NOTICES
SUR QUELQUES ARTISTES PORTUGAIS, PEINTRES, ARCHITECTES SCULPTEURS, ETC.;
précédées 4lf^ ".jk
d'un court essai sur l'histoire de la peinture en PORTUGAL, DEPUIS SON ORIGINE JUSQU'AU RÈGXE DE DOM JEAN III.
(Communication du vicomte de Juromenha ; traduction de M. Roriuemont.)
L'art dépeindre est très ancien parmi nous (4) ; je ne veux pas dire par là qu'il était cultivé avec perfection , mais seulement qu'il avait pris naissance dès les premiers temps de la monarchie. Frey Bernard de Bri to fait mention d'un portrait d'après nature du comte Henri (1 092-11 12) qui se trouvait sur le frontispice d'une Bible très ancienne conservée au couvent d'Alcobaça. Nous ignorons à quelle source cet auteur a puisé la certitude de son assertion, c'est peut-être dans quelque ancien manuscrit du couvent ; mais si l'on peut y ajouter foi, il faut attribuer cet ouvrage à quelque artiste arabe, car il paraît que l'on conserve encore aujourd'hui au couvent de l'Escurial de très anciennes enluminures faites par des peintres de cette nation qui, à cette époque, avaient sur nous, dans les arts et dans les sciences, une supériorité marquée et qui seuls, dans ces temps de barbarie, auraient pu exécuter un tel ouvrage.
C'est avec plus de certitude que nous pouvons dire que cet art existait chez nous au temps de dom Alphonse III, parce que nous possédons un document qui en fait foi : c'est un manuscrit sur parchemin se trouvant aux archives royales, paquet 11, n" M de Foraes (franchises, constitutions, privilèges, titres), dans lequel sont insérés le titre des privilèges de Gravào, les us et coutumes d'Alcaçar et Muntemoro novo ; à la feuille 9 se trouve une image de Notre Soigneur
(1) Nous entendons ici par art de peindre, Tari de représenter avec des couleurs ou aulrement, un ohjcl ou figure quelconque ; c'est pourquoi nous réunissons indistinctement dans ce mémoire, peintres, enlumineurs, dessinateurs, etc. Nous reconnaissons d'ailleurs que notre définition est un peu vague.
204 DIXIËME LETTRE.— APPENDICE I.
sur la croix, qui occupe toute la page et qui est peinte avec des couleurs rouge et bleue. Le manuscrit est de l'année 1277.
Sous le règne de dom Diniz, les arts ont dû recevoir la même protection que l'on accorda aux lettres en fondant l'université de Coimbre. Frey Louis de Sousa dit qu'il existait de son temps, dans le couvent de Saint-Dominique, un tableau d'autel exécuté par ordre de roi et que l'on y voyait la reine sainte Elisabeth, représentée sous la figure de la Vierge, et son fils, dom Alphonse IV, sous celle de l'Enfant Jésus (4). Ce tableau, appartenait au marquis de Borba. C'est d'après l'image de la Vierge qu'on a copié le portrait de la reine sainte Elisabeth inséré dans la collection'des hommes et des femmes illustres.
On peut voir, à la bibliothèque royale d'Ajuda, des vignettes de la môme époque , dans l'ancien cancioneiro du collège des nobles, ainsi nommé pour avoir , autrefois , appartenu à cette maison. Lord Stuard, mû par un louable zèle pour la science, a fait imprimer ce manuscrit. Il faut cependant dire que cette édition est remplie d'inexactitudes.
Frey Bernardo de Brito fait aussi mention d'un tableau du temps de dom Alphonse IV, fils de dom Diniz, qui représentait l'Adoration des Mages et était au couvent d'OdivelUis. On y voyait les portraits du roi et de son fils dom Pedro; le môme auteur parle d'un portrait de dom Sancho II.
L'on sait, par un document irrécusable, que sous le règne d'Alphonse IV, les peintres exerçaient leur art en Portugal. Le roi dom Ferdinand ordonna à Goncalo Vasqiiez, escrivdo da Portagem (receveur des impôts ou syndic (2)] à Lisbonne, de faire une liste des droits que l'on avait coutume de percevoir du temps de dom Alphonse IV et de dom Pedro V. Dans cette liste, que l'on conserve aux archives royales, on trouve, entre autres denrées imposées, les objets suivans à l'usage des peintres: « Or faux en feuilles, or en pains pour lespein- « très, bleu d'azur, couleurs à l'usage des peintres, autres minuties à « l'usage des peintres ; » ces objets étaient taxés à quatre deniers de maravédis.
Je pense que ce fut à cette époque, et non pas sous Alphonse V, comme conjecture Taborda, que florissait le peintre Nuno Gonçalvez, qui, probablement, peignait aussi du temps de dom Diniz et dont parle François de Hollande dans son livre sur la peinture ancienne
(1) J'.iToue que pour moi, sous le rapport des ails, Fr. Luiz de Sousa est une, faible autorité, et nous avons vu coml)ien les oiigiues des tableaux et sculptures qu'il nous transmet présentent d'invraiseniblauccs.
(2) Le mot escrivdo a plusieurs signiiicalions, selon les charges qui y sont annexées.
{Note (le l'auteur (les lettres.)
PEINTURE ANGENNE. 205
quand il dit : « Je veux faire mention, d'un peintre portugais digne « de mémoire, parce qu'à une époque qui tenait encore de la barbarie, « il chercha à imiter en quelque façon le soin et la sagesse des anciens « peintres italiens: ce fut Nuno Gouçalvez, peintre du roi dom Al- « phonse, qui a peint dans la cathédrale de Lisbonne l'autel de Saint- « Vincent, et aussi je crois un tableau qui représente le Seigneur at- « taché à la colonne et battu de verges par deux hommes, que l'on voit « dans la chapelle du couvent de la Trinité, etc. »
Ce temps à demi barbare dont parle cet auteur, se rapporte plutôt à celui d'Alphonse IV qu'à celui d'Alphonse V ; et quant aux anciens peintres italiens, sans doute il entend parler de l'ancienne et primitive école italienne (1). De plus, la cathédrale est l'ouvrage de dora Alphonse IV, et le couvent de la Trinité est celui de la reine sainte Elisabeth (1286}» Il est probable que ce même Nuno Gonçalvez peignit le plafond de l'église qui était en bois. Suivant la chronique do l'ordre, ce plafond aurait été si bien peint, que trois cents ans après, lorsqu'on l'abattit, il se trouvait encore bien conservé (2).
On ne trouve, dans les archives, aucune notice sur l'époque de dom Pedro V et de dom Ferdinand ; il ne s'ensuit pourtant pas qu'il n'y ait point eu alors de peintres, parce que la même chose a lieu à l'égard de dom Jean I^''; et cependant de son règne datent la salle des Pies et d'autres salles du palais de Cintra, que le roi dom Emmanuel fit retoucher (3).
De la même époque date le livre d'Heures, conservé aux archives, avec la dénomination d'Heures de la reine dona Catharina, parce qu'elle s'en servait. Ce livre avait appartenu anciennement au roi dom Edouard , lorsqu'il était infant. Nous ignorons cependant s'il est l'ouvrage d'un artiste portugais.
Pendant la courte durée du règne de dom Edouard, on trouve la même stérilité de notices sur la peinture. C'est à peine si nous admettons comme supposition que Gonçalo Eannes vivait en ce temps, et tout ce que nous pouvons dire à l'appui de cette version, c'est qu'en M'ùo il était déjà mort. Dans un document de Batalha, on rencontre encore les mots suivans : ;< Maître Pierre, peintre du seigneur infant « dom Henri. » Peut-être était-ce le cosmographe de ce prince et le premier qui dressa la carte de nos découvertes , qui commen-
(1) Aux yeux de François de Hollande, la peinture du temps d'Alphonse V pouvait tics bien paraître harbaie, car ses dédains, comme nous l'avons vu, s'étendirent sur celle du temps d'Emmanuel et de Jean III.
i2) Je le dis à regret, mais tous ces rcnseignemens nurveillcux, trahissant k'intenlion de frapper d'élonncmenl le kcleur, ne m'inspirent plus de confiance.
(3) Ces peintures furent depuis retouchées encore deux fois,
{^oles de fauteur des lettres.)
cèrent sous les"^ auspices et la direction de co prince entreprenant.
Sous le règne de dom Alphonse V, on a du moins quelques informations sur des noms de peintres ; mais quant à leurs ouvrages, le temps ne les a point épargnés. Cette énumération des artistes, en prouvant que leur nombre allait croissant, montre du moins que l'art avait fait des progrès , et je conjecture que ce résultat était dû à ce que ce roi avait quelques notions de la peinture et peignait lui-môme, car il n'est pas vraisemblable que l'infant dom Pedro, duc deCoimbre, son tuteur, qui faisait enseigner cet art à ses enfans, n'en ait pas fait autant pour son royal pupille (1 ) auquel il donna une éducation parfaite. L'infante dona Philippa enluminait; elle légua à sa mort au couvent d'Odivellas un manuscrit qui contenait des homélies pour les Evangiles de toute l'année « avec des images et des figures dessinées de sa « main. » Elle était fille du malheureux infant qui périt à la bataille d'Alfarrobeira, et sœur du roi ; ainsi il est probable que la reine, ayant reçu la même éducation que sa sœur, possédait le même art (2). Je crois même que le roi aura établi une école de dessin, car dans la lettre de nomination donnée à Jean Annes, il le charge d'exercer sa profession dans le magasin de Lisbonne. La probabilité de l'établissement d'une Académie par ce roi est fortifiée par un document, quoiqu'il soit de date postérieure. Il se trouve aux archives royales (tiroir 20, paquet 13, n° 73) ; il fuit voir que les peintres avaient un endroit déterminé où ils travaillaient, que l'on appelait Magasin. Voici celte pièce: « Les peintres qui sont chargés d'exécuter l'ouvrage du tribunal « ayant eu des difl"érends entre eux sur cet ouvrage, à savoir: André « Gonçalvez contre Grégoire Lopes et Figueredoct Garcia Ferdinand, « le roi a déterminé là-dessus ce qui doit se faire, c'est-à-dire que le « susdit André Gonçalvez doit peindre l'ouvrage de Saint-Julien, et « les trois autres doivent travailler dans le Tribunal de la Relaçào, et « comme on a dit à Son Altesse que lesdits ouvrages se trouvaient « tous réunis clans un des Magasins, Son Altesse ordonne que vous « fassiez transporter le tableau de saint Julien dans un autre maga- K sin où travaille le charpentier aux encadremens, et vous donnerez au « susdit Gonçalvez la meilleure place qu'il choisira à son goût, et les « peintres du Tribunal resteront avec leurs tableaux là où ils sont « maintenant.» Ce document porte la date du 13 novembre, et n'a point d'année. C'est une lettre de Barlholomée de Paiva, intendant des travaux des Indes, qui vécut du temps des rois dom Emmanuel et dom Jean III.
A peine de son temps nous reste-til un fragment qui soit appré-
(1) Cette conséquence ne me paraît pas rigoureusement juste,
(2) Je ne pense pas que cela soit non plus une conséquence.
[Noies (te t auteur des lettres.)
ciable, non par la qualité do l'ouvrago, mais par le sujet. C'est lo portrait de l'infant dom Henri, dont on peut voir le fac-similé dans la chronique de Guinée, par Gomez Eanncs de Azurara, dernièrement publiée à Paris (1).
Le roi dom Jean II appréciait beaucoup ce bel art, et Garcia de Rezende, son serviteur et son chroniqueur, dit que-souvent il lui commandait des dessins et qu'il le faisuil travailler en sa présence, il vantait le talent de la peinture et disait qu'il eût désiré le posséder comme son cousin l'empereur Maximilien. Dans la chronique de dom Jean II (chap. 281), l'auteur dit, en parlant de lui-même : « Je des-
(1) M. Ferdinand Denis m'a communiqué ce qui suit en date du 42 janvier: « Outre la chronique de Gomez Eannes de Azurara, que j'ai élc le (iremierà « signaler aux savans, et le Leal Conselheiro publié dernièrement par M. Ro- « quête, la bibliothèque royale de Paris renferme deux manuscrits ineslimables n sous le rapport de l'art : l'un reproduit à la gouache les effigies de tous les « gouverneurs des Indes, copiés sur les portraits officiels, conservés dans les « palais des gouverneurs de Goa ; l'autre, que l'on connaît à peine et qui fait « certainement honneur à l'art portugais, est intitulé : Genealogia univcisal 9. de la Nobilissima Caza de Sandoval. Ce dernier volume, exécuté en 1612 et « coté sous le n° supp. franc. 2310, est d'une prodigieuse magnificence, et A « été certainement illustré par des artistes portugais ; car on lit ces mois au bas « de la page qui sert de frontispice :
« Edcardus Caldeira Uussipoke scripsit anko dni MDXII.
« Caldcira est-il l'auteur des belles miniatures qui ornent ce splendide vo- « lume, csl-il simplement un habile calligraphe .' C'est ce que le manuscrit ne « ma pas révélé, l'^neste de Franckenau parle de ce livre, mais il le fait « d'une manière imparfaite et signale évidemment une autre copie d'une exé- « culion fort commune ; ce qu'il y a de certain, c'est que la couverture en ver- « meil du volume, est à elle seule un chef-d'œuvre d'orfèvrerie qui fait honneur « aux artistes de Lisbonne.
« Quant au Tralado dos vizo-reys da Ind'ia {*) de Darreto de Rezende ^ « grand in-fol., il n'est pas unique, et il paraît que le Bnstisli HJusei/men n possède une copie. Les peintures de ce livre sont naïves et accentuées, mais « elles sont incorrectes. Malheureusement, je n'ai pas trouvé un seul nom « d'artiste dans tout l'ouvrage que j'ai soigneusement examiné. Quelque « étrange que paraisse au premier abord cette opinion, je suis persuadé qu'un « moine français nommé Denis Berthelot de Honfleur, fut, en partie du moins, « l'auteur des plans si remarquables dont ce livre est orné. Ce qu'il y a de bien « certain, c'est qu'après avoir fait le métier de corsaire, il était devenu cosmo- •< graphe des Indes, et qu'il se trouvait employé à Goa en cette qualité. Un de « mes amis pré|)are une série de bustes d'après ce splendide manuscrit. M. Jules « Droz a déjà donné celui de l'infant dom Henrique, que l'on a accueilli avec « empressement, et tout me fait espérer que cette série de portraits aura le « succès qu'elle mérite. » (Noie de Paulcur des lettres.)
' (') " Voici le litre dans son étendne : Brève tratado ou cpilogo Je todos os viser- « rcys que Icra liarido no llstadii da India, por Pedro Barrelo de Rezende, secretario « do S'Condc de I.iiiliarcs, vizo-rcy do K'ilado da India, no anno 1C35, n. 8372, H. »
« siiiais fort bien, le roi aimait beaucoup cela et m'employait toujours. « Souvent même, en sa présence, je faisais les dessins qu'il me com- « mandait, et comme j'avais beaucoup de goût pour cette occupation, « il me dit un jour devant beaucoup de personnes: que je devais en « être fier parce que c'était un beau talent qu'il aurait bien désiré avoir; « que son cousin l'empereur Maximilien était grand dessinateur et « était bien aise do l'être. »
Dans son testament, ce prince explique minutieusement comment devait être fait le Mausolée de saint Pantaléon, qu'il faisait exécuter à Porto, d'après les dessins de Pantaléon Diaz. Il est à remarquer que les peintres de ce temps se hasardaient déjà à faire des décors de théâtre, qui, selon le goût qui dominait alors et qui flattait le plus les Portugais, représentaient tous des vues de mer. Nous en avons un exemple dans les fêtes qui se célébrèrent l'année 1 481 dans la salle appelée de la Boiserie, construite expressément à l'occasion du mariago du prince dom Alphonse, fils de ce roi. Garcia de Rezende et Ruy de Piiia décrivent longuement ces fêtes, et l'on peut recourir à ces auteurs. Je copierai ici seulement, d'après ce dernier, le texte du passage suivant : « Et le mardi suivant, il y eut dans la salle de Boiserie, « de superbes et riches représentations. Le roi parut à ce spectacle « habillé en chevalier du Cigne, avec la plus grande richesse et élé- « gance et beaucoup de goût. Il entra dans la salle avec une grande « flotte de vaisseaux couverts de toiles peintes, où l'on voyait les « vagues agitées , et rendues d'une manière très fidèle. Ce spec- « tacle était accompagné du bruit de l'artillerie, de trompettes , timft baies et autres instrumens, mêlés aux cris et aux coups de sifllet que « faisaient entendre ceux qui remplissaient les rôles de pilotes et ma- « telots, lesquels étaient tous vêtus de brocards et de soie, et de vé- « ritables et riches costumes allemands » (Morceaux inédits de VHistoire de Portugal, Ruy de Pina, chronique de dom Jean II, page 126). Ce même roi appela en Portugal André Contucci, grand architecte, peintre et sculpteur florentin, qui, après neuf ans de résidence dans ce royaume, durant lesquels il fit quelques ouvrages, s'en retourna dans sa patrie après la mort du roi.
Nous arrivons à la brillante époque de dom Emmanuel, que l'on appela à juste titre le Fortuné, parce qu'il put recueillir les fruits des travaux commencés par ses ancêtres. La brillante clarté des sciences et des beaux arts qui s'était élevée sur le Tibre par la bienveillante impulsion de Léon X, répandit ses lumineux rayons sur le Tage. Dans 00 temps digne de nos regrets, où les Portugais étendaient et agrandissaient le monde pour l'illustrer par leurs hauts faits, les arts et les sciences n'étaient point oubliés : on savait les cultiver. Avec la protection d'un roi éclairé et artiste lui-même, les arts fleurirent et firent do considérables progrès.
jl PEINTURE ANCIENNE. 20a
11 existe aux ^rc/iù'os royales une lettre d'Etienne Paes, qui parle d'essayer le tir d'une pièce d'artillerie que Son Altesse avait inventée, et qui fut exécutée par Jean Gulerres; cette expérience eut lieu dans l'endroit nommé Cataque [aras, à la pointe d'Almada, et c'était le tir le plus prompt qu'il était possible de faire (22 mars 1513). Je ne sais si le terme d'artiste est ici bien appliqué; ouvrier est le mot dont se sert l'auteur de la lettre.
Le roi Emmanuel entreprit de nouveaux ouvrages, fit bâtir des ; temples somptueux , rétablit ceux qui tombaient en ruine, et ce qui est surprenant, c'est que presque tous ces ouvrages ont été exécutés à peu près dans le môme temps (I). C'est dans ces écoles pratiques, où les arts se perfectionnaient le plus, que nos artistes trouvaient constamment l'occasion d'exercer leurs talens. Les étrangers accouraient en bon nombre, principalement du nord. Antoine de Hollande, Olivier de Gand, Christophe d'Ulrecht et d'autres, ont des noms qui font croire que ceux qui les portaient avaient pris naissance dans ces pays, ou du moins en tiraient leur origine. Us étaient attirés par les ^récompenses et la munificence du roi. Leurs ouvrages furent avidement recherchés et demandés.
Dans \cs Archives^ j'ai vu deux lettres du célèbre chroniqueur du roi dom Emmanuel , Damien do Goes, à l'infant dom Ferdinand, en réponse à celles qu'il lui avait adressées pour lui donner des commissions, qui consistaient à lui demander des enluminures et de riches tapisseries. Damien de Goes était alors ambassadeur en Flandre, et ses lettres sont datées d'Anvers en 1530. Dans l'une d'elles il dit qu'il fait faire la tapisserie qu'on lui a demandée , et qu'il envoie les autres choses que Son Altesse désirait; qu'il remet la feuille d'enluminures très bien exécutée, et des livres dont l'écriture n'est pas aussi parfaite, parce que le premier écrivain était mort. Il ajoute que maître Simon renonce à tout autre ouvrage pour ne travailler qu'au seul livre que le roi lui a commandé. Dans la seconde lettre, il dit qu'aussitôt qu'il en eut reçu l'ordre de Son Altesse, il avait commandé la tapisserie qui devait représenter les douze mois de l'année, et douze grands rideaux de portes, ainsi que les coussins ; qu'il avait reçu pour ces ouvrages 800 cruzades en deux fois (plus 300,000 reis) , et que, pour achever la tapisserie, il faudrait encore 1 ,000 cruzades.
Nos artistes allaient en Italie se perfectionner auprès de Raphaël et de Michel Ange, et ce zèle se prolongea pcndiuil tout lo règne de dom Emmanuel et de dom Jean III. Ces rapports avec les étrangers durent
(1) Nous venons plus l;iril ce que Damien de Goes nous dit sur l'immense quanlité de travaux archilcctoniciues qui ont été exécutés sous le règne de doni ' Emmanuel. [^Nvtc de l'uulcur dt-s lettres.)
exciter l'émulation de nos artistes et former deux styles diiîércris, ou, pour mieux dire, peut-être môme deux sectes. Ceux qui restèrent dans leur patrie adoptèrent probablement la manière flamande, vu le nombre de ceux de celte nation avec lesquels ils se trouvaient en contact; ceux qui voyagèrent durent adopter la manière italienne... (1).
Dans celte période parut un peintre de si grande renommée parmi nous, que ses contemporains lui donnèrent l'épithète de Grand : ce fut Vasco Fernandez do Cazal. Les tableaux qui lui sont attribués semblent appartenir à la première de ces manières, c'est-à-dire à la flamande ; cependant on ne peut rien décider avant d'avoir examiné ceux de ses ouvrages que l'on peut regarder comme authentiques et dont fait mention le manuscrit de la bibliothèque de Porto de 1630, document le plus rapproché de l'époque où il vécut. Ces tableaux existent encore dans la ville de Vizeu.
Mais de tant de peintres qui florissaient pendant ces deux règnes (comme on le voit par le sommaire de Nicolas d'Oliveira), comment so peut-il qu'il no nous soit resté que si peu de notices et de si confuses? Comment est-il possible que Damien de Goes, le chroniqueur de dom Emmanuel, le diplomate instruit, qui vit en Italie les chefs-d'œuvre dont l'enrichirenl les grands maîtres, qui parcourut l'Allemagne, n'ait pas consacré au moins un chapitre de sa chronique aux arts, pour nous faire connaître leur état dans sa patrie à cette époque? Il paraît cependant qu'il était à môme d'en parler, puisqu'on le jugeait capable de remplir de telles commissions. Vraiment, il semble que nos écrivains étaient entièrement absorbés par les aff'aires de l'Inde, et oubliaient celles de la métropole qui les avait vus naître. La réputation de ces artistes a si peu intéressé le public, que tandis qu'il se trouve des comptes très détailles des paiemens faits aux ouvriers de Belem et d'autres édifices, et que l'on y lit les noms de maçons et de charpentiers, les leurs sont presque toujours omis, et c'est à peine si un très petit nombre d'entre eux a échappé à l'oubli : rari nantes in gurgite vasto.
Je vais vous présenter une note courte et imparfaite louchant le petit nombre d'artistes sur lesquels j'ai pu avoir quelques informations jusqu'à ce jour. Pcut-ôtre avec le temps trouvorons-nous de plus amples renseignemens, qui feront ressusciter les noms d'artistes qui sont plongée dans l'oubli. Jusqu'ici je n'ai trouvé que peu de documens, et j'ai obtenu peu de résultats.
(l) Ici, le vicomte de Jurometilia se réfère à mol d'une manière trop modeste, et en- même temps avec U'op ilo dcfcreuce en ce qui regarde mon opinion, four que j'ose reproduire ce passage. (AV /e de l'auteur da lettres,]
Liste de quelques peintres antérieurs au roi dom Emmanuel,
KÇALO NUNO.
Je suppose qu'il existait du temps de dom Alphonse IV pour les raisons que j'en allègue dans le mémoire qui précède cette liste.
GONÇALO EANNES.
Il e^^l probable qu'il peignait déjà sous le règne de dom Edouard, parce qu'en l'année l4oo il était déjà mort : il est question de lui dans le diplôme de nomination donné à Vasco l'enlumineur.