‹ Les arts décoratifs modernesChapitre 4 sur 83 · GE · texte numérisé non relu

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comme lourde rançon, la perte de notre tranquillité ; la tâche des artistes consiste à tirer parti des ressources nouvelles, dont ils disposent, pour embellir notre vie.

Ce livre traite de l’art contemporain.

En considérant ce qui s’est fait dans l’industrie artistique depuis le second Empire, on s'aperçoit que les seuls progrès réalisés dans Île sens d’une adaptation des différentes formes d’art aux besoins modernes sont dus aux efforts d'un petit nombre d'artistes isolés.

On peut en outre constater que leurs mérites furent souvent méconnus, que leurs initiatives furent médiocrement encouragées par l'Etat et que leurs créations furent trop souvent incomprises par la grande industrie.

Les artistes décorateurs, les jeunes d'à présent, dont le talent se manifeste aujourd'hui en une riche floraison à l'Exposition internationale des Arts décoratifs et industriels modernes, estimeront juste qu'en préface d'une anthologie de leurs œuvres, nous rendions un hommage de respectueuse estime et de reconnaissance aux aînés qui, il y a quelque trente ans, ont défriché la route. On doit reconnaître que c'est grâce aux courageux efforts de cette minorité ‘de vaillants artistes, à leur persévérance, à leur labeur intelligent et à leurs sacrifices, que la renommée de l’art français a été sauvegardée et a pu se maintenir dans le monde.

Autant aujourd'huila critique est empressée à louer les mérites des œuvres originales, autant un public plus averti en assure le succès, autant jadis critique et public défiants, prédisposés même à la malveillance à l’égard des novateurs, s'accordaient pour honnir les œuvres quiémergeaient de la banalité consacrée.

Les thuriféraires de la tradition la servent mal en se réclamant d'elle pour prôner les pastiches d'anciens styles : la véritable tradition consiste à innover et non à copier. S'en inspirer, c'est, à mon sens, être résolument moderne, c’est-à-dire suivre l'exemple de nos ancêtres, qui, de leur temps, ont bâti des édifices, construit des meubles, façonné des objets en harmonie avec leurs besoins et leurs soûts.

S1 l’évolution artistique actuelle ne rencontre plus guère de détracteurs avoués, il fallut une foi robuste et une réelle abnégation à ceux qui la fomentèrent, aux initiateurs de la renaissance à laquelle nous assistons.

Le mouvement de rénovation date de la fin du siècle dernier: il se manifesta tout d’abord en peinture et en sculpture ; l'opinion publique, préparée par les ardentes polémiques au sujet des œuvres magistrales de Puvis de Chavannes, de Manet, de Claude Monet, de Rodin, et plus tard d'Albert Besnard et de Carrière, ne pouvait rester indif-

férente à de nouvelles expressions dans l'art ornemental. De même que les peintres et les sculpteurs, les décorateurs rompirent avec les pastiches des anciens styles, pour s'inspirer de la nature, et, parmi eux, Gallé, Grasset, Prouvé, Eug. Gaillard, Lalique, de Feure, Delaherche, Tony Selmersheim, Iribe, furent des initiateurs ; Roger Marx, Frantz Jourdain, furent les premiers à soutenir leurs efforts par la parole et par la plume. Malheureusement la majorité des artistes et le grand public restaient imprégnés d’une erreur foncière : c'est que le décor étant de l'art en soi, tout objet non décoré est dépourvu de caractère artistique. De là le nombre d'objets sans destination utilitaire, richement ornés, œuvres d'exception, dites d'art décoratif, qui peuplaient les Salons annuels, les musées et les vitrines des riches collectionneurs. D'objets usuels, peu ou point.

Nos décorateurs avaient bien remplacé oves et perles, feuilles d'acanthe et mascarons par desiris, des roses et des feuilles de marronnier stylisés. De bonne foi ils crurent avoir créé un «art nouveau » ou « modern style », comme on le baptisa en 1900, appellation dont, à présent, le sens est péjoratif. Les artistes s’aperçurent assez vite de la méprise ; toutefois, en attendant, leur effort ne restait pas infructueux, puisqu'il avait réussi à tirer les arts appliqués de la stagnation, qui est la mort, alors que l'erreur même est un signe de vie.

Les industriels eussent pu contribuer puissamment au progrès en multipliant les créations des artistes ; mais ils ne le firent pas avec l'ampleur et la célérité nécessaires ; beaucoup ne se sont dégagés qu'avec hésitation des méthodes et des modèles datant de plus d’un siècle et dont le succès est périmé.

Les recherches, interrompues tragiquement par la guerre, furent reprises avec une activité fiévreuse dès 1919. On s’appliqua à réagir contre le faux principe de l’art pour l’art. Dans nos écoles d’art décoratif, une éducation artistique défectueuse, et surtout incomplète, avait eu avant la guerre une fâcheuse répercussion dans nos industries. L'action scolaire, sans contact avec l'atelier, n’était que trop prédisposée à négliger la partie technique des arts, pour ne considérer que la conception formulée en dessin. On donnait au dessin issu du cours de composition décorative, non seulement la prépondérance, mais une importance despotique et, pour ainsi dire, exclusive. Toutes les fantaisies étaient admises et la technique devait s’y plier ; c'était affaire au praticien d'exécuter des tours de force pour réaliser les caprices du dessinateur.

Un homme exerçant une influence considérable sur l'éducation artistique enseignait qu'on devait tout d’abord apprendre à composer, abstraction faite des matériaux à mettre en œuvre. « Par exemple, affirmait-il, le dessin d’un vase peut servir indifféremment à une réa-

lisation en porcelaine, en bronze ou en marbre! Tout est exécutable; et, si le dessin est beau, sa réalisation ne peut qu'être belle! »

Malheureusement cette opinion était accréditée, et les conséquences d’une telle théorie ne pouvaient que devenir funestes à l’enseignement artistique et aux industries d'art.

J'ai dit que nos décorateurs s’appliquaient à réagir contre cette doctrine, qui séparait l’art de la technique. La logique, la raison, l'utilité, devinrent les mots d'ordre. Puisque les dessinateurs d'antan négligeaient la technique, on ne jura plus que par elle, attendant tout de la stricte observation de ses règles. On oublia un peu trop que le technicien ne peut que façonner la matière ; l'artiste seul la rend vivante en l’animant de son esprit.

Dans la crise aiguë de rationalisme qui sévit chez nos artistes, les nouveaux venus apportèrent la foi de néophytes. Avec l’impétuosité de la jeunesse ils dépassèrent le but; leurs œuvres, issues de propositions mathématiques, se caractérisent par un esprit de réaction intransigeant. Puisqu’on avait abusé du décor, ils le supprimèrent radicalement ; puisque le plaisant et le gracieux purent paraître superflus, ils éliminèrent farouchement tout charme de leurs œuvres. On put voir des tableaux ressemblant à des jeux de puzzle, des statues restées à l’état de grossiers épannelages, et des inscriptions volontairement illisibles, tels des rébus; les meubles rectilignes et dépourvus de moulures affectèrent la forme de cubes et de prismes.

Le goût, même le plus éclectique, ne saurait s’accommoder d’une telle indigence d'invention ni d’une telle absence de grâce. Qu'on admette qu'un simple parallélépipède de marbre surmonté d’une ampoule fasse office de lampe, qu'on reconnaisse à cet assemblage la qualité de stabilité, et qu'une exigeante technique ne trouve rien à redire au poli du marbre ni à la pureté des arêtes, soit; mais la matière en fût-elle rare et coûteuse, nous dénions à ces produits de la mode la qualité d'œuvres d'art.

L'observation d’'Anatole France est profondément vraie : « Bien que la beauté relève de la géométrie, c’est par le sentiment seul qu'il est possible d'en saisir les formes délicates. » Prétendre suppléer au sentiment par des tracés géométriques, c'est tenter l'impossible.

En art, toute formule rigide aboutit à la stérilité: la stérilité n'empêche pas, d’ailleurs ; elle suscite au contraire un désir fiévreux et immodéré de nouveautés, une profusion d'inventions extravagantes, qui, sous le masque de l'originalité, ne créent que des œuvres mort-nées. |

On me permettra d'invoquer ici letémoignage de monami Frantz Jourdain, qui fut l’ardent apôtre de l’art moderne, et en est toujours un des zélés propagandistes. « La nouveauté, dit-il, ne consiste pas à

désarticuler les ensembles, à briser les lignes, à mettre la toiture à la cave et le sous-sol sur une terrasse, à rechercher l'étrange, à fuir le bon sens, à nier de parti pris l'évidence, à s'éloigner des règles établies uniquement parce qu'elles règnent, en un mot à faire une sorte de classicisme à l'envers, ce qui devient à la fois enfantin et dangereux, car on effraye la foule et on l’exaspère, au lieu de la convertir et de l’amener à soi. » |

La critique a une part de responsabilité dans ce désarroi passager ; trop complaisante, elle loue parfois sans réserve des productions incomplètes, des essais informes, ou des œuvres dénuées de tout bon sens. En plaçant des médiocrités sur le même plan que les œuvres capitales, l'influence de la critique est déplorable ; elle contribue à fausser les idées des jeunes et à dérouter le public.

Fort heureusement les maîtres dans les arts appliqués ne se sont pas laissé distraire par les fluctuations de la mode. Et par ailleurs, la rigidité des principes sur lesquels était fondée l'esthétique nouvelle, qu'on voulait imposer, a fléchi. On voit réapparaître des formes assouplies dans d’élégantes proportions; une fine mouluration tempère les angles des meubles, et une discrète ornementation, sculpture ou marqueterie d'ivoire ou de bois précieux, les agrémente. Nous respirons plus à l'aise l'air natal; les meubles, les objets, les étoffes sont de franche lignée française ; et, suivant l'expression pittoresque d'André Véra, « le meuble ancien, qui était disparate dans un mobilier des environs de 1900, se trouve, dans notre art décoratif d’après guerre, comme un aïeul parmi ses petits-enfants ».

Nous avons essayé, par ce qui précède, de montrer l'ampleur et l'intérêt d’un conflit d'idées et de tendances d'où assurément sortira un art jeune, vivant, varié, caractéristique.

Les manifestations artistiques, comme toutes les autres formes de l’activité humaine, sont déterminées par les conditions sociales. Les bouleversements produits par l’affreux cataclysme subi par notre pays, l'instabilité et l'insécurité actuelles, le sans-gêne et la brutalité de mœurs que nôus avons imprudemment laissé substituer à la courtoisie française, puis la brumeuse esthétique de métèques préconisée par le snobisme sont les causes passagères d’une anarchie plus apparente que réelle dans les arts. |

L'évolution à laquelle nous assistons depuis une trentaine d'années ne s'est pas ralentie; depuis la guerre elle se précipite avec des heurts inévitables. Bien que nous manquions de recul pour en apprécier impartialement les résultats, et en discerner l'homogénéité, l'enquête étendue et attentive nécessitée par la composition de cet ouvrage a pleinement assuré notre confiance dans l’avenir des industries artistiques de notre pays.

Ce succinet exposé nous semble expliquer et justifier le choix des œuvres reproduites dans ces pages. Toutes nous paraissent dignes de l’art français.

Sont-elles toutes exemptes d’imperfections? La prétention de ne publier que des œuvres impeccables et s'imposant à l’admiration de tous serait aussi naïve que vaine. Il n’y a rien d'absolu en matière artistique ; nous ne croyons à l’infaillibilité d'aucun critérium; et, en fait de goût, n'être pas éclectique c'est le plus sûr moyen de se tromper. L’orthodoxie que nous professons est donc très tolérante; nous disons simplement que les œuvres réunies ici réalisent, à notre avis, les conditions essentielles dont les arts appliqués ne peuvent s’affranchir sans déchoir : la logique dans la conception, la probité dans l’exécution, et des qualités d'expression d’où elles tirent une originalité de bon aloi. |

Cette Anthologie s'adresse au grand public; elle est destinée à servir la cause de l’Art moderne. Dans cet espoir nous y avons apporté tous nos soins. Je m'excuse par avance des lacunes et des omissions que l’on pourra y découvrir; elles sont malheureusement inévitables dans un travail aussi étendu.

J'accomplis un devoir agréable en rendant un sincère hommage à tous les artistes dont le talent a permis cette imposante démonstration.

Nous remercions les collaborateurs, artistes et hommes de lettres, qui ont bien voulu écrire pour chacun des chapitres un commentaire substantiel ; leur haute compétence ajoute un prix inestimable à la présentation de cet ouvrage. Enfin j'exprime personnellement ma gratitude aux éditeurs qui ont accordé généreusement leur aide pour sa réalisation.

GASTON QUENIOUX.

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