EAU FORTE NATURE
coupante, a été mordu dix minutes également, Or, à première vue, non seulement à cause de la plus grande surface couverte de hachures, mais aussi à cause d'un travail plus ferme et plus serré, il est évident que le ton obtenu est beaucoup plus intense que celui du deuxième rectangle du sujet placé dans le haut du cuivre. La tour et l'église, tracées de même, n'ont été mordues que quinze minutes, et sur ce point, au contraire, le travail étant moins serré que celui de la grande cathédrale du troisième rectangle (sujet du haut), l'effet est inverse : la cathédrale est plus noire que l'église. Quant aux rochers, après une morsure de vingt minutes , ils ont été touchés à l'aide d'un pinceau imprégné d'acide pur.
On peut donc juger par comparaison de la variété des tons, de la différence des gris et des noirs que l'on peut obtenir à l'aide de morsures plus ou moins prolongées.
Pour préserver une partie du cuivre d'une seconde morsure, on recouvre cette partie de vernis au pinceau ; cela est très simple à faire , néanmoins cela demande de grandes précautions.
Le vernis dont on se sert est liquide et d'une belle couleur brune très foncée; employé tel quel, d'abord il serait trop transparent, puis il ne sécherait pas assez vite, ensuite il coulerait et s'étendrait trop facilement sur les parties qui ne doivent pas être recouvertes. Pour s'en servir, on en verse quelques gouttes dans un godet, on y ajoute un peu de noir de fumée en poudre, on mélange rapidement du bout du pinceau, et on obtient alors une sorte de boue épaisse et très noire qui sèche assez rapidement dès qu'elle est étendue sur le cuivre; on constate d'ailleurs sa complète siccité en hâlant légèrement sur le cuivre : si le vernis reste brillant, il n'est pas
sec, il faut attendre; s'il change d'aspect, on peut continuer la morsure des parties non recouvertes, mais sans se hâter cependant. Quand le vernis n'est passée, l'acide peut s'introduire sous cette couche au pinceau et causer de grands ravages. Il faut donc être prudent et ne point se presser.
Mais, indépendamment de cet accident à éviter, il faut aussi veiller à bien recouvrir les plans que l'on veut préserver sans dépasser les contours et cependant en les serrant le plus près possible. C'est là où le graveur doit manier son pinceau imprégné de vernis comme un aquarelliste soucieux de découper de délicates silhouettes, ou plus simplement comme un vulgaire retoucheur rechampissant les ciels avec sérénité et suivant les dentelures les plus fines avec une prestesse de main qui rappelle l'habileté du fileur traçant avec la plus surprenante dextérité les filets les plus minces et les plus réguliers à l'aide d'un pinceau toujours égal.
Le petit vernis étant sec, on verse l'acide à nouveau, on fait mordre, et on répète l'opération autant de fois que cela est nécessaire. On laisse l'acide bouillonner, on surveille ces globules de gaz qui viennent crever à la surface, on nettoie la surface de la planche avec les barbes de la plume, on jette de temps à. autre un regard à sa montre ou à son horloge pour arrêter ou continuer la morsure, on retire la planche. On recouvre d'autres parties qui sont assez mordues quand d'autres ne le sont pas encore assez, et on continue cette alternative de travaux de revernissage et de remorsure jusqu'à ce que la planche soit complètement terminée. De temps à autre on surveille les crevés, c'est-à-dire les parties de vernis trop étroites comprises entre deux hachures qui pourraient sauter pendant l'ébullition. On rebouche un crevé au besoin à l'aide
d'une petite gouttelette de vernis qu'on laisse tomber délicatement, en prenant bien soin de ne pas empiéter sur les tailles voisines; on surveille aussi les marges du cuivre, voire même l'envers de la planche, et, si le vernis saute, on protège le métal mis à nu par une touche de vernis au pinceau et on continue la morsure par un bain plus ou moins long, par touches d'acide pur même, si les vigueurs du sujet l'exigent par places; et le cuivre ainsi creusé de tailles plus ou moins profondes, que l'on suppose terminé, peut être alors nettoyé. On peut, toutefois, pour s'assurer de l'effet des hachures creusées, mettre son cuivre gravé sous le châssis; en le regardant obliquement, on verra les hachures se détacher en noir plus ou moins intense, suivant leur degré de profondeur, sur le ton relativement gris du vernis. Mais cela n'est toujours qu'un renseignement par à peu près. Cependant, comme il faut bien que l'opération se termine, on enlève alors les vernis et on procède au nettoyage du cuivre.
On chauffe légèrement la planche, on essuie à l'aide d'un linge très fin le vernis qui se ramollit promptement, on verse sur le cuivre chaud quelques gouttes d'essence de térébenthine ; les dernières traces de vernis disparaissent avec un dernier essuyage, et sur le cuivre brillant le sujet gravé se dessine en creux et prêt à être imprimé.
Les remorsures.
Ne nous préoccupons pas pour le moment des procédés d'impression, nous réunissons plus loin quelques renseignements sur les différents modes de tirage des planches en tailledouce et des planches en relief; supposons seulement que nous
avons une épreuve qui va nous permettre de nous guider pour la icprise des travaux, car la planche non seulement n'est pas toujours réussie du premier coup, mais quelquefois, fort souvent même, il faut ajouter et reprendre certaines parties à l'aide de moyens divers.
Supposons donc une planche qui, nettoyée, paraît trop peu mordue dans toute son étendue, et une planche, nettoyée également, et paraissant insuffisamment mordue dans certaines parties seulement.
Dans le premier cas, on se sert du rouleau à revernir. Ce rouleau, qui a l'aspect d'un cylindre de bois pourvu de deux manches, est recouvert de cuir ou de caoutchouc et toujours soigneusement conservé dans une boîte à l'abri de la poussière; — on en imprègne la surface d'un vernis dissous dans l'essence de lavande et offrant l'aspect d'une pâte très molle. On le passe ainsi imprégné sur toute la surface de la planche, sans appuyer lourdement; les surfaces unies prennent le vernis, et par contre le vernis ne pénètre point dans la taille déjà creusée; on chauffe très légèrement; l'essence se volatilise, le vernis se solidifie, et la planche apparaît comme elle était avant l'opération de la morsure; il ne reste plus qu'à recouvrir l'envers de la planche et à la plonger dans la cuvette d'acide. On continue, dès lors, les morsures, et quand on juge la profondeur des tailles suffisantes, on retire le cuivre, on lave à grande eau, on sèche avec du papier buvard, et on nettoie de nouveau avec de l'essence de térébenthine.
Dans le cas où l'on veut remordre seulement certaines parties du cuivre, il faut d'abord couvrir tout le cuivre d'une couche de vernis au tampon, en prenant soin de déposer assez de vernis pour que les tailles déjà creusées soient bien
remplies. On porte la planche ainsi revernie sous le châssis, et on peut, soit en passant la pointe dans chaque hachure, débarrasser ainsi chaque trait creusé de ce nouveau vernis, soit ajouter de nouvelles hachures croisant les premières. Avec le premier procédé, une nouvelle morsure donnera des tailles plus profondes; avec le second, des nouvelles tailles s'ajoutant aux tailles déjà creusées donneront un ton plus intense.
Le seul inconvénient de ces travaux ajoutés après coup est celui-ci : le vernis ordinaire, un peu épais et trop sombre, ne permet pas de distinguer bien nettement les travaux antérieurs; aussi certains graveurs préfèrent-ils, lorsqu'ils revernissent une planche pour la seconde fois, la couvrir de vernis blanc. Ce vernis blanc, son nom l'indique, est un vernis en boule qui, étendu à chaud sur la planche et régularisé au tampon, laisse apparaître le cuivre avec sa belle couleur rouge; il laisse aussi deviner aisément les travaux déjà mordus qui se dessinent en gris sous cette couche de vernis, et chaque nouveau trait tracé sur le cuivre va désormais apparaître en noir, ce qui permet une grande précision dans les travaux ajoutés; de plus, à la morsure, la limpidité du vernis permettra de suivre le travail de l'acide; on verra sous l'influence de l'acide les traits se creuser de plus en plus, et on pourra ainsi arrêter l'opération presque à coup sûr.
Mais à tous ses avantages, le vernis blanc joint, hélas ! quelques inconvénients. D'abord il est peu résistant aux morsures. Si on veut obtenir des tons énergiques, il faut recourir au vernis ordinaire, c'est-à-dire au vernis au tampon, et ne pas se servir du vernis blanc. Ensuite le vernis blanc, qui se perd et s'écaille volontiers pendant les morsures prolon-
gées, entre facilement en fusion, ce qui détermine de petils globules qui, crevant bientôt, se traduiraient, s'ils n'étaient rebouchés par du petit vernis au pinceau, par autant de points qui se creuseraient pendant la morsure. Il faut donc tamponner soigneusement le vernis blanc sans trop chauffer; il vaut mieux reprendre l'opération en plusieurs fois, chauffant doucement et longtemps, que de voir éclater ces dangereux globules.
Dans les travaux de remorsure, il faut ne jamais perdre de vue la planche quand elle est plongée dans la cuvette. Que le cuivre soit reverni au rouleau, au vernis ordinaire, au vernis blanc, voire même au vernis au pinceau qui, additionné de noir de fumée, permet d'exécuter les travaux les plus fins, mais résiste mal aux morsures violentes. — Il arrive souvent que les traits primitifs continuent à mordre en même temps que les traits nouvellement ajoutés. La raison en est que les angles formés par les tailles offrent des surfaces glissantes sur lesquelles les vernis ne se fixent pas solidement, et pendant la morsure ces arêtes de métal, apparaissant bientôt à nu, offrent
un élément à l'acide qui se précipite sur le cuivre mis au vif.
Dans ce cas, il faut arrêter de croquis théorique montrant de cha- su^e l'opération de la morsure ; il
que côté d'un trait gravé a 1 eau- 1
forte reffet produit par une couche faut étendre de nouvelles couches
de vernis — protégeant bien la
$5£lîï3Lk«? lalSsaDtde de vernis sur les tailles déjà creusées, car elles seraient complètement détériorées si on laissait l'opération se prolonger.
Lorsque les surfaces à remordre sont de peu d'étendue, on peut éviter les immersions dans le bain d'acide., si ces remorsures ont pour but, par exemple, d'obtenir en un seul
endroit des touches énergiques ; il suffît d'humecter légèrement d'une goutte d'eau la partie à faire mordre; on pose alors sur cette surface humide quelques gouttes d'acide pur; un bouillonnement verdâtre énergique se produit; on sèche avec du papier buvard pour enlever l'acide qui a perdu de sa force, et on répète l'opération si on le juge convenable; toutefois, il faut surveiller de près l'aspect du vernis, qui s'écaille facilement sous l'action d'une morsure violente, et si des points se découvraient de place en place, il faudrait suspendre l'opération et revernir à nouveau.
Toutes ces retouches mordues à l'acide peuvent donner des tons noirs et des tons gris; mais, dans certains cas, on le voit, on n'est pas toujours sûr du ton obtenu, surtout pour les tons gris; il est malaisé de suivre le travail de l'acide. Si on a employé le vernis au pinceau, les traits se creusant apparaissent bien en gris, mais encore est-on toujours un peu inquiet sur leur valeur, et les raccords avec les travaux antérieurs ne sont-ils pas toujours aussi purs qu'on pourrait le souhaiter. Certains graveurs ayant réussi, par un habile tour de maiu, à rendre bien adhérent le vernis blanc, et ayant pris l'habitude de graver sur ce vernis sans l'érailler, savent très bien se rendre compte des raccords entre les travaux anciens et les travaux nouveaux ; pour cela, même sans faire mordre, ils ont près d'eux un verre d'eau ordinaire rendue légèrement opaline en y versant quelques gouttes d'eau de Barèges. A mesure qu'ils gravent, ils passent avec un pinceau cette solution légèrement sulfureuse sur les tailles, qui , devenant noires instantanément , apparaissent avec la netteté de tailles imprimées sur du papier blanc.
Les retouches à la pointe sèche.
Mais, pour ajouter des tons gris à une planche déjà mordue, l'outil par excellence est la pointe sèche.
La pointe sèche est une pointe d'acier plus ou moins aiguë; ici encore, chaque graveur a son outil préféré. Les uns préfèrent la tige quadrangulaire ou à pans, que l'on peut aiguiser sur la pierre ou sur le papier émeri, et dont le manche est formé d'un petit cylindre de roseau ou de liège tenant bien dans la main, sans obliger les doigts à se crisper. Les autres se contentent de simples aiguilles à tricoter, que l'on peut rendre aiguës et coupantes avec la plus extrême facilité en les frottant vivement sur une feuille de papier émeri ; un ou deux vulgaires bouchons donnent à l'aiguille une dimension suffisante pour être tenue entre les doigts sans fatigue, et si l'outil ainsi construit n'est pas luxueux, il est, en tout cas, fort peu coûteux et surtout très léger, qualité très précieuse.
Le maniement de la pointe sèche exige une assez grande liberté de main ; il faut s'exercer à couper le cuivre avec la pointe bien franchement et en appuyant bien également; les égratignures ou traits à peine appuyés se traduisent plus tard sur l'épreuve par des gris, et les traits profondément creusés se traduisent par des noirs; mais, à profondeur égale, un trait mordu à l'acide est toujours beaucoup plus noir sur le papier qu'un trait à la pointe sèche, et cela parce que, dans le premier cas, le trait creusé par l'acide offre une section carrée, tandis que le trait tracé par la pointe sèche offre une section en biseau.
Lorsqu'on sait manier aisément la pointe sèche, on obtient les effets les plus heureux par de simples hachures librement jetées. Pour harmoniser les noirs déjà mordus avec les blancs du papier, pour atténuer légèrement des blancs trop criards, quelques traits de pointe sèche recoupant les hachures déjà mordues donnent
adOUCir dans deS CielS deS loin- section d'un trait creusé à la pointe sèche
tains ou des indications déjà mordues et insuffisamment reliées entre elles, quelques traits de pointe sèche légèrement tracés donneront à l'ensemble une jolie harmonie de ton.
On ne peut mieux comparer l'effet produit par les retouches à la pointe sèche qu'à l'effet obtenu par des retouches à la mine de plomb que l'on pourrait ajouter à un dessin tracé avec de l'encre trop noire et dont les oppositions de ton seraient trop brutales. En passant çà et là quelques hachures au crayon, on atténuerait la trop grande opposition des noirs et des blancs; le travail de la pointe sèche produit absolument le même effet.
Par contre, quelques traits de pointe sèche assez serrés et assez profonds et recoupant des travaux trop mordus se substituent, pour ainsi dire, à l'effet obtenu précédemment par la morsure et donnent à l'impression un ton beaucoup moins intense que celui fourni parles traits creusés à l'aide de l'acide. Gela permet de baisser de valeur un ton trop mordu, en ajoutant encore des travaux nouveaux à d'autres travaux, ce qui au premier abord parait bizarre.
Nous verrons plus loin la façon d'exécuter des planches
à l'impression un ton gris d'une extrême finesse ; de même, pour
Croquis théorique indiquant la différence de
et d'un trait creusé par l'acide.
entièrement à la pointe sèche ; quant a la manière de traiter les retouches, il faut cependant dire encore ceci :
Lorsque la pointe sèche pénètre dans le cuivre, elle le coupe en partie; mais, en général, on ne peut mieux comparer l'effet obtenu en petit qu'à celui produit en grand par le soc d'une charrue labourant un champ. Le soc de la charrue rejette de-ci de-là des mottes de terre ; la pointe sèche, si elle détache parfois de très minces copeaux de cuivre, repousse surtout le métal de droite et de gauche. On sent fort bien au doigt ces aspérités qui, à l'impression, se traduisent par des taches noires. Dans certains cas, ces taches sont utiles pour faire vibrer l'ensemble, mais, dans certains cas aussi, elles seraient d'un effet désastreux. Les planches exécutées entièrement à la pointe sèche, nous le verrons plus loin, sont
Croquis théorique montrant la 1
section d un trait creusé par basées, au contraire, sur l'effet obtenu
la pointe sèche avec les barbes 7
r^VifpSLte?8 par le Par ces taches; les planches mordues à l'acide sont basées, au contraire, sur l'effet des tons gris obtenus à l'aide de la pointe sèche. C'est très exceptionnellement que certains graveurs, suivant en cela l'exemple du peintre-graveur Rembrandt, emploient adroitement ces taches d'un beau noir velouté, que l'auteur de la Résurrection de Lazare et de la Pièce aux cent florins affectionnait et dont il savait tirer de si poétiques et puissants effets.
La pointe sèche [doit donc, dans la plupart des cas, être ébarbée. C'est à l'aide du grattoir ou ébarboir que l'on enlève ces aspérités du métal. On pose l'ébarboir à tranchant triangulaire bien aiguisé à plat sur le cuivre; on prend le trait tracé un peu obliquement et en sens inverse du coup de
pointe et, à l'aide d'un petit mouvement de frottement alternatif, on enlève ainsi les barbes qui bordaient le trait. II faut ne pas trop appuyer le grattoir sur le cuivre, surtout du côté delà pointe, on éraillerait la planche; quant aux petites parties du cuivre de chaque côté du trait qui, sous le frottement, deviennent plus brillantes, en général elles ne sont pas dangereuses et ne constituent aucun accident sérieux au tirage; toutefois, le grattoir ou ébarboir demande à être toujours manié avec une grande légèreté de main, et les travaux croisés doivent être ébarbés séparément et dans le même sens, car sans cela le grattoir pourrait boucher certaines tailles en recourbant les barbes des autres tailles.
Les différents procédés de retouche.
Tous ces procédés de remorsures et de retouches à la pointe sèche permettent donc Rajouter des travaux à une planche déjà mordue; voyons maintenant les procédés à employer pour enlever ou pour effacer des travaux trop accentués.
Le graveur à l'eau-forte a quatre moyens principaux à sa disposition : le charbon, le grattoir ^ le brunissoir et le replanage, suivi du repoussage. Le charbon employé est du charbon de saule ; il s'emploie à plat, bien dépouillé de son écorce, qui rayerait le cuivre. On imprègne d'huile d'olive ou simplement d'eau la surface bien dressée de ce morceau de charbon, et on frotte cette sorte de tablette sur la planche. Sous le frottement, le cuivre s'use régulièrement ; par suite, la profondeur des tailles diminue; il faut nettoyer de temps à autre la surface du charbon qui se couvre de poussière de cuivre,
et il faut surtout bien nettoyer le cuivre, de manière à se rendre compte de l'abaissement du ton; car, par ce procédé, à la suite de quelques frottements énergiques, un ton noir assez intense se transforme assez rapidement en ton gris.
Le charbon est surtout utile pour baisser les tons sur une grande surface; pour les très petites surfaces, il est impossible à employer, puisqu'il n'opère que par frottement. On se sert alors du grattoir, qui, bien aiguisé, permet d'enlever quelques parcelles de cuivre et de baisser ainsi la surface du cuivre; mais le maniement du grattoir est bien dangereux; on arrive cependant à user le cuivre par ce procédé, mais, dans certains cas, il est plus prudent de se servir du brunissoir.
Le brunissoir n'use pas le cuivre, mais il le déplace. En appuyant sur l'outil et en frottant, on tasse le cuivre ainsi qu'une substance molle, on rétrécit ainsi les tailles, puisqu'on élargit la surface du cuivre. On imprègne souvent la surface du brunissoir d'une goutte d'eau ou d'une goutte d'huile pour obtenir un frottement plus doux; mais il faut surtout veiller à n'employer que les brunissoirs bien polis, car la moindre rayure altérerait parfois d'une façon dangereuse la surface du cuivre.
A l'aide du brunissoir, on peut ainsi ajouter un blanc au milieu d'une teinte noire ; il suffit de frotter assez vigoureusement pour tasser le métal et parfois combler le vide des tailles.
Passer au charbon tout un lointain, c'est comme si on donnait un léger coup de gomme élastique sur une partie dessinée à. la mine de plomb; se servir -de brunissoir, c'est aussi produire à peu près le même effet; mais c'est, dans certains cas, poser des lumières sur un fond sombre, à peu près
Compas d'épaisseur pour relever l'endroit précis à repousser.
comme on poserait des touches de gouache de ton clair sur un fond déjà monté de ton. Le seul inconvénient du brunissoir, ce sont les rayures qu'un frottement maladroit ou de durée trop prolongée peut faire naître à la surface du cuivre. Ces, rayures, se traduisant par de longues traînées offrant l'aspect de salissures, sont parfois impossibles à faire disparaître; aussi le graveur soucieux doit-il attentivement soigner les retouches au brunissoir.
Maintenant, dans le cas où telle ou telle partie d'une planche gravée est véritablement manquée ou défectueuse au plus haut point, lorsqu'on ne peut songer sérieusement à remédier au déplorable résultat obtenu par un des procédés ci-dessus, il faut avoir recours aux moyens héroïques.
Dans les cas précédents, comme on a baissé la surface du
cuivre, il faut quelquefois repousser au marteau pour rétablir la parfaite horizontalité de la surface du cuivre, et il ne faut repousser exactement que les parties retouchées. Ce repoussage se fait à l'aide d'un marteau et d'un petit tas ou sorte de petite enclume à tablette bien dressée. On relève à l'aide d'un compas à branche recourbée ou d'un compas avec pointes saillantes à angle droit l'endroit à repousser, on marque exactement sur l'envers de la planche l'endroit correspondant à la surface à baisser et, s'armant du marteau à double tête, on
Outils pour le repoussage.
Tas ou enclume. — Marteau à repousser
frappe légèrement et à petits coups sur l'envers de la planche, et, à mesure que le métal se tasse, la planche reprend du côté gravé sa parfaite horizontalité.
Ce repoussage assez délicat à bien exécuter, et que certains graveurs peu soucieux de tenter l'expérience appellent un peu irrévérencieusement « un travail de chaudronnerie », peut être confié aux planeurs, sous la direction de l'artiste, bien entendu. Dans certains cas mêmes, lorsque ce repoussage est extrêmement délicat, il vaut mieux mettre bravement sa planche sous son bras et faire appel au planeur secourable; là, c'est mer-
Cuivre à rogner pour régulariser
malgré ce laisser-aller apparent,
les marges d'un sujet gravé. . , " ,
lité, sait parfois mettre dans son travail une délicatesse d'exécution peu commune. Il faut avoir recours aussi au planeur, quand on a mal marge son cuivre; quand on veut séparer, après la gravure, un cuivre sur lequel on a posé plusieurs compositions, il faut aussi passer dans l'atelier du planeur. Quand on voit un ouvrier, armé d'outils formidables, demeurer devant des planches sur lesquelles on a passé plusieurs mois et, — quand ce sont des burins, parfois plusieurs années, — on n'est pas sans appréhension : un malheur est si vite arrivé! Et pourtant rien n'est à craindre, et quand la planche vous revient bien régularisée, avec ses biseaux bien rétablis et ses marges bien polies, on est bien forcé d'avouer qu'on a eu tort d'avoir peur.
veille que de voir l'ouvrier, armé de son marteau, taper et retourner un cuivre délicatement gravé, sans plus de souci que s'il manœuvrait une vulgaire plaque de tôle. Et,
l'ouvrier, pénétré de sa responsabi-
Mais le planeur fait mieux que cela encore. Si, dans une cle vos planches, vous trouverez une figure plus que médiocrement venue, en un mot impossible à retoucher, sinon absolument manquée, portez-lui sans hésiter votre cuivre : il vous effacera aussi complètement que possible et, suivant les contours précis que vous lui tracerez, cette partie manquée, et, peu de temps après, vous retrouverez le cuivre avec cette même partie polie et mise à neuf, et toute prête a recevoir un nouveau travail.
Voici donc la série des moyens à employer pour augmenter ou diminuer l'intensité de ton d'une planche mordue à l'eau-forte. A l'aide de ces renseignements, on peut faire une bonne ou mauvaise planche, cela va sans dire, et ces renseignements n'ont d'autre but que de mettre au courant des moyens d'exécution.
La morsure, qui est une des grandes épées de Damoclès du graveur, chacun la conduit à son gré ; les uns aiment la morsure rapide, les autres préfèrent faire mordre lentement.
Il y a cent façons de conduire sa planche; il est impossible de rien dire à ce sujet : chacun se fait promptement une manière qui lui est propre. Les uns préfèrent les planches mordues à plat, c'est-à-dire une seule fois également, la planche ayant été dessinée avec des pointes de différentes grosseurs; les autres préfèrent la morsure par couverture, c'est-à-dire les planches dont les plans recouverts successivement ont reçu des morsures plus ou moins prolongées. Dans d'autres cas, les uns préfèrent faire mordre les ciels légers en commençant; d'autres, au contraire, ajoutent les ciels après coup, en faisant passer les traits par-dessus les plans déjà mordus et fortement indiqués. Ils évitent ainsi les difficultés de contourner les
silhouettes à l'aide du petit vernis, mais prennent cependant certaines précautions pour que les morsures légères n'apparaissent pas au milieu des travaux antérieurs. Certains graveurs enlèvent des ciels gris à Y acide pur en passant comme l'éclair à la surface de la planche un pinceau imprégné d'acide et lavant ensuite rapidement à grande eau. D'autres, après avoir obtenu des noirs vigoureux à l'aide de l'acide nitrique, préfèrent faire mordre encore à l'aide d'une solution de perchlorurede fer qui, habilement maniée, permet, en effet, d'obtenir des creux profonds qui se traduisent à l'impression par de beaux tons noirs d'un joli velouté.
Tout cela est affaire d'expérience et de goût et, suivant la nature des sujets que l'on traite, on est parfois amené tout naturellement à mettre en pratique de nouveaux procédés. Si les procédés connus ne suffisent pas même, on en invente au besoin.
En traitant un jour un premier plan de rochers dont un graveur voulait rendre le mieux possible la surface rugueuse, l'artiste eut l'idée, sa planche dévernie, de la revernir à nouveau, mais irrégulièrement ; le vernis, appliqué ça et là en petites taches de dimensions variables, laissait apparaître le cuivre de place en place; l'acide, rongeant le cuivre à travers ces interstices, donna une série de taches noires qui, combinées avec des hachures, furent d'un heureux effet. Employé pour rendre les parois d'une vieille muraille, le procédé eût été bon aussi, mais l'ingéniosité fait naître chaque jour des procédés de ce genre, suivant les nécessités du travail. Des graveurs aiment à dépolir à l'aide du sable ou du papier d'émeri des surfaces trop unies, et ce dépolissage se traduit à l'impression par des traînées grises ou noires. D'autres mar-
•us les tra »*nie temps
>ermet d o t dIus or.
ît, par suite, a1
EAU FORTE RETROUSSEE
tèlent à petits coups les espaces trop vides et obtiennent ainsi des taches qui, dans certains cas, pour des planches d'exécution pittoresque surtout, rompent parfois avec bonheur la monotonie des hachures. Par contre et dans les planches régulières, pour donner plus de régularité encore aux tailles mordues à l'eau-lorte, il est parfois nécessaire de reprendre ces tailles au burin.
Ces reprises exigent une grande habitude de main, car le maniement du burin, même sommaire, exige un certain apprentissage.
Le burin est une tige d'acier trempé, très dure et de forme quadrangulaire. Cette tige est emmanchée dans une petite pomme de bois que l'on tient dans le creux de la main, et un des côtés de cette pomme est abattu de façon à ne pas gêner la position des doigts qui maintiennent et conduisent l'outil. L'extrémité du burin qui doit couper le cuivre est taillée en biseau très aigu. On applique le biseau du burin un peu horizontalement sur le cuivre nu, on tient le manche dans la paume de la main; en poussant l'outil en avant, il pénètre franchement dans le métal, et, suivant la pression ou l'inclinaison sur la planche, la taille est plus ou moins profonde. Le ton obtenu par le burin est toujours plus intense à largeur égale que le ton obtenu par l' eau-forte , parce que le coup de burin a pénétré plus profondément dans le cuivre. La taille tracée par le burin est plus régulière et plus nette que la hachure mordue à l'eau-forte; aussi ne faut-il employer les coups de burin dans les retouches que pour les parties nécessitant une grande
correction et une grande pureté de tracé. Un coup de burin lancé au milieu de travaux primesautiers et d'allure dévergondée ferait un fâcheux effet, et si on voulait essayer de l'harmoniser, il faudrait faire remordre à l'acide le contour des tailles de façon à détruire la régularité du coup de burin.
Un des maîtres de l'eau-forte, Maxime Lalanne, a donné une très spirituelle définition des retouches d'une eau-forte à l'aide du burin, en disant :
« Employer le burin dans une eau-forte libre enlevée du premier coup, c'est comme si on venait jeter une phrase de Bossuet au milieu de la conversation. »
L'observation est des plus fines et des plus justes. Toutefois, dans certaines eaux-fortes, les coups de burin sont indispensables. Dans ces petits portraits, par exemple, que nombre de graveurs contemporains enlèvent si prestement et qui figurent en tête de tant de jolies éditions contemporaines, les têtes sont presque toujours reprises au burin. Et cela est nécessaire, car dans le modelé des visages l'eau-forte, même terminée à la pointe sèche, ne donnait souvent que des travaux gris et un peu malpropres; quelques tailles de burin savamment posées donnent de la fraîcheur aux modelés.
A plus forte raison l'emploi du burin doit-il être recommandé dans l'exécution des grandes eaux-fortes de reproduction qui nécessitent à la fois une grande précision de détail et une grande pureté de ton. Mais dans les eaux-fortes originales, Maxime Lalanne a raison : l'emploi du burin doit être, sinon rigoureusement proscrit, du moins fort rare.
Dans les eaux-fortes originales, ce qui convient surtout, ce sont les moyens primesautiers, voire même bizarres, comme le papier d'émeri, par exemple, qui sert, comme nous l'avons
Morsure au soufre. — Préparation du mélange de soufre et d'huile sur une plaque de verre.
dit, a dépolir le cuivre et ajoute des teintes plates aux plans déjà indiqués par des hachures.
Mais ce procédé, assez difficile à manier, ne donne parfois que des taches sans fraîcheur là où on voudrait des teintes fines, et peut être remplacé avec grand avantage par la morsure au soufre.
Passer des teintes au soufre sur une planche gravée, c'est absolument colorer au lavis un dessin à la plume, au trait. Le procédé est des plus agréables pour l'artiste, qui suit aisément sur son cuivre la marche de la morsure qui, d'ailleurs, n'est qu'un simple dépolissage de la planche. Pour pratiquer
aisémentcette morsure, on prend un plateau de glace ou simplement une vulgaire soucoupe, on y verse de la fleur de soufre; au milieu de ce soufre en poudre, on ajoute de l'huile d'olive, goutte à goutte : on remue à l'aide d'une spatule, d'une hampe de pinceau, d'une baguette de verre, de façon à obtenir une sorte de pâte homogène assez épaisse. On imprègne alors un pinceau de cette pâte, et on l'étend sur son cuivre comme
Morsure au soufre.
Application au pinceau sur le cuivre gravé.
on passerait une teinte, avec la même prestesse et la même habileté de pinceau si on le peut, c'est-à-dire en profitant des éraillements des brins du pinceau, en laissant des afflux de teintes par places, etc., etc.
Toutes les parties de la planche recouvertes de cette pâte
ter si on veut obtenir un ton plus soutenu. En faisant des réserves à l'aide de vernis épais qu'on laisse bien sécher et en passant les teintes plates de pâte de soufre sur toute l'étendue d'une planche, on obtiendra la planche nettoyée des taches blanches, comme des rehauts pour toutes les parties préservées. En ajoutant de la pâte soufrée par places seulement, on obtiendra des effets très variés; en essuyant même, dans les ciels surtout, dans les premiers plans rugueux
Croquis théorique montrant l'effet de touches de vernis appliquées pour obtenir, par réserve, des blancs purs sur un fond mordu au soufre.
prennent de suite une belle teinte bistrée qui est toujours beaucoup plus montée de ton que la teinte d'encre que l'on obtiendra à l'impression. Au contact du métal, le soufre verdit rapidement , et lorsque la teinte bistrée n'augmente pas sensiblement, c'est que le mélange est usé ; il faut alors, soit l'en lever en essuyant la planche avec un linge bien fin, soit en ajou-
encore, on obtiendra des teintes fondues d'une grande finess si on a su manier habilement ce mélange qui dépolit le cuivre assez rapidement quand la température de l'atelier est élevée et fort lentement au contraire quand il fait froid, et qui donne toujours, il faut le répéter, des teintes bistrées beaucoup plus intenses que les teintes d'encre obtenues à l'impression, et cela presque dans la proportion de 3 à 1.
Il ne faut donc pas s'effrayer, nous ne saurions trop le répéter, de l'intensité des teintes bistrées qui transforment toujours sur le cuivre tout sujet traité, fût-il un effet de plein soleil en effet de nuit des plus sombres; d'ailleurs, si on n'est pas satisfait du résultat obtenu, on peut aisément, soit rattraper au brunissoir quelques blancs trop voilés, car le dépolissage du cuivre n'est que très superficiel, soit même remettre le cuivre à nu en le polissant au charbon, et recommencer si on le juge convenable.
Nous avons parlé de réserves au vernis, a propos de la morsure au soufre. Dans certains cas, on peut employer aussi ce procédé de réserve pour la morsure à l'acide. Le travail de la pointe sur le cuivre a en effet pour but de préciser tous les contours, tous
leS plans, maiS en Cernant CeS croquis théorique indiquant la différence
» . d'un trait réservé et d'un trait enlevé COntOUrS en nOir SUr Un IOnd après coup, sur un fond de hachures.
blanc ; or, si nous voulions
enlever un trait mince en clair sur un fond noir, un zigzag d'éclair sur un ciel sombre par exemple, il nous faudrait arrêter les hachures avec un tel soin et sans sécheresse, que neuf fois sur dix les contours de la foudre seraient irréguliers
et baveux; or, en peignant hardiment ce zigzag sur le ciel dessiné à la pointe à l'aide d'un pinceau imprégné de vernis, toutes les parties protégées par ce coup de pinceau ne pouvant mordre, à l'impression le zigzag de l'éclair se dessinera avec une extrême pureté, dans sa fulgurante blancheur.
A ces mille et un procédés que l'on connaît ou que l'on invente, combien ne pourrait-on pas ajouter de moyens étranges ; le célèbre Jules Jacquemart n'eut-il pas l'idée un jour d'employer la vulgaire brosse à cirage pour étendre ces vernis et faire mordre des parties d'eau -forte représentant des reliures en chagrin? il obtint ainsi des effets granuleux surrpenants sur lesquels il sut enlever au pinceau, c'est-à-dire réserver en blanc, des filets d'or d'une exquise délicatesse.
D'autres graveurs, moins célèbres, mais non moins audacieux, ont eu aussi d'heureuses trouvailles, et quelques-uns mêmes, trouvant le cuivre trop banal, ont essayé de l'acier et du zinc.
L'acier, d'un prix beaucoup plus élevé que le cuivre, mord avec une grande rapidité; un mélange de sept parties d'eau et d'une partie d'acide suffît, de une à cinq minutes, pour obtenir tous les tons, depuis les plus fins jusqu'aux plus énergiques. L'acier permet les travaux les plus fins, mais si les hachures sont plus nettes, elles sont aussi beaucoup plus dures. Une gravure sur acier est toujours d'aspect beaucoup plus sec qu'une gravure sur cuivre. *
Quant au zinc, il ne donne que des planches mordues brutalement, sans finesse et sans profondeur; mais parfois à l'encrage les planches mordues sur zinc ont des contours gras qui ne sont pas sans charme dans bien des cas et suivant la nature des sujets traités. La morsure de l'acide est quatre fois
plus rapide sur le zinc que sur le cuivre, et on peut employer un mélange d'acide plus faible si on veut obtenir une morsure moins tumultueuse.
Dans toutes les opérations de morsure, il ne faut pas perdre de vue que l'on manie de l'eau acidulée et parfois de l'acide pur.
Ne parlons pas des taches ineffaçables et des éclaboussures dangereuses à tant de titres; mais il est toujours bon d'avoir près de la cuvette où l'on fait mordre un vase plein d'eau. Lorsqu'on vient d'asperger à l'aide de papier buvard les touches mordues à l'acide pur, que Ton n'hésite pas avant et après l'opération à y plonger les doigts, sinon on risque de se les colorer en beau jaune fort tenace, et cette teinture est assez désagréable pour rester plusieurs jours, et, de plus, assez douloureuse quand elle atteint quelques égratignures ou lorsqu'elle pénètre sous les ongles.
A côté des procédés usités de gravure à l'eau-forte, des tentatives originales peuvent être faites, mais les procédés décrits plus haut seront toujours les plus pratiques. Toutefois, à titre d'originalité, il faut mentionner les deux procédés suivants. L'un est surtout fantaisiste, disons-le de suite, mais le second peut rendre de véritables services dans le cas où on veut exécuter un fac-similé exact d'un dessin à la plume.
Le premier procédé est basé sur le principe de la morsure : plus un trait est en contact prolongé avec l'acide, plus il se creuse profondément et plus il donne d'effets vigoureux. Partant de ce principe, certains graveurs ont eu l'idée originale d'exécuter des croquis à l'eau-forte dans la cuvette pleine d'acide. Le cuivre verni étant plongé sous l'acide, le graveur
a d'abord dessiné ses premiers plans les plus énergiques, puis ceux moins accentués. Immédiatement ses travaux ont été attaqués par l'acide; puis il termine par ses lointains les plus délicats, qu'il laisse mordre quelques secondes à peine, et finalement il interrompt la morsure, et sa planche a été ainsi mordue au fur et à mesure qu'elle était dessinée. Répétons-le, ce n'est là qu'une originalité.
Le second est beaucoup plus pratique, mais d'un maniement assez difficile. Au lieu de vernir la planche, on la nettoie soigneusement au blanc d'Espagne, et surtout on évite de poser les doigts à la surface du cuivre ainsi préparé. Ceci fait, on dessine à la plume sur ce fond blanc, et dans le cas où on veut obtenir un fac-similé exact d'un dessin à la plume, le procédé est des plus précieux. Puis le dessin terminé et l'encre bien séchée, il ne faut pas se presser de passer aux opérations suivantes, sous peine de gâter tout ; on vernit la planche au tampon et on l'enfume, sans tenir compte du travail ; on prend soin cependant de ne pas étendre une couche de vernis trop épaisse. La planche ainsi vernie et enfumée étant bien refroidie, on la plonge dans une cuvette d'eau pure et on la laisse un quart d'heure environ dans ce bain. On la retire après ce délai, et on frotte légèrement la surface vernie avec un morceau de flanelle très douce. Pendant l'immersion dans l'eau, l'encre se détrempe, elle entraîne le vernis, le dessin apparaît brillant sur le fond enfumé, et il ne reste plus qu'à faire mordre comme une eau-forte ordinaire. Si on a pris des plumes de différentes grosseurs, et si on fait plusieurs morsures suivant les nécessités du sujet, on obtient un véritable dessin à la plume, gravé en creux ; mais ce procédé demande une certaine promptitude d'exécu-
tion, car, sans se hâter et sans précipiter les opérations, il ne faut pas passer plus de deux jours à faire son dessin à la plume sur le cuivre préparé au blanc d'Espagne, car au bout d'un laps de temps plus long, l'encre ne se détacherait plus dans le bain d'eau pure.
Suivant le but proposé, eau-forte libre ou eau-forte de reproduction, il faut donc savoir choisir et combiner ces différents procédés, de même aussi qu'il faut varier ses travaux suivant le genre adopté.
Certaines planches demandent à être enlevées vivement, d'autres au contraire exigent des travaux méticuleux et des morsures multiples; l'art de retoucher une planche et de s'arrêter au bon moment est plus difficile qu'on ne croit. 11 ne faut pas dépasser un point précis, sous peine de gâter tout ; aussi faut-il faire tirer de temps à autre des épreuves de son travail. Ces épreuves indiquant le degré plus ou moins avancé du travail sont ce qu'on nomme des états; elles permettent de se rendre compte exactement du résultat que donnent les retouches,— morsures nouvelles, coups de pointe sèche, additions ou suppressions de travaux, — et du résultat que donnera définitivement la planche au tirage, et nous verrons plus loin, au chapitre spécial de l'impression, quelles sont les ressources du tirage en taille-douce.
Mais pour se guider sûrement dans les travaux de retouche, pour se guider sûrement dans la conduite de ses coups de pointe qui, savamment combinés, permettent d'obtenir l'harmonieux effet d'ensemble cherché, il faut toujours se pénétrer de ce principe que, sur le cuivre, toutes les retouches sont possibles; sans doute, certains détails sont difficiles à corriger, mais, en résumé, il n'y a pas de retouches
impossibles, puisque l'on peut toujours faire effacer une partie défectueuse et graver à nouveau .
Pour bien apprécier ses retouches, il faut, avons-nous dit, se guider sur des épreuves, mais il faut aussi savoir s'en passer. Le premier point est celui-ci : voir bien nettement son travail sur le cuivre. Pour cela, il ne faut pas que le cuivre soit taché; il faut qu'il soit toujours brillant comme un miroir, et si, pendant le vernissage, le cuivre trop chauffé s'est couvert de taches colorées, on doit les enlever à l'aide de blanc d'Espagne en poudre fine, afin de bien juger de la finesse des retouches.
A défaut, d'ailleurs, d'épreuves pour bien suivre la marche des travaux complémentaires, on peut de temps à autre tirer des épreuves à la cire, et voici comment. Après avoir enduit une feuille de papier mince d'une couche de cire blanche, on répand du noir de fumée en poudre à la surface du cuivre, on étale ce noir de façon à ce qu'il pénètre dans toutes les tailles, on enlève l'excédent en essuyant la surface du cuivre avec soin, puis on place la feuille de papier enduite de cire sur le cuivre, le côté enduit de cire du côté du cuivre gravé; on replie les bords ou on les fixe sur le revers de la planche par des attaches gommées et, s'armant du brunissoir, on frotte dans tous les sens; sous la pression, le noir de fumée logé dans les tailles se détache et adhère à la surface cirée, et si on opère avec soin, si on a frotté bien également sur toute la surface de la planche, quand on détache la feuille de papier on aperçoit sur la couche cirée une reproduction en noir de tous les traits gravés.
Sans doute ces épreuves à la cire, procédé affectionné des vieux graveurs, sont remplacées aujourd'hui fort avantageu-
sèment par les épreuves ordinaires sur papier, que l'on peut tirer soi-même avec une petite presse; mais des épreuves tirées de temps à autres sont toujours nécessaires pour bien juger de l'exact état de la planche.
Sur le cuivre, le travail apparaît avec assez de netteté pour guider l'artiste ; dans certains cas, la planche placée sous le transparent laisse bien ressortir en noir les dessins gravés. Pour plus de sûreté même et bien apprécier le degré de profondeur de la morsure d'une certaine partie de son travail, on peut placer sur son cuivre une feuille de papier à calquer; le dessin gravé apparaît encore en noir si les tailles sont suffisamment mordues, mais les travaux sur le cuivre sont toujours trompeurs, au point de vue de la qualité exacte du ton.
Rien n'est séduisant à l'œil comme ce beau miroir rouge sur lequel les tailles les plus délicates s'enlèvent avec une finesse exquise; quand on compare cet aspect avec celui d'une épreuve sur papier, il y a toujours un peu de désillusion; aussi faut-il se familiariser avec cette déception. En travaillant toujours à parachever sa planche en vue de l'épreuve que l'on a sous les yeux et qu'on veut améliorer le plus possible, rendre aussi parfaite que faire se pourra, on songera que, livrée définitivement à l'imprimeur, la planche donnera la véritable expression que l'on a poursuivie, et on n'épargnera ni sa peine ni son temps, car cette planche, l'imprimeur pourra en tirer un nombre d'épreuves presque indéterminé et presque d'aspect identique et de qualité égale. Ce cuivre unique va donner naissance à des milliers d'épreuves, l'œuvre va se multipliera l'infini. N'est-il pas, dès lors, tout naturel de ne l'abandonner que quand on aura cru faire tout ce qu'il était
possible de faire, absolument tout, pour approcher le plus près possible de la perfection ?