CARACTÈRES DE QUELQUES TAPISSERIES DE LA 2 MOITIÉ DU' XV" SIÈCLE
on rencontre îles scènes de carnage et d'horreur, des soudards occupés à fouiller les entrailles d'un vaincu, îles prisonniers enchaînés marchant accompagnés d'une noble dame; ailleurs Le paiement des rançons, ou l'hommage à un empereur des dépouilles arrachées aux vaincus. Ce qui est curieux ici, c'est le mélange îles costumes, où des personnages antiques, grecs ou romains, coudoient des liéros de la Table Ronde ou des personnages contemporains. Au point de vue de l'ordonnance de la composition, de l'accumulation des figures, on ne peut s'empêcher de se rappeler les célèbres tentures supposées provenir de Charles le Téméraire et plus particulièrement celle de Jules César au musée de Berne. — De même famille encore seraient deux suites de la Séo de Saragosse signalées par E. Bertaux [Gazette des Beaux-Arts, mars 1909), deux pièces de l'Exaltation de lu Croix, et une pièce d'une Histoire de Jephtè avec de longues légendes en dialecte provincial français, qui, par la dureté du dessin, la tristesse morne des tons, la confusion de la composition, s'apparentent à cette série encore mal étudiée des suites de J César de Berne, de Clovis de Reims, et de la Guerre de Troie de Zamora, exposée à l'Exposition Colombienne de .Madrid en 18U2 [voir l'Album . toutes antérieures sans doute ii la mort du Téméraire en 1477.
D'une série de quatorze pièces exécutées en 1501 pour l'hôtel de Jean Sauvage, subsiste seulement la treizième pièce représentant la levée du siège de Dole et de Salins par Louis XI Cette tenture, donnée au musée des Gobelins par Spitzer, lut déclarée jadis, je ne sais pourquoi, « brugeoise ». Comme nous ne connaissons qu'une seule suite de tapisseries bien authentiquement brugeoise, celle de Saint-Anatoile, de Salins, il est facile de voir que celle des Gobelins n'offre aucune analogie avec elle, tandis qu'elle présente infinimenl de points de ressemblance avec les tapisseries de Berne, même ordonnance de composition, mêmes tonalités un peu souides cl tristes, même densité' et abondance de détails, même rudesse et laideur dans les Ivpes.
En résumé, toutes les tentures dont nous venons de nous occuper, et que nous avons supposées provenir des ateliers d'Arras, ont un caractère commun très prononcé. Elles manquent tout à fait d'éclat, les couleurs employées étant assez ternes. Les hauts lissiers paraissent avoir voulu couvrir de vastes surfaces murales il une profusion de personnages, dans des épisodes très multipliés. Dans une absence totale de perspective, les figures se juxtaposent a des étages successifs, ne laissant presque
aucune place au vide. Aucun souci de composer les srènes picl lira leiuenl .
212 TENTl'RE DE LA MULTIPLICATION DES PAINS AU LOUVRE
Les têtes des personnages n'ont guère de caractère individuel, et sont en général d'une laideur naturelle qui d ailleurs n est pas gênante, car les yeux n'en isolent aucune, le plaisir qu'on éprouve à regarder une tapisserie de cette époque n'étant 'pas un plaisir analytique. A ce point de vue. la lent ure de la Multiplication des pains, de la collection Adolphe de Rothschild, au musée du Louvre, tout en étant plus précieuse de matière et plus riche de ton, est tout à l'ait typique. .Nous verrons que d'autres ateliers des Flandres, ceux de Bruxelles par exemple, ont eu d'autres préoccupations, et que l'influence des peintres y a déterminé îles travaux d'une conception bien différente.
Ateliers flamand* au XVe siècle. ■ — Sous la domination des princes bourguignons, d'autres villes qu'Arras avaient vu leurs ateliers prospérer; il n'en fut guère cependant de plus actifs qu'à Tournai, Enghien, Bruxelles et Audenarde.
Tournai avait précédé toutes ses rivales. Le premier règlement des tapissiers y porte la date du 2(i mars 13U8; la fabrication ne cessa de s'accroître au siècle suivant. Des ordonnances municipales attestent la sojlicitude que les magistrats apportaient à favoriser cette industrie. De ce qu'un chanoine de Tournai avait fait fabriquer à Arras les tapisseries de Saint-Piat, il ne s'en suit pas que Tournai n'eût pu faire aussi bien. Tournai appartint au domaine royal et resta française jusqu'en 1513, formant comme une enclave aux états de Bourgogne. Et cependant bien que traînais, c'est surtout pour Philippe le Bon que travaillèrent les ateliers de Tournai. C'est à M. Soil qu'on doit le bon travail de dépouillement il archives qui nous renseigne sur ces ateliers.
C'est en 1449 qu'apparaît pour la première fois dans un compte nient ion d un atelier tournaisien, au sujet de la laineuse tenture de Grédéon, en quatorze pièces, commandée par Philippe le Bon, œuvre des Tournaisiens Roberl Dary et Jean de l'Ortye, sur les cartons du peintre de la Cour, Bauduin de Bailleul, qui dut être terminée à la date du 15 août 1 i'i-î. et figura dans toutes les solennités de la maison de Bourgogne, puis de la monarchie espagnole, fille décora longtemps le palais de Bruxelles, où elle ('•tait suspendue dans la grande salle, quand Charles-Quint y abdiqua en faveur de Philippe II Elle se Irouvail encore à Bruxelles à la lin du XVIII' siècle; on suppose que les A ni ricliiens, lors de la retraite de 1794, l'emporlèrenl dans leurs bagages à Vienne. On l'a depuis perdue de vue.
Lorsque Marguerite d'Autriche alla visiter le roi d'Angleterre Henri VIII,
ATELIERS DIC TOURNA] Al' XY1* SIÈCLE 213
après qu'il eût conquis Tournai en 1513, la ville lui offrit, comme le
Tenture de la Multiplicati les |i;iins. Atelier flamand, milieu du xv° siècle
(Musée du Louvre) (Donation du baron Adolphe de Rothschild).
ilus beau cadeau qu'elle put lui taire, six pii-ces uY lenluics ilitrs <• de a Cité des Dames ».
.M. Soil, qui est tournaisien; a nécessairement revendiqué pour sa
«14 FIN DES ATELIERS DE Till'IINAI
ville un très grand nombre de tapisseries flamandes, avec une ardeur qui parfois semble avoir dépassé le but. Le dépouillement consciencieux des pièces d'archives tournaisiennes a assez souvenl donné à ses arguments de la force. Il a voulu surtout déposséder les ateliers d'Àrras d'un certain nombre de pièces ayant appartenu à la maison de Bourgogne, en s'appuyant sur les détails des noms des personnages écrits sur leurs vêtements en lettres gothiques, des banderolles portant des légendes, et des premières lettres des inscriptions en bleu, qu'il prétendait être «les caractères tournaisicns, d'après des indications de pièces d'archives, et qu'il retrouvait, 1res typiques, dans une suite de cinq pièces dites « de la chaste Suzanne », qui appartenait à M. Paul Marmottai! à Paris, quand M. Guiffrey lui consacra une brochure. M. Paul Lacombe (il depuis lors à la Société de l'Histoire de l'art français (5 février 1909), une intéressante communication sur les inscriptions en vers de celte tapisserie et celles des vignettes du même sujet dans des livres d'heures connue celui de Simon Vostre de 1508 [Bibliothèque de l'Arsenal). M. Soil trouva aussi dans des comptes mention du ne tenture de l'Histoire de Banquet, exécutée par Jean Grenier de Tournai, dont la famille donna à la ville quelques-uns de ses meilleurs artisans.
Quand on songe à la haute réputation des ateliers de Tournai, si connus que ce lui à eux que s'adressa Jean sans Peur, quand il voulut laisser un monument commémoratif en tapisserie de l'ordre de la Toison d'or, il est certain qu'on ne peut refuser aux haut lissiers de Tournai des qualités qui les rendaient très capables de lisser des pièces connue celles de Berne et de Nancy; mais elles possèdent îles caractères généraux, «les possessions d'état, des désignations d'archives tentures d'Arras . à respecter, et rien ne prouve que certains détails d'exécution, tels que ceux i|u indique M. Soil n'aienl pu être communs à des ateliers divers de la même époque.
Nous avons il il qu'une famille de tapissiers avait occupé à Tournai une grande situation, celle des Grenier ou Garnier. Le plus ancien. Pasquier Grenier, vendail en 1 i'i!) au <\i\i' Philippe le Bon une tenture en six panneaux de I histoire d Alexandre, tissée d'or et de soie, qui devail être d'une grande magnificence ; elle avait coûté 5.000 T'eus d'or: puis en 1461, six autres représentant la Passion de Notre-Seigneur ; en liti^ une histoire d Esther et d'Assuérus en six pièces, avec lesquelles on a voulu identifier la merveilleuse tapisserie du Trésor de Sens M. Warburg a retrouvé mentions dans les comptes de Bourgogne des fournitures de Pasquier