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LE THÉATRE

RÉTENDRE qu'il y a, depuis le commencement de ce siècle, une

transformation complète de la décoration théâtrale en France

serait, malheureusement, contraire à la vérité. Un public complaisant et des directeurs, pour qui le spectacle des yeux reste trop secondaire, persistent encore, généralement, à accepter que les œuvres dramatiques soient encadrées dans des toiles, qui prétendent copier la nature.

Cependant on reconnaît, chaque jour davantage, que le décor doit être suggestif et non imitatif. C'est-à-dire que le simple agrandissement d’une étude peinte d’après nature sert tout juste à situer platement l’action; encore est-ce dans le lieu choisi par l'artiste, bien plus que par l’auteur.

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ARTS DÉCOR. FRANG. 31

Antoine a été le premier à attaquer cette routine, au Théâtre- Libre, il y a trente-cinq ans. On lui en doit une grande reconnaissance, Mais la littérature étant, à cette époque, exclusivement naturaliste, tout son effort tendit à créer l'atmosphère la plus convenable à chaque pièce par des moyens donnant la sensation du réel. Ce genre de suggestion se bornait bien entendu aux intérieurs et échouait aux paysages. L’éclairage de nos scènes, celui de la rampe surtout, accusait la médiocrité de l'illusion.

Cependant ce furent les essais de ce grand comédien qui intéressèrent, pour la première fois, les esprits à la question du décor. En 1908, la troupe russe dirigée par Diaghilew osa montrer à Paris des compositions dramatiques entièrement picturales, où les décors concordaient avec les costumes pour former des harmonies complètes et souvent magnifiques. La peinture prenait enfin sa vraie fonction, qui est d'indiquer le lieu du drame, en se gardant de puérils artifices pour en donner l'illusion, tout en constituant le fond coloré le plus propre à faire valoir les personnages.

Le théâtre des Arts, très peu de temps après, sous la direction intelligente et généreuse de M. Jacques Rouché, mit à profit la grande évolution produite dans le public par ces importations étrangères. Pour la première fois, en France, des peintres, s’instruisant au métier de décorateurs, s’appliquèrent à entrer dans l'esprit entier d’un drame, d’une comédie ou d’un opéra, et à le faire valoir au plus haut point

par la couleur et le dessin. Désormais les personnages furent les cou-

leurs principales vivantes et animées de tableaux ; car le soin d’imaginer la forme et la nuance des costumes leur fut confié, aussi bien que le choix des accessoires. Il semble incroyable que cette réforme si logique soit presque d'hier; 1l est plus étonnant encore qu’elle ne soit pas accomplie dans tous les théâtres ; 1l y en a encore, et non des moindres, qui remettent les actes d’un même drame à des artistes différents, sans entente ni entre eux ni avec un dessinateur, chargé du modèle des costumes, et qui se borne, trop souvent, pour une pièce de style ancien, à copier des images.

Quant aux costumes modernes, leur choix est presque toujours abandonné aux acteurs, qui s'occupent peu, pour ne pas dire point, des tons du décor dans lequel ils doivent jouer, ni des rapprochements de couleurs qu'ils vont produire par leurs rencontres.

Il faut conclure de tout cela que, si une révolution dans l’art de la décoration théâtrale est indiscutablement née, elle en est encore à sa première phase. La lutte est rude entre une convention grossière, mais séculaire, et une réforme qui paraît, à tous ceux qui ont la moindre notion de goût, du plus simple bon sens.

Notons qu'aucune tentative n'a été faite, en France, pour cons-

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truire un théâtre véritablement moderne, c'est-à-dire approprié aux étonnantes ressources que doivent fournir les progrès de la lumière électrique. Quand des temps plus fortunés permettront d'ériger la scène nouvelle, il est possible que la peinture à la colle le cède en importance à celle du feu.

Mais, quels que soient ses instruments, le décorateur moderne est appelé à être le collaborateur de plus en plus intime, ingénieux et surtout intelligent, de l’auteur. Sans doctrine préconçue de simplification ou d'outrance colorée, son but unique sera de porter l'intérêt de la pièce à son maximum, par n'importe quel moyen; son succès

sera d'en avoir créé l'atmosphère si juste, qu'à aucun moment l’atten-

tion du spectateur ne sera détournée du drame lui-même par son talent propre, encore moins par son habileté.

C'est une révolution d'idées plus profonde encore que celle du métier, et qui mettra un jour au rang le plus noble cette peinture théâtrale, où l'artiste compose une œuvre non pas seulement avec les couleurs d’une palette, mais avec les tons mouvants des étoffes, et qu'il modèle à son gré avec la véritable lumière.

| DRÉSA.

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