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Les Arts du métal

Il serait oiseux ici de remonter jusqu'aux temps préhistoriques pour parler de l'âge du bronze et de l'âge du fer ; il suffira d'indiquer qu'à ces époques reculées, les ouvriers qui mettaient en œuvre les métaux avaient rapidement acquis, malgré l'imperfection de leur outillage, une grande habileté technique : tranchants de haches ou lames d'épées que les fouilles pratiquées dans le courant de ce siècle-ci ont remis à la lumière, témoignent du savoir faire de ces antiques fondeurs et souvent même du goût déployé par eux dans la fabrication de ces objets.

Si, franchissant de longues périodes, nous nous arrêtons en face des bronzes exhumés du sol de la Chaldée ou de l'Assyrie, nous rencontrons des œuvres décoratives, dont quelques-unes attestent une science accomplie du dessin et du modelé, un sentiment exact du parti que le constructeur peut tirer de l'alliance de la pierre ou de la brique et du métal : tout le monde connait ces curieux revêtements de portes en bronze qui font maintenant partie des collections du Musée Britannique , et pas un visiteur qui n'ait remarqué au Louvre cette belle figure de lion accroupi dont la patine fait penser aux plus belles œuvres de fonte de la Renaissance. Ce n'était pas du reste seulement en Asie qu'en ces temps reculés les fondeurs faisaient des merveilles : les ouvriers égyptiens rivalisaient avec eux de grâce et de savoir, et maintes figurines, maintes figures de grandes dimensions sont là pour attester que l'Egypte des Pharaons n'eut rien à envier sous ce rapport au berceau des arts du métal.

Mais à côté de l'art du fondeur, dès la plus haute antiquité, nous en rencontrons un autre, celui de l'orfèvre et du bijoutier, dont les

LE D1EO SEFERÏOOM.

(Bronze du Musée de Boulaq.)

produits sont contemporains des plus anciennes armes de métal que nous possédions; car si l'homme a songé dès l'abord à sa propre conservation et a perfectionné les instruments qui devaient lui permettre de se protéger contre ses semblables, il a pensé aussi de bonne heure à embellir sa propre personne grâce à des colliers, à des bracelets, à des bagues indiquant à la fois le rang et la richesse de leur possesseur. Le bronze d'abord, puis des métaux plus rares et partant plus précieux n'ont pas tardé à être exclusivement employés à ce genre de décoration. Si nos sentiments actuels s'accordent mal avec une semblable ornementation, rendons cependant hommage au goût parfait, à l'exécution délicate des nombreuses pièces d'orfèvrerie ou de joaillerie qui s'étalent dans les vitrines de nos musées; on connaît trop bien aujourd'hui les bijoux égyptiens aux ors pâles rehaussés d'émaux ou de pâtes colorées, les bijoux grecs ou étrusques aux délicats ornements filigranes ou repoussés pour qu'il soit nécessaire de s'appesantirlonguement sur les progrès d'un art dans lequel la forme est aussi parfaite que l'exécution. Les bijoux de l'ancien empire égyptien; les ornements, les vases et les masques funéraires en or, retrouvés par Schliemann à Mycènes; les bijoux de toutes sortes et les diadèmes que nous ont rendus les nécropoles d'Italie témoignent d'un luxe raffiné et d'un sentiment artistique très profond.

Sans parler des innombrables statues de bronze que l'antiquité nous a léguées et dont les plus belles sans doute se trouvent au Musée de Naples, les Grecs et les Romains ont fabriqué en métal, soit en bronze repoussé, gravé ou incrusté, soit en argent, une foule de menus objets, meubles ou ustensiles pour lesquels le métal n'est plus guère employé aujourd'hui : lits ou sièges, cistes ou patères, trépieds ou candélabres, objets de toilette ou miroirs leur ont permis tour à tour d'exercer leur verve et leur habileté.

A côté de ce mobilier de métal, nous trouvons une somptueuse orfèvrerie d'argent, repoussée, ciselée et dorée dont le Trésor dit de Hildesheim, du lieu où il fut trouvé, possédé aujourd'hui par le Musée de Berlin, le Trésor de Bernay, conservé au Cabinet des médailles à la Bibliothèque Nationale, le Trésor de Moncornet, acquis depuis peu par le Musée britannique, ne peuvent nous donner, malgré toute leur splendeur, qu'une faible idée. Ces pièces, dont un certain nombre ont été depuis quelques années reproduites par la galvanoplastie, forment et par leur galbe et par leur décoration la série la plus admirable de modèles que l'on puisse imaginer.

Bien supérieurs à nous en ce qui concerne la fabrication de la monnaie, les anciens, les Grecs surtout, ont transformé leurs espèces métalliques en une véritable série d'objets d'art; c'était, à coup sûr, une heureuse époque que celle où l'art occupait une si grande place qu'une pièce de monnaie d'une minime valeur méritait par sa perfection les mêmes éloges qu'un beau tableau ou une belle sculpture.

Et si aujourd'hui les amateurs se les disputent à des prix énormes, ce n'est pas tant à cause de leur rareté, ce qui ne serait vrai que d'un petit nombre d'entre elles, que parce qu'en les acquérant on peut se dire que l'on tient en main un chef-d'œuvre comparable à une statue de Phidias ou de Praxitèle. Le parti que nous en tirons aujourd'hui en les montant pour en orner des pièces d'orfèvrerie, en les sertissant pour en faire des broches et des épingles, les anciens l'avaient déjà imaginé et la patère de Rennes, cette belle coupe d'or que possède notre Cabinet des médailles, est là pour attester que là encore nous n'avons fait que copier nos maîtres, les Grecs et les Romains.

Si les industries du métal eurent à souffrir de la chute de l'Empire romain et de l'intrusion violente des barbares dans la civilisation antique, il faut bien avouer que ce fut surtout l'art qui y perdit, mais que ces industries continuèrent, en grande partie du moins, à subsister. Les barbares , comme toutes les populations sauvages , avaient un goût excessivement prononcé pour tout ce qui était brillant et pouvait rehaussera leurs propres yeux leurs puissance et leur opulence : armes à poignées d'or, baudriers richement ornés, bijoux de toutes sortes surchargés de pierreries montrent le luxe que déployaient les nouveaux conquérants. N'aurions-nous pas un très grand nombre de monuments de ces époques, fort somptueux sinon de bon goût, que beaucoup de textes et d'anecdoctes seraient là pour nous faire connaître jusqu'à quel point un potentat mérovingien pouvait pousser la manie du luxe. A ce point de vue, ils n'avaient rien à envier à leur prédécesseurs. Tout les monde connaît les innombrables trésors de ces époques que, dès longtemps déjà, — depuis le xvne siècle au moins, — l'on a découvert : depuis les armes trouvés dans le tombeau de Childéric, à Tournay, jusqu'aux vases et aux ornements découverts à Gourdon ou à Pouan, jusqu'aux couronnes d'or de Guarrazzar dont notre Musée de Cluny a eu le rare bonheur de recueillir le plus grand nombre. Ce ne sont là que les pièces capitales d'un art que l'on appelle bien mal à propos Yart barbare et où nous trouverions de nombreux modèles dignes de l'étude de nos artistes. La bijouterie somptueuse du haut moyen âge n'était en quelque sorte que le prélude, les premiers essais d'une époque pendant laquelle les arts du métal et surtout l'orfèvrerie devaient jeter un nouvel éclat.

S'il n'est pas sûr que saint Eloi ait fabriqué de ses propres mains le fauteuil de Dagobert qui se trouvait autrefois à l'abbaye de Saint- Denis et que le Cabinet des médailles a recueilli, fauteuil qui, du reste, est une imitation évidente d'un siège antique, la rapide fortune que fit le patron des orfèvres prouve assez l'estime dans laquelle le métier qu'il exerçait était tenu. Evêque de Tournai et de Noyon, ministre de Dagobert, il travailla longtemps de ses propres mains

et exécuta même pour le roi un siège d'or. Sa réputation a été telle qu'autrefois il n'était pas d'église se respectant tant soit peu qui ne tint à honneur de posséder qnelque œuvre plus ou moins authentiquement créée par le saint orfèvre.

A mesure que l'on avance dans le moyen âge, les pièces d'orfèvrerie deviennent plus nombreuses et plus somptueuses : le mobilier des églises se renouvelle plusieurs fois jusqu'à la Renaissance comme les églises elles-mêmes ; aux décorations de l'époque mérovingienne succèdent les travaux exécutés sous les Carolingiens, encore nombreux aujourd'hui et bien dignes de notre admiration, puis viennent les pièces d'orfèvrerie romane, sorties peut-être en grande partie, comme à l'époque précédente, d'ateliers monastiques ; enfin l'âge gothique voit s'épanouir une floraison d'orfèvres, de ciseleurs, de fondeurs qui tous empruntent aux grandes lignes et aux principes de l'architecture de leur époque les formes et la décoration des objets qu'ils exécutent. Mais, à ce moment, l'art a quitté les abbayes et ce sont des laïques qui enfantent tous ces chefs-d'œuvre ; en plein xne siècle, dans l'une des plus grandes et des plus riches abbayes, à Saint-Denis, Suger n'est-il pas obligé de faire venir des artistes un peu de tous les coins de la France pour décorer à son goût l'église abbatiale ?

On ne peut donner une meilleure preuve de l'abandon presque total de l'étude des arts dans ces abbayes. Du reste, l'art n'y avait point perdu puisque, en réalité, les centres de fabrication se multipliaient. Limoges au xne et au xme siècle, avec ses châsses, ses reliquaires, ses tombeaux qu'on lui commande et qu'elle expédie dans toute l'Europe, aussi bien en Angleterre qu'en Espagne, en Allemagne qu'en Italie ; Paris, au xive et au xve siècle, devenu véritablement un centre artistique qui tend déjà à imposer ses modes et ses goûts à toute la France, représentent des courants bien différents, mais qui tous deux ont eu leur moment de grand éclat. Le premier, conservateur des traditions romanes, est longtemps hostile aux nouvelles modes, travaille littéralement pour l'exportation et réalise en plein moyen âge ce que chaque nation essaie de faire aujourd'hui à ses voisines, au moins pour quelques branches de l'art ; Limoges monopolise, si l'on peut s'exprimer ainsi, la fabrication de l'orfèvrerie de cuivre émaillé. Paris accepte et s'assimile toutes les innovations, admet et encourage les ouvriers étrangers qui viennent lui apporter des formes ou des procédés nouveaux et acquiert ainsi un renom qui a pu traverser les siècles sans jamais s'affaiblir.

Pendant que les orfèvres du moyen âge créent une foule de chefsd'œuvre dont la majeure partie, au moins de ceux qui sont parvenus jusqu'à nous, appartient à l'art religieux, sans cependant que des spécimens, plus rares il est vrai, puissent nous laisser douter qu'ils aient été inférieurs dans la fabrication des objets de décoration

civile, les fondeurs essaient pendant de longs siècles, avec des succès divers, de faire revivre les grandes traditions de la sculpture antique. Mais là ils se montrent réellement inférieurs ; leur habileté technique est bien médiocre ; les plus grandes œuvres de bronze qu'ils ont produites, des portes d'église ornées de bas -reliefs, telles que celles de Hildesheim ou de Saint-Zénon, à Vérone, sont des œuvres barbares, qui, quoiqu'on en dise, ne sont que des documents intéressants pour l'archéologue; une impuissance manifeste chez les artistes à traduire leur pensée par le dessin, une barbarie d'exécution incroyable ne permettent pas de présenter ces œuvres comme des modèles à imiter. On peut en dire presque autant des autres œuvres du même genre que possèdent encore l'Italie ou l'Allemagne : fort peu s'élèvent au-dessus du médiocre et même on pourrait difficilement y reconnaître un sentiment bien juste de la décoration. Si des bronzes telles que les fonts baptismaux de Saint-Barthélémy de Liège, ou, pour citer une œuvre d'époque plus récente, le lion qui se dresse sur Tune des places de Brunswick, peuvent faire oublier ce que les monuments que l'on vient de mentionner ont de barbare et d'imparfait, ce sont là malheureusement des exceptions ; et il faut bien dire que rarement ces monuments de bronze ou de laiton, fabriqués du xne siècle au xve siècle en Allemagne, en France et surtout en Flandre, à Liège et à Dinant, et auxquels on applique le nom général de Dinanderie, s'élèvent au-dessus du niveau d'un véritable produit industriel, conçu à la hâte et exécuté à la grosse. Si quelques-uns sont un peu supérieurs de facture, ils n'atteignent jamais à la science d'exécution, au style et à la véritable élégance que montrent certaines sculptures monumentales de moyen âge. Ce style et ce sentiment vraiment artistiques nous les retrouvons au plus haut degré dans toute une série de monuments de petites dimensions exécutés en général par des orfèvres, les matrices de sceaux en bronze ou en argent, dont on ne s'occupaient guère jadis, mais qui cependant méritent toute notre attention. Sans parler de leur intérêt historique ou archéologique, ce sont de véritables modèles de goût et de finesse d'exécution.

L'orfèvrerie en Italie n'a pas jeté au moyen âge un éclat plus grand que dans les pays voisins; on serait plutôt tenté de la considérer comme inférieure, et certes les orfèvres français du xive siècle n'avaient rien à envier à leurs confrères de Sienne et de Florence, bien au contraire. C'est pourtant dans ces boutiques d'orfèvres que se sont formés les plus grands artistes de la Renaissance italienne ; c'est à l'école des orfèvres, en apprenant les minutieuses pratiques de ce difficile métier, qu'est née toute une pléiade de sculpteurs qui allait redonner à l'art du bronze tout son éclat : car, du premier coup, l'Italie, dans cette branche de la sculpture, a devancé tout le monde ; quand on songe que c'est au commencement du

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