LES ARTS DU BOIS
xve siècle que Lorenzo Ghiberti exécute son Sacrifice d'Abraham qui doit lui faire attribuer la commande des portes du baptistère de Florence, on ne peut essayer de comparer à ce chef-d'œuvre parfait les tombes de bronze gravées ou en relief fabriquées en France, en Flandre ou en Allemagne à la même époque. Pendant tout le xve siècle et une partie du xvie, nos fondeurs ne sont que des enfants en comparaison des Italiens qui se nomment Donatello, Michelozzo, Luca délia Robbia, Filarete, Bertoldo, Agostino di Duccio, Andréa del Verrocchio, Antonio del Pollajuolo, pour ne citer, au hasard, que les plus connus.
Pendant que ces sculpteurs peuplent l'Italie d'une foule de basreliefs ou de statues, dont l'exécution parfaite révèle la forte éducation technique que presque tous ont reçue dans la boutique des orfèvres, se forme une industrie qui, à la Renaissance, tient un peu la place de la dinanderie du moyen âge. A l'imitation des anciens, au xve siècle, les Italiens ont fabriqué une foule de petits ustensiles, encriers, lampes, coffrets, candélabres, chenets, dont les modèles ont parfois été donnés par des sculpteurs de premier ordre, puis reproduits en grand nombre pendant de longues années. Deux ou trois centres en Italie semblent avoir eu comme le monopole de cette fabrication : Venise et surtout Padoue, que l'on a pu sans exagération appeler la ville des bronzes. Du jour où Donatello a exécuté à Padoue la statue deGattamelata, la première grande statue équestre fondue depuis l'antiquité, et qu'inspirèrent le Marc-Aurèle de Rome et les chevaux de bronze de Saint-Marc, à Venise, on peut dire que les ateliers padouans ont fonctionné, et cela très avant dans le xvie siècle. Les bronziers de Padoue doivent donc leur origine au grand Florentin, ou tout au moins de lui date l'essor qu'a pris leur art. Mais Padoue seule n'a pas fabriqué ces objets : les Vénitiens ont eu aussi leur part dans cette véritable industrie et si Padoue peut s'enorgueillir de sculpteurs comme Riccio, qui ont créé des chefs-d'œuvre, tels que le candélabre de l'église Saint-Antoine ouïes bas-reliefs du tombeau de délia Torre, aujourd'hui au Louvre, et une foule de figures imitées de l'antique, Venise peut montrer Leopardi et tous les fondeurs, qui, sous la direction d'artistes comme Sansovino, ont répété à l'infini des modèles d'une excellente composition et d'une exécution souple et libre. Il est vrai que la république de Venise avait dans son Arsenal toute une légion d'artistes, qui, quand ils n'étaient pas occupés à fondre des canons, dont quelquesuns sont de pures œuvres d'art, employaient leurs loisirs à couler des vases, des coupes, des marteaux de portes, des mortiers et mille autres objets de bronze : témoins ces Alberghetti, véritable dynastie de fondeurs de canons, dont l'un a exécuté l'une des margelles en bronze des puits du palais ducal.
Comme l'art du fondeur, c'est en Italie que renaît, à l'aube du xve siè-
cle, l'art du médailleur que le moyen âge n'a, pour ainsi dire, pas connu; et du premier coup aussi les Italiens arrivent à une telle perfection que personne depuis n'a pu les dépasser. Lesnomsde VittorePisano, de Matteo de' Pasti, de Sperandio, de Boldu, etc., sont assez connus maintenant pour qu'il ne soit pas nécessaire de faire l'éloge d'artistes qui ont joint à une science étonnante du dessin un talent de sculpteur et de fondeur au-dessus de tout éloge. Personne n'a mieux su que Vittore Pisano, grâce à une habileté surprenante à ménager les plans, donner plus de relief à des représentations d'aussi peu de saillie; et c'est à lui que pensent aujourd'hui tous les médailleurs qui veulent faire de la médaille un véritable portrait et non point une représentation sèche et banale comme on en a trop longtemps exécuté. Coulées et non frappées, la plupart du moins, les médailles du xve et du xvie siècle forment une série qui peut lutter, au point de vue de l'art, avec ce que la numismatique antique nous a laissé de plus beau.
A côté des médailles, à un rang plus modeste, bien que quelquesuns d'entre eux aient une origine illustre, il faut placer toute une série de monuments qui, au xve et au xvie siècle, en Italie comme en France, ont joué un grand rôle. Les plaquettes de bronze, bas-reliefs de médiocre dimension, par conséquent peu coûteux, représentent une série de modèles qui ont rendu aux artistes les plus grands services. Créées en général par des orfèvres ou des sculpteurs, elles ont circulé d'atelier en atelier et ont servi à leur tour de modèles pour décorer les objets les plus divers : céramique, gaînerie, reliure, bijouterie, tous les arts mineurs ont trouvé, dans ces humbles monuments, une source féconde de renseignements; bien plus, les sculpteurs, qu'il s'agisse de sculpter un meuble, un manteau de cheminée ou lafaçaded'une cathédrale, ont parfois rencontré dans ces petits bronzes d'utiles indications; les plus osés et les moins scrupuleux, au delà comme en deçà des monts, les ont copiés sans s'inquiéter autrement de leur origine : la propriété artistique n'était pas encore inventée.
Pendant que les bronziers ressuscitent l'art difficile du fondeur, que les orfèvres continuent à manier le ciselet et le burin, à décorer leurs pièces d'émaux polychromes qui en rehaussent l'éclat, les armuriers inventent d'autres chefs-d'œuvre destinés plus à la parure qu'à la défense de leurs clients; le moyen âge n'avait guère connu les belles armures ou du moins, au moyen âge, le harnais n'était beau que par sa forme et non par sa décoration : à la fin du xve et au xvie siècle, les armuriers de Milan et d'Allemagne s'ingénient à graver, ciseler, repousser ou damasquiner d'or ou d'argent, plastrons, casques ou gantelets, pendant que les fourbisseurs tordent, d'une façon élégante et compliquée, les branches qui composent la garde des
épées, pour lesquelles la vieille forme de croix est abandonnée. Ciselées ou incrustées de métaux précieux, ces poignées de fer, noirci ou clair, pourront être décorées de minces arabesques d'or comme les cabinets, les coffrets, les encriers, les fermoirs de bourse que maints artistes de Yenise ou de Rome fabriquaient au xvie siècle, à l'imitation des ouvrages de Damas ou de Perse.
Si l'on a fait tout à l'heure l'éloge des fondeurs italiens, il n'est que juste aussi de rendre justice à ces artistes plus modestes, mais cependant d'un grand savoir, qui, au xvie siècle, exécutèrent en France, à l'aide de moules rapportés de Rome, ces beaux bronzes auxquels le nom du Primatice est resté attaché. Il n'est que juste de placer leurs noms à côté d'un artiste qui a fait aussi ses preuves comme bronzier, de Benvenuto Cellini, dont la nymphe de Fontainebleau ou le Persée sont de meilleurs titres de gloire que sa fameuse salière d'or, exécutée pour François Ier et qui fait partie du Trésor impérial de Tienne, et surtout qu'une foule de pièces d'orfèvrerie qui lui sont faussement attribuées. Si quelques-unes des œuvres qui ont eu l'honneur d'être portées à l'avoir de l'orfèvre florentin sont véritablement italiennes, il y en a autant au moins dont l'origine allemande n'est pas contestable et qui sont bien postérieures à Cellini. Il faut remarquer du reste que cette confusion n'a rien que de très légitime, car au xvie siècle, grâce à la diffusion des modèles par la gravure, des artistes de pays très différents au point du vue du goût et du sentiment artistique ont pu créer des œuvres présentant entre elles des variantes de style fort minimes parce que les uns et les autres s'inspiraient aux mêmes recueils de modèles. Les estampes d'Etienne de Laulne, d'Orléans, de Pierre Woeriot, lorrain établi à Lyon, de Balthazar Sylvius, de Théodore de Bry, flamand, de Collaert, ont été copiées partout, aussi bien en France qu'en Allemagne et en Italie, et les orfèvres y ont partout puisé, à peu près de la même manière, les montures de pierres, les anneaux, les arabesques, etc.
Si le style se modifia à l'époque de Louis XIIL si, dans les bijoux notamment et dans l'orfèvrerie, on rencontre l'imitation des fleurs naturelles, ou bien des branchages destinés à disparaître presque entièrement sous les pierreries, tels que nous en montrent les modèles de Lesgaré, le système ne changea pas et les mêmes dessins furent employés dans toute l'Europe, avec fort peu de différences dans l'exécution.
Ce qui est vrai de la décoration l'est quelquefois aussi des formes et il est très certain qu'il est assez malaisé, en l'absence de signatures, de distinguer une horloge fabriquée au xvie siècle à Augsbourg ou à Nuremberg, d'une pièce exécutée à Blois, où cependant l'horlogerie fut pendant longtemps très florissante. L'enveloppe de ces ustensiles
de cuivre doré et gravé affecte à peu près les mêmes formes ; cylindriques ou rectangulaires, basses ou élevées, leur galbe n'est pas si différent que Ton ne puisse s'y tromper. On peut, bien entendu, étendre à l'orfèvrerie d'étain ce que l'on a dit plus haut de l'orfèvrerie en métal précieux ; si les œuvres de Briot et d'Enderlein sont connues, il est beaucoup d'autres pièces auxquelles, en l'absence de poinçons, il est impossible d'attribuer une origine certaine.
On ne peut songer ici à faire, même en raccourci, l'histoire de la sculpture en métal proprement dite, on doit se borner à mentionner les points véritablement saillants de l'histoire de cet art au point de vue de la décoration. Avec Louis XIV et sous l'influence de Charles Lebrun, on peut dire que le système du livre de modèles banal servant à toute l'Europe est abandonné ; et quand les pays étrangers nous copient, ils ne font qu'exécuter un modèle qui a été déjà mis en œuvre en France; ils ne nous renvoient guère de modèles originaux ; il y a exportation de la part de la France, mais sans réciprocité. On peut dire que ce système, qui n'était pas fait pour déplaire à notre orgueil national, a duré jusqu'à la fin du xvme siècle, pour l'orfèvrerie, sinon pour la bijouterie pour laquelle les modèles gravés continuèrent longtemps à faire la loi.
Au style un peu lourd, mais non dépourvu de grandeur et d'originalité, bien qu'il fût inspiré de l'antique, que Lebrun avait mis à la mode et qu'il avait étalé dans le fameux mobilier d'argent du roi, on ne peut pas dire qu'ait succédé immédiatement un style nouveau, car les artistes employés par Louis XIV, quelques-uns du moins, ont survécu à la partie la plus fastueuse de son règne. Ce n'est point sans transition et sans nuances que l'on est passé du style noble au style rocaille, de Ballin à Thomas Germain et aux compositions de Meissonnier traduites par Jacques Caffiéri ; mais si ce sont là des transitions que l'on peut saisir sur les monuments, il est moins aisé de les expliquer avec la plume que par les yeux et c'est sur les innombrables meubles que les ébénistes et les bronziers du xvme siècle ont fabriqués pour toute l'Europe qu'il faut les étudier, depuis Charles Cressent et le style de la Régence jusqu'à Gouthière, Riesener et Weisweiller et le style Louis XVI. Jamais peut-être à aucune époque on n'a poussé aussi loin l'habileté de la composition et la conscience dans l'exécution. On peut préférer tel ou tel style, aimer le style rocaille et haïr le style Louis XVI, plus froid et d'un caractère moins intime, mais on ne saurait méconnaître ni dans l'un ni dans l'autre, quand il s'agit de meubles français bien entendu, qu'à l'une comme à l'autre de ces époques on ait montré un véritable génie dans ces agencements et ce mariage coutumier du bronze et de l'ébénisterie. On retrouve bien le même soin dans l'exécution sous le premier Empire, les meubles de Jacob sont là pour en témoigner, mais quant au goût il semble, au moins à notre avis, qu'il se soit évanoui.
Il n'est pas très facile de dire quelques mots de notre siècle qui a compté et compte surtout aujourd'hui des artistes de premier ordre, auxquels on rendra sans doute plus tard la justice qu'ils méritent. Si les créations d'Odiot nous semblent passées de mode, il ne faut pas cependant les mépriser ; elles ont leur mérite et leur style et c'est, à coup sûr, ce dont nous manquons le plus aujourd'hui. Il est évident que quand tel ou tel orfèvre s'adresse à tel ou tel sculpteur pour exécuter la maquette d'une pièce d'orfèvrerie, il peut produire des chefs-d'œuvre qui n'ont rien à envier à ce que nos devanciers ont créé de plus parfait ; mais ce n'est point là que se reconnaît le style, c'est dans l'application de toute une série de formes, de motifs d'ornementation, de partis pris qui donnent à toutes les œuvres créées à une même époque là même allure et la même expression. Il faut bien avouer que c'est là une qualité qui nous manque : les uns font du Louis XIV, du Louis XV ou du Louis XVI, d'autres s'évertuent à copier des modèles de la Renaissance en les détournant plus ou moins de leur destination première, mais bien peu arrivent à créer des œuvres réellement originales. Ce n'est point pour rabaisser le mérite très réel d'artistes tels que les Vechte, les Froment-Meurice, les Fannière, les Falize, les Boin-Taburet, les Christophle ; mais si les uns et les autres, secondés par des ouvriers du plus grand talent, parviennent à faire des copies et des imitations parfaites, ce n'est que par exception que Ton rencontre chez eux ce je ne sais quoi qui compose un style véritablement original.
Le xvne et le xvme siècle avaient emprunté des motifs de décoration aux Chinois, mais ces emprunts étaient plutôt des imitations libres que des copies. Nous autres modernes, nous sommes allés plus loin dans cette voie et l'Extrême-Orient, mieux connu, a été pour nous, surtout au point de vue technique, une source féconde d'enseignements. Ce n'est point tant leurs formes qui doivent nous inspirer que leurs procédés techniques où Chinois et Japonais déploient véritablement une habileté merveilleuse. Sans être partisan du japonisme à outrance, on ne peut déplorer, comme le font quelques personnes trop chagrines, que nous soyons entrés en contact avec un art, par certains côtés, si différent du nôtre. On peut être assuré d'avance que nous n'en prendrons que ce qui est assimilable à notre génie et que l'engouement bien légitime et bien excusable de certains amateurs n'aura point la funeste influence que d'aucuns craignent; nous ne deviendrons point des Japonais pour cela ; mais où serait le mal si nous avions emprunté à cet art, nouveau pour nous et original, quelques-uns de ses procédés et de ses méthodes de décoration? En art, chacun prend son bien où il le trouve, et jamais nos devanciers n'ont eu à regretter d'avoir appliqué ce principe.
Emile Molinier.