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LA CÉRAMIQUE

E BESOIN de renfermer l'eau, le vin, l'huile et les autres provisions dans un récipient sans fissure — a écrit Théophile Gautier — s’est fait sentir dès les premiers rudiments de société humaine.

Les peaux d'animaux liées par les quatre pattes, les fruits à écorce dure (tels que la noix de coco et la gourde) ont été sans doute les premiers vaisseaux dont se soient servis les hommes. Mais le cuir a l'inconvénient de l'odeur, l’écorce n’a qu'une capacité restreinte, et ni l’un ni l’autre ne peuvent aller sur le feu. Il a donc fallu avoir recours à d’autres moyens, et quelque grand homme inconnu, aussi sublime que Papin et Watt, découvrit que l'argile avait cette merveilleuse propriété de se pétrir aisément et de supporter la chaleur la plus intense. Quelle dut être la joie de celui qui vit, pour la première fois, bouillonner l’eau dans le vase posé sur son foyer ! »

Art ancestral, art de première nécessité, la céramique tire toute sa valeur du talent de l'artiste. Il suffit d’une matière commune entre toutes, un peu de terre, quelques gouttes d'émail, et voilà, sortant du four, un chef-d'œuvre. A la vérité, le choix seul de cette argile préoccupe vivement le bon potier. « Je suis ici pour la terre — disait Carriès en s’installant en Puisaye — car la pâte y est bonne »; et il ajoutait : « La matière première, c’est tout, presque tout. » Simple boutade d'artiste farouchement modeste : c’est son travail à lui qui, en réalité, est tout, presque tout. Heureux quand il n’a pas à lutter contre les résistances et les traîtrises de la matière; plus heureux encore quand les éléments capricieux lui offrent des trouvailles inespérées ! Car le feu surtout est à la fois «un mauvais jeteur de sorts et un divin

ARTS DÉCOR. FRANG. ns

A. MÉTHEY. — CARREAUX ÉMAILLÉS.

magicien (1) ». Pour restreindre les surprises souvent fâcheuses du hasard, le céramiste a besoin des connaissances les plus variées. Il est tour à tour chimiste pour analyser sa terre, architecte pour composer son œuvre, sculpteur pour la modeler, peintre pour la décorer, fournier pour la faire cuire.

La plupart de nos céramistes excellent dans ces diverses professions. À vrai dire, ils n’ont pas eu à transformer les procédés fondamentaux de la technique ; les moyens de tournage et de moulage, pratiqués par le potier Douris dans le lointain passé, ont seulement été perfectionnés, mais non remplacés. Par ailleurs, on ne doit à la chimie que quelques acquisitions dans la couverte. Mais il semble bien que l’on n'ait rien ajouté à la palette des grès et des porcelaines au grand feu des anciennes céramiques orientales, ni à celle des chatoyantes poteries hispano-mauresques à reflets métalliques. Les qualités propres à la céramique moderne sont dues à l’ingéniosité et au goût de nos artistes, bien plus qu'au progrès de la technique.

Maîtres d'un métier qui met en œuvre formes et couleurs, les céramistes sont capables de réaliser toutes les fantaisies de leur imagination. Loin d'abuser de cette facilité et de s’égarer dans des conceptions bizarres sous prétexte d'originalité, les meilleurs d’entre eux, les maîtres incontestés, tout en s'appliquant à rénover formes et décors dans un esprit de judicieux modernisme, sont restés fidèles à la saine tradition de leur art.

Les œuvres de Chaplet, de Carriès, de Delaherche, de Méthey, de Lenoble, de Massoul, de Decœur ont grandement contribué à calmer l'inquiétude et le malaise dans lesquels évoluent, depuis vingt ans, les

(1) René Guilleré.

A. MÉTHEY. — CARREAUX ÉMAILLÉS.

arts appliqués. Aux audacieux novateurs qui renient le passé sans rien offrir de stable pour demain, ils ont opposé l'exemple d’une prudente évolution. Une féconde renaissance leur est due. Elle apparaît avec évidence dans la suite des œuvres présentées ici.

Par leur délicate élégance, certaines d’entre elles font songer aux plus belles porcelaines françaises du xvi siècle. D’autres, par la simplicité châtiée de leurs formes et l’ampleur de leur décor, peuvent être apparentées aux célèbres faïences d’'Urbino ou de Rhodes. D'autres encore, dans leur rusticité voulue, dans leur savoureuse évocation de terroir, rappellent l’allure pittoresque et robuste des grès ou des faïences de nos provinces d'autrefois. Toutes, cependant, sont empreintes du caractère le plus original, le plus personnel, et disons aussi le plus moderne.

Dans le domaine de la céramique, — comme dans beaucoup d’autres, hélas ! — la production industrialisée a malheureusement engendré l’afflux sur le marché d’innombrables objets édités en série, d'un goût toujours douteux, souvent déplorable. Toutefois, on commence à se rendre compte aussi dans le public mieux averti, plus affiné, que le moindre objet usuel peut avoir un caractère artistique. Par exemple, une forme de vase logiquement conçue, bien adaptée à son usage, peut répondre à une conception esthétique précise et n'être pas plus coûteuse à réaliser industriellement qu’un article de bazar sans beauté et sans caractère.

Évidemment c’est avant tout la destination d’un objet qui doit en déterminer la forme. « Si l'esthétique n’aide pas à l’affirmer — comme l'a judicieusement observé M. Guilleré — elle ne doit pas du moins y contredire. Hors ce respect nécessaire, l'artiste peut suivre librement son inspiration. Par la multiplicité des matières, des formes, des

couleurs, des décors, la céramique dispose d’une gamme illimitée d'agréments. Aussi les céramistes modernes ont-ils largement étendu le champ coutumier de l’ornementation, borné longtemps à la stylisation des fleurs et des insectes. Ils ont paré leurs œuvres de décors géométriques les plus variés, d'oiseaux, de bêtes, de plantes fantaisistes, de scènes pareilles à celles des vieilles imageries, de sujets du théâtre, de la rue ou des champs... ; » ajoutons : ou simplement de belles coulées d’émail.

L'heureux résultat de tant d'efforts est dû, en grande partie, à l'entente intervenue enfin, après trop de désaccords stériles, entre les artistes et les industriels. Ceux-ci comprennent aujourd’hui qu’un intérêt bien entendu leur commande de travailler d'accord avec ceux-là. Les centres provinciaux, où l’industrie de la céramique est restée en honneur (Angoulême, Lunéville, Limoges, Montereau, Quimper, Sarreguemines, etc.), les ateliers d'Alsace et de Savoie, tous nos artisans provinciaux, tous nos petits potiers de campagne, rivalisent d'ingéniosité.

Aussi est-il permis d’entrevoir le temps proche où les productions, dans lesquelles une dextérité prétentieuse tient lieu de mérite, auront perdu tout crédit, où les banalités et les laideurs seront bannies, où l’industrie et le commerce les auront remplacées par des créations dues à de vrais artistes, seules œuvres dignes du goût français.

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