LA BRODERIE EN ESPAGNE
L'art cli' la broderie en Espagne y subit 1rs mêmes destinées que L'industrie ilfs soirs I issées : le style en fut longtemps Oriental, et l'on retrouve assez souvent les deux procédés (du lissé et du brodé) employés concurremment, comme ilans l'étendard de la bataille de las Navas.
Les Espagnols excellèrent dans les applications surlaillées de velours sur satin, pourfilées d'or et d'argent. Les dessins ont une grandeur, une allure ornementale qu'on retrouve dans les cuirs de Cordoue. C'est le même parti pris de décoration et de coloration. L'or v joue un rôle important, et fournit une hase aux teintes sombres des points brodés. D'autres lois, l'or battu s'étale en plaques assez larges, serties d'un ou de plusieurs rangs de perles. Dans ce cas il y a abus du métal, qui ne devrait jamais être employé en larges surfaces, sur un tissu dont le caractère est avant tout d'être souple. Très heureux au contraire esl l'emploi des paillettes, el c'est vraisemblablement les Maures qui en imaginèrent l'emploi; ces petits disques d'or et d'argent, ou simplement d'acier poli, apportent aux broderies un éclat vif el pittoresque. Le type de ce genre est la Chasuble brodée par Isabelle la Catholique el qui fut portée à la cathédrale de Grenade par le roi Ferdinand, après la prise de la ville sur les Maures en \'\W2, tout ornée de paillettes d'or el d'argent. — I ne chape du même genre se trouvait dans la collection Spitzer ; des personnages en pied v étaient brodés sur des orfrois de velours rouge, vêtements d'unepesante richesse, mais d'un effel extraordinaire.
i'yO L INFLUENCE ALLEMANDE S L It LA BRODERIE ESPAGNOLE AU XV" SIECLE
L'ornementation orientale du) tomber en désuétude, quand on introduisit les figures dans les ornements ecclésiastiques. On en trouve une première mention dans les ordonnances de Séville de 1433, destinées à régulariser l'art du tissu, et à prévenir les fraudes; semblables dispositions dans 1rs ordonnances de Tolède, de 1 i-'.Hi.
Un des plus vieux tissus que l'Espagne ail conservés, esl une sorte de broderie de laine sur toile de lin, dite « la Genèse ou création du monde »; qui est à la Cathédrale de Gérone, el datant du \n1' siècle, où l'on voit au centre le Christ trônanl avec un livre ouvert, tout autour île lui dans des compartiments rayonnants sont figurés la Colombe mystique, les anges de lumière et de ténèbres et la création du Monde. - - Remarquable est une boite de croix processionnelle, ronde, dite « Manga » offerte par le cardinal Cisneros à la cathédrale de Tolède, dans le style gothique propre à l'Allemagne, etdonl le pourtour est divisé en ï panneaux à sujets de l'Ascension, de l'Adoration îles Mages, île saint lldefonse coupant un morceau du voile de sainte Léocadie, et du martyre de saint Eugène, exécutés sans doute au commencement du xvie siècle.
L'art de la broderie l'ut profondément modifié en Espagne vers le xve siècle, par l'importation des broderies italiennes et allemandes. L'influence germanique tut surtout considérable, comme on peut le constater dans la superbe série de vêtements ecclésiastiques, donnés à la cathédrale de Burgos par le cardinal-évèque Alonso de Cartagena, à son retour du Concile de Bâle (1431-1443). Autre suite, d'une importance capitale. ii la cathédrale de Tolède, offerte au cardinal Mendoza par l'empereur d'Allemagne Frédéric, en 1 i-89. Ce sont là deux suites de broderies franchement allemandes d'esprit, en attendant le jour où la Renaissance italienne allait régner sans conteste.
Les villes principales d'Espagne avaient toutes alors des ateliers de brodeurs florissants; Ciudad Rodrigo y figure spécialement comme un centre important. (In trouve l'expression « obra de Ciudad Rodrigo » appliquée à des broderies de lils d'or. Le père Siguenza, dans son histoire de l'ordre de San Jeronimo, dit quelque pari que le style des broderies était bien espagnol, el peut-être l'écho des influences moresques.
Riano, d'après les documents écrits, a donné les noms de 17 brodeurs des xv°, xvi°, xvii' el w ni' siècles el plus récemment M. Ramirez de Arellano a découvert aux archives de Cordoue les iioins de Hi autres pour le xvne siècle.
Les cathédrales de Tolède el de Palencia possèdenl des collections de
LES BRODERIES ESPAGNOLES DU XVIe SIKCLE 151
broderies extraordinaires du xv" et du xn" siècle ; l'une des plus belles est, sans conteste, la chasuble donnée par le cardinal Ximenez ; une autre pièce capitale est celle qu'on nomme la tente de Ferdinand el d'Isabelle, et qui offre l'intérêt spécial d'avoir servi h la réception des ambassadeurs anglais Thomas Salvaige et Richard Nanfan, envoyés en 1 i88 en Espagne, pour y préparer le mariage du prince Henri avec l'infante Catalina.
Splendide encore, quoique un peu lourde en ses détails, était une couverture de lutrin qui figurait dans la collection Spitzer, et qu'on dit avoir été donnée autrefois par Charles-Quint au monastère de Saint-Jusl en Estrémadure, dans lequel il s'élail retiré aux dernières années de sa vie, et où il mourul en 1558. C'est une longue écharpe de velours rouge, dont le fond est semé de fleurs brodées en lils d'or, et encadrées d'S qui s'enchaînent en losange. A chaque extrémité, un carré plus riche renferme des personnages : d'un côté un grand aigle percé d'un écusson portant en broderie de couleurs la figure du saint : de l'autre, saint Jean assis au pied d'un grand arbre, écrivant son Evangile sous l'inspiration de la Vierge.
Le monument de broderie espagnole capital, non pas tant peut-être pour son mérite artistique que par la valeur énorme des matières employées, est le Manteau de la Vierge du Sagrario à Tolède : il es) entièrement couvert de perles précieuses. Faite au début du xvif siècle, celle broderie fut offerte à la cathédrale par le cardinal Sandoval. — ■ Un devant d'autel du même trésor, où vraiment l'excès est un défaut, est tout brodé de corail.
Les broderies espagnoles allaient perdre ainsi, de plus en [dus. toul mérite artistique. Au xvn" siècle, s'introduisent les tissus importés par les Portugais, ou venus des possessions espagnoles d'Amérique, ('.est la lin de toute recherche artistique, el l'on voit ainsi, au musée archéologique de Madrid, des broderies portant décoration d'oiseaux et d'animaux exotiques.