégradation de teintes, — ce qui était faire un peu de l'art japonais sans le savoir, — et le graveur affectait de se servir de papier gris, afin que les rehauts ou les parties les plus éclairées fussent d'une dernière teinte très faible qui se confondait mieux avec celle des planches gravées et donnait aux ouvrages achevés un air de peinture fort voisin du camaïeu.

Ce secret, — c'était alors le mot mystérieux fort à la mode, — plut tellement au célèbre Raphaël qu'il souhaita que plusieurs de ses compositions fussent perpétuées de cette manière, et il grava lui-même, dit-on, des camaïeus en bois, auxquels il mit son initiale ou une R blanche à l'estampe de la teinte la plus claire.

Après cet enthousiasme de Raphaël, faut-il parler des autres admirateurs de ce genre de gravure? Point n'est besoin, je suppose.

Cependant, dans l'histoire des graveurs en camaïeu, certains auteurs n'ont pas négligé de donner un mauvais point

Zn ARTS DE REPRODUCTION VULGARISÉS.

aux graveurs du temps de Henri Goltzius, lesquels variaient leurs rentrées par différentes couleurs du trait et chargeaient cette gravure de tailles et de contre-tailles, ce qui sortait du genre et nuisait à l'effet du camaïeu d'Hugo da Garpi.

Les planches de bois destinées à la gravure en camaïeu étaient des planches de poirier et non des planches de buis, parce que, disaient les vieux graveurs, sur le premier de ces bois, les masses d'encre, les à-plats prennent mieux que sur le second.

Quant au repérage, c'était surtout une des difficultés de la gravure en couleur ; mais à l'aide de pointes ajustées en des emplacements donnés, permettant de fixer la feuille de papier aux mêmes endroits pendant le tirage successif des planches enduites d'encre de couleur différente, on obtenait à la presse à bras de bonnes épreuves en couleur.

La gravure sur bois, — la seule connue au Japon, — telle que l'ont exécutée des milliers d'inconnus du plus immense talent, peut être considérée comme le dernier mot de l'art du fac-similé. Tous les procédés photographiques auront beau faire, jamais ils n'approcheront de l'exactitude de rendu de ces bois exécutés sur des planches de cerisier ou autre bois dur, toujours scié dans le sens de la longueur.

Dans la remarquable exposition de la gravure japonaise, organisée avec tant de soin par S. Bing, on pouvait voir au milieu de la grande salle de l'École des Beaux- Arts une modeste vitrine renfermant les outils des graveurs sur bois japonais et des spécimens d'épreuves. Gela était d'une simplicité antique comme moyens employés, et d'une habileté étourdissante comme résultat. Les burins à forme spéciale, les fermoirs ou les gouges à profils concaves et savamment aiguisés, étaient

-inconnus à ces graveurs dont l'oulil consistait en simples petits ciseaux bien rudimentaires.

Gomment on grave au Japon? S. Bing nous l'a dit dans la préface du Catalogue de cette exposition qui offre, en quelques pages, un résumé des plus complets de l'état de la gravure au Japon. Le dessinateur fait sa composition sur papier pelure et la colle, le recto contre le bois.

Par transparence, le dessin apparaît alors, et le graveur, en fendant le papier et le bois, d'un même coup d'outil, n'a plus qu'à creuser, à l'aide de son couteau ou de son ciseau, toutes les surfaces intermédiaires de façon à épargner seuls les linéaments du sujet.

Et alors, ce qui est prodigieux, c'est que le graveur japonais, malgré son outillage rudimentaire, semble s'ingénier à exécuter son travail en telle conscience, que l'on hésite parfois à distinguer une épreuve d'un original, le ton de l'encrage étant le même. Les contours bavocheux de ce pinceau, qui est l'unique instrument du peintre de l'extrême Orient, ces écrasements où des poils mal disciplinés éclaboussent ça et là de fines gouttelettes, ou, frisant à peine la surface du papier, ne déposent que des taches noires parsemées de points blancs, ces contours appuyés, dont l'encre, séchée sur les bords, augmente encore la vigueur de la silhouette, tout cela est rendu à merveille par le graveur. Il excelle à effiler les brindilles de roseau, les plumes froissées des moineaux, ou les calices frissonnants des fleurs que le plus léger souffle peut enlever. Les piles de bois noueux où s'attachent les barques que secouent des courants rapides, les rochers noirs apparaissant à fleur d'eau, émergeant au-dessus des flots, montrant leur surface à la fois rugueuse et humide, le graveur

les interprète avec une vérité de ton surprenante. Et, quant à ces compositions de haute saveur, où les dessinateurs japonais, se jouant avec des difficultés qui nous feraient reculer, nous autres Européens, et abordent hardiment ces images de poissons se jouant au milieu des vagues, et dont les silhouettes mouvementées apparaissent, tantôt dans l'air et tantôt dans l'eau, représentés qu'ils sont dans des attitudes d'une vérité rigoureuse, le graveur japonais entoure de tous ses soins ces merveilleux dessins et les met en relief avec un respect infini.

Mais les gravures japonaises ne sont pas seulement merveilleusement gravées, elles sont encore merveilleusement imprimées-, le travail des graveurs sur bois est superbe, bien des artistes européens ont été stupéfaits de cette habileté à tailler le bois ; mais il faut dire aussi que les épreuves de ces bois sont tirées d'une manière toute particulière, et dans le chapitre sur l'impression, les lignes que nous leur consacrons prouveront une fois de plus que les artistes japonais sont des gens admirablement doués.

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