FEUILLETS D ART
où quatre ou cinq étages de façades paraissaient suspendus par miracle sur des ouvertures béantes.
Il ne suffit pas à l'ambition des commerçants de notre temps de transformer leurs étalages en somptueuses chapelles pour les pèlerins passagers. [ls veulent encore les signaler urbi et orbi. Comme les compagnons de saint Jacques égrenaient le long des routes les couple ets de leur cantique à la louange de l’apôtre de Compostelle, ainsi les écrivains et les dessinateurs, les musiciens quelquefois, se font les collaborateurs de la déesse Réclame. Jamais on n'avait vu, à aucune époque, d'aussi nombreuses compagnies de gens de talent se vouer à une telle mission. L'affiche elle-même ne suffit pas. Et pourtant que d'ingéniosité, que d'art dans la présentation de cette dernière, que de recherches pour attirer le regard du passant pressé, pour incruster dans sa mémoire un nom facile à retenir, pour capter son attention,
pour intriguer sa curiosité; enfin, et c’est le grand art, pour le faire sourire. L'affiche, il faut qu’elle bondisse devant nous, qu'elle nous dise : « Halte-là ! On ne passe pas sans m'avoir regardée! Deux secondes suffisent! » Aussi son dessin sera concis et expressif comme son texte, et son coloris éclatant étalera, sur le gris des murailles, aussi bien qu'au demi-jour des gares souterraines, comme la gloire d'un vitrail.
Les sujets de ces compositions? Ils feront voyager l'imagination aux mondes visibles et invisibles, se complairont au familier des réalités, ou nous feront explorer le détail de l'univers, ou même nous transporteront au pays des rêves. Ils nous seront de perpétuelles et multiples leçons de choses, berceront notre nostalgie de la vision des terres inconnues, ressusciteront pour nous, sans pédantisme, en les habillant à notre mode, les antiques allégories, transformeront en voyageurs de commerce les dieux de la Fable et les héros de la Légende, et cela sans irrévérence, grâce au tact des artistes, dont le dessin restera savant avec sobriété, dont la couleur sera puissante sans être criarde.
Et tous les jours viendront de nouveaux placards. Mais les pauvres affiches éphémères mourront en beauté. Ces vieilles affiches, délavées par les pluies, décolorées par l'atmosphère, aideront encore quelque pignon mitoyen, quelque palissade de planches, à garder un aspect sympathique au regard, dans leurs vêtements de papier aux tons atténués et délicats. Ainsi elles auront, sans s’en douter, fait jusqu'au bout œuvre de propagande artistique et travaillé utilement à ce grand œuvre de l’art dans la rue, œuvre si efficace, puisqu'elle se mêle à la vie.
La publicité ne se contente pas de ces images immobiles; elle veut encore plus de mouvement. D'où la création de cortèges, où une mascarade de personnages sert de prétexte, pour lancer une marque ou annoncer un spectacle, à intriguer le public. Disons que, jusqu'à présent, cette idée n’a pas donné encore de grands résultats au point de vue artistique; mais nous croyons qu'elle peut être développée et fournir de magnifiques aspects décoratifs, si l’on sait choisir, pour ces processions, des ordonnateurs compétents, et si aussi les légitimes exigences de la circulation ne les empêchent pas.
Il faut aussi que les commerçants pensent aux gens sédentaires, aux maîtresses de maison retenues par les soins du ménage, aux gens des banlieues et des provinces, à tous ceux enfin que l'affiche ne peut joindre efficacement. Pour ceux-là, une autre forme de publicité, qui a pris, depuis quelques années, un développement inusité, a été ressuscitée. C'est elle qui vient nous requérir à domicile, renouvelant le charme des vignettes d'antan où les petits graveurs nous marquaient dans l’aimable encadrement des attributs, souvent sous le patronage
espiègle des inévitables et charmants Amours, l'adresse du Grand Monarque ou de l'encre de la Petite Vertu. Ici nos artistes sont à la hauteur de leurs devanciers, et souvent les ont dépassés, et par le nombre et la variété de leurs ouvrages, et par la verve et la science qu'ils y dépensent. Annonces, réclames, prospectus, en-têtes de factures, almanachs, programmes, etc., en estampes menues ou en véritables livres, sont de plus en plus les visiteurs de nos foyers. Hélas! Ils sont quelquefois la seule note de poésie et d’art aux logis où le facteur les apporte, ces catalogues de grands magasins, ces cartes commerciales, dans l'élégance de leur mise en pages. Ici il ne s’agit pas de faire beaucoup de bruit... Mais ces messagers sont de bonne compagnie, et savent causer avec discrétion et distinction. Pour un peu on oublierait qu’ils cherchent à parler d'affaires, tellement ils sont amusants et charmeurs. Ils vous conteront toutes sortes de belles histoires, et sans prendre de porte-voix. « Oh! Que Venise est belle! chère Madame », roucouleront-ils; puis, sans en avoir l'air, ils vous parleront dentelles, etc...; et, à propos d'ours, de renards, feront glisser la conversation sur les fourrures, etc.
À ces dessins très élaborés, que l'habillement de la couleur, les rehauts de l’or et de l’argent, la transposition du graveur, rendent encore plus précieux, vient s'ajouter un accompagnement typographique approprié, où s'affirme la maîtrise de nos fondeurs de caractères. Parlerons-nous de la beauté de la matière, du joli des cartonnages, et du coquet, du précieux des papiers, dont le choix est aussi important que, pour une toilette, celui d'une-étoffe?
Remarquerons-nous la disposition originale des formats, où toutes les familles du rectangle sont représentées, et ferons-nous des commentaires sur le chapitre des enveloppes, qui ne le cède pas en intérêt au fameux chapitre des chapeaux, si apprécié des dames ?
Comme conclusion à ce sommaire exposé, où nous avons essayé de montrer les heureux résultats obtenus par l'intervention des artistes dans l'activité commerciale, nous nous permettrons de dire que, malgré l'intérêt des réalisations que nous avons signalées, il reste encore beaucoup à faire. La publicité lumineuse, par exemple, à part quelques rares exceptions, est encore loin d’avoir trouvé son esthétique. Ses manifestations, qui nous étonnent par le côté colossal, n’ont pas la tenue artistique qu'elles pourraient avoir, et s’ordonnent souvent mal dans les ensembles d’architecture. Et les enseignes lumineuses, qui devraient éclater, comme de magnifiques joyaux, aux frontispices des magasins, se bornent, pour l'instant, à de bien pauvres effets. Ce sera, nous l’espérons, l'œuvre de demain.
En cet âge d’or, dont l’avènement est proche, il n’y aura pas une boutique, ni une affiche, ni un prospectus, ni un catalogue, qui
ne soient vivifiés du rayonnement de l'art. On ne verra plus « cette grande pitié » de la misère artistique, qui assombrit encore le visage de tant de nos rues.
Mais c’est un phénomène réconfortant à signaler, que cette collaboration entre artistes et gens de négoce, imprévue autrefois. Il semble que les boutiquiers de jadis, les épiciers, les philistins classiques, si honnis par les fils d'Apollon, aux jours héroïques du romantisme, aient fait maintenant consentir le noble geste du pardon. Ils. ont grimpé aux galetas des rapins, et, pour sceller la réconciliation, les ont fêtés dans la boutique accueillante. Ils leur ont laissé jeter sur les sérieux en-têtes commerciaux la fantaisie de leurs dessins et, sur le sombre ton chocolat des boiseries du magasin, les plus plaisantes couleurs de leurs palettes. Ils...
ER ! Quel temps fut jamais plus fertile en miracles ?