LE CARACTÈRE PLUS RÉALISTE DU DÉCOR
civils du xive siècle, si ce n'est ce costume de cavalier découpé en chasuble et décoré de losanges, avec des léopards en or sur fond rouge (château de Braunfels) (repr. page. 128).
Les portraits de donateurs, dont nous avons déjà parlé, deviennent beaucoup plus fréquents. Le parement peint du Louvre, dit de i\arbonne (qu'on a attribué à André Beauneveu) nous donne un aperçu de ce que pouvaient être ces représentations. — Montfaucon consacre deux planches aux portraits de la famille royale, brodés sur la grande table de brudure, commandée à Florence par Jean duc de Berri, vers 1378 pour la cathédrale de Chartres. Le choix des sujets, et. surtout la manière de les interpréter se modifie dans les broderies religieuses. On ne voit plus le Christ crucifié vivant, la couronne royale sur la tête, comme pour affirmer son triomphe sur la mort. Il est représenté mort et le sujet est dramatisé. Les crucifix apparaissent brodés sur les étoffes.
La broderie, connue les autres arts, glisse alors sur la pente du réalisme; sur les broderies, connue aux marges des manuscrits, apparaissent les grimaces, les grotesques, les chimères, dont les corps bizarres et souplesse plient aux formes anguleuses des écoinçons. Le blason va jouer un rôle important dans la décoration ; il ornera les tentures de lits, ou de salles de parades, les harnais, les selles brodées, les vêlements. Sur ce thème des armoiries, on a su faire des variations ingénieuses et d'un goût charmant; l'inventaire de Charles V énumère plusieurs pièces décorées de cette manière.
Le règne végétal est toujours le répertoire inépuisable des motifs décoratifs ; on lui emprunte les branches, les feuillages, les Heurs. Le palmier, le chêne, le châtaignier, la vigne, l'aubépine, le rosier, le lierre, le chardon, la pensée sauvage, le genêt, le lis. la ruse, l'ancolie sont les motifs les plus interprétés. Tantôt le brodeur entoure les personnages ou les compositions de rameaux régulièrement disposés, tantôt il en tapisse les fonds. Parfois aussi des fleurons sont régulièrement placés en quinconces.
La fabrication de plus en plus active de la tapisserie et des (''toiles tissées de laine, de suie, dur ou d'argent, enlève aux brodeurs, à la lin du xive siècle, une partie de leurs commandes. Auparavant tout l'ameublement t''lail travaillé à l'aiguille : au xv" siècle ce tra\ ail ne s'appliquera plus qu'à la décoration des lapis de lits: le tapissier et le liseur se chargeront des tentures de murailles, des coussins et des dossiers. Parfois même tout l'ameublement est en haute lisse, ou en précieux brocarts. Pour se
l.\ BRODERIE CIVILE
rendre compte décela, il suffit de faire les Lectures comparatives de i'inventaire de Charles V el de l'inventaire de Philippe le Hardi. Pressé de jouir el désireux de restreindre la dépense, l'acheteur se contentait d'orfrois brodés, et demandait le reste des vêtements civils ou religieux au tisseur. <Mi alla même jusqu'à faire au métier des orfrois. à Arras, ou à Cologne, sauf à les relever de légères broderies.
On continuait à broder des objets de petite dimension, des mitres, des tableaux ou des triptyques, «les médaillons C'était par exception que quelques grandes pièces extraordinaires étaient encore exécutées tmil à l'aiguille, tels le paremenl donné en L406 à la cathédrale de Chartres par Jean duc de Berri, ou les ornements offerts en 1 W>2 à Saint-Maurice d'Angers, par René, due d'Anjou.
La tendance réaliste de l'époque résrolutionne I arl de la broderie; le brodeur cherche à imiter le peintre, et oublie les lois mêmes de son art. 11 copie servilemenl ilrs tableaux, des paysages, cherche à y mettre même des perspectives, el va jusqu'à donner à ses travaux un goût contestable. C'csl une décadence «lu même genre qui atteignit ailleurs la céramique en Italie, quand les céramistes, délaissant toutes recherches purement décoratives, voulurent peindre, eux aussi, sur les panses îles vases des scènes ou îles paysages. Rien n'égalait cependant la splendeur de ces brocarts d'or mêlés de ramages de velours, dont les dessins réguliers et symétriques faisaient si bien valoir le beau travail îles orfrois. Les scènes émouvantes île la Passion, le Jugemenl dernier, l'Enfer, sont les sujets les plus souvent traités alors sur les ornements sacerdotaux.
Le luxe qui, au moyen âge, avait été éminemment religieux, devient au xvnc siècle laïque; les ornements d'églises ne diffèrent pour ainsi dire plus îles objets d'ameublement civil. A peine si un médaillon avec un chiffre, un tableau d'or nué, distinguent un dais d'une pente de lit, un paremenl d'autel d'un dossier de canapé. La raison en était l'affaiblisseiiieiil île la Foi, l'engouement pour l'antiquité, qui était devenu de plus en plus vif depuis la Renaissance, et la négligence du clergé. Il faut dire en oulie qu'on s'éprenait aussi de plus en plus îles Heurs naturelles, de celles qu'on cultivait spécialement dans les jardins du Roy, pour servir de modèles dans les travaux à l'aiguille, el qui, naturellement ainsi envahissaient toutes les pièces d'étoffe ilu mobilier civil el religieux.
M. de Jussieu a fort bien expliqué cela, dans un mémoire adressé à l'Académie îles Sciences, « l'habileté îles ouvrières eu broderie consistai! Il imiter par le mélange île I or el île l'argent, îles soies el îles laines.