‹ Les arts en PortugalChapitre 126 sur 138 · SALLE DE MURILLO · texte numérisé non relu

SALLE DE MURILLO

Cette salle renferme dix-huit tableaux de ce maître. 11 y en a dans ce nombre qui ont été tirés du couvent des Capucins.

Saint Félix de Cantalicio , à qui la Vierge , assise sur un nuage, remet l'enfant Jésus. La Vierge, dans ce tableau, a une expression divinement pure. C'est un admirable ouvrage.

Saint Thomas de Villa JSueva donnant l'aumône aux pauvres. C'était , dit-on , le tableau de prédilection de Murillo.

La Giralda soutenue en l'air par deux figures de saintes : sainte Juste et sainte Rufine.

Saint Antoine et ïenjant Jésus. Tableau délicieux. On

croit voir, comme l'a très bien observé une personne douée du bentiiuont des arts, l'essence divine passer de l'enfant au saint.

Ici , comme en Flandre , la tradition et les exemples d'une époque glorieuse empêchent l'art de s'éteindre. J'ai vu des symptômes d'une vie nouvelle à Barcelonne. On m'a dit qu'à Madrid ces symptômes sont bien plus visibles encore; mais ici aussi on continue à travailler et à étudier les arts avec succès. Dans une des salles du musée un certain nombre de jeunes gens sont occupés à dessiner et à copier des tableaux.

Manuel Bejarano, jeune homme de 16 ans, a copié, en petit , avec art et avec goût , le grand tableau de Zurbaran , représentant Moise qui frappe le rocher. J'ai vu dans l'atelier du Musée un grand tableau inachevé : une vue de Séville avec une quantité de figures sur le premier plan. C'est D. Antonio Bejarano , père de Manuel, qui en est l'auteur.

22 juillet. — Dans les corridors et dans plusieurs pièces de ce musée, j'ai vu d'innombrables croûtes; mais, parmi les tableaux que j'ai cités, il y en a de magnifiques. J'ai aussi admiré les motifs qui, à ce qu'on m'a dit, ont empêché jusqu'ici qu'on n'en fît un catalogue. Vous tous qui avez vu des collections et qui avez acheté des catalogues, vous me croirez à peine quand je vous dirai qu'on n'a pas pu se décider jusqu'ici à faire un catalogue, par la seule raison qu'on craignait de dire des mensonges et d'attribuer les tableaux à tel ou tej maître, avant d'être sûr s'ils sont de lui.

Ce que je dis sur les auteurs des tableaux n'est rien autre que ce que m'a dit mon cicérone ou d'autres personnes qui m'ont accompagné dans mes courses.

Ce qu'il y a encore à dire de la plupart des tableaux qu'on voit à Séville , c'est que plutôt que de les livrer aux restaurateurs , on les laisse sans vernis et on ne souffre pas qu'ils soient déshonorés par des barbouilleurs.

l'église de l'hôpital de la charité.

Murillo.— 3/oi>e qui frappe le rocher. Figures de grandeur naturelle. 7 mètres sur 2,60. Ouvrage magnifique. En face.

oOi VlNGT-xNEUVIEME LETTIŒ.

de même grandeur, la niulliplication des pains. Un autre tableau de moindre dimension représente saint Jean de Dieu aidé par im ange à secourir un pauvre. Une annonciation , du même auteur, m'a paru faible. Je m'ennuie de ce sujet. Il est ici trop souvent répété.

Juan de Valdès Leal (vers 1650). — Le cadavre d'un éuèque dans sa bière; la figure est à moitié décomposée, et en face un squelette debout et gesticulant. Murillo a observé avec beaucoup de justesse qu'en voyant ce tableau , on serait tenté de se boucher les narines. Il était bien en droit de faire cette observation, lui dont les ouvrages font l'effet de répandre l'odeur la plus pure et la plus suave.

Dans la salle capitulaire, le portrait de don Miguel de Manara, fondateur de cet établissement, par le même.

l'alcazar.

El patio del deposito de las doncellas a souffert des restaurations et des changemens bien plus que le patio des ambassadeurs; car, dans le premier, toute la partie supérieure a été ajoutée par les rois d'Espagne, tandis que, dans la salle des ambassadeurs , il n'y arien de changé, si ce n'est une fenêtre et une frise de style gothique dorée, et renfermant les portraits des rois d'Espagne. C'est saint Ferdinand qui a expulsé les Maures. Ce palais lui fut remis par le maure Axatif , caudillo niayor de Séville en 1248. Pierre-le-Cruel l'a mis dans l'état où il se trouve maintenant entre les années 1353 et 1364, et il l'a habité.

El patio de las Munecas (femmes, poupées ou concubines), est surmonté aussi d'un étage qui a été postérieurement ajouté et couronné par un corridor ouvert- La dentelle d'ornemens dont les murs sont couverts, est en plâtre. Les plafonds, partie en bois, partie on plâtre, sont d'une curieuse construction et sont ornés de couleurs et de dorures. Rien n'est plus difficile ici que de distinguer le mauresque du gothique ou de l'époque de la renaissance ou même de l'antiquité, car les Maures avaient pour voisins les chrétiens : ils les faisaient

ITINERAIRE. oOo

travailler et les imitaient; les chrétiens, de leur côté, continuaient à s'inspirer des exemples des Maures après leur expulsion ; les fouilles et l'Italie ont aussi fourni leur contingent en fait de bustes , de chapiteaux et de fragmens de différens genres ; le moyen âge enfin a prêté ses écussons. C'est surtout dans le palais de Médina Celi à Séville, que ce mélange se présente dans toute sa confusion (1 ) .

Les Maures faisaient des azulejos et en garnissaient les murs, ils bâtissaient en brique ou en pierre, mêlant quelquefois les unes avec les autres.

Les arcs, dans cet édifice, ont les formes les plus variées. On se demande : Sont-ils tous d'origine arabe ?

Chez M. Bravo, qui possède une nombreuse collection de tableaux, j'en ai vu un petit de Vasco Pereira, signé, et la date de 1575. C'est très peu de chose, et cela ne ressemble pas le moins du monde à Vasco de Vizeu. Ce peintre passe ici pour être de second ordre. Dans les églises que Bermudez cite comme possédant des ouvrages de lui, et que j'ai visitées, il ne s'en trouve plus. Voilà tout le fruit de mes recherches sur Vasco Pereira, dont j'aurais tant désiré constater l'identité avec Vasco Fernandez de Vizeu, pour donner une plus grande extension à l'activité artistique de ce dernier.

J'ai remarqué chez M. Bravo les tableaux suivans :

El caballero Villavicencio, élève de Murillo. — Une Ma" clone avec V enfant Jésus , tout à fait dans le genre du maître, mais moins délicat d'expression et de touche.

Un intéressant tableau attribué à Murillo figure un quart de grandeur naturelle ; c'est celui que l'on m'a dit , chez M. Bravo, s'appeler El Qiiadro de la sombra. C'est un

(1) Cela s'explique tout naturellement. Dans l'Alcazar, c'est Pierre- le-Cniel qui a fait faire la plus grande partie des constructions existantes. Au-dessus de la porte principale on lit en caractères gothiques : n Dom )*edro hizo eslos palacios, etc. » Il y a employé des ouvriers maures qui, tout en gardant leur style, le modifièrent en s'inspirani du ^oùt architectonique des chrétiens. {Noie d'un Espagnol.)

Les archéologues de l'année 2245 se creuseront bien autrement la tète quand ils voudront fixer l'époque des diiïéreutes constructions qui s'exécutent maiutenaul à la Pena, près de Cintra {^Pfotc de l'auteur des lettres.)

homme qui dessine sur le uiur l'ombre projetée par une autre persomie.

Santa Casilda, demi-figure de femme, attribuée à Zurbaran, et San Diego de Jlcala, attribué à Murillo, figure jusqu'aux genoux.

L'Espagne, sous le rapport des arts, est bien plus fortunée que le Portugal, où l'on n'aperçoit quelques symptômes de ce goût qu'à Porto. On réunit ici des tableaux, on les aime, on les juge avec intelligence et avec discernement. La vie, dans les arts, n'est pas éteinte en Espagne. J'ai visité aujourd'hui deux collections qui renferment de belles choses. L'une appartient à M. Walch, d'origine anglaise ; l'autre à don Manuel Cepero, doyen de la cathédrale. Cependant je ne dirai pas, comme l'auteur de l'article de la Gazette d'Âugsbourg, que les collections particulières sont plus riches que le musée; je ferai , au contraire, à ces dernières le reproche de m'avoir brouillé les idées. Ce qui m'a le plus frappé dans plusieurs des collections particulières, ce sont les prix élevés qu'on demande de quelques-uns des tableaux dont j'aurais désiré faire l'acquisition.

Les murs de la ville, qu'on dit romains, sont pour la plupart en pisé. Beaucoup de petites pierres se trouvent mêlées à la terre. Qui peut savoir ce qui date des Romains, des Maures ou d'une époque postérieure?

La cathédrale fut commencée en 1403. L'histoire de la cathédrale se trouve dans l'ouvrage de Cean Bermudez : Descripcion de la catedral de Sevilla, Cet ouvrage est devenu assez rare. La cathédrale appartient extérieurement à toutes les époques et à tous les styles. Elle n'est pas achevée. Elle est en partie cachée par des constructions postérieures. Elle présente tantôt un morceau d'architecture mauresque , tantôt des réminiscences du style classique de l'antiquité , ou bien du cinqueceuto, du gothique, du baroque, de l'insignifiant , de l'ennuyeux , et , somme toute , une confusion extrême Une seule l\\ce , celle de l'entrée principale , est toute gothique et homogène ; mais intérieurement , si vous ne cherchez pas dans les enfoncemeiu» les morceaux les plus

niNÉRAIRE. 507

modernes, ou bien, si vous n'abandonnez pas l'intérieur de l'église pour aller chercher des issues et pour pénétrer dans des constructions d'une date plus récente et étrangère à l'ensemble de cet édifice, vous ne serez pas distrait de la profonde émotion que ne peut manquer d'inspirer une œuvre si merveilleusement grande , vénérable , belle et riche. Je remplirais d'exclamations des pages entières, si je voulais définir l'exaltation mêlée de recueillement que j'ai ressentie à la vue de cette merveille. Don Manuel Cepero m'a dit que la cathédrale de Séville est un grand livre ouvert qui renferme toute l'histoire des arts. Je me bornerai cette fois-ci à parler des tableaux.

Alonso Cano. — Une demi-figure de la Vierge avec l'enfant Jésus, appelée La Virgen de Belen. Cet admirable tableau est sous verre , et , à cause de cela , d'une conservation parfaite.

Murillo. — Saint Antoine en adoration devant l'enfant Jésus , dans les nuages, et entouré d'une gloire d'anges. C'est l'ouvrage le plus important, le plus accompli, le plus rempli de charmes parmi tous ceux que j'ai vus de Murillo. Ce tableau a été peint en 1656. Ce que j'aime le moins dans ce tableau, c'est l'enfant Jésus. Au-dessus de cet ouvrage se trouve le Baptême du Christ, Kn vérité, Murillo est indéfinissable. Je le dis à propos du tableau de saint Antoine et de plusieurs autres, où il m'a paru plus touchant et plus enivrant que tout ce que j'ai vu dans ma vie.

Petrus Villegas pictor faciebat. — Huit compartimens : au centre, la Visitation, Les autres moindres compartimens renferment des sujets sacrés et des portraits des donataires. Après Murillo, cela paraît sec; mais il y a du mérite dans cet ouvrage, et les six portraits ressemblent beaucoup à ceux de Holbein, sans être cependant d'un faire aussi délicat,

Murillo. — L'Ange gardien qui guide un enfant.

Luis de Vargas, né en 1502, est d'un mérite supérieur à Villegas, mais il est de la même époque. La manière dont le sujet est saisi et traité participe du style d'Italie, de la première moitic du xvi* siècle. Cependant c'est peut-être un peu plus sec.

o08 VINGT-NliUVIEME. LJiTTIŒ.

Combien est louable le soin que les Espagnols ont de ne pas permettre qu'on touche à leurs tableaux ; de ne pas les livrer aux restaurateurs. La plupart des trésors que renferment la cathédrale et le musée n'ont pas même de vernis. Oh! les braves gens! Luis de Vargas et Pierre Villegas sont, comme en Portugal , Campello et Gaspar Diaz , les scgiiaci des Italiens avant le triomphe de la méthode de peindre large et facile.

1504. Sur un fond d'or, beaucoup de compartimens, d'auteur inconnu. Cela a l'air de cent ans plus vieux que la date. 11 y a du mérite dans cet ouvrage.

Un Massacre des Innocens paraît d'influence italienne et rappelle Pietro da Cortona.

Montanès. — Saint Joseph et V enfant Jésus ^ grand comme nature.

Luis de Vargas. 1561. — Jugement dernier. Beaucoup de figures, la Vierge dans les nuages. Dans un des compartimens latéraux, saint Pierre est saisi exactement comme celui de Vizeu. Saint Paul fait son pendant. Murillo admirait beaucoup, dit-on, le tableau principal. Il est, en effet, fort beau. On ne peut pas nier qu'à l'époque où la dignité de l'homme était méconnue, à l'époque du fanatisme, les Espagnols n'aient fait de grandes choses. Dans les combats, ils ne se comportaient pas si mal non plus; Cervantes, la découverte de l'Amérique , et quelques autres bagatelles de ce genre , peuvent bien soutenir la comparaison de ce que le siècle éclairé a produit ici depuis vingt ans , à l'ombre de la liberté et du patriotisme le plus désintéressé des faiseurs de discours et de révolutions. Si l'ordre venait sous les auspices d'un gouvernement assez fort pour protéger le peuple contre les intrigans, l'Espagne serait grande et belle ; car aucun pays du monde n'est plus riche en souvenirs et en monumens anciens, et n'est plus intéressé à la conservation. Il y a eu, j'en conviens, un peu trop de moines et quelques symptômes de gangrène, mais il y a longtemps qu'on tranche dans le vif et qu'on saigne outre n^esure.

Campana (Pierre). — Selon Bermudez, il est né à Bruxelles,

iTiNftHAmr:. 509

en ]503, et il y a appris la peinture. Il est mort dans cette même ville en 1580, après avoir passé une grande partie de sa vie en Italie et en Espagne. Il y a de lui, à la cathédrale, un grand tableau représentant \e Jugement deSalomon, et sept autres compartimens de moindre dimension , dont deux renferment des portraits de donataires. Il était contemporain de Villegas etde Vargas. Comme eux, il appartient à l'influence italienne et a beaucoup de mérite.

Zurbaran. — Sept grands tableaux et trois plus petits. Le tableau principal représente la Conception. Un, saint Pierre, est saisi à peu près comme celui de Vizeu ; mais il est moins gothique que ce dernier. Des deux côtés de ce tableau, le même saint est encore représenté dans d'autres attitudes et sans les attributs pontificaux. Les trois petits tableaux formant \q, predella sont très beaux.

Hernandus Sturmius Ziriccensis faciebat 1555. — J'entends Stnrni de Zurich. Une autre inscription au bas du tableau porte la date MDIV , mais il est facile de découvrir que le chifl^re 1 a perdu, par quelque vicissitude, la ligne horizontale à son extrémité inférieure qui en faisait un L. Il faut donc lire MDLV. Dans les neuf compartimens dont se compose cet autel les muscles sont secs et anguleux, mais dans la composition , dans les poses, dans les draperies, je trouve un caractère de grandeur très remarquable. C'est un peintre fort original; cependant j'ai cru reconnaître dans plusieurs parties de cet ouvrage l'influence de Michel Ange : surtout dans le saint Luc et dans le saint Jean qui forment deux compartimens.

Herrera el moço a étudié en Italie, mais dans son tableau de saint François porté au ciel par des anges on ne découvre que l'influence de Murillo. Il a voulu faire un ouvrage qui pût rivaliser avec le saint Antoine de ce dernier. Il y a réussi jusqu'à un certain point. Dans ce tableau Herrera montre une telle analogie avec Murillo qu'on pourrait facilement se tromper sur l'auteur. Au bas du tableau on voit un moine couché qui a l'air d'être ébloui de ce spectacle,

Valdes. — Au-dessus de ce tableau se voit un ouvrage de Vaklès. Je ne l'admire guère ni dans celui-ci ni dans d'autres

qui lui sont attribués et que j'ai vus ailleurs. Ce que j'ai encore rencontré de mieux de ce peintre, qui me parait présomptueux et bizarre, c'est l'Evêque avec la face en putréfac tien, le squelette, et le portrait de don Miguel de Manara qui se voient à l'hospice de la charité.

Roelas. — Santiago à cheval combattant les Maures. La figure du saint est superbe. Il a une barbe touffue et ses cheveux se hérissent. C'est un ouvrage d'un style grandiose et il est empreint de force. Ce même sujet se trouve au Musée. Ce n'est pas exactement la même composition. Autant que je puis me le rappeler on n'est pas sûr de qui est ce dernier tableau et il ne vaut pas l'autre.

On voit dans cette cathédrale des ouvrages de sculpture de toutes les époques, en marbre et en bois, dont la plupart sont magnifiques : elle a cinq nefs.

Je suis émerveillé des richesses que possède l'Espagne en fait d'art et d'antiquités .... et je n'ai pas vu le Musée de Madrid, l'Escurial, Burgos, Cordoue, Grenade, Tolède. Quel pays! Si seulement l'ordre et la stabilité pouvaient y renaître !

Outre le goût plateresco auquel les uns donnent une plus grande extension et les autres une moindre , on parle ici du goût churrigueresco dont l'architecte Churrîgueva est le patron. On entend ici par ce mot le style renaissance dégénéré, corrompu. C'est donc dans cette catégorie qu'il faudrait ranger le palais de Medina-Celi à Barcelone.

1Z juillet. — M. Joaquim Dominguez Becquer (son nom autrefois s'écrivait Becker) est âgé à peu près de trente ans. Il est préposé aux restaurations qui s'exécutent consciencieusement et avec goût dans l'Alcazar. C'est un peintre très distingué, fidèle aux traditions de l'époque la plus glorieuse de la peinture espagnole. Je ne parle pas de ses tableaux de genre et de ses scènes populaires qui m'ont moins attiré, mais bien du seul tableau historique que j'ai vu de lui, qui dans plusieurs parties n'est encore qu'ébauché , mais qui dans cet état inachevé m'a charmé. Il est vrai de dire que les ébaaches, surtout quiind elles sont fraîches, plaisent souvent plus que les

ITINfiRATRK. !i11

tableaux achevés. — C'est ce qui faisait la fortune des Maccldatiti, mais la plupart d'entre eux n'ont pas su se soutenir à la même hauteur dans l'opinion publique....

Torregiani, sculpteur italien , mourut assassiné à Séville en 1551 . C'est l'Inquisition qui est accusée de ce meurtre. Il doit avoir été mis à la torture à deux reprises. La mort, de Torregiani est le sujet du tableau que j'ai vu chez M. Becquer. Cet ouvrage n'est point encore entièrement achevé. Il se compose de cinq figures de grandeur naturelle. Je le trouve très beau et je crains qu'en l'achevant l'auteur n'en diminue le mérite. C'est très fort dans le style espagnol, et cela participe en même temps du genre d'inspiration et du faire qui distingue les flamands de notre époque et plusieurs de leurs devanciers du XVII* siècle. M. Becquer, dans ce tableau , se montre artiste très distingué.

Sa copie de Moïse faisant jaillir l'eau du rocher est on ne peut pas plus belle. Les figures sont un tiers de grandeur naturelle , et cela est peint avec tant de franchise qu'il faut connaître l'original pour se douter que ceci est une copie. Il a fait ce tableau pour M. Bianco, négociant espagnol établi à Lisbonne.

M. Becquer a huit élèves, parmi lesquels M. Edouard Cano est celui qui montre le plus de talent. Il est âgé de dix-neuf ans. J'ai vu de ce dernier un portrait de M. Becquer, à l'aquarelle , ce dessin est d'une bonne exécution.

M. Becquer m'a cité, parmi les artistes les plus distingués de Madrid, don Frederico Madrazo âgé à peu près de trente ans, peintre d'hir^toire , qui est resté fidèle aux traditions de l'ancienne école espagnole, quoiqu'il participe un peu du genre français de notre époque ; don Vicente Lopez, premier peintre de la cour , âgé à peu près de soixante ans , qui est peintre d'histoire et qui fait de très bons portraits ; et don Antonio Esquivel Sévillan, peintre d'histoire établi à Madrid. On m'<i. cité aussi M. Carlos Ribera âgé de trente ans , fils de M. Lopez; M. Valentin Carderera très versé dans l'histoire des arts; et M. Genaro Villamil. J'ai vu chez M. Balmaseda deux grands tableaux de M. Esquive!. Dans cette même collection, il Be trouve (le bonnes aquarelles de M. Rodriguez; une vue de

?M2 VINGT-NEUVIKME KCTTRK.

l'entrée de la salle des ambassadeurs à Ulcazar, par Manuel Baron ; je l'ai trouvée bien faite. Une ^me de l' intérieur de la cathédrale de Séville, par M. Becquer, mérite aussi les plus grands éloges.

J'ai visité les collections de M. Willianns, consul anglais, et de M. de la Razabal , consul de France oîi j'ai rencontré beaucoup d'intéressans spécimens de la peinture espagnole. M. Williams passe pour être un grand connaisseur en fait de tableaux espagnols.

J'étais très tenté de faire chezM.de la Razabal l'acquisition d'«/ie Vierge avec ï enfant Jésus attribuée à Murillo, et chez M. Bravo d'une sainte Casilda attribuée à Zurbaran et d'un San Diego attribué à Murillo, M. Bravo demande du premier tableau 15,000 réaux (4,000 francs) et du second 45,000 (12,000 francs). A ce prix j'ai dû y renoncer. J'aurais volontiers donné des deux 7,600 réaux ou 2,000 francs. Il est vrai que je connais peu l'école espagnole et les prix des tableaux dans ce pays-ci ; aussi mon offre prouve seulement que je ne voulais dépenser que cette somme pour avoir deux tableaux espagnols qui me plaisaient.

Les deux statues qui surmontent les colonnes élevées à l'une des extrémités de la promenade m'ont paru fort peu intéressantes. Si elles sont antiques, ce dont je doute, elles appartiennent certainement à la décadence de l'art. Les écussons sur lesquels chacune des deux figures s'appuient ne paraissent pas appartenir à l'époque des Romains. J'aime mieux les petits Murillo vivans qui trottent dans les rues. Les physionomies des gloires d'anges de ce peintre se rencontrent ici à chaque pas; tantôt en guenilles et sales , tantôt bien peignés et bien lavés. Quant aux physionomies des Vierges telles que nous les représentent les conceptions , elles sont plus rares: pour ne pas dire introuvables. C'est au ciel et dans l'âme de Murillo qu'il faut chercher les modèles de quelques-unes de ses Madones : par exemple de celle qui présente l'enfant Jésus à Saint-Félix. Je suis loin d'admirer ce peintre dans tous ses ouvrages , mais i) y en a plusieurs qui justifient l'enthousiasme vrni ou factice dont il est générale-

ITINÉRAIRK. m 3

ment l'objet. Sous le rapport du style je ne trouve pas Murillo supérieur à Carlo Maratti ; mais il règne dans beaucoup de ses ouvrages une douceur et un charme qui sont indéfinissables et qu'aucun peintre d'Italie n'a su atteindre. Ce charme pro- \ient de son coloris vague , gris-rosé ; de la sensibilité dont ses ligures sont empreintes ; de la grâce et de la naïveté des poses. J'ai entendu plusieurs fois les Espagnols convenir que leur Murillo est un peintre naturaliste, ou imitant la nature; or le grand style de la peinture est plutôt la manifestation d'un sen« timent poétique et élevé. Cependant sous plus d'un rapport les œuvres de Murillo sont éminemment idéales de leur nature, mais ce n'est pas sous le rapport du style.

Je suis revenu pour la dixième fois à la cathédrale. Je ne me lasse pas de l'admirer. J'ai eu le plaisir de voir toutes ces belles choses avec le chevalier Bertone et avec dom Alexandre de Sousa, fils du comte de Linharès. Les vitraux de couleur ne pourraient pas soutenir la comparaison de ceux de Cologne et Nuremberg, ou de la Caza do Capitule à Batalha ; mais ils produisent un bel effet et il n'en manque à aucune fenêtre. Ils sont de différentes époques. Il y en a de très anciens, et d'autres de la fin du dernier siècle.

La sacristia mayor a été construite en 1534. Elle est du style renaissance le plus pur, et superbe dans toutes ses parties. Il y a là un ostensoir d'argent de 1587, qui pèse 59 arrobas (679 kil. 739 gr.) et qui a au moins 3 mètres de haut.

La descente de la croix, par Campana, me paraît un faible ouvrage. Ce tableau est bien loin de valoir celui qui orne une des chapelles de la cathédrale. La sainte Thérèse, attribuée à Zurbaran, ne me paraît pas être de lui et m'a fort déplu. En revanche j'ai trouvé bien le Christ sur la croix, ouvrage de Montanes. Lévèque saint Isidore, par Murillo, est magnifique et d'une conservation parfaite. Le saint Léandre, du même peintre, m'a paru moins bien.

Le tenebrario ou candélabre en bronze, n'a pas moins de 8 mètres de haut. Il est couronné par quinze statues grandes environ de 70 centimètres. C'est Morel qui est l'auteur de ce bel ouvrage.

51 i VlNGT-NEUVlkME LETTRK.

On nous a fait voir mille objets en or et en argent qui sont historiquement intéressans, ou qui ont beaucoup de prix à cause de la perfection avec laquelle ils sont travaillés et des pierres précieuses dont ils sont garnis. On nous a montré aussi la clef de Séville que le roi maure a fait remettre à saint Ferdinand, cousin germain de saint Louis. En nous la montrant, don Manuel Cepero, doyen du chapitre, nous a dit que de ces deux cousins saint Louis l'emporte en sainteté ; mais que saint Ferdinand est plus grand homme , sans en être moins saint pour cela.

Les quatre colonnes et les quatre pilastres qui soutiennent la voûte de cette salle sont richement ornés de belles sculptures.

Vers le milieu du xiii^ siècle, le fils de saint Ferdinand , Alonso le Savant, a fait don à^la cathédrale d'une croix en vermeil d'un travail curieux. Il y a deux ans, j'ai acheté à Lisbonne im candélabre qui me paraît être de la même époque ou d'une époque très peu postérieure.

Les revenus de la cathédrale , avant le temps des révolutions, s'élevaient, année commune, à 6 ou 7 millions de réaux , à peu près 2 millions de francs. J'avais entendu dire 300 millions, ce qui me paraissait une épouvantable exagération , et ce qui en effet en était une .

Pour avoir de quoi bâtir la cathédrale, les chanoines se sont volontairement renfermés dans une petite maison et se sont mis au pain et à l'eau. Ils ont persévéré dans cette résolution pendant cent quatre ans. Cette ténacité est vraiment digne d'un chapitre d'Espagne ; elle explique l'ardeur avec laquelle le peuple espagnol a lutté pendant des siècles contre les Maures, l'expulsion de ces derniers et celle des armées de Napoléon. Dom Manuel Cepero a bien voulu nous montrer lui-même toutes les richesses que possède la cathédrale et écrire de sa propre main dans mon journal la résolution des chanoines telle qu'elle se trouve consignée dans les archives de la cathédrale. En voici le texte : •• Faisons un temple tel « et si grand qu'il n'y en ait pas de pareil au monde et que la »« postérité nous tienne pour fous, n

" Fazamos un templo tal e tan grande que no lo liaya igual « en el mundo, e que los venideros nos tengan por locos. 2 de •< julio en 1400. »

Dom Manuel Cepero paraît âgé d'environ soixante-cinq ans. Il est plein de feu et d'enthousiasme. On ne se lasse pas de l'entendre. Son instruction est fort grande. 11 a connu intimement Bermudez. Pendant le dernier siège que les Sévillans ont soutenu contre les soldats d'Espartero (1843), il était chef de la Junte. On m'a dit que don Manuel Cepero a puissamment contribué à faire naître chez ses compatriotes l'enthousiasme auquel l'Espagne a été redevable de l'expulsion des armées de Napoléon. En effet, il a bien l'air de quelqu'un qui sait concilier ses devoirs religieux avec son zèle politique et son amour des arts et de la gloire nationale.

Les murailles qui formaient autrefois l'enceinte de Séville, et qui à présent se trouvent en partie dans la ville même sont, d'après lui, indubitablement l'ouvrage de Jules César. Il est clair que depuis lors elles ont dû subir des altérations et des additions.

n nous a dit qu'il y a à Cazalla et à Arazena, dans la Sierra Morena, deux églises admirables, du style gréco-romain le plus pur.

La sala capitula/- a été bâtie en 1550. Elle est de forme ovale et surmontée d'une voûte. Elle renferme, en fait de peintures, une conception, de Murillo, et dix-huit médaillons représentant des figures de saints et de saintes du même auteur. Cette salle est du plus beau style architectonique cinquecento.

La Nena , célèbre danseuse de Séville , se trouve en ce moment dans cette ville. Elle vient de passer quelque temps à Londres où elle a exercé son talent devant le public. Cette jeune fille jouit de la meilleure réputation. On la dit fort gracieuse. On raconte ici beaucoup de traits de son désintéressement et de la constance avec laquelle elle a toujours rejeté les offres peu délicates qui lui ont été faites. J'ai assisté à des danses nationales dans une de ces petites cours qui servent ici de salon en été et qui était transformée pour cette occasion en salle de spectacle. Elle se trouvait éclairée par un petit

fAi] viNo'f-NfitivifiMfi LnnnM.

nombre de hlnipes. Quelques amateurs sévillans, les parens des danseurs et des danseuses, et nous trois en fait d'étrangers, formions tout le public. C'était dans la maison du maître de danse qu'avait lieu ce ballet improvisé. Je trouvai ce spectacle assez agréable; cependant malgré la vivacité, l'originalité et la souplesse des mouvemens que je voyais faire à ces danseuses, je m'en suis bientôt fatigué. J'ai vu le portrait de la Nena chez M. Becquer. Dans ce portrait, ni sa figure ni sa taille ne m'ont paru remarquables.

J'ai été voir un combat de taureaux ; mais je n'ai pas pu y tenir. Dès que le premier taureau a eu renversé un cheval avec son cavalier, j'en ai eu assez.

Je vais partir ce soir à dix heures pour Cadix par le bateau à vapeur.

Je n'ai pas eu le temps de m'assurer si tout ce que j'ai rapporté, d'après des ouï-dire, est exact. J'ai cependant rectifié un bon nombre de faux renseignemens : malgré cela je suis sûr que ce journal renferme encore bien des erreurs.

Je dois encore faire observer au sujet de la torre deloro, que ce n'est pas des trésors de Pierre-le-Cruel qu'elle tire son nom, mais bien de l'or et de l'argent provenant d'Amérique qu'on y déposait à des époques très postérieures. Sous Pierre-le-Cruel, cette tour était réunie à l' Alcazar par une galerie dont on voit encore des restes. Ce roi avait coutume de s'y rendre pour se récréer ou pour voir travailler aux constructions navales des atarazanas: noms qu'on donne, en Espagne, aux arsenaux de la marine. La torre del oro a aussi servi de prison.

Page 1