‹ Les arts en PortugalChapitre 6 sur 138 · CHAPITRE PBEMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PBEMIER

Mon intention en allant en Italie, où j'avais été envoyé par mon roi, n'était point de chercher un plus grand profit et un plus grand honneur que celui do bien faire. Je n'avais pas l'ambition d'approcher du pape et des cardinaux de sa cour : Dieu m'en est témoin ainsi que Rome entière. Si j'avais voulu me fixer dans cette ville, peut-être en aurais-je eu la facilité, teint par mes propres moyens que par la faveur des grands personnages de la cour du pape ; mais cette pensée était loin de moi. D'autres idées plus nobles et mes goûts, ne la laissaient pas même approcher de mon esprit. Ces sentimons avaient beaucoup plus d'empire sur moi qu'aucun désir de bénéfices, ou au moins de survivances que j'aurais pu rapporter dans ma patrie, selon la coutume do ceux qui vontàRomc. L'objotconslimt dômes préoccupations était de chercher comment je pourrais par mon art me rendre utile au roi, mon seigneur, qui m'avait envoyé en Italie. Réfléchissant continuellement aux moyens de m'approj^rier ol de rapporter en Portugal les chefs-d'œuvre et les beautés d'Italie, pour le plaisir et pour la satisfaction du roi, dos infans et du sérénissime infant don Louis, je me disais : « Y a-l-il encore quelque place forte ou quelque ville

« étrangère que mes cahiers ne renferment déjà? Quels monumens éter- « nels, quelles statues pesantes contient encore cette ville, que je ne lui « aie déjà déroWs et que je n'emporte sans chars ni vaisseaux sur mes « feuilles légères? Quelle peinture, quel stuc ou quel grotesque voit-on « dans ces souterrains ou dans ces ruines, soit de Rome, soit de Pouzzoles « ou de Baïa , dont les plus beaux et les plus rares ne se trouvent des- « sinés dans mes portefeuilles? » Ainsi je ne découvrais pas un objet antique ou moderne de peinture , de sculpture ou d'architecture, sans prendre au moins un souvenir de ce qu'il offrait de plus curieux, pensjint que ces travaux , les plus conformes à mon goût , les plus honorables et les plus utiles qu'il me fût donné d'entreprendre pour le service de mon prince , étaient les meilleurs bénéfices et survivances que je pusse rapporter avec moi. Qu'il me soit permis de croire que je n'étais pas dans l'erreur , quoi qu'en disent certaines gens. Tels étaient mes soucis , mes actions et mes affaires. On ne me voyait pas accompagner le grand cardinal Farnèse ou briguer la faveur de quelque autre Dataire puissant , mon unique soin était d'aller visiter, tel jour, don /u7es de il/ace'dome , enlumineur très célèbre; tel autre, mailre Michel Ange; laulàl Baccio {Bandinelli), n6b\e sculpteur; tantôt maître Perino [del Valga), ou Sébastien {del Piombo), Vénitien ; parfois Vaîère de Vicence ; Jacques Mellequino, architecte; Lactance Toîomei; tous hommes dont j'estimais la connaissance et l'amitié, par-dessus celle de tout autre de plus haut rang et de plus haute distinction, s'il est possible qu'il y en ait au monde; et Rome les tient pour tels. En cultivant leur société , je recueillais, pour mon art, quelque fruit et quelque doctrine de leurs ouvrages ; je récréais mon esprit en parlant de choses illustres et nobles des temps anciens et modernes. Maître Michel Ange surtout m'inspirait une telle estime, que si je le rencontrais dans le palais du pape ou dans la rue , il fallait pour me décider à me séparer de lui que les étoiles vinssent nous forcer à la retraite ; et dom Pedro Mascarenhas, ambassadeur , peut bien rendre témoignage de l'importance et de la difficulté qu'il y avait en cela, de même qu'il peut dire comment, un soir au sortir de vêpre , maître Michel me plaisanta sur certain profit que je faisais en dessinant les œuvres notables de Rome etd'ItaUe pour le cardinal Santi-Quatro , et pour lui Michel Ange. Mon palais , mon tribunal de la Rota , c'était le grave temple du Panthéon , autour duquel je rôdais , prenant note de tous ses membres d'architecture , et de chacune de ses colonnes ; c'étaient le Mausolée d'Adrien et celui d'Auguste ; le Colysée ; les Thermes d' Antonin et de Dioclétien ; l'Arc de Titus et celui de Sévère; le Capitole; le théâtre de Marcellus, et toutes les autres choses remarquables de celte ville, dont les noms s'effacent déjà de ma mémoire. Et si parfois il m'arrivait de pénétrer dans les magnifiques chambres du pape , je n'y étais conduit que par mon admiration pour Raphaël dUrbino qui les a décorées de sa noble

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main ; car je préférais de beaucoup ces hommes anciens , ces hommes de marbre, immobiles sur les arcs et sur les colonnes des vieux édifices, à ceux plus inconstans qui s'agitent autour de nous; je trouvais dans leur silence grave de bien plus hautes leçons que dans les discours inutiles dont les vivans nous fatiguent en tous lieux.

Dans le nombre de jours que je passai ainsi dans cette capitale, il y en eut un , ce fut un dimanche , où j'allai voir , selon mon habitude , messire Lactance Tolomei , qui m'avait procuré l'amitié de Michel Ange , par l'entremise de messire J5?osio , secrétaire du pape. Ce messire Lactance était un grave personnage , respectable autant par la noblesse de ses sentimens et de sa naissance (car il était neveu du cardinal de Senna) que par son âge et ses mœurs. On me dit chez lui qu'il avait laissé commission de me faire savoir qu'il se trouvait à Monte- Cavallo , dans l'église de Saint-Silvestre , avec madame la marquise de Pescara, pour entendre une lecture des Epîtres de saint Paul. Je me transportai donc à Monte-Cavallo et à Saint-Silvestre. Or, madame Victoire Colonna , marquise de Pescara , sœur du seigneur Ascanio Colonna, est une des plus illustres et des plus célèbres dames qu'il y ait en Italie et en Europe, c'est-à-dire dans le monde: chaste et douée de beauté , instruite en latinité et spirituelle, possédant en outre toutes les vertus et qualités qu'on peut louer en une dame. Depuis la mort de son illustre mari , elle mène une vie modeste et retirée ; rassasiée de l'éclat et de la grandeur de son état passé, elle ne chérit maintenant que Jésus-Christ et les bonnes études , faisant beaucoup de bien à des femmes pauvres, et donnant l'exemple d'une véritable piété catholique. J'étais aussi redevable de la connaissance de cette dame à l'amitié de messire Lactance, le plus intime de ses amis. M'ayant fait asseoir, et la lecture et ses interprétations se trouvant terminées, elle tourna ses regards sur moi et sur messire Lactance.

— Si je ne me trompe (commcnça-t-elle à dire), je crois que François de Hollande préférerait volontiers entendre maître Michel Ange prêcher sur la peinture que d'écouter celte lecture faite par frère Ambroise.

De quoi me sentant piqué , je lui répondis : — Madame 1 il semble donc à Votre Excellence que je n'entende et ne sache rien qu'en matière de peinture. Certes, il me sera toujours fort agréable d'écouter Michel Ange; mais j'aime mieux entendre frère Ambroise quand il s'agit des Epîtres de saint Paul.

— Ne vous fâchez pas, maître François, dit alors messire Lactance, madame la marquise ne pense point que l'homme capable de peindre ne soit aussi capable de tout; nous avons en Italie une plus haute idée de la peinture. Mais peut-être faut-il voir dans les paroles de madame la uiarquise l'intention d'ajouter, au plaisir que vous avez eu, celui d'entendre maître Michel Ange.

MANUSCHIT DE TIlANÇOlS DE HOLLANDE. 9

Je répondis : — Eu ce cas Son Excellence ne fera point pour moi chose nouvelle et hors do sa cuutiunc , qui est , en fait de grâces , d'accorder beaucoup plus qu'on n'oserait lui demander.

La marquise , s'apercovant de mon intention , appela un de ses serviteurs et dit en souriant: — Il faut savoir donner à qui sait être reconnaissant, d'autant plus quo j'aurai une part aussi grande après avoir donné, quo François de Hollande après avoir reçu. Holà! un tel ! vas à l'habitation de Michel Ange ; dis-lui que moi et messiro Laclance nous sommes dans cette chapelle bien fraîche , et que l'église est fermée et agréable , et demande-lui s'il veut bien venir perdre une partie de la journée avec nous , pour que nous ayons l'avantage de la gagner avec lui ; mais ne lui dis pas que François de Hollande , l'Espagnol , est ici.

Comme je parlais à l'oreille de Lactance de la circonspection et délicatesse que la marquise mettait dans les moindres choses , elle voulut savoir de quoi il s'agissait.

— Il me disait, répondit Lactance, combien Votre Excellence sait user de prudence en tout , même en donnant une commission ; car maître Michel étant déjà plus à lui qu'à moi avant de se rencontrer avec maître François de Hollande , il fait tout son possible pour l'éviter, jxirce qu'une fois qu'ils sont ensemble , ils ne savent plus se séparer.

— C'est parce que je connais maître Michel Ange, dit la marquise , que je me suis aperçue de cela ; cependant je ne sais comment m'y prendre pour l'engager à parler de peinture.

Alors frère Ambroise de Sienne (un des renommés prédicateurs du pape), qui n'avait pas encore parlé, se prit à dire : — Je doute fort que maître Michel, sachant que l'Espagnol est peintre, consente à parler de peinture en aucune façon , c'est pourquoi il devrait se cacher pour l'entendre.

— Ce n'est peut-être pas chose si facile que vous croyez de cacher l'Espagnol aux yeux de maître Michel Ange (répondis-je avec amertume au révérend); et il me connaîtrait mieux, quoique caché, quo votro révérence ne le ferait ici où je suis , même avec le secours de ses lunettes. Vous verrez quand il sera venu, s'il m'aperçoit ou non.

La marquise et Lactance se mirent à rire , mais non pas moi , ni le moine, qui eut à entendre la marquise dire qu'il trouverait on ma personne quelque chose de plus qu'un peintre.

Après quelques instans de silence , nous entendîmes frapper à la porte. Chacun eut la crainte de ne pas voir arriver Michel Ange, qui habitait au pied de Montc-Cavallo ; mais à mon grand contentement , le hasard fit qu'on le rencontra près de Saint-Silvcstre, allant vers les Thermes. 11 venait par la Via Esquilina , causant avec son broyeur de couleurs, Orbino ; il se trouva donc si bien retenu qu'il no put nous échapper : c'était lui qui frappait ù la porte.

La marquise se leva pour le recevoir et resta debout assez longtemps avant de le faire asseoir entre elle et mcssirc Lactance ; moi , je m'assis un peu à l'écart. Après un court silence, la marquise , suivant sa coutume d'ennoblir toujours ceux à qui elle parlait, ainsi que les lieux où elle se trouvait, commença, avec un art que je ne pourrais décrire ni imiter, à parler de choses et d'autres avec beaucoup d'esprit et de grâce, sans jamais toucher le sujet de la peinture , pour mieux s'assurer du grand peintre. On voyait la marquise se conduire comme celui qui veut s'emparer d'une place inexpugnable par ruse et par tactique ; et le peintre se tenir sur ses gardes , vigilant comme s'il eût été l'assiégé; d'un côté plaçant une sentinelle, d'un autre faisant élever des ponts i ouvrant des contremines et parcourant tous les murs et bastions ; mais à la fin la victoire dut rester à la marquise , et vraiment, je ne sais qui aurait pu lui résister. — C'est un fait bien connu, disait-elle , qu'on sera battu complètement toutes les fois qu'on essaiera d'attaquer Michel Ange sur son terrain , qui est celui de l'esprit et de la finesse ; aussi vous verrez , messire Lactance , qu'il nous faudra lui parler brefs, procès ou peinture pour avoir l'avantage sur lui, et pour le réduire au silence.

— Ou plutôt, ajoutai-je , je ne connais pas de meilleur moyen pour fatiguer Michel Ange que de lui faire savoir que je suis ici , car il ne m'a pas aperçu jusqu'à présent. Au reste je savais que pour vous empêcher de voir un mince objet, il faut vous le mettre devant les yeux.

Il fallut voir alors Michel Ange se tourner vers moi avec étonnement et médire; — Excusez-moi, maître François , de ne vous avoir point aperçu , je n'ai vu que madame la marquise ; mais puisque Dieu fait que vous soyez ici, venez à mon aide comme collègue.

— Vous avez allégué une trop bonne raison pour que je ne vous excuse pas , répondis-je ; mais il me semble que madame la marquise produit avec une même lumière deux effets contraires , comme le soleil qui fond et durcit avec les mêmes rayons; en effet, sa vue vous a rendu aveugle , et moi je ne vous vois et ne vous entends que parce que je la vois. Au reste , je sais à merveille qu'une personne d'esprit peut trouver assez d'occupation auprès de Son Excellence pour n'avoir pas le temps de songer au voisin, et c'est précisément pour ce motif que je ne pratique pas toujours les conseils de certain religieux.

Cette répartie excita de nouveau le rire de l'assemblée. Ensuite frère Ambroise se leva , prit congé de la marquise , nous salua et sortit, restant depuis lors fort de mes amis.

ORAFITRE II.

La marquise, alors, recommença do la sorte : — Sa Sainteté m'a fait la grâce de m'autoriser ù bâtir un nouveau monastère de religieuses,

ici près, sur le penchant de ^lonte-Cavallo , à l'endroit où se trouve le portique ruiné du haut duquel on dit que Néron regarda l'incendie de Rome, afin que les pas de femmes pures effacent la trace d'un homme si méchant. Je ne sais, Michel Ange, quelle forme et quelle proportion je donnerai à l'édifice , ni de quel côté pourrait être placée la porte ; n'y aurait-il pas moyen de réunir et faire servir aux nouvelles bâtisses quelques parties des anciennes?

— Oui, madame (dit Michel Ange), le portique en ruines pourra servir de clocher. Cette répartie fut dite avec un tel sérieux et un tel aplomb, que messire Lactance ne put s'empêcher d'en faire la remarque. Après quoi le grand peintre ajouta : — Je pense que Votre Excellence peut sans inconvénient faire bâtir le couvent, et, en sortant d'ici , nous pouvons , si elle le désire , y jeter un coup d'œil pour lui donner là-dessus quelques idées.

— Je n'osais vous le demander, dit-elle, mais je vois bien que cette parole du Seigneur, Deposuit potentes et exaltavit humiles, est exacte de tout point; en outre, vous avez le mérite de vous montrer libéral avec sagesse, et non pas prodigue avec ignorance, c'est pourquoi vos amis placent votre caractère au-dessus de vos ouvrages , et les personnes qui ne vous connaissent pas , estiment de vous ce qu'il y a de moins parfait , c'est-à-dire les ouvrages de vos mains. Pour moi, certes, je ne vous considère pas moins digne d'éloges pour la manière dont vous savez vous isoler , fuir nos inutiles conversations, et refuser de peindre pour tous les princes qui vous le demandent , que pour n'avoir produit qu'un seul ouvrage en toute votre vie , comme vous avez fait.

— Madame, dit Michel Ange , peut-être m'accordez-vous plus que je ne mérite , mais puisque vous m'y faites penser , permettez-moi de vous porter mes plaintes contre une partie du public , en mon nom et en celui de quelques peintres de mon caractère , ainsi que de maître François ici présent. Des mille faussetés répandues contre les peintres distingués, la plus accréditée est celle qui les représente comme dos gens bizarres et d'un abord difficile et insupportable, tandis qu'ils sont de nature fort humaine. Partant , les sols, je ne dis pas les gens raisonnables, les tiennent pour fantasques et capricieux , ce qui s'accorde difficilement avec le caraolèro d'un peintre. Il est vrai de dire que de telles singularités dans un peintre ne peuvent se rencontrer que là oîi existe la peinture, c'est-à-dire en peu de pays, comme en Italie, oîi les choses sont poussées à la perfection ; toutefois les oisifs ont tort d'exiger qu'un artiste , absorbé par ses travaux, se mette en frais de complimens pour leur ôtre agréable ; car bien peu de gens s'occupent de leur métier en conscience, cl certes ceux-là ne font pas leur devoir, qui accusent l'hoiméle homme désireux de remplir soigneusement le sien , au reste, si les grands peintres se montrent quelquefois iotraitables, ce

n DEUXIEME LETTRE. — AI'l'ENDIGH.

n'est point par orgueil , c'est parce qu'ils trouvent peu d'esprits a la portée de la peinture , ou bien parce qu'ils ne veulent pas abaisser leur intelligence par d'inutiles conversations avec des oisifs, ou la détourner de ses continuelles et profondes méditations. Je puis afiirmerà Votre Excellence , que même Sa Sainteté me cause quelquefois ennui et chagrin, en me demandant pourquoi je ne me laisse pas voir plus souvent ; car , lorsqu'il s'agit de peu , je pense lui être plus utile et mieux la servir en restant chez moi qu'en me rendant auprès d'elle. Alors je dis à Sa Sainteté que j'aime mieux travailler pour elle à ma façon, que do rester un jour entier debout en sa présence, comme font tant d'autres.

— Heureux Michel Ange , m'écriai-je à ces mots , parmi tous les princes il n'y a que les papes qui sachent pardonner un tel péché !

— Ce sont précisément des péchés de cette sorte que les rois devraient pardonner, dit-il. Puis il ajouta : Je vous dirai même que les graves occupations dont je suis chargé m'ont donné une telle liberté, que tout en causant avec le pape , il m'arrive de placer , sans y réfléchir, ce chapeau de feutre sur ma tête , et de parler très librement à Sa Sainteté ; cependant elle ne me fait point mourir pour cela , au contraire , elle me laisse jouir de la vie, et , comme je vous le dis , c'est dans ces momens là que mon esprit est le plus occupé de ses intérêts. Si , par hasard , il se trouvait un original assez fou pour feindre une chose si peu avantageuse que l'isolement, pour se complaire dans la solitude, au risque de perdre ses amis et d'avoir tout le monde contre soi , vous auriez raison de lui en savoir mauvais gré ; mais lorsqu'un homme agit ainsi naturellement ou parce qu'il y est contraint par les exigences de son état , ou parce que son caractère répugne à la feinte et aux façons , il semble qu'alors c'est une grande injustice de ne pas laisser un tel homme en repos , surtout quand il ne vous demande rien. Que prétendez-vous de lui, et pourquoi vouloir qu'il prenne part à ces vains passe-temps , que son amour de la tranquillité le porte à fuir r Ignorez-vous qu'il est des sciences qui réclament l'homme tout entier , sans laisser à la moindre partie de son esprit la liberté nécessaire pour se mêler à vos désœuvrcmens? Quand cet homme aura les mêmes loisirs que vous , je consens qu'on le fasse mourir s'il ne pratique vos étiquettes et cérémonies aussi bien ou mieux que vous-mêmes. Vous ne recherchez la société d'un tel homme , vous ne lui prodiguez les louanges que pour vous faire honneur à vous-mêmes, et vous êtes bien contens qu'il soit tel, qu'un pape ou un empereur lui adresse la parole. J'ose l'anirmer, l'artiste (jui s'applique plutôt à satisfaire les ignorans qu'à sa profession, celui qui n'a dans sa personne rien de singulier, de bizarre, ou du moins qu'on appellera ainsi , ne pourra jamais être un homme supérieur. Pour ce qui regarde les esprits lourds et vulgaires, on les trouve, sans ipill soit besoin de lanterne , sur les places publi(iucs du monde entier.

Ici Michel Ange s'arrêta quelques inslans , et la marquise reprit en

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ces termes : — Si les amis dont vous parlez avaient en leur faveur quelque chose des anciens amis, le mal serait moindre. Un jour qu'A rchésilas alla voir Apelle malade et dans le besoin , il lui souleva la tête, et feignant d'arranger l'oreiller , il mit dessous une somme d'argent, afin d'aider son ami à se procurer des soins convenables. La vieille servante d'Apelle resta surprise en apercevant cette somme , mais le malade dit en souriant: « Ce trait est sans doute d'Archésilas ; n'en sois point « étonnée. »

A son tour Lactance nous fit part de ses pensées sur le mémo sujet : — Les grands dessinateurs ne se changeraient pour aucune autre espèce d'hommes , et quoique grands ils se contentent des faibles récompenses qui leur proviennent de leur art ; pourtant je leur conseillerais d'échanger leur sort au moins contre celui des gens fortunés , si je croyais qu'ils voulussent bien y consentir, ou qu'ils ne se regardassent pas comme les plus fortunés des mortels. Le génie formé pour la sublime peinture connaît le vide de l'existence et des plaisirs de ces hommes qui se croient puissans et dont le nom meurt avec eux, sans qu'ils aient soupçonné les clioses du monde les plus dignes d'être connues et appréciées : de pareils hommes n'ont pas vécu , quelques trésors qu'ils aient entassé dans leurs coffres , tandis que le génie acquiert par ses chefs-d'œuvre un nom immortel. Le bonheur de ce monde, en tout ou en partie, est peu désirable, aussi le génie élevé a-t-il d'autant plus d'estime pour lui-même , qu'il se trouve sur la voie où il peut obtenir ce genre de gloire vers lequel un esprit médiocre n'a jamais su tourner ses désirs. Ce dernier est moins fier de la possession d'un empire, queue l'est un peintre de l'imitation d'un seul des ouvrages de Dieu. Jamais il ne fut aussi important pour l'un d'acquérir upe province nouvelle, que pour l'autre d'arriver à une perfection satisfaisante en des choses plus difficiles et plus incertaines que d'établir sa domination depuis les colonnes d'Hercule jusqu'au Gange. Il n'est pas moins aisé au premier de vaincre son ennemi le plus redoutable, qu'il ne l'est au second de produire un ouvrage parfaitement conforme à sa pensée. Enfin l'un n'a jamais été si heureux en buvant dans des coupes d'or, que l'aulre en se servant d'un vased'argilo. L'empereur Maximilien, en graciant un peintre condamné à mort , dit ces i)aroles mémorables : « Je puis bien faire un « duc ou un comte, mais Dieu seul peut former un peintre excellent. »

— Messire Lactance , dit ensuite la marquise , donnez-moi un conseil. Demanderai-je à Michel Ange qu'il éclaircissc mes doutes sur la peinture'.' Car pour me prouver maintenant que les grands homme ssont raisonnables et non bizarres, il ne fera point, j'espère, un de ces coups de tète dont il a l'habitude?

— Madame, répondit Lactance, maître Michel Ange ne peut refuser de faire une exception en faveur de Votre Excellence, et d'exposer ici les idées qu'avec raison il lient secrètes partout ailleurs.

A cela Michel Ange répondit : — Que Votre Excellence me demande chose qui soit digne de lui être offerte , elle sera obéie.

La marquise, souriant, continua : — Puisque nous sommes sur ce sujet, je désire beaucoup de savoir ce que vous pensez de la peinture de Flandre, car elle me semble plus dévote que la manière italienne.

— La peinture flamande, répondit lentement le peintre, plaira généralement à tout dévot plus qu'aucune d'Italie. Celle-ci ne lui fera jamais verser une larme, celle de Flandre lui en fera répandre abondamment, et ce résultat sera dû, non pas à la vigueur et au mérite de celte peinture , mais tout simplement à la sensibilité de ce dévot. La peinture flamande semblera belle aux femmes , surtout aux plus âgées ou bien aux plus jeunes , ainsi qu'aux moines , aux religieuses et à quelques nobles qui sont sourds à la véritable harmonie. En Flandre, on peint de préférence , pour tromper la vue extérieure , ou des objets qui vous charment ou des objets dont vous ne puissiez dire du mal , tels que des saints et prophètes. D'ordinaire ce sont des chiffons , des masures, des champs très verts ombragés d'arbres,des rivières et des ponts, ce que l'on appelle paysages, et beaucoupde figures par-ci par-là; quoique cela fasse bon effet à certains yeux, en vérité il n'y a là ni raison ni art, point de symétrie, point de proportions, nul soin dans le choix, nulle grandeur : enfin cette peinture est sans corps et sans vigueur, et pourtant on peint plus mal ailleurs qu'en Flandre. Si je dis tant de mal de la peinture flamande, ce n'est pas qu'elle soit entièrement mauvaise, mais elle veut rendre avec perfection tant do choses, dont une seule sufTirait par son importance , qu'elle n'en fait aucune d'une manière satisfaisante. C'est seulement aux ouvrages qui se font en Italie que l'on peut donner le nom de vraie peinture. Et c'est pour cela que la bonne peinture est appelée italienne. Si on la faisait ainsi en tout autre pays, elle prendrait le nom de ce pays-là. Labonne peinture est noble et dévote par elle-même , car chez les sages rien n'élève plus l'àme et ne la porte davantage à la dévotion que la difiiculté de la perfection qui s'approche de Dieu et qui s'unit à lui : or , la bonne peinture n'est qu'une copie de ses perfections, une ombre de son pinceau, enfin une musique, une mélodie, et il n'y a qu'une intelligence très vive qui en puisse sentir la grande difliculté ; c'est pourquoi elle est si rare , que pou de gens y peuvent atteindre et savent la produire. J'ajouterai encore (ce que vous trouverez important), que do tous les climats ou régions que le soleil et la lune éclairent, ce n'est que dans le royaume d'Italie que l'on j)eut bien poindre , et il serait presque impossible de le faire autre part aussi l)ien qu'ici , quand bien mémo il y aurait en d'autres pays de plus grands génies que dans le nôtre , supposé que ce fût possible , et cela par les raisons que je vais dire. Choisissez un habile peintre d'un autre royaume et dites-lui qu'il peigne ce qu'il voudra et ce qu'il .saïu-a le mieux faire; appelez ensuite un mauvais disciple (ridilie et

failes-lui dessiner ou peindre ce que vous voudrez : eh bien , quand ils auront fini vous trouverez , si vous vous y entendez , que le dessin de l'écolier d'Italie aura plus de mérite sous le rapport de l'art que celui de cet autre maître qui n'est pas Italien. Cela est si vrai , que si même Albert Durer, homme délicat et habile dans sa manière, voulant me tromper, moi , ou François de Hollande, essayait de contrefaire et d'imiter un ouvrage pour le faire paraître d'Italie : eh bien, il aurait produit une bonne, une médiocre ou une mauvaise peinture , n'importe ; mais je vous réponds que je connaîtrais de suite que cet ouvrage n'est ni fait en Kalie, ni fait par un Italien. Ainsi, je certifie qu'aucune nation ou aucun peuple (j'en excepte un ou deux Espagnols) ne peut parfaitement copier ni imiter la manière de peindre d'Italie , qui est celle de la Grèce ancienne , sans qu'on ne la reconnaisse facilement pour étrangère, quelques efforts et quelques soins qu'ils y mettent ; que si par un grand miracle quelqu'un parvenait à bien peindre, ne seraitce môme point pour imiter l'Italie , on pourrait seulement dire qu'il a peint comme un Italien. On appelle donc peinture italienne non pas seulement toute peinture faite en Itiilie, mais toute celle qui est bonne et correcte , parce que ce pays étant celui où l'on produit les célèbres ouvrages de peinture, plus magistralement et plus gravement que nulle part, on donne à la bonne peinture le nom d'italienne , fùt-elle exécutée en Flandre ou en Espagne. Si la peinture est bonne on la nommera italienne, parce que cette noble science n'est d'aucune terre mais venue du ciel. Cependant , l'ancien empire en a laissé plus de traces dans notre Italie qu'en toute autre contrée du monde, et je pense que c'est là qu'elle finira.

Michel Ange alors se tut; je l'excitai de nouveau. — Ainsi, maîtreMichel Ange , vous dites que ce n'est qu'aux Italiens qu'appartient l'art de la peinture? Mais qu'y a-t-il d'étonnant à ce qu'il en soit ainsi? Vous n'ignorez pas qu'en Italie l'on point bien pour plusieurs raisons, de même qu'ailleurs l'on peint mal pour bien des motifs. D'abord les Italiens sont de leur nature extrêmement appliqués à l'élude, et ceux d'entre eux qui ont du talent apportent, en naissant, volonté, goût et amour pour les choses auxquelles leur inclination les appelle. Si quelqu'un se décide , à professer et suivre une science , un art libéral , il ne se contente point de ce qui lui sufiirait pour s'enrichir par leur moyen, il ne se contente pas de rester ouvrier ; mais il veille et travaille continuellement, afin de devenir unique dans son genre et estimé de tous : son seul désir est de devenir un modèle de perfection ; et la médiocrité dans son art ou dans sa science ne peut lui suffire , parce qu'en Italie on n'cslime pas ce nom de médiocrité, regardé comme très bas, et que l'on ne vante ceux-là seuls que l'on nomme des aigles,* comme étant supérieurs à tous les autres , comme montant aux nues et s'élevant jusqu'à la lumière du soleil. Il y a un avantage immense

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à naître en Italie : vous vous trouvez placés de prime abord sur une terre qui est mère et conservatrice de toutes les sciences et de toutes les doctrines. Que de grands exemples vos ancêtres vous ont laissés ! En nul autre pays cela ne se rencontre. Ici dès Tenfance , à telle chose que votre inclination vous porte , vous trouvez partout , dans les rues , de quoi réjouir voire vue et vous instruire. Ainsi dès vos premières années vous êtes accoutumés à voir ce que les vieillards même n'ont jamais vu en d'autres régions. Quand vous avancez en âge , fussiez-vous ignorans et rudes, vos yeux sont tellement habitués à la connaissance et à la vue de bien deschoses antiques et renommées, que vous ne pouvez faire moins que de chercher à les imiter. Ajoutez à cela le grand nombre de talens supérieurs et celui des gens de goût qui se trouvent en Italie. Vous avez de grands maîtres à imiter, vous avez leurs ouvrages qui remplissent les villes, ainsi que tous les objets rares et nouveaux que tous les jours on découvre. Si toutes ces choses ne suffisent pas, quoique je les croie plus que suffisantes pour la perfection de toute science , du moins ce sera assez de dire que nous autres Portugais, encore que quelques-uns soient doués de talens et d'esprit, nous faisons peu de cas des arts ; nous les regardons avec mépris, et nous sommes presque honteux de savoir ; d'où il résulte que nous restons imparfaits. Pour vous Italiens (je n'en dis pas autant des Allemands et des Français), le plus grand honneur, la plus grande noblesse et la distinction la plus flatteuse consiste à être, l'un, peintre inimitable, l'autre inimitable en quelque faculté que ce soit, et celui-là seul , des nobles , des capitaines, des sages , des critiques, des princes, des cardinaux et des papes est considéré comme grand, et par quelques-uns presque élevé aux nues, qui obtient la renommée d'être profond et rare dans sa profession ; telleiTient, que tandis qu'il y a en Italie de grands princes dont les noms sont dans l'oubli , c'est seulement Michel Ange , un peintre qu'on a aj)pelé le divin.

Maintenant je dirai que les récompenses et le prix qu'en Italie l'on donne à la peinture , me semblent aussi une des causes pour lesquelles l'on ne peut peindre en d'autres lieux aussi bien que là; car pour une tête ou portrait d'après nature souvent l'on paie mille cruzades, et beaucoup d'autres ouvrages sont payés, comme vous le savez mieux que moi , bien différemment de ce qui se pratique dans les autres pays, quoique le mien soit d'ailleurs un des plus généreux et des plus grands. Or , que Votre Excellence soit juge de la grande différence qui, sous ce rapport, existe entre les deux pays.

— Il me semble, réjiondil la marquise, que niiilgré ces désavantages, vous possédez un esprit et un savoir non d'ultramontain, mais do bon Italien. Enfin en tout pays la vertu et le bien sont les mêmes ainsi que le mal , encore que nos arts n'y soient point cultivés.

— Si l'on entendait cela dans ma patrie , répondis-je, on serait bien

étonné. Votre Excellence me doit des éloges pour savoir faire cette différence entre les Italiens et ceux que vous appelez ultramontains ou d'au-delà des monts. Nous avons en Portugal , madame , de belles et d'anciennes villes , surtout Lisbonne, où je suis né; nous avons de bonnes mœurs , une cour illustre et de vaillans chevaliers; des princes aussi grands dans la guerre que dans la paix ; et plus que tout cela, nous avons un roi très puissant et très éclairé qui nous gouverne et qui règne dans la plus grande tranquillité ; qui commande à des provinces fort éloignées , peuplées de nations barbares qu'il a converties à la foi ; un prince qui est craint de tout l'Orient et de toute la Mauritanie ; protecteur des beaux-arts au point que , trompé par mon faible talent, qui , dans ma jeunesse, promettait quelque fruit, il m'a envoyé en Italie pour m'inspirer d'après ces arts et d'après maître Michel Ange ici présent. Il n'est que trop vrai que nous ne possédons ni somptueux édifices, ni peintures comme vous en avez ici ; mais déjà cependant on commence à perdre peu à peu l'excès de barbarie que les Goths et les Maures répandirent sur le sol des Espagnes, et j'espère que lorsque je serai de retour en Portugal , je pourrai , soit dans l'élégance de l'architecture, soit dans la noblesse de la peinture, concourir à ce que nous rivalisions avec vous. Malheureusement ces sciences sont presque entièrement perdues ; elles sont sans splendeur et sans gloire dans ces royaumes, par la seule faute des lieux et de la désuétude, tellement que très peu de personnes les prisent ou les connaissent. A l'exception de notre sérénissime roi qui anime et favorise tout genre de mérite , ainsi que du sérénissime infant don Louis , et de son frère , prince très valeureux et très instruit, qui réunit à beaucoup de connaissances beaucoup de goût pour tous les arls libéraux, tous les autres n'entendent rien à la peinture et n'en font aucun cas.

— Voire roi et vos princes font bien , dit Michel Ange.

Alors messire Lactance Tolomei , qui depuis longtemps gardait le silence , parla de la sorte :

— Nous avons le grand avantage sur les autres nations du monde, de connaître et d'honorer tous les arls et toutes les sciences illustres et sublimes ; mais sachez , maître François de Hollande , que celui qui ne comprend et qui n'estime pas la très noble peinture, agit ainsi par son propre défaut ; la faute n'en est pas à l'art si illustre et si grand. Il agit ainsi parce qu'il est barbare et privé de jugement et de la plus noble partie de Tinlelligence de l'homme: ce que je puis prouver par un grand nombre d'exemples anciens et nouveaux. Des empereurs et des rois très puissans, des philosophes et des sages, à qui rien n'était inconnu , ont estimé la peinture et se sont honorés de la connaître , d'en parler avec les plus hauts éloges , de la récompenser avec la plus grande largesse et la plus grande munificence. Enfin , voyez le grand honneur que lui accorde

notre sainte mère l'Eglise par l'entremise de nos saints pontifes , d«s cardinaux, des grands princes et des prélats , et puis vous trouverez dans tous les siècles passés , que parmi toutes les nations et parmi tous les peuples valeureux , cet art fut toujours si considéré que rien n'excitait à un si haut degré leur admiration. Ils le regardaient comme un miracle. Nous voyons qu'Alexandre-le- Grand, Démétrius et Ptolomée, rois célèbres, et beaucoup d'autres princes se vantaient hautement de le connaître. Parmi les Césars , combien l'honorèrent ? le grand César, Octave-Auguste, M. Agrippa, Claude, Caligula et Néron, en cela seul vertueux; de même Vespasien, et Titus, qui en donna la preuve par les fameuses peintures du temple de la Paix qu'il édifia après avoir défait les Juifs et détruit leur Jérusalem!... 0"^ dirai-je du grand empereur Trajan et d'Adrien , qui , de sa propre main , peignait délicatement , selon ce qu'ont écrit dans sa vie Spartien et Dion le Grec? Que dirai-je du divin Marc-Aurèle-Antonin, dont Jules Capitolin rapporte qu'il apprit à peindre et que son maître fut Diogénète ! Helius Lampridius raconte que l'empereur Alexandre Sévère, qui fut un très grand prince, peignit lui-môme sa généalogie pour montrer qu'il descendait de la famille des Metellus. Plutarque nous dit, du grand Pompée, que dans la ville de Mitylène, il dessina le plan et la forme du théâtre , pour le faire construire ensuite à Rome. Ce plan fut exécuté. Quoique par son grand effet et par son propre mérite la noble peinture soit digne de toute vénération , sans chercher en dehors d'elle des motifs à alléguer en sa faveur, j'ai voulu toutefois montrer ici, en présence de qui le sait déjà, par quels hommes elle a été estimée , afin que , si par hasard il se rencontrait , en quelque temps ou en quelque lieu que ce soit , quelqu'un qui jugeât au dessous de lui d'accorder faveur à cet art , il sache que d'autres , plus grands que lui, l'ont honoré. Qui pourra se comparer aux Alexandre? Qui surpassera les hauts faits des César? Qui acquerra la gloire des Pompée et des Trajan ? Et pourtant ces Alexandre et ces César non-seulement aimèrent la divine peinture et la payèrent de hauts prix , mais ils l'exercèrent do leurs propres mains. Qui oserait par orgueil et par présomption dédaigner la peinture? Qui ne se sentira pas disposé à l'humilité devant son aspect grave et sévère? Lactance ayant cessé de parler, la marquise continua ainsi : — Quel homme vertueux et sage (à moins qu'il ne vive dans la sainteté) n'accordera toute sa vénération aux contemplations spirituelles et dévoles de la sainte peinture? Le temps manquerait, je crois, plutôt que la matière pour les louanges de cette vertu. Elle rai)pelle lagaîté chez le mélancolique, la connaissance de la misère humaine chez le dissipé et l'exalté ; elle réveille la componction chez l'obstiné, guide le mondain à la j)énitence, le contemplatif à la méditation, à la crainte et au repeplir. EUuuous roprésontc les tourmcna et dangers de l'enfer, et

autant qu'il est possible la gloire et la paix des bienheureux et l'incompréhensible image du seigneur Dieu. Elle nous fait voir bien mieux que de toute autre manière la modestie des saints , la constance des martyrs, la pureté des vierges , la beauté des anges et l'amour et charité dont brûlent les séraphins. Elle élève et transporte notre esprit et notre âme au-delà des étoiles, et nous fait contempler l'éternel empire. Elle nous rend présens les hommes célèbres qui , depuis longtemps n'existent plus et dont les osscmens mêmes ont disparu de la surface de la terre. Elle nous invite à les imiter dans leurs hauts faits, en môme temps qu'elle offre à la vue, leurs pensées , leurs plaisirs et leurs dangers dans les batailles, ainsi que leur piété , leurs mœurs et leurs grandes actions. Les capitaines, par la peinture, peuvent reconnaître la disposition des anciennes armées ou des cohortes, la discipline et l'ordonnance militaire , et s'enflammer de courage par une noble émulation de la gloire dos plus fameux, ainsi que l'avouait Scipion l'Africain; elle conserve la mémoire des vivans pour la transmettre à la postérité. De plus, la peinture nous fait connaître les costumes étrangers et anciens ; la variété des nations et des peuples lointains, des édifices et des animaux , et môme des monstres. Elle exprime clairement ce qui, sans elle, serait aussi long à décrire que difficile à comprendre; et cet art si noble ne s'arrôte point là ; si nous désirons voir et connaître l'homme que ses actions ont rendu célèbre, elle nous en montre l'image. Elle nous présente celle de la beauté dont un grand nombre de lieues nous séparent, chose que Pline tient pour très grande. La veuve affligée retrouve des consolations dans la vue journalière de l'image de son mari ; les jeunes orphelins sont satisfaits , une fois devenus hommes , de connaître les traits d'un père chéri , et son image leur inspire le respect et les bons sentimens.

La marquise s'étant arrêtée, émue presque jusqu'aux larmes, messire Lactance , pour dissiper son émotion et ses souvenirs poursuivit ainsi le discours :

— Outre ces choses, importantes sans doute, qui pourraient, comme la peinture,ennoblir ou embellir les temples,lespalais,les forteresses mêmes et tout ce qui est susceptible d'ordre etde beauté? Que pourra inventer l'homme, qui soit plus durable et plus fort contre sa mortalité, contre le temps envieux, que la peinture? Pythagore n'était pas éloigné de cette idée, quand il disait que les hommes ne ressemblaient à Dieu immortel, que par trois choses : par la science, par la peinture et par la musique.

Alors maître Michel Ange dit :

— Je suis certain, maître François, que si, dans votre Portugal, on voyait la beauté des peintures qui se trouvent en plusieurs endroits de noire Italie, on ne pourrait être tellement sourd à cette harmonie, que l'on no désirât la pos.séder; mais il n'est pas étonnant que l'on ignore et que l'on u'eslime pas ce que l'un n"a jamais vu.

Après quoi Michel Ange se leva , donnant à connaître qu'il étai, temps qu'il rentrât chez lui ; la marquise s'ctant aussi levée , je la priai en grâce de vouloir bien inviter toute cette illustre société , à se réunir le jour suivant en ce même lieu , et Michel Ange à ne point manquer de s'y rendre. Elle le fit, et Michel Ange donna sa promesse. Nous accompagnâmes tous la marquise jusqu'à la porte. Messire Lactance s'en alla avec Michel Ange. DiogoÇapata l'Espagnol et moi, nous fûmes avec la marquise, depuis le couvent de Saint-Silvestre à Monte- Cavallo, jusqu'à l'autre couvent où se trouve la tôte de saint Jean Baptiste ; c'était là sa demeure, et l'ayant laissée avec les religieuses, je rentrai chez moi.

Ile PARUE du Dialogue sur la Peinture.

Je passai la nuit à me rappeler la journée qui venait de s'écouler et à me préparer pour celle qui devait suivre. Mais souvent il arrive que nos projets restent inutiles et vains , et que les choses se passent autrement que nous n'avions résolu ; ainsi j'appris le lendemain par un message de messire Lactance que nous ne pouvions nous réunir ce jour-là, comme il avait été décidé , à cause de certaines affaires survenues à la marquise et à Michel Ange , mais qu'à huit jours de là , le dimanche, j'eusse à me trouver à Saint-Silvestre.

Ces huit jours me semblèrent bien longs ; enfin , le dimanche venu , le temps me parut trop court : j'eusse voulu m'ùtre mieux armé d'argumens pour parler en si noble compagnie. Quand j'arrivai à Saint- Silvestre, déjà frère Ambroise avait fini la lecture des Épîtres et s'était retiré; on commençait à murmurer contre moi. Quand j'eus avoué ma paresse, qu'on m'eut pardonné, et que la marquise m'eut plaisanté un peu, et moi un peu Michel Ange , on nous accorda la permission de poursuivre nos discours précédons sur la peinture et je commençai ainsi :

— Je me souviens , seigneur Michel Ange , que dimanche passé au moment de nous séparer, vous m'avez fait entendre que si dans les royaumes de Portugal et de Caslille , qu'ici vous appelez Espagne, l'on voyait les belles peintures d'Italie , on les estimerait beaucoup , c'est pourquoi je demande en grâce à votre seigneurie (puisque je ne suis pas venu chercher ici d'autres bénéfices), de daigner me faire connaître , quels sont les ouvrages renommés de pointure en Italie, afin que je sache combien j'en ai déjà vus et ceux qui me restent à voir.

— Il serait long et dilTicilc, maître Fn -çois, dit Michel Ange, de répondre à ce que vous me demandez , car nous savons qu'il n'y a en talie ni prince, ni particulier, ni noble, ni personne enfin de quoique considération, pour i)cu qu'il soit auuiteiir (sans parler de ceux qui adorent les arts) , qui ne clierohe à posséder quclcpie échantillon de la

meilleure peinture, ou du moins qui ne commando beaucoup d'ouvrages, encore qu'ils soient de moindre mérite. Ainsi dans beaucoup de nobles villes, de forteresses, de maisons de plaisance, de palais, do temples et d'autres édifices publics et particuliers, se trouvent répandus en grand nombre des ouvrages de la plus rare perfection , mais comme je ne les ai point vus tous en ordre suivi , je parlerai seulement de quelques-uns des principaux. A Sienne il y a quelques peintures notables dans le palais public et dans d'autres lieux. A Florence, ma patrie, dans le palais desMédicis, il y a des ouvrages d'ornemens de Jean da Udine,do même par toute la Toscane. A Urbin , le palais du duc renferme beaucoup d'ouvrages dignes d'éloges ; et la villa impériale près de Pesaro , bâtie par la duchesse sa femme , est riche de magnifiques peintures. Le palais du duc de Mantoue , dans lequel André Mantegna a représenté le triomphe de Caïus César , mérite encore d'être cité ; mais surtout le bâtiment des écuries, orné de peintures par Jules Romain , élève de Raphaël , se distingue maintenant à Mantoue. A Ferrare, nous avons dans le château la peinture de Dosso. A Padoue on vante la loge de messire Louis ainsi que la forteresse de Legnago. Maintenant à Venise, il y a d'admirables ouvrages du chevalier Titien, vaillant homme en fait de peinture et de portraits. Il y a de ses tableaux , ainsi que ceux d'autres grands maîtres, dans la bibliothèque de Saint- Marc, dans la douane des Allemands et dans les églises , ce qui rend toute cette ville une belle galerie de peinture. Ensuite on voit beaucoup de beaux ouvrages à Pise , à Lucques , à Bologne , à Plaisance , à Parme , où se trouve le Parmigianino ; à Milan , à Naples, puis à Gênes où est le palais du prince Doria, peint par maître Perino avec beaucoup d'habileté. Je citerai principalement les vaisseaux d'Enée battus par la tempête, peinture à l'huile où l'on voit la fureur de Neptune et la férocité de ses chevaux marins. Dans une autre salle peinte à fresque, on voit la guerre que Jupiter soutint contre les géans et comment il les foudroya. Enfin presque toute la ville est peinte au-dedans et au-dehors. Dans beaucoup d'autres places fortes et dans d'autres endroits d'Italie, tels qu'Orvieto, Assisi, Ascoli, Como, il y a des tableaux de mérite et de prix, car je ne parle que de ceux-là. Si nous en venons aux tableaux des particuliers et aux peintures que chacun estime autant que la vie, ils sont sans nombre , et l'on trouverait en Italie des villes qui sont presque couvertes de peintures toutes assez supportables.

Il semblait que Michel Ange avait fini de parler, c'est pourquoi la marquise, me regardant, dit: — Avez-vous remarqué, maître François, comme maître Michel Ange a évité de citer Rome, la mère de la peinture , pour ne point parler de ses ouvrages ? Or, puisqu'il a cru de son devoir d'agir ainsi , nous ne laisserons pas de faire le nôtre pour l'embarrasser davantage; car lorsqu'on traite do peinture célèbre, aucune

22 DEUXIÈiME LETTRE. APPENDICE.

ne doit l'emporter sur la source d'où elle découle. Dans Saint-Pierre do Rome, tête et source de l'Église, il existe une grande voûte peinte à fresque , avec ses cncadremens et contours d'arcades , ainsi qu'une façade où Michel Ange a divinement représenté comment Dieu créa le monde , le tout divisé en tableaux accompagnés d'un grand nombre do figuresdesibyllesetd'autres personnages très artificieusement disposées, et , ce qui est digne de remarque , c'est que , dans cette seule voûte qui n'est pas même achevée, quoique Michel Ange n'ait fait que cet ouvrage et l'ait commencé dans sa jeunesse, on trouve l'ouvrage de vingt peintres réunis. Raphaël d'Drbin a peint à Rome un chef-d'œuvre de l'art qui serait à juste titre le premier, si l'autre n'existait pas: c'est une salle et deux chambres et les loges , le tout à fresque , dans le palais appartenant à l'église de Saint-Pierre. C'est un ouvrage magnifique. Il a fait aussi un grand nombre de compositions , aussi élégantes que sagement distribuées , celle surtout où l'on voit Apollon dans le Parnasse , jouant de la lyre au milieu des neufs muses.

Dans le palais d'Augustin Ghigi , Raphaël a peint d'une manière admirablement poétique la fable de Psyché et Galatée , gracieusement entourée de tritons au milieu des ondes, et d'amours dans les airs. A Saint-Pierre Montorio, la tranfiguration du Seigneur, tableau à l'huile, est excellent ainsi que d'autres peintures à fresque àl'Aracelli et à l'église de la Paix. La peinture, exécutée par Sébastien Vénitien , que l'on voit à Saint-Pierre Montorio , est très renommée. Il la fit pour entrer en concurrence avec Raphaël. Il y a dans cette ville bon nombre de façades de palais peintes en clair obscur par Balthasar de Sienne, architecte, par Marturino et par Polidore, qui, dans cette manière de peindre, a beaucoup ennobli Rome. Il y a aussi beaucoup de palais de cardinaux et d'autres personnages , qui sont ornés de peintures , d'ornemens [grotesques, de stuc et de toutes sortes d'objets d'art ; car la ville est plus décorée qu'aucune autre au monde, sans parler des tableaux des particuliers que chacun estime par-dessus tout. Parmi les curiosités qui se trouvent hors de la ville , je citerai la vigne du pape Clément VII, au pied du mont Marins, ornée de peintures et de sculptures élégantes par Raphaël et par Jules. C'est là qu'existe le géant endormi dont les satyres mesurent le pied avec leurs bâtons. Or, voyez s'il faut passer sous silence une ville riche de tant de merveilles ?

Elle avait fini de parler, quand, frappé d'un souvenir, j'ajoutai: — Vraiment, Votre Excellence a oublié la remarquable chapelle de Saint-Laurent ù Florence, où est la sépulture des Médicis, exécutée en marbre par Michel Ange, avec des statues en haut relief, d'une telle beauté qu'elles peuvent aisément disputer la palme aux meilleurs ouvrages des anciens. La déesse do la nuit dormant appuyée sur un oiseau nocturne a excité mon admiration, ainsi que la mélancolique

expression d'un homme que l'on croirait vivant. L'aurore est aussi entourée de sculptures d'un grand mérite. Il faut que je dise un mot d'un bel ouvrage de peinture , quoique je l'aie vu hors d'Italie ; ce tableau est en Provence , à Avignon , dans un couvent de Saint-François, il représente lîhe femme morte qui avait été très belle et que l'on nommait la belle Anne.

Après cela Michel Ange me dit : — Vous aurez vu aussi à Narbonne le tableau de Sébastien dans la cathédrale. «Puis il ajouta :« En France il y a quelques belles peintures. Le roi possède dans plusieurs châteaux et dans plusieurs maisons de plaisance une innombrable quantité de beaux ouvrages ; par exemple à Fontainebleau , où travaillèrent ensemble pendant longtemps deux cents peintres bien payés, et à la maison de plaisance , où il se renferme volontairement quelquefois et qu'il nomme Madrid en souvenir de Madrid d'Espagne , où il fut prisonnier.

— Je crois, dit messire Lactance, avoir entendu maître François de Hollande, citer tout à l'heure parmi les ouvrages de peinture les statues que vous avez , seigneur Michel Ange , sculptées en marbre, et je ne comprends pas comment l'on peut confondre deux arts si différens.

Je- ne pus m'empécher de rire ,^et avec la permission du maître je répondis : — Je vais éviter cette peine au seigneur Michel Ange et répondre au seigneur Lactance , pour éclaircir ce doute qui , de ma patrie m'a suivi jusqu'ici. Si vous trouvez que les métiers qui ont le plus besoin d'art , de raisonnement et de grâce , sont ceux qui se rapprochent le plus du dessin, vous devez, à plus forte raison, ne pas en séparer la sculpture qui y est si étroitement liée, qui en procède et qui , au fond , n'est rien autre que le dessin môme , bien qu'il y ait des personnes qui la croient un art différent. Elle est condamnée à être soumise à la peinture qui la domine , et j'en donnerai pour preuve suffisante , connue de leurs seigneuries , que dans les livres Phidias et Praxitèle sont appelés peintres , tandis qu'il est bien certain qu'ils étaient sculpteurs , comme nous le prouvent les statues de marbre placées ici près do nous à Monte-Cavallo. Elles furent envoyées en don à Néron, et dernièrement elles ont donné le nom de Monte-Cavallo à l'emplacement où elles sont. Si cela ne suffit pas, je dirai encore que Donatello (lequel, avec la permission du seigneur Michel Ange, fut un des premiers parmi les modernes qui se fit en Italie un nom célèbre par la sculpture) ne donnait à ses disciples d'autre précepte que celui de dessiner, voulant en une seule doctrine leur transmettre tout l'art de la sculpture. La même chose est affirmée par Pomponius, sculpteur, dans son livre de re statuaria. Mais pourquoi irais-jc si loin chercher des preuves et des exemples , lorsqu'ils se trouvent sous ma main? Je dis donc que le grand dessinateur Michel Ange, ici présent, sculpte aussi bien le marbre , ce qui n'est point sa profession , et mieux encore, s'il est possible, qu'il ne peint avec son

24 DEUXIÈMIÎ LIiTTIŒ. AlM'iîNDlCE.

pinceau sur la toile ; lui-môme m'a dit plusieurs fois qu'il trouve moins difficile le travail du ciseau que le maniement des couleurs, et qu'il regarde comme plus grande chose de faire un trait magistral avec la plume qu'avec le ciseau. De plus, un bon dessinateur pourra, s'il veut, sculpter en marbre et ciseler en bronze ou en argent de 4rès grandes statues en relief, grande chose sans doute, sans jamais avoir tenu en main les outils nécessaires à cet effet, et cela par la seule force du dessin ; tandis que le statuaire ne saura pas se servir dos pinceaux ni même faire un trait de vaillant maître. J'ai pu en juger, il y a peu de jours, chez Baccio Bandinelli, sculpteur, que je rencontrai s'cssayant à peindre à l'huile sans pouvoir y réussir. Michel Ange , Raphaël et Balthasar de Sienne, peintres célèbres, ontenseigné l'architecture et la sculpture; et Balthasar de Sienne, n'ayant étudié que peu de temps, est devenu l'égal de Bramante, éminent en architecture, et qui a employé toute sa vie à l'étude de cet art: encore disait-on que le premier l'emportait sur l'autre par la fertilité de l'invention, l'élégance et la hardiesse du dessin. Notez, je vous prie, que je ne parle que des grands artistes.

Michel Ange, prenant la parole, ajouta : — Messire Lactance, je vous dirai do plus, pour aider maître François, que le peintre vraiment habile dans son art sera instruit non-seulement dans les arts libéraux et autres sciences, telles que la sculpture et architecture qui appartiennent à sa profession, mais encore dans tous les autres métiers manuels qu'il y a au monde. S'il veut, il travaillera avec plus d'art que les maîtres mêmes de ces métiers: c'est au point que parfois quand j'y réfléchis, je crois ne trouver parmi les hommes qu'un seul art ou science, qui est le dessin ou peinture dont tous les autres procèdent ou font partie. En effet, examinant tout ce qui se fait dans la vie, vous verrez que chacun s'occupe , sans le savoir, à peindre ce monde, soit en inventant et créant de nouvelles formes et figures pour les habillemens et différons costumes, ou pour les édifices et habitations , soit en cultivant les champs et labourant la terre par sillons et par dessins, soit en naviguant sur les mors, soit en s'exposant aux dangers des combats ; enfin même dans les funérailles, ainsi que dans toutes nos opérations, dans tous nos mouvemens et dans toutes nos actions. Je laisse de côté tous les métiers et tous les arts dont la peinture est la source principale ; les uns sont des fleuves qui en découlent, tels que la sculpture et l'architecture ; d'autres tels que les découpures aux ciseaux et autres choses semblables et inutiles occupations, sont des marais sans issue, reste do l'inondai ion que la peinture causa lorsque dans les anciens temps elle déborda do tous côtés, soumettant tout à son empire. Les ouvrages des Romains nous prouvent que tout chez eux se faisiiit selon les lois de la piiinture; aussi bien les ornemens de leurs édifices et do leurs monumensque les ouvrages d'or, d'argent et d'au-

MANUSCRIT DE FRANÇOIS Dli HOLLANDE. 25

très métaux ; do mènicquc tout ce qui tient à l'élégance do leurs médailles, à leurs costumes et à leurs armures, à leurs triomphes et à leurs autres cérémonies. Toutes leurs œuvres laissent voir clairement que dans le temps qu'ils dominaient sur la terre, la peinture était reine universelle et maîtresse absolue de tous leurs arts et de toutes leurs sciences; elle embrassait jusqu'à l'écriture et jusqu'à l'étude de l'histoire. De sorte qu'en considérant bien les œuvres humaines, on trouvera certainement qu'elles sont toutes ou le dessin même, ou une partie du dessin; et que le peintre, ayant le pouvoir d'inventer ce qui n'a point encore existé, saura exercer tous les métiers avec plus d'élégance que les maîtres mômes, quand ceux-ci ne sont ni peintres ni dessinateurs.

— Jesuis satisfait répondit Lactance, et je connais mieux maintenant la force de la peinture, laquelle comme vous dites, se retrouve dans toutes les choses des anciens et même dans leur manière d'écrire et de composer. Peut-être que, malgré vos profondes et sages réflexions, vous n'aurez pas accordé autant d'attention que je l'ai fait à la grande conformité que les lettres ont avec la peinture ; car pour celle de la peinture, avec les lettres vous l'avez remarquée. Elles sont sœurs et tellement unies, que l'une sans l'autre reste imparfaite, quoiqu'il semble aujourd'hui qu'on les ait en quelque sorte séparées. Néanmoins tout homme savant et versé dans une science quelconque, ne laissera pas de s'apercevoir, que dans tous ses ouvrages il exerce de plusieurs manières les fonctions d'un sage peintre, lorsqu'il met tous ses soins et toute son attention à enrichir et à orner ses pensées des couleurs les plus variées. Maintenant ouvrons les livres des anciens; nous verrons que les plus célèbres ne sont qu'une suite de tableaux et de peintures, et il est évident que ceux qui sont plus lourds, et plus confus n'ont ces défauts que parce que l'écrivain n'était point habile dessinateur et qu'il ne savait pas bien tracer et diviser son ouvrage. Quintilien, dans sa Rhétorique, ordonne non-seulement que l'orateur emploie le dessin dans la distribution des mots ; mais de plus il veut qu'il sache tracer et dessiner de sa propre main. De là vient, seigneur Michel Ange, qu'on dit quelquefois d'un hommede lettres ou d'un prédicateur, c'estun peintre habile; et d'un bon dessinateur, c'estun savant homme. Nous voyons que dans l'antiquité la peinture et la sculpture étaient confondues sous le nom de peinture, et que du temps de Démos- Ihènes on nommait l'écriture antigraphie, ce qui signifie dessin. Ce mot étant commun à ces deux sciences, on pouvait dire écriture d'agatharque ou dessin d'agatharque. Je pense que chez les Egyptiens tous ceux qui voulaient écrire ou exprimer quelque chose avaient coutume de le dessiner, car leurs lettres ou hiéroglyphes représentaient des animaux et des oiseaux, comme on le voit sur quelques obélisques de cette ville, apportés d'Egypte. Si nous en venons à la poésie, il

26 DEUXIÈMK LETTRE. APPENDICE.

ne me sera pas très difficile de montrer qu'elle est parfaitement sœur de la peinture. Afin que le seigneur François sache le besoin qu'il a de la poésie, et combien il peut retirer d'utilité de ce qu'elle a de meilleur, je vais maintenant, quoique cette tâche convînt mieux à un jeune homme qu'à moi, lui faire voir combien les poètes ont à cœur leur profession; et cependant, lorsqu'ils vantent et qu'ils exaltent leur génie libre d'entraves ils semblent n'avoir en vue que d'enseigner les beautés de la peinture, de montrer ce qu'elle doit suivre, et ce qu'elle doit éviter ; c'est à peindre qu'ils ont employé la suavité et l'harmonie de leurs vers, la force et l'abondance de leurs paroles. Une des choses auxquelles ils mettent le plus de soin et d'application, je parle des bons poètes, c'est à bien peindre ou à bien imiter; tous leurs efforts ont pour but d'atteindre la perfection d'un bon tableau. Celui-là seul, qui peut y parvenir, est excellent et renommé.

Je crois voir le prince des poètes , Virgile , couché au pied d'un hêtre, peignant comme ill'a fait dans ses vers, tantôt les formes et les beautés de deux vases façonnés par Alcimedon; tantôt une grotte ombragée par la vigne sauvage; tantôt les chèvres broutant le feuillage des saules ; tantôt des monts d'azur et la fumée qui s'élève des cabanes. Je crois le voir tout un jour appuyé sur sa main, attentif à la fureur des vents, qui amoncèlent les nuages , s'étudier à peindre la tempête soulevée par Éole, à nous montrer le port de Carthage au fond d'une baie, l'île qui lui est opposée, avec les récifs et les bois qui l'entourent. Ensuite il peint l'incendie de Troie; plus tard il représente des fêtes en Sicile et auprès de Cumes ; puis la route des enfers couverte de monstres et de chimères; puis les âmes qui passent l'Achéron, les Champs-Elysées, la félicité des bons, la peine et les tourmens des impies. Il peint après cela les armes forgées par Vulcain; puis encore une amazone, la valeur de Turnus, la confusion des batailles, la mort de vaillans guerriers, les riches dépouilles et les trophées. Lisez tout Virgile vous verrez qu'il ne fait que l'office d'un Michel Ange. Lucain emploie cent feuilles à peindre une enchanteresse et l'engagement d'une terrible bataille. Ovide tout entier n'est qu'une suite do tableaux. Ici est peint le palais du sommeil; là ce sont les murailles de] la superbe Thèbes. Lucrèce aussi est peintre, de môme que Tibulle, que Catulle et que Properce; l'un peint une fontaine et le bois voisin avec un berger qui joue de la flùtc au milieu de ses brebis, l'autre un autel champêtre et les nymphes qui dansent à l'enlour. Calui-là nous dessine Bacchus enivré, entouré do folles bacchantes, et le vieux Silène, près de tomber de son âne, soutenu par les bras robustes d'un satyre qui porte une outre. Les poètes satiriques nous tracent la peinture du Labyrinthe. Et que fait Martial dans ses épigrammes ? Et les poètes lyriques et les tragiques et les comiques que font-ils sinon peindre avec art? Ce que je dis n'est

M.\iNUSCRIT DE FRANÇOIS DE HOLLANDE. 27

point inventé chacun d'eux avoue qu'il peint et nomme la pointure, une muette poésie.

— C'est une erreur, dis-je, seigneur Lactance, de donner le nom do poésie muette à la peinture. Il me semble que les poètes n'ont pas su comprendre combien la peinture est plus éloquente que sa sœur, et je soutiens que c'est plutôt la poésie qui est muette !

Alors la marquise me dit :

— Et vous, Espagnol (1), comment pourrez-vous prouver ce que vous avancez ; que la poésie est muette , et que la peinture no l'est pas.

— Je n'oserai, répondis-je, occuper l'attention de Votre Excellence , avec mon peu de savoir, moi disciple d'une dame muette et sans langue? D'ailleurs il se fait tard, et comment vouloir que je fasse l'éloge d'une amante en présence même de son mari et de cette ho-

• norable société qui connaît tout son mérite ? Je pourrais l'entreprendre s'il se trouvait ici quelque antagoniste obstiné, car il mo serait plus facile de vaincre un tel ennemi que de contenter do tels amis. Cependant si Votre Excellence a le désir de m'entendre balbutier, car je ne sais pas parler, je m'efforcerai de la satisfaire. Au reste je ne veux pas me poser comme ennemi de la poésie, à laquelle je dois beaucoup en ce qui touche ma profession, et la perfec tion que j'ai désir d'atteindre ; je veux être seulement le défenseur de cette autre dame à laquelle je suis encore plus dévoué ; pour laquelle seule j'estime la vie, et qui, je l'avoue, est celle, toute muette qu'elle est, qui m'a délié la langue et la voix (2).

Non-seulement les personnes instruites restent satisfaites à la vue delà peinture, mais encore l'ignorant, l'homme du peuple, la vieille femme, et bien plus, l'étranger, Sarmate, Perse ou Indien qui jamais n'a entendu les vers d'Homère ou de Virgile , muets pour lui, comprendra promptement une peinture et en éprouvera du plaisir. Le barbare cessera de l'être en ce moment par l'éloquence de la peinture, ce qu'aucune autre poésie , ce que nulle mesure de vers n'eût pu produire . .

Cependant , je laisse le jugement de ce procès à la musc Calliope et me tiendrai pour satisfait de sa sentence. Ayant dit cela, je gardai le silence.

(1) Nous voyons souvent dans ce manuscrit les deux nationalités se confondre dans les idées des interlocuteurs. {Note de Paitteur des lettres.)

(2) Ici, Fran(jois de Hollande devient prolixe. C'est au moins l'effet qu'il a produit sur moi. J'ai supprimé plusieurs pages, et je reprends son argumentation à l'endroit où il devient concluant, {Not« dt l'auteur du lettrtt.)

28 DEUXIÈME LEriRE. APPENDICE.

La marquise alors me fit la faveur de m'adresserces paroles natlcuscs :

— Maître P'rançois, vous avez si bien combattu pour votre amante la peinture, que si maître Michel Ange ne donne point une égale preuve d'amour pour elle, peut-être obtiendrons-nous qu'elle fasse divorce et qu'elle vous suive en Portugal.

Michel Ange ajouta en souriant :

— S'il nous a dit ce que nous venons d'entendre, c'est parce qu'il sait que le divorce est déjà fait et que je la lui ai cédée tout entière , no me sentant pas les forces que demandent de telles amours.

— J'avoue , dis-je , madame , qu'il me l'a cédée ; mais elle ne veut point me suivre , de manière qu'elle ne sortira point d'Italie. En eusséje le pouvoir , je ne la voudrais pas voir encore dans ma patrie , parce que bien peu la savent estimer. Mon sérénissime roi lui-même ne la protégerait pas, si ce n'est en temps de grand loisir. Lorsqu'il y a quel- • que bruit de guerre, elle pourrait s'ennuyer beaucoup, et peut-être irait-elle un jour se précipiter dans l'Océan , qui est là tout proche , ce qui me ferait répéter souvent ces vers :

Audieras et fama fuit : sed carmina tantum Nostra valent, Lycida, tela inter martia, quantum Chaonias dicunt aquilâ veniente columbas.

Mais si elle pouvait être de quelque utilité en temps de guerre, pour lors je la désirerais.

— Je vous comprends , dit la marquise; mais comme aujourd'hui la journée a été bien employée , nous reviendrons à votre idée un autre dimanche.

Cela dit, elle se leva et nous tous avec elle , et chacun sortit,

P PARTIE (lu Dialogue sur la Peinture.

Non-seulement le dimanche suivant nous ne pûmes nous réunir avec la marquise et Michel Ange , mais encore le dimanche d'après il s'en fallut de peu que nous n'en fussions empêchés, parce que l'on célébrait en ce jour dans la ville de Rome la fête des douze chars de triomphe, sur la place Navonno (cirque agonal) à la manière dos anciens. Voici ce que c'était que cette fête : Le cortège sortait du Capitole avec ttmt do magnificence et rappelait tellement l'antiquilé, qu'on se serait cru transporté au temps des empereurs et des triomphateurs romains. Ces fêtes avaient lieu à l'occasion du mariage du seigneur Octave, fils du prince Louis et neveu du pape notre saint pèro Paul IJI, avec madame Marguerite, fille adoplive de l'empereur, laquelle, pou de temps auparavant, avait été mariée à Alexandre de Mcdicis , duc de Florence , celui quî fut si malheureusement tué par trahison dans cette ville. Comme elle se trouvait veuve , jeune et belle , Sa Sainlelé et Sa

Majesté la marièrent au seigneur Octave , très jeune et très galant cavalier. C'est pourquoi la cour et toute la ville les fêtaient autant que possible, tantôt de jourpardesfètcs somptueuses, tantôt do nuit par des festins et desbanciuets, tandis que la ville semblait cntlamniée par les feux et par les illuminations, surtout le château St.- Ange. Telle fut la fête du mont Testaccio avec vingt taureaux et vingt charriots attachés, dont on fit un spectacle public sur la place deSt.-Pierre ; telle fut aussi la course que firent les buiïles et les chevaux dans toute la longueur de la rue de Notre-Dame-de-Transtevere jusqu'à la place du Palais ; et de même la fêle dont je parle , des douze chars de triomphe dorés et enrichis d'un grand nombre de figures en relief et de nobles devises , sur lesquels chars étaient placés les Romains et les chefs des quartiers de Rome, vêtus à l'antique avec tout le luxe et toute la richesse possible. Ils étaient suivis par cent fils de citoyens, montés sur de superbes chevaux et richement vêtus avec une pompe vraiment antique, surpassant de beaucoup les vêtemens de velours, les plumes et cette variété infinie de nouvelles modes et de nouveaux costumes, dont l'Italie abonde par-dessus tous les autres pays d'Europe. Je regardai descendre du Capitole toute cette noble phalange et son cortège d'infanterie ; je considérai ces chars et ces costumes antiques ; je vis passer le seigneur Julien Cesarini , qui portait l'étendard de la ville de Rome ; il était monté sur un cheval caparaçonné , revêtu de brocard noir et d'armes blanches. Après quoi je me dirigeai du côté de Monte-Cavallo; puis je fus me promener sur le chemin des Thermes où je donnai un libre cours à mes réflexions.

J'ordonnai à mon serviteur d'aller jusqu'à Saint-Silvestre , pour savoir si par hasard la marquise ou maître Michel Ange s'y trouvaient. Il ne tarda pas à venir me dire que le seigneur Michel Ange , le seigneur Lactance et frère Ambroise étaient rassemblés dans la cellule de celui-ci, qui habitait dans le couvent, mais qu'il n'était pas question de la marquise. Je ne laissai pas de me diriger vers Saint-Silvestre, mais à la vérité avec l'intention de passer outre et de retourner vers la ville , lorsque je vis venir Diogo Çapata , homme très dévoué à la marquise , personnage honorable et mon ami. Comme nous nous trouvions , moi à cheval , lui à pied , force me fut de mettre pied à terre. Il me dit qu'il venait de la part de la marquise. Nous entrâmes donc à Saint-Silvestre; et au même instant, voilà que les seigneurs Michel Ange et Lactance s'avançaient pour aller au jardin passer l'heure de la sieste au milieu des arbres , de la verdure et des fontaines.

— Soyez les bien-venus, nous dit messire Lactance, car vous ne pouviez arriver plus à propos ; c'est très bien à vous , d'être du i)elit nombre de ceux qui savent fuir la confusion de la ville et s'abriter dans ce port tranquille.

— Tout cela est très bien , répondis-je , mais cet éloge ne nous con-

sole pas suffisamment d'une aussi grande perte , que celle do no pas avoir ici tout ce qui nous manque.

— Vous parlez de madame la marquise, dit Michel Ange, et vous avez si grandement raison que sans votre arrivée j'étais assez disposé à m'en aller.

Parlant de la sorte , nous fûmes nous asseoir sur une terrasse qui se trouvait dans le jardin , au pied de quelques lauriers ; nous y étions tous placés fort à notre aise , appuyés sur les lierres verdoyans qui tapissaient la muraille ; de là nous découvrions une bonne partie de la ville, dont la vue était remplie do charme et de majesté antique.

— Ne perdons pas tout, dit le seigneur Diogo Çapata, aprèsavoir excusé la marquise ; et tirons quelque parti d'une si bonne société , en continuant, seigneurs , la belle conversation de ces jours passés sur la très noble peinture. Madame la marquise m'a envoyé ici avec grand' peine ; car elle aurait bien voulu y assister. Elle m'a chargé de retenir et lui rapporter tout ce dont il serait question, sans perdre un mot. Mon devoir est de garder le silence sur les choses qui ne sont pas de mon ressort ; le vôtre est de donner matière d'instruction à qui vous écoute.

— Déjà le seigneur Michel Ange , répondis-je , se trouve engagé à remplir les désirs de madame la marquise , c'est-à-dire à démontrer si la peinture est de quelque utilité en temps de guerre, car je me souviens que Son Excellence avait fixé le dimanche passé pour traiter cette matière.

Ces mots excitèrent l'hilarité ; puis Michel Ange ajouta :

— Ainsi donc maître François vous voulez que madame la marquise ait autant d'empire absente que présente. Eh bien , puisque votre foi est si grande, je ne veux pas que vous la perdiez par ma faute.

Chacun ayant donné son approbation, Michel Ange commença à parler.

— Quoi de plus utile dans les affaires et dans les entreprises de guerre que la peinture? Quelle chose peut rendre de plus grands services dans les sièges et dans les surprises? Ignorez-vous que lorsque le pape Clément et les Espagnols vinrent mettre le siège devant Florence , les assiégés ne furent longtemps défendus , pour ne pas dire la ville délivrée, que par le moyen du peintre Michel Ange? Les chefs et les soldats du dcliors , furent longtemps arrêtés , ils tombaient victimes des machines que j'avais fait élever sur les tours. Pondant une nuit je faisais couvrir les dehors des murs do sacs de laine, pendant une autre je faisais retirer la terre; j'y substituais de la poudre avec laquelle je brûlais le sang des Castillans ; je faisais sauter dans les airs leurs membres déchirés. C'est ainsi que je trouve la peinture non-seulemont utile, mais nécessaire pendant la guerre. Elle sert pour les machines et pour les instrumensdc guerre, tels que les catapultes, les béliers, les balisles, les tortues, les tours années de fer oldo pouls. Il est vrai que dans co mC'chuul giùclu de fer, on ne su bcit plui^du ccâburlcs do muchines,

et ce sont les bombardes qui les remplacent; mais le dessin n'est pas moins nécessaire pour donner une forme convenable aux bombardes, aux canons épais, aux arquebuses, et surtout pour les plans et les proportions des forteresses, des châteaux forts, des bastions, des remparts, des fossés, des mines et contremines, des retranchemens, des casemates, des redoutes, des terrasses, des demi-lunes, des embrasures et (les créneaux. En outre le dessin est nécessaire pour jeter des ponts , piiLir la confection des échelles, pour le placement des camps, pour l'ordre de bataille, pour la formation des escadrons; pour la variété et pour la formedesarmesjpour la distinction des bannièresetdesétendards; j)our les devises des écussons et des cimiers; il est utile pour les nouvelles armoiries, pour les blasons et pour les timbres qu'on donne sur le champ de bataille à ceux qui se sont distingués par des actions de valeur; elle est utile aussi pour les caparaçons en donnant aux peintres secondaires ridée de la manière dont ces choses doivent être exécutées. Pour les grands princes, toutes ces choses peuvent être faites par de bons artistes, de même que la peinture des écussons et des tentes. Enfin la peinture sert à choisir avec discernement et à bien assortir les couleurs des livrées, ce que peu de gens savent faire. (1)

Michel Ange, s'arrêtant ici pour se reposer , Diogo Çapata dit :

— Je crois bien , maître Michel Ange, qu'en revêtant de si belles armes la dame des pensées de François de Hollande, vous avez désarmé l'empereur Charles , sans faire attention que nous sommes ici plus do partisans des Colonnes que des Ursins. Or je ne puis autrement me venger qu'en vous priant , puisque vous avez si bien montré ce que vaut la peinture dans la guerre , de dire maintenant ce qu'elle peut faire pendant la paix. Vous lui faites jouer , il me semble, un rôle trop brillant sous le règne des armes pour qu'il vous soit possible de lui en donner un aussi beau sous le règne de la toge.

Michel Ange souriant lui répondit :

— Que votre Seigneurie ne méjuge pas partisan des Ursins, quand nous sommes sous linduence de la marquise, sans quoi vous me verriez de suite transformé en une de ces colonnes que l'écrevisse voulait atteindre. ■ Si j'ai eu beaucoup de mal pour montrer l'utilité de cet art en temps de [guerre, il me sera, j'espère, bien moins difficile de faire voir ce qu'il vaut en temps de tranquillité et do paix. Dans les États et Seigneuries qui se gouvernent par un sénat et par un système républicain , nous voyons qu'on se sert beaucoup de la peinture pour les ouvrages publics; en l'emploie dans les dômes et dans les églises, dans les palais de justice,

(1) J'ai supprime ici plusieurs pages qui m'ont paru offrir peu d'intérèl.

{!\'ole de l'auteur da Icllret.)

dans les tribunaux , dans les portiques, dans les salles de réunion , dan» les bibliothèques, dans les palais et dans d'autres décorations publiques. Chaque noble citoyen possède en propre bon nombre d'ouvrages de peinture dans ses palais, dans ses chapelles, dans ses maisons de plaisance; mais si, là où il n'est permis à personne de se montrer plus élevé que son voisin , on confie aux peintres des entreprises qui les rendent riches et contens, combien , à plus forte raison , cet art utile doit-il être employé dans les États obéissans et pacifiques , où Dieu a permis qu'une seule personne fût en état de faire toutes les dépenses grandioses , et tous les ouvrages somptueux que son goût et sa gloire peuvent désirer. On l'emploiera d'autant mieux dans les monarchies, que c'est un art si riche en lui-même qu'il peut faire plus de choses là où il n'y a pas trop de maîtres. Dans les arts , une seule volonté fait plus que ne peuvent les volontés réunies de beaucoup d'hommes. Un prince ferait beaucoup de mal , je ne dis pas seulement aux beaux arts, mais à lui-même, si lorsqu'il peut obtenir la tranquillité et la paix sainte , il ne se disposait pas à faire de grandes entreprises de peinture, autant pour l'ornement et la gloire de ses États que pour sa satisfaction particulière et le délassement de son esprit. En temps do paix, il y a tant de choses où l'on peut tirer parti de la peinture , que vraiment il semble qu'on n'ait obtenu la paix , après tant de fatigues et de guerres, qu'afin de donner le moyen d'exécuter ces œuvres et ces entreprises avec la tranquillité qu'elles demandent et qu'elles méritent. Employer la peinture en temps de paix, c'est aussi en quelque sorte une justice, car c'est reconnaître les services qu'elle a rendus en temps de guerre.

— Et quelle renommée resterait-il d'une victoire remportée ou d'un haut fait d'armes, si pendant la paix la peinture ou l'architecture n'en consacraient la mémoire par des arcs de triomphe , par des tombeaux et par d'autres monumcns : elle est donc une chose grande et nécessaire parmi les hommes? César Auguste, après avoir rétabli la paix entre toutes les nations et avoir fermé les portes de fer du temple de Janus, n'ouvrit-il pas celles des trésors de l'Empire pour dépenser plus d'argent pendant la paix qu'il ne l'avait fait pendant la guerre? Peut-être, parmi tant d'œuvres magnifiques dont il orna le Mont Palatin et le Forum, paya-t-il pour une figure peinte autant que lui coûtait en un mois une cohorte do soldats. Ainsi les grands [irinccs doivent désirer la paix pour faire exécuter de grands ouvrages de peinture qui seront l'ornement et la gloire de leurs États, et dont ils retireront des jouissances paisibles pour les yeux et pour l'esprit.

— Je ne sais, dis-je, seigneur Michel Ange, comment vous me prouveriez qu'Auguste ait pu dépenser autant pour une figure peinte que pour un mois de la solde d'une cohorte de soldats, mais je sais que si vous disiez cela en Espagne , on aurait plus de peine à vous croira

(lu'à trouver on Italie dos peintres assez malicieux pour représenter l'eniporeur avec des jambes d'écrevisse et la devise : Plus ultra.

Ces mots excitèrent le rire une seconde fois, malgré l'absence de la marquise ; puis le seigneur Michel Ange dit :

--Je sais qu'en Espagne on n'est pas si généreux pour la peinture qu'en Italie ; habitué à recevoir de faibles sommes, vous devez être étonné des ij;randes récompenses qu'on accorde ici aux peintres. Je suis bien intormé de cette particularité ayant eu un serviteur portugais ; aussi les peintres vivent et se rencontrent ici et non en Espagne. Vous verrez partout les Espagnols faisant parade de nobles sentimens , s'extasier (levant des tableaux, les porter aux nues par leurs éloges ; puis si vous les pressez, ils n'ont pas le courage de commander le plus petit ouvrage ni de le payer, et ce que je tiens pour plus méprisable encore, c'est (ju'ils s'étonnent quand on leur dit qu'il y a en Italie des personnes qui mettent un si haut prix à des peintures.

— Selon moi, ils n'agissent pas en cela avec la noblesse qu^ils disent avoir. Ils ont tort de déprécier ce qu'ils ont admiré avant qu'il fût ([uestion de prix, car ils se manquent à eux-mêmes; ils avilissent la noblesse dont ils se vantent et non pas cet art qui sera apprécié tant qu'il y aura des hommes et des villes en Italie. C'est pourquoi un peintre ne doit pas vouloir l'être hors du pays où nous sommes, et vous, maître François de Hollande, si vous espérez vous distinguer par l'art de ta peinture en Espagne ou en Portugal, je vous dis d'avance que vous vous bercez d'une espérance vaine et trompeuse. Suivant mes conseils vous devriez vivre plutôt en France, ou en Italie où le talent est honoré et la haute peinture très estimée. Pour vous en convaincre, je vous citerai des particuliers et des seigneurs qui encouragent les arts sans les aimer beaucoup ; par exemple, André Doria, qui fit peindre magnifiquement son palais et qui récompensa avec générosité maître Pcrino, auteur de cet ouvrage ; ou le «irdinal Farnè.se, qui ne sait ce que c'est que la peinture et qui a fait un très honnête traitement au même Perino, seulement pour l'appeler son peintre, lui donnant vingt cruzades par mois et la table avec un domestique et un cheval, lui payant en outre très bien ses ouvrages.

— Voyez ce qu'a fait le cardinal délia Valle, ou le cardinal do Cesis; môme le j)ape Paul, qui n'est ni grand connaisseur ni grand amateur de peinture, et qui cependant en agit fort bien avec moi, du moins beaucoup mieux que je no demande ; voilû Orbino, mon domestique, auquel, rien que pour broyer mes couleurs, il donne dix cruzades par mois outre sa nourriture au palais. Je ne i)arle pas de ses vaines faveurs et de ses caresses dont quelquefois je suis honteux. Que dirai-je maintenant du joyeux Sébastien de Venise, auquel le pape a donné le sceau du plomb avec tous les honneurs et profits qui appartiennent i\ celte charge, quoique le paresseux artiste n'ait peint à Ronio que deux seuls

ouvrages qui n'auront pas surpris beaucoup messire François? Vous voyez donc que dans notre pays, même ceux qui ne font pas beaucoup de cas de la peinture, la récompensent bien mieux que ne le font en Espagne et en Portugal ceux qui lui font le plus d'honneur. Ainsi je vous conseille, comme je conseillerai à un fils, de ne pas partir d'ici , car je crains, si vous le faites, que vous n'ayez à vous en repentir.

— Je vous rends grâce de votre conseil, seigneur Michel Ange, lui dis-je, toutefois je sers le roi du Portugal, c'est le pays où je suis né, où j'espère mourir, et non pas en Italie. Mais puisque vous dites qu'il y a une si grande différence dans l'évaluation de la peinture entre l'Italie et l'Espagne, accordez -moi la faveur de m'enseigner comment on doit l'apprécier, parce que je suis en cela tellement incertain que je n'ose me fier à mes lumières pour estimer la valeur d'un ouvrage.

— Qu'appelez-vous apprécier? me répondit-il. La peinture dont nous parlons, prétendez-vous qu'on la paie par estimation? ou bien que quelqu'un sache l'estimer? Quand je dirais, tel ouvrage vaut un grand prix pour avoir été fait par la main d'un habile homme, qui saurait fixer ce prix? Selon moi, le temps même qu'un peintre met à faire un ouvrage ne fait rien à la chose. Je regarde comme de très peu de valeur, tel ouvrage qu'il a fallu des années pour mettre à fin, si l'auteur ne connaît pas son art, quoiqu'il ait le nom de peintre, car les ouvrages ne doivent pas être appréciés par la durée du travail perdu et inutile, mais bien par le mérite et par l'habileté de la main qui les a produits. S'il en était autrement l'on ne paierait pas à un avocat, pour une heure d'étude passée à examiner un cas important, une somme supérieure à celle qu'un tisserand peut avoir de toutes les toiles qu'il aura lissées dans toute sa vie. On estime les ouvrages de l'art au dessus du travail du cultivateur qui gagne son pain à la sueur de son front, et cette diversité fait la beauté du monde. Ainsi je trouve bien sotte toute évaluation, parce que ni le bon ni le mauvais connaisseur ne sonten état delà faire. Quel(|uefoi3 l'on estime beaucoup des ouvrages qui valent peu, et dans d'autres cas on ne paie pas même le soin avec lequel ils sont faits, ni le déplaisir que le peintre ressent de savoir qu'on doit estimer son ouvrage et qu'il doit demander son salaire à l'ignorant trésorier. Je ne crois pas que les anciens peintres eussent été bien satisfaits de vos évaluations à l'espagnole ; air nous lisons qu'il y en eut de si généreux et de si splendides que sachant que dans leur patrie il n'y avait pas assez d'argent pour payer leurs ouvrages, ils les donnaient libéralement, quoiqu'ils leur eussent coûté beaucoup de temps, do peine et d'argent. Tels furent Zouxis, Eracléotes et Polignoto Thasien. D'autres étaient d'im caractère si bouillant qu'ils détruisaient et brisaient des ouvrages achevés avec tant do soins et d'études, parce qu'on ne les leur payait pas ce qu'ils valaient. Tel fut ce peintre à (pii César avait commandé un tableau

pour lequel il demandait une si forte somme que César ne voulait pas la donner. Alors le peintre voulut briser son ouvrage, malgré les larmes de sa femme et de ses enfans qui déploraient une si grande perte; mais l'empereur en agit d'une manière digne de lui, en doublant la somme demandée : « Tu es bien fou , dit-il au peintre , si tu crois l'emporter sur César. »

— Maintenant, seigneur Michel Ange, dit l'Espagnol Çapata, veuillez éclaircir un doute qui m'embarrasse sur l'art de la peinture. Pourquoi a-t-on riiabilude dépeindre, comme on en voit en beaucoup d'endroits de cette ville, des monstres et des animaux fantastiques, les uns avec des visages de femme et des queues de poisson , d'autres avec des pieds de tigre et avec des ailes, d'autres avec des visages d'homme , des corps de chevaux ou des pieds d'aigle , enfin tout ce qui vient à la fantaisie du peintre et qui jamais n'a existé"?

— C'estavec plaisir, dit Michel Ange, que je vous expliquerai pourquoi l'on peint ce qui ne s'est jamais vu au monde et combien est raisonnable une telle licence, parce que des gens de peu d'intelligence ont coutume de dire que c'est pour blâmer les peintres qu'Horace a écrit ces vers.

.... PictoriJjus atque poetis, Quid libet audendi semper fuit %qua potestas : Scinius et liane veiiiam petimus damusque vicissim.

Loin d'être injurieux pour les peintres, ces vers sont au contraire en leur faveur, puisqu'ils disent que les poètes et les peintres ont la liberté d'oser ce qui leur plaît et ce qui est convenable : liberté dont ils ont toujours joui. S'il arrive, ce qui est rare, que quelque grand l)eintre fasse un ouvrage en apparence faux et mensonger, cette fiction sera conforme à la vérité, car il ne fera pas des choses qui ne puissent pas être : ainsi il ne fera pas la main d'un homme avec dix doigts ; un cheval avec des oreilles de taureau, et une croupe de chameau ; il ne dessinera pas le pied d'un éléphant avec des articulations comme celui d'un cheval : il ne fera pas le bras ou le visage d'un enfant comme celui d'un vieillard ; il ne mettra pas une oreille, un œil, un doigt hors de leur place; il ne lui est pas môme Ipermis de tirer au hasard un muscle au travers d'un bras : voilà ce [qui .serait de la fausseté. Mais si pour mieux décorer un endroit, il change, dans les ornemens qui sans cela n'auraient aucune grâce , quelque membre en un autre de différent genre, comme par exemple s'il [fait un griffon ou un cerf qui se termine en dauphin , ou de toute autre façon qui lui convient; s'il met des ailes à la place des brus; les membres [que le peinlro aura substitués, qu'ils soient les membres d'un lion, d'un choval, ou d'un oiseau, seront cependant parfaits dans leur

36 DKUXIÈME I.ÏÏTTRE. — APPENDICE.

genre; el «lors quoique tout cela soit hors de nature et que cela paraisse monstrueux ce n'en sera ni moins bien pensé, ni moins bien inventé. Maintenant vous comprendrez mieux la raison pour la(iuelle on peint quelquefois de ces monstres. C'est pour délecter et délasser les sens ; c'est pour le plaisir des yeux mortels qui souvent désirent voir ce qu'ils n'ont jamais vu, et ce qui leur semble ne pouvoir être. Il faut de plus prendre en considération l'insatiable fantaisie humaine qui, fatiguée de voir un édifice avec ses colonnes, ses fenêtres, et ses portes, se complaît à la vue de tel autre bâtiment dont les ornemens simulés lui présentent des colonnes formées d'enfans sortant du calice des fleurs, des architraves et des frontons faits de branches entrelacées, des chambranles composés de cannes légères et d'objets divers tout aussi impossibles, mais qui ont un grand mérite s'ils sont exécutés par une main habile. Comme Michel Ange s'arrêta, je continuai :

— Ne trouvez-vous pas, seigneur, que ces sortes de fictions conviennent beaucoup plus aux ornemens de quelque maison de plaisance ou de quelque autre lieu semblable, que si l'on y représentait une procession de moines , qui n'est assurément pas une fiction , ou bien le roi David faisant pénitence? Ces derniers sujets seraient à mon sens plus à leur place dans un oratoire. Ne vous semble-t-il pas très convenable pour un jardin ou pour une fontaine d'y peindre le dieu Pan jouant de la flûte, ou une femme avec une queue de poisson ou des ailes , quelque grande que soit d'ailleurs cette fiction? Un artiste ne serait pas plus répréhensible en créant d'antres fictions semblables, pourvu qu'il sût leur assigner la place qui leur convient? Voilà ce que j'avais à dire sur toutes ces choses que certaines personnes appellent des impossibilités en peinture.

Maître Michel .\nge, voyant que ses paroles n'étaient point perdues avec nous , reprit ainsi :

— La gravité et la décence sont d'une grande importance dans la peinture (1). Bien peu de peintres s'eff"orcent de s'approprier ces qualités ; aussi parmi eux y en a-t-il beaucoup qui n'ont de l'artiste que le nom. Ceux qui estiment ces qualités sont seuls vraiment grands.

— Est-ce qu'il y a des peintres qui ne pensent pas ainsi? demanda Çapata.

— Il en est des peintres, répondit le grand artiste, comme des autres hommes : le plus grand nombre aime toujours ce qu'il devrait détester, et blûme ce qui mérite le plus d'éloges. Il ne faut pas s'étonner que l'on se trompe si constamment à l'égard do la peinture, art digne

(1) Je pense que Michel Ange entendait par gravité et décence ce que j'ai expriiné ailleurs, et ce qu'on comprend aujourd'hui selon moi par le mot sty/r.

[IVote fie l'auteur des f et Ires.)

seulement des plus hautes intelligences. Peu de personnes savent faire une différence entre l'homme qui n'a du peintre que les pinceaux et les couleurs, et les grands artistes, qui apparaissent à de rares intervalles. De même qu'il y a des gens appelés peintres sans qu'ils méritent ce nom, de môme il y a des peintures qui n'en sont pas. Ce qui vous étonnera encore plus , c'est que le mauvais peintre ne peut , no sait, et ne désire pas dans son imagination faire de bonne peinture, parce que d'ordinaire son ouvrage est à peu près conforme à sa pensée. S'il savait former dans son esprit des images grandes et correctes, il ne pourrait avoir la main tellement gâtée qu'il ne montrât au dehors quelque indice de sa bonne volonté ; mais il n'y a que l'esprit qui puisse pénétrer toute la profondeur de cette science et qui soit capable d'y obtenir de grands résultats. Vous comprenez l'extrême différence qu'il y a entre la haute tendance de la peinture et celle qui est moins élevée. Ici, messire Lactance qui depuis quelque temps n'avait point parlé, dit ces mots :

— II y a une imprudence que je ne puis pardonner aux mauvais peintres à l'égard des saintes images qu'ils peignent dans les églises, sans soin et sans dévotion, et je désire que cela soit le sujet du reste de notre entretien. Comment ne pas blâmer la négligence avec laquelle certains artistes représentent les images des saints, avec tant d'ignorance qu'au lieu d'exciter à la dévotion et aux larmes ils provoquent le rire?

— Cette entreprise est si grande, ajouta Michel Ange, qu'il ne suffit pas, pour imiter en quelque partie l'image vénérable do notre Seigneur, qu'un maître soit grand et habile : je soutiens qu'il lui est nécessaire d'avoir de bonnes mœurs, ou même, s'il était possible, d'être saint, afin que le Saint-Esprit puisse inspirer son entendement. Nous lisons qu'Alexandre défendit, sous de grandes peines, qu'aucun peintre le représentât, excepté Apelles , parce qu'il le jugeait seul capable de reproduire sa figure empreinte d'une telle sévérité et d'une telle noblesse d'âme qu'elle ne peut être regardée par les Grecs sans mériter leurs éloges, et par les barbares, sans leur inspirer de la crainte et de la vénération. Or si un homme formé de poussière fit une telle loi à l'égard de sa personne, avec combien plus de raison les princes ecclésiastiques ou séculiers devraient-ils avoir soin de ne permettre qu'aux plus illustres artistes de leurs États, de peindre la bénignité et douceur de notre Rédempteur, ou la pureté de Notre Dame et des saintes. Ce serait une mesure très louable et qui obtiendrait les suffrages du public. Dans l'Ancien Testament, Dieu ordonna que les maîtres qui auraient à garnir et i)eindre l'arche d'alliance , fussent non-seulement parfaits dans leur art, mais do plus inspirés par la sagesse divine. Dieu aussi dit à Moïse qu'il inspirerait à son peuple la sagesse et l'intelligence de son esprit, afin qu'il fût capable d'inventer et de faire tout ce qui doit être fait. Mais si Dieu voulut que l'arche de sa sainte loi fût

bien décorée et bien peinte , avec combien plus de réflexion et d'étude doit-on chercher à imiter sa divine figure et celle de son fils notre Seigneur, ou la résignation , la chasteté et la beauté de la glorieuse "Vierge Marie retracée par saint Luc l'Évangéliste ! La sainte effigie du Sauveur qui se trouve à Saint-Jean de Latran nous en offre un exemple, comme nous le savons tous , particulièrement messire François. Souvent les images mal peintes causent de la distraction et font perdre la dévotion, du moins à ceux qui en ont peu. Celles au contraire qui sont peintes parfaitement, excitent à la contemplation et aux larmes, jusqu'aux moins dévots, en leur inspirant la vénération et la crainte par la gravité de leur aspect.

Alors messire Lactance se tournant vers moi me fit la question suivante :

— Pourquoi maître Michel Ange a-t^il dit tout à l'heure en parlant de l'image du Sauveur: comme nous le savons tous , particulièrement maure François ?

— Seigneur, lui répondis-je , c'est parce qu'il m'a rencontré déjà deux fois sur le chemin de Saint-Jean de Latran , allant chercher sa divine grâce pour obtenir mon salut.

Comme je m'arrêtais, messire Lactance insista pour que je m'expliquasse mieux. Alors je continuai de la sorte :

— La sérénissime reine de Portugal désirant voir la précieuse figure du Sauveur, en fit demander à notre ambassadeur une copie exacte, mais moi ne me fiant à personne , par le grand désir que j'ai de servir ma souveraine, j'osai me charger de cette entreprise, dont l'exécution était difficile et demandait beaucoup de soin. Je la lui ai envoyée. Mais vos seigneuries peuvent juger des difficultés qu'il m'a fallu surmonter.

— "Vous n'êtes pas ami de madame la marquise , dit le seigneur Çapata, puisque vous ne lui avez point montré une chose d'un si grand intérêt pour elle ; pourtant, dites-moi, maître François, avez-vous fait passer dans votre copie cette sévère simplicité de l'ancienne peinture? Avez-vous pu rendre ce divin regard, qui semble surnaturel, comme il convient au Sauveur?

— C'est ainsi que je l'ai peinte, lui dis -je, et j'ai mis tous mes soins à ne rien ajouter et à ne rien enlever à cette grave et sévère apparence ; mais je crains fort que ce qui m'a donné le plus de peine, ne soit justement ce dont on me tiendra le moins de compte en Portugal.

— Ne craignez pas cela , répondit messire Lactance Tolomei. Je pense au contraire que puisqu'on a eu l'esprit d'avoir confiance en votre savoir, on aura aussi celui d'apprécier votre ouvrage, et que môme on construira tout exprès un temple pour y placer l'image. Ce qui m'étonne, c'est que voua ayez j)u la copier et l'envoyer, parce que ni les papes ni les confrères do Saint-Jean do Lalran, n'en ont jamais accordé la permission ni au roi de France ni ù de dévoles princesses.

Michel Ange dit aussi : — Il y a lieu d'être surpris de la peine que s'est donnée maître François et des moyens qu'il a employés pour nous enlever de Rome cette importante relique, et qu'il ait pu exécuter cette peinture à l'huile, n'ayant fait jusqu'à ce jour de plus grandes images ((ue celles que peut contenir un morceau de parchemin.

—Comment se peut-il , répliqua messire Lactjmco , que celui qui n'a jamais peint à l'huile sache le faire, et que celui qui a toujours travaillé en petit, puisse faire de grands tableaux (1 )?

Comme je ne répondais rien , Michel Ange prit la parole.

— Que cela ne vous étonne pas seigneur. Je vais vous faire part de mes senlimens à l'égard de l'art illustre de la peinture. Faites attention. La science du dessin ou du trait , si l'on veut lui donner ce nom , est la source et l'essence même de la peinture, de la sculpture, de l'architecture et de tout genre de représentation , ainsi que la racine de toutes les sciences. Celui qui s'élève au point de s'en rendre maître, possède un grand trésor. Il pourra faire des figures plus hautes qu'aucune tour, soit par le moyen des couleurs, soit sculptées en relief, et il ne trouvera ni mur ni autre espace qui ne soit trop petit et trop resserré pour le développement de ses grandes idées. Il pourra peindre à fresque à la manière d'Italie , avec tous les mélanges et variétés de couleurs que cette manière admet; il pourra exécuter la peinture à l'huile avec autant de suavité et de science que les peintres, et enfin sur un petit espace de parchemin il sera aussi parfait et aussi grand que dans toutes les autres manières de faire. La force du dessin est donc si grande que maître François de Hollande peut peindre tout ce qu'il veut, s'il sait dessiner.

— Je n'ose plus questionner, dit messire Lactance, quoique je sois tourmenté d'un doute.

— Que cela ne vous arrête pas, lui dit Michel Ange , car puisque nous avons sacrifié le jour à la peinture, offrons-lui aussi la soirée qui s'approche.

— Eh bien , dit-il , je désire savoir en quoi consiste cette peinture si élevée et si rare, ou plutôt ce qui la caractérise : est-ce la représenla-

(1) Nous devons faire remarquer que François de Hollande était enlumineur,

[el u'était point peintre. Nous aurons lieu de revenir sur cette distinction. Les

eintres et les enlumineurs formaient autrefois dans les arts deux catégories

lussi distinctes que celles formées de nos jours par les peintres d'histoire, et

ir les peintres en miniature. Il arrive bien qu'un artiste qui fait à l'huile de

rands tableaux historiques, fasse un petit portrait à l'huile ou à l'aquarelle ;

lais jamais à ma connaissance un peintre en miniature ne s'est avisé de vouloir

'faire de la peinture historique dans de grandes dimensions. Ce que dit Michel

Ange, plus loin, est une opinion : moi je ne parle que d'après l'expérience

jCeci soit dit à propos d'un tableau à l'huile ait) ilnié à François de Hollande,

oui il sera parlé plus loin. [.Yole Je l'auteur des lellres.)

tion de tournois ou de batailles , de rois ou d'empereurs couverts de brocarts, de dames richement vêtues, de paysages, de campagnes, de villes? ou doit-elle représenter des anges, des saints, ou le monde entier? Enfin , doit-elle être rehaussée d'or, d'argent, de couleurs très fines ou très vives?

— La peinture , commença à dire Michel Ange , ne consiste pas dans cet amas de choses que vous venez d'indiquer. Celle dont je parle et dont je fais tant d'éloge ne demande que l'imitation d'une seule des innombrables choses que Dieu immortel, dans sa sagesse infinie, a inventées et créées. Il faut donner à chaque chose, que l'on veut représenter, !e degré de perfection qu'elle mérite. Ce qui , à mon avis , constitue l'excellence et la sublimité de la peinture , c'est la parfaite imitation de l'ouvrage de Dieu, que ce soit un poi.sson ou un oiseau du Ciel, ou toute autre créature; et pour cela il n'est besoin ni d'or ni d'argent, ni de couleurs précieuses , il suffit d'une plume ou d'un crayon , ou d'un pinceau chargé de noir et de blanc. Imiter parfaite^ ment chacun de ces objets dans son espèce , me semble n'être autre chose que le désir d'imiter Dieu dans ses actions. Néanmoins dans les ouvrages de peinture, les choses les plus nobles et les plus dignes d'attention seront celles qui formeront des représentations plus élevées, et qui demanderont le plus de délicatesse et de science. Quel est l'idiot qui ne trouvera pas le pied de l'homme plus noble que son soulier, et la peau plus belle que la laine des brebis dont on lui fait ses vêtemens?Ce n'est que par degrés que l'on arrivera à connaître le mérite de chaque chose. Je ne veux pas soutenir qu'il n'y ait autant de mérite à bien peindre un chat ou un loup qu'à rendre un cheval ou le corps d'un lion , car j'ai dit plus haut, que dans le simple trait d'un poisson il y a le même art et la même sagesse de jugement que dans la forme do l'homme, et dans toutes les choses du monde ; mais je veux dire à ceux qui l'ignorent qu'il faut graduer le mérite selon le travail et selon les difficultés On a dit qu'en Flandre on peint parfaitement bien les étoffes et les arbres , et qu'en Italie on fait mieux le nu ; que l'on y connaît mieux les proportions. On tient ces discours et beaucoup d'autres semblables. Pour moi , je suis d'avis , que celui qui sait bien dessiner tous les objets créés, a plus de mérite que les peintres qui peindront tout ce qu'il y a au monde, mais si imparfaitement, qu'il vaudrait mieux qu'ils ne s'en mêlassent point. On peut reconnaître le savoir d'un habile homme par la crainte , avec laquelle il entreprend ce qu'il entend le mieux, et de même l'ignorance d'un autre par la téméraire hardiesse avec laquelle il remplit ses tableaux de ce qu'il ne comprend pas(1). Vous trouverez tel excellent maître qui n'ayant jamais fait

(1) Qiulle iililo li-ron, surtout pour les ccrivains ! ... Je me iJtppt'llc qu'un auteur de fruillutous m'a avoué qu'il n'entendait rien aux arts; mais qu'avant

MANUSCKIT Dli KHAiNÇOlS DE HOLLANDE. 41

qu'une seule figure, a mérité un plus grand renom et un plus grand honneur que tel qui a couvert mille toiles. Celui-là sait mieux faire ce (ju'il ne fait pas , (jue celui-ci ne sait accomplir ce qu'il fait. Une chose vous paraîtra plus surprenante encore; c'est qu'il suffit qu'un artiste ait tracé un simple profil comme s'il commençait un ouvrage, pour que vous reconnaissiez en lui un Apelles ou un mauvais peintre, selon qu'il sera l'un ou l'autre. Celui qui s'y connaît, ne sera pas dans le cas d'employer plus de temps ou d'examen. Une seule ligne droite tracée par Apelles fut reconnue aussitôt comme son œuvre par Protogène. Ils étaient tous deux de célèbres peintres grecs.

Michel Ange ayant cessé de parler, j'ajoutai : — Il est encore digne de remarque, qu'un habile maître, quelque soin qu'il prenne, ne peut changer tellement sa manière qu'il fasse quelque chose qui semble de la main d'un apprenti , car en regardant avec attention , on reconnaîtra toujours à certains signes la main du maître. De même quelque ellort que fasse un commençant pour produire la moindre chose qui ait l'air d'être faite par un vaillant homme, il n'y réussira point; il sera de suite reconnu. Maintenant je désirerais bien que le seigneur Michel Ange me fît savoir s'il pense qu'il vaut mieux travailler vite que lentement.

— "Voici mon opinion, répondit-il. 11 est très bon et très utile de pouvoir travailler avec promptitude et adresse. C'est un don de Dieu de pouvoir faire en peu d'heures ce qui demande de la part d'un autre plusieurs jours de travail; sans cela, comment Pausias de Sicyone aurait-il achevé en un jour son tableau d'un enfant avec toute la perfection possible. Ainsi celui qui travaillant rapidement ne laisse pas de peindre aussi bien que celui qui travaille lentement, mérite les plus grands éloges. Mais si par cette célérité il dépasse les limites que l'art ne permet pas de franchir, mieux lui aurait valu peindre avec plus de lenteur et d'étude ; car il ne faut pas qu'un bon artiste se laisse entraîner par sa fougue au point d'oublier ou de négliger son principal but , la perfection. Ce n'est donc pas un défaut de travailler avec quelque lenteur, ni même d'employer beaucoup de temps et de soins , si on le fait pour en obtenir une plus grande perfection. Le plus grpnd défaut que je connaisse est de mal faire. Je veux , maître François de Hollande, vous dire une chose essentielle à l'égard de notre art. Peutêtre ne l'ignorez-vous pas , et je crois que vous y attacherez toute l'importance qu'elle a réellement. Dans les œuvres de peinture ce que Von doit chercher avec les plus grands efforts , c'est de faire en sorte

d'écrire ses articles de salon, il allait se promener dans la gfilerie du Louvre, tenant sous le bras deux artistes qui diffî-raient d'opinion entre eux. Les disputes de ces oiessieurs devenaient pour lui une source inépuisable d'inspirations.

( ^ole de f autcur des lettres, )

42 DEUXIÈME LETTUË. - APPENDICE.

qu'après y avoir employé beaucoup de travail et de temps elles aient l'apparence d'être faites vite et sans peine. Il arrive parfois, mais rarement , que quelque partie de l'ouvrage se trouve bien achevée avec peu de peine ; mais le plus souvent c'est à force de soins qu'on cache la fatigue.

— Plutarque raconte dans son livre de liberis educandis qu'un mauvais peintre montra un tableau à Apelles en lui disant : « Cet ouvrage est de ma main ; je viens de le faire en un moment. — A quoi celui-ci répliqua : je l'aurais reconnu pour tel sans qu'il fût besoin de me le dire, et je m'étonne que tu n'en fasses pas un grand nombre chaque jour. » . .

— Maintenantmaître François, je désire savoir parmi plusieurs manières de peindre qui sont presque également bonnes , auxquelles vous donnerez la préférence?

— Cette question, seigneur Michel Ange, lui répondis-je, est plus délicate que celle que je viens de vous adresser ; toutefois je vous dirai mon avis. La mère nature produit sur plusieurs points du globe des hommes et des animaux qui sont faits de même, et cependant il n'en est pas qui se ressemblent exactement ; il en est de même de la main des peintres ; vous trouverez beaucoup de grands artistes dont chacun peint à sa manière; quoiqu'ils observent tous les mêmes proportions et les mêmes préceptes, le faire de l'un ne ressemble pas à celui de l'autre, cependant toutes ces différentes manières peuvent être bonnes et dignes d'éloge. Nous avons vu, à Rome, Polidore avoir une méthode toute différente de celle de Balthasar de Sienne. Maître Perino diffère de Jules qui est à Mantoue ; Martorino ne ressemble pas au Parmigiano ; le chevalier Titien à Venise n'est pas si vigoureux que Léonard de Vinci. L'élégance et la suavité de Raphaël d'Urbino ne ressemblent pas à la manière de Sébastien Vénitien. Votre manière ne ressemble à celle d'aucun autre, et mon faible talent ne se rapproche d'aucun de ceux que je viens de nommer. Le dessin et le coloris de chacun est différent, pourtant ils ne laissent pas d'être tous de grands hommes et très célèbres chacun dans sa manière ; leurs ouvrages sont dignes d'être estimés presque au même degré parce que tous ont tâché d'arriver à l'imitation de la nature et à la perfection par le chemin qu'ils ont trouvé le plus convenable à leurs idées et à leurs sentiniens.

Aussitôt que j'eus fini do parler nous nous levâmes et nous sortimes parce qu'il était déjà nuit.

IV® el dernière PARTIE du Dialogue sur la Peinture.

Si nous avons confiance en quelque chose et si nous la tenons pour certaine, le plus souvent nous sommes trompés dans notre vain espoir; d'autres fois, au contraire, ce que nous n'attendions pas a lieu forcément, sans que nous puissions l'éviter. C'est ce qui m'arriva le lendemain de la conversation que nous eûmes sans la marquise. Je revenais tranquillement d'entendre la messe à Notre-Dame de la Paix, lorsque je trouvai un domestique de messire Lactance qui , de la part de la marquise, m'invita à me rendre à Monte Cavallo, dans le couvent de Saint-Silveslre, aussitôt que j'aurais dîné. Je ne pouvais manquer d'obéir, et je dînai bien vite, parce que j'avais un pressentiment que de là à bien des jours nous m nous trouverions plus en cet endroit, et que nous n'aurions plus l'illustre réunion que nous devions à la compagnie de la marquise: je résolus donc de ne pas perdre une si belle occasion. Mais à peine avais-je pris celte détermination qu'il me survint des embarras qui commencèrent à en empocher l'exécution. Je reçus de la part de l'ambassadeur, dom Pedro Mascarenhas, l'invitation d'aller chez un certain Portugais, très digne personnage , qui se trouvait alors à Rome. L'ambassadeur me faisait dire qu'il m'attendrait dans la rue des Banchi, où il irait pour recevoir des lettres de Portugal, l'estafette d'Espagne étant arrivée. Malgré cela, je ne changeai pas ma résolution de surmonter tous les embarras et je m'acheminai vers Monte Cavallo. Toutefois, comme je trouvais qu'il était encore de bonne heure, lorsque je fus arrivé devant la maison du cardinal Grimaldi, je voulus voir chez don Jules de Macédoine, son gentilhomme , et le plus fameux des enlumineurs , un ouvrage qu'il faisait pour moi. Don Jules fut charmé de ma visite, car il y avait plusieurs jours que nous ne nous étions vus. Après avoir regardé notre ouvrage (je dis noire ouvrage, parce que j'en avais donné le dessin et qu'il n'y mettait que les couleurs) je voulais lui faire mes adieux ; il me demanda ce que j'avais à faire de si bonne heure pour le quitter sitôt. Je lui dis que j'allais à l'église de Saint-Silvestre pour m'entretenir avec maître IMichel Ange , M™"' Victoire Colonna marquise de Pescara,etmessire Lactance Tolomei, gentilhomme de Sienne. Don Jules me dit alors: — 0 maître François quel moyen me donneriez-vous pour obtenir la faveur de faire partie d'une si noble société, et pour que le seigneur Michel Ange voulut bien par votre intercession me compter au nombre de ses serviteurs ?

— Est-i! possible, dis-je en riant à don Jules, que vous vouliez me faire tant d'honneur , à moi étranger, qui ne suis que depuis un an en

cette ville, tandis que vous êtes patricien de Rome et un des plusexcellens artistes? Parlez-vous même à Michel Ange, il sera charmé de vous connaître, car, en vérité, c'est un homme très honorable et très prudent, à part son talent, que personne ne lui conteste. On ne lui trouve pas lorsqu'on le connaît, le mauvais caractère qu'on lui suppose. Toutefois puisque je dois à la faveur de madame la marquise d'être admis eu cette société, et que Michel Ange se trouverait gêné, ne vous connaissant pas encore , excusez-moi de ne pas prendre la liberté de vous emmener avec moi, sans les avoir prévenus. Je leur parlerai de vous, don Jules, et je tiens pour sur que, par les renseigncmens qti'ils auront do vous, ils vous estimeront bien digne de leur connaissance. Peniiettez donc que je me dirige déjà de ce côté, car il me semble qu'il en est temps, et peut-être que je me fais attendre.

J'allais quitter don Jules, le sort en ordonna autrement. Je vis entrer Valère de Vicence avec trois gentilshommes romains, dont un s'en alla presque aussitôt, Valère me serra dans ses bras me faisant grand accueil, ne m'ayant point vu depuis son retour de Venise. C'était un homme âgé, encore robuste, gentilhomme de très aimable société , et de plus un de ceux qui dans ces derniers temps se sont le plus approché des anciens dans l'art de graver des médailles en creux ou en demirelief, soit sur or, soit sur cristal ou sur acier. Il avait pour moi une grande amitié dont j'étais redevable à ses excellentes qualités et à don Jules de Macédoine chez qui nous étions.

Lorsque nous eûmes achevé nos complimens et qu'il eut appris de Jules combien j'étais pressé de continuer mon chemin , Valère de Vicence dit: — Parlez d'autre chose, maître François de Hollande, car je ne vous laisserai pas sortir par cette porte , jusqu'à ce que l'étoile Vespérienne vienne fermer la nuit. Je demande bien pardon à madame la marquise et à Michel Ange de cette violence que je vous fais ; le motif m'excuse assez. Restons ici : j'espère que ces seigneurs ne nous priveront pas de leur société.

Les gentilshommes commencèrent à dire qu'on ne pouvait en désirer une plus agréable et, ainsi que don Jules, ils me prièrent de rester.

J'étais contrarié de ne pas continuer mon chemin , mais il me semblait que je ne pouvais m'empêcher de rester; d'autant plus que je n'avais pas engagé ma parole de me rendre à l'invitation de la marquise ; seulement j'avais promis de faire mon possible pour obéir à Son Excellence, ce que j'avais fait jusqu'alors, ayant laissé môme de côté des affaires qui m'intéressaient , ce que peut-être d'autres n'eussent point fait. Je répondis donc :

— Je vous jure par le Tibre, seigneur Valère, que je n'aurais changé la destination de ma journée pour aucun intérêt au monde, autre que le grand plaisir que vous voulez me faire ; mais puis(pje Dieu m'accorde lu faveur d'être avec vous, et que si je perds beaucoup d'un côté, je

MANUSCRIT m FUANÇOIS DE HOLLANDE. 45

gn|:;nc plus de l'iuilre, jo suis à vos ordres et à ceux de leurs seigneuries.

Tous furent bien aises que jo restasse. Alors Valère, pour nie faire voir que je ne manquerais pas de sujet d'occupations aussi intéressantes que celles que j'aurais pu avoir ailleurs, sortit de la poche de son justaucorps de velours une cinquantaine de médailles d'or, travaillées de sa main, semblables aux antiques, si admirablement gravées et si bien frappées, qu'elles me firent perdre beaucoup de lopinion que j'avais de l'antiquilé. Parmi ces médailles, il m'en montra une d'Artémise, à la manière grecque , avec le mausolée sur le revers , puis une autre de Virgile, dans le style romain, ayant au revers quelque objet pastoral. Ces deux médailles me plurent par-dessus tout, et depuis lors je considérai maître Valère comme plus grand artiste que je ne croyais.

— Eh bien, dit-il, maître François, de quoi parliez-vous dans la société de madame Victoire Colonna et de maître Michel Ange?

— Le plus noble sujet de conversation, répondis-je, était la peinture.

— Vous n'en pouviez trouver aucun de plus noble et de plus grand, dit Valère, puisqu'elle tire son origine du souverain peintre, qui nous a créés après nous avoir peints, nous autres , ainsi que toute la terre, et elle nous ramène à lui , qui est la sommité de toute noblesse et de toute grandeur.

— Mais que disait-on sur la peinturé? me demanda don Jules.

— Vous feriez mieux, don Jules, répondis-je, de me montrer, ainsi qu'à ces seigneurs , les excellons ouvrages de votre pinceau , que de nous faire perdre notre temps à parler de cet art.

— Comment , dit don Jules , trouvez-vous moins beau de parler de notre art si admirable que de voir des peintures? Je ne crois pas, maître François , que vous attachiez moins de prix à parler de ses beautés , qu'à les voir.

Cependant, cédant à mes instances, don Jules nous présenta un Ganymède enluminé par lui sur le dessin de Michel Ange. Il était peint avec une suavité extrême , et ce fut la première chose qui lui donna de la renommée à Rome. Après, vint une Vénus très passablement faite. Mais en dernier lieu il nous montra deux grandes feuilles d'un livre, sur la première desquelles était enluminé un saint Paul , rendant la vue à un aveugle devant le proconsul romain ; sur l'autre étaient représentées la Charité et d'autres figures , au milieu de colonnes corinthiennes et d'édifices : ceci était, selon moi , le plus superbe ouvrage d'enluminure que l'on put rencontrer, et auquel ne peuvent se comparer les enluminures de Flandre , pas même les meilleures que j'aie vues, et je crois en avoir vu bon nombre. J'ai remarqué dans les ouvrages enluminés par don Jules , une manière de travailler avec de certains points que j'appelle des atomes , semblables au tissu d'un voile , et qui couvrent la peinture comme d'un léger brouillard. J'oserais allirmer, n'en

46 DEUXTftME LETTRE. — APPENDICE.

déplaise à Salomoii , qui prétend ([ue tout a déjà été dit et fait, quo jusqu'à nos jours celte manière n'a été connue que de don Jules de Macédoine; et je n'ai connu celte manière de faire à personne , ni en Italie ni en Flandre , quoiqu'il y ait des gens qui prétendent l'imiter.

Que l'on me permette en ce lieu une digression en faveur de la vérité. Lorsque j'étais jeune, avant que le roi , mon seigneur , m'envoyât en Italie , me trouvant à Evora , occupé à peindre deux tableaux en noir et en blanc , l'un de la salutation de Notre Dame et l'autre du Saint- Esprit pour un bréviaire très beau de Son Altesse , je trouvai par moimême cette manière d'enluminer avec ces atomes et ce brouillard, comme faisait don Jules à Rome. Mon père trouva cela très bien ; il avait lui-môme déjà cherché ce genre de travail. Quand je fusa Rome, comme je dis, je ne rencontrai que don Jules qui travaillât dans cette manière que j'avais moi-même trouvée en Portugal ; et ce qui me surprit surtout , c'est que ce fut à cinq cents lieues de distance, lui étant à Rome et moi à Evora, et exactement à la même époque, que nous avions découvert ce perfectionnement dans l'emploi de ces sortes d'atomes de couleurs.

Il faut savoir que ce genre d'ouvrage est difficile à comprendre et bien plus difficile à exécuter; aussi j'accorde la palme à don Jules sur tous les enlumineurs de l'Europe ; mais sans lui ce serait moi peut-être qui la mériterais.

En présence de ces nobles Romains et de Valère de Vicence, don Jules se mit à dire à un de ces Romains :

— Seigneur Camille, veuillez reprendre quelque chose dans mon ouvrage, puisque François de Hollande no le veut point faire et me donne tant d'éloges que je ne mérite pas. »

Le Romain lui répondit de la sorte : - En Italie il n'y a gentilhommo, ni seigneur, qui, en voyant un beau tableau, n'en fasse l'éloge, montrant qu'il entend toutes les parties de l'art comme un maître, et souvent je m'étonne de la portée de ses connaissances. Il y a aussi d'autres gentilshommes qui présument pouvoir parler de peinture , critiquant indiscrètement ce qu'ils n'entendent pas. Je ne sais si vous en trouvez de tels dans votre Espagne ou en Portugal, dit-il se tournant vers moi, mais chez nous il y a tel ignorant qui critique et donne des conseils sur la pointure avec autant d'assurance que s'il avait payé pour quelque ouvrage de grand maître six mille sesterces du roi Atlale , ou s'il avait dans sa galerie une quantité de tableaux excellons qui lui eussent enseigné à connaître les beautés de la peinture. Il m'est déjà arrivé d'entendre cette sorte de connaisseurs dire devant un tableau : « Cette « main me semble un peu de travers , cette jambe est plus courte que « l'autre, et ces couleurs, je ne les voudrais pas si faibles. Oh! les « belles couleurs que celles de Flandre! » Enfin, ils disent mille choses qu'ils feraient mieux de no pasdiro. Pour moi, selgneurdon Jules,

il me suffit desavoir que l'ouvrage est de votre main, et d'être persuadé que je n'y entends pas autant que vous, pour croire que cet ouvrage est tel qu'il doit être. Vous faites ces choses mieux que je ne sais les juger.

Il s'arrèla, et l'autre Romain de dire : — Ce serait bien fait de punir ces ignorans comme ils le méritent, et d'enseigner à ces gens qui croient se connaître en peinture , à être plus courtois et à ne point parler de ce qu'ils ignorent, quelque puissans et quelque nobles qu'ils soient d'ailleurs. Il faudrait au moins leur parler comme l'a fait un grand peintre au Persan Mégabyse. Celui-ci voulut raisonner sur la peinture sans en avoir aucune idée , mais Apelles , ne pouvant pas tolérer ses discours , le reprit en lui disant : qu'avant qu'il eut ouvert la bouche, il n'avait de lui aucune mauvaise opinion, parce que l'or et la pourpre dont il était revêtu l'îivaient caché à ses yeux et donnaient de la dignité à son sileuce ; mais que depuis qu'il avait imprudemment parlé de peinture, il s'était fait connaître. Disons aussi que ces nobles, dont il s'agit, ne critiquent pas toujours les tableaux, et que quelquefois ils en font l'éloge ; mais c'est si maladroitement, que ce qu'ils ont critiqué, est ce qu'il y a de mieux, et ce qu'ils ont loué mérite le moins de l'être : c'est au reste ce qui arrive en bien des choses de ce monde. Ils croient voir des perfections dans tel ouvrage qui les transporte. Si quelque dessinateur leur demande en quoi elles consistent , soyez sûr que ce sera l'endroit le plus faible du tableau qui les aura satisfaits : de sorte que ce sont leurs éloges qui montrent le mieux combien ils sont ignorans en fait d'art.

— Vous ne leur entendrez point vanter la composition, ni la force et la sévérité du dessin, ni la hardiesse de la touche, ni la juste distribulion delà lumière, ni la force de conception, ni la sagesse de l'ordonnance, ni les poses et le choix des figures, ni la gravité, ni l'entente de l'antique, ni la perfection des détails, ni les beautés cachées, rien de tout cela ne les charme. Il importe aussi peu à ces gens de connaître ces choses, qu'il leur importe peu d'encourager les artistes et de leur accorder les faveurs qu'ils méritent. J'ai aussi beaucoup à dire des Espagnols relativement au peu de prix qu'ils attachent à la peinture. On trouve des gens en Espagne qui restent en admiration devant des tableaux et qui en font les plus grands éloges ; mais si on les serre de près, ils n'ont pas assez de cœur pour en commander deux, et pour en payer un seul. Ils s'étonnent même qu'il y ait des gens en Italie qui les paient si cher. Selon mon avis, ils n'agissent pas en cela avec la noblesse qu'ils croient avoir.

Cela dit , il s'arrêta. — J'aime à voir, dis-je alors , que votre seigneurie ne porte pas le panache des Ursins, ni leur médaille , et que vou3 vous montrez défenseur de la peinture; cependant ne parlons point mal de l'Espagne, parce que nous pourrions avoir lieu de nous en repentir.

48 DEUXIEME LETTRE. — APPENOir.R.

Je n'ai au reste rien à dire sur l'Espagne; mais en Portugal je sais qu'il y a des princes qui estiment les arts et qui les paient. Cependant puisque ce seigneur accuse les Espagnols de payer mal les ouvrages, je profiterai de cette occasion, et vous me permettrez, don Jules, de payer les couleurs de celui que vous avez enluminé pour moi ; car je ne suis pas en état de faire plus, et j'ai besoin des bons offices du seigneur Valère et de ces seigneurs pour vous faire accepter une somme tellement audessous du mérite de l'ouvrage (1). Je suis sorti de chez moi sans emporter de forte somme, et je vais vous donner je ne sais combien de vingtins (2) que j'ai sur moi, avant que quelqu'un ne me les vole.

Ayantdit cela, je tirai vingt crusadesd'or que je portais dans ma poche et je les étalai devant don Jules ; mais il aurait fallu voir le grand enlumineur se sauver comme s'il eût aperçu un serpent, et jurer qu'il ne les prendrait pas. lime semblait à moi, que j'agissais comme un gentilhomme en donnant ces vingt cruzades d'or à don Jules, pour un quart de parchemin que je lui avais dessiné et où il n'avait mis que le travail de l'enluminure-

J'ajoutai donc : — Seigneur don Jules, je ne vous paie pas le mérite qui vaut plus de cent écus, je le sais mieux que personne; mais vous êtes riche ; acceptez ce faible tribut d'un homme qui est loin de l'être; d'ailleurs ces seigneurs et maître Valère qui sont ici présens jugeront si j'en agis honnêtement, vu le genre de l'ouvrage. Peut-être qu'il me siérait mal de me montrer plus libéral envers vous; toutefois en rentrant chez moi je vous enverrai cinq cruzades de plus que vous ajouterez à ces vingt, et si vous me poussez, j'arriverai à la trentaine, rien qu'à cause de la résistance que vous m'avez faite.

— Vingt-cinq cruzades, dirent les Romains et maître Valère, c'est fort honnête; maître François en agit comme un gentilhomme romain et il s'acquitte envers vous, seigneur don Jules ; n'exigez pas davantage de lui , nous vous en prions , et nous convenons en môme temps que nous eussions été charmés qu'il vous donnât en sus les cinq cruzades dont il vient de parler.

Je sortis de ma poche une cruzade d'or et la donnai pour arrhes , de quoi don Jules eut à se contenter.

— Messire François, dit alors don Jules, la rétribution est faible, aussi je vous promets qu'aujourd'hui il ne sera question ici d'autre chose que du prix que les anciens mettaient à la peinture,

— Donnez-moi, lui dis-je, les richessesdo votre Romain L. Crassus, et si je ne vous fais pas croire que les anciens sont revenus de Portugal i\ Home, je veux perdre et les cruzades et l'ouvrage. Mais en ce moment il faut aller avec le temps et vous devez reconnaître qu'en payant

* (1) Maître Fran(;ois me pnniît un tant soit peu fanfaron. (î) Cha(|tic ringtiii vaut 3a«;pnlinn'.s.

N ingl-cinq cruzades pour le plaisir d'envoyer à des religieuses de Barcelone un ouvrage que j'aurais pu adiever tout comme vous, je fais poiH- moi un plus grand oflbrt ijue n'en fit Attale, lorsqu'il donna cent talens pour prix d'un seul liibleau ; car Attale était un roi puissant, et l'œuvre qu'il achetait pouvait avoir dix ou quinze palmes, tandis que je suis pauvre, et celle que je vous paie consiste en une palme d'ouvrage dont j'avais fait le dessin. Pardonnez-moi, don Jules, de vous répondre ainsi, car je suis silr que personne en Italie ne porte à plus haut point que moi, Portugais, l'estime de la peinture. Maintenant vous pouvez m'apprendre à quel prix elle était payée par les anciens, et je serai bien aise de vous écouter.

Je me tus, et Valère de Vicence ajouta : — Il faut mettre le holà entre ces gentilshommes et parler d'autre chose;

Un des Romains répondit : — Nulle conversation et nulle bonne intelligence ne s'aurait m'amuser autant que cette querelle : seigneur \'alère, laissons-les se disputer.

Sur cela il appela un page et lui ordonna de lui apporter l'histoire naturelle de Pline. En attendant le retour du page, ce gentilhomme, [iii s'appelait messire Camille, commença à parler de la sorte :

— Tous les grands génies regrettent beaucoup les anciens temps. i Certes il paraît qu'alors les arts et les sciences s'élevèrent au plus haut point, et que l'on savait en apprécier la valeur (i )

Comme le seigneur romain semblait avoir fini, j'ajoutai : — A l'égard •les routes et voies romaines dont votre seigneurie vient de parler, je > lois dire en vérité ce que je .sais par moi-même, car je les ai parcourues. De tous les ouvrages anciens, aucun peut-être n'est plus somptueux et plus noble que ces routes qui couvrent la terre et dont j'aurais douté si je ne les avais vues , car il faut que vous sachiez que je suis parti do la Lusitanie et d'une ville illustre, peut-être plus ancienne que Rome que vous vantez tant, de Lisbonne enfin, que César, qui l'estimait beaucoup, nomma de son nom : Félicité Julienne, Olisippo. Cette ville se trouve au bout de l'Europe, là où le Tage, qui n'est pas moins noble que le Tibre, entre dans le grand Océan , la première des mers, comme dit Homère. Je partis donc de cette noble patrie que j'estime tant, et de là à huit milles, sur une espèce de marais , je trouvai les vestiges des routes romaines qui mènent d'Espagne à Rome et les restes d'un beau pont. On nomme cet endroit Sacavem. Ensuite, à Scalabi et au pont du Sor, je vis la chaussée romaine qui traverse une contrée déserte. Là, sont de forts parapets et des colonnes

(1) Je .supprime ici une dizaine de pages qui renferment une énumération Ijeuucoup trop diffuse des ouvrages des anciens [Note de l'auteur des lettres).

milliaires. Par celle route j'entrai en Caslille , d'où , pillai ju.qn'a Bacelone, puis à Narbonne , ville de France , a N-mes et o ion-^ du Rhône par la Provence. Je retrouvai les traces de cette route au'forum Julien, près de la Méditerranée; ensuite à Ant.pol. aux Pieds des Alpes, et à Monaco. J'entrai avec elle en Ligune et a Gènes, ensuite elle m'apparut en quelques villes de Toscane jusqu'à ce qu enfm elle me conduisit à Rome où nous sommes. Je ne consu ère aucun ouvrage au-dessus de celui-ci , parce que je sais combien d est grand. C'est chose admirable que la sage direction avec laquelle ces routes sont tracées, tantôt coupant de hautes montagnes, tantôt traversant de larges plaines, s'élevant ensuite sur des voûtes a travers les vallées e les torrens. Rencontre-t-elle un large fleuve , elle se change en un pont

'' dSs me demanda alors comment sont construites ces chaussées

nue i'admirais tant ? , . -n' ^»

- Je répondis qu'elles sont d'une pierre noue très bien tadlee et bien encaissée, et qu'elles ont en quelques endroits des parapets semblables à ceux dont les ponts sont garnis; en d autres, de larges pierres servent de bancs. Plus tard cependant j'ai vu d'autres vo.es romaines, telles que la voie Appienne qui passe à Terracmes et va àBrindisi et celle qui mène à Rimini : elles sont d'un trava.l beaucoup plus soigné, faites d'énormes blocs noirâtres et égaux, avec des bancs ou r^posoirs sur les côtés ; d'où nous pouvons nous fa.re une idée des autres chaussées. Celle qui traverse la montagne de Gens près de Braga est magnifique, et je crois qu'en Lusitanie il y a beaucoup d'ouvrages romains très beaux , de l'époque de Vmatus.

Je rentrai dans le silence, et l'un des Romains , non celui qui avait célébré les louanges de Rome , mais l'autre , dit :

11 me semble , don Jules . que ce gentilhomme , avec son rec, a voulu se venger sur nous du mal que vous lui avez fait par votre dispute

Ces mots nous excitèrent à rire un moment , puis don Jules répondit .

- Il faut aussi nous venger sur Fram:ois de Hollande, sur ce petit voleur dissimulé, en l'ennuyant des libéralités des anciens et des larges rétributions qu'on accorde chez nous aux peintres; il me semble au.reste nue depuis longtemps le page a apporté Pline.

^ Lu faut bien que nous soyons petits voleurs, dis-je à don Jules, pour pouvoir subvenir aux besoins des plus grands voleurs de Rome. Je ne dis pas cela pour vous, don Jules , car vous ôtes de Macédoine

Ma réponse (il de nouveau rire tout le monde ; puis mess.re Camille prenant le livre de Pline, commença ainsi :

^ lu après ce qui a été dit sur la grandeur des temps anc.eiis, nous devons iLver moins à redire à ce que les hommes éminens du teinps prisent se voyant dans la gône, soupirent après le passe, comme le Kn' JuU'« ' t d'autres avec lui. Voyons donc ce que dit ce livre sur

les prix des anciens tableaux, puisque nous ne pourrions employer d'une raeilleure manière le peu qui nous reste de la journée.

Pline se plaignait déjà do ce que l'art de la peinture ne fût plus aussi estimé des rois et de tous ceux qui voulaient passer à la postérité, à cause de l'invention du marbre incrusté de couleurs, peinture plus moderne et plus riche. Une autre plainte, qui certes ne pourrait s'appliquer à notre époque , est rapportée par le môme écrivain dans un autre endroit : il prétend que la peinture des anciens portraits conservait longtemps comme vivantes parmi nous les figures des hommes illustres ; mais que l'usage en était passé , parce que les Romains, ne trouvant plus que c'était assez de se faire peindre, se faisaient sculpter sur des boucliers de métal de Corinthe qu'ils laissaient suspendus dans les temples, ou même faisaient faire leurs portraits en bustes d'argent. Pline ne parle pas de ceux que l'on fit en or, parce que Domilien fut le premier à qui l'on en adressa le reproche. Ces bustes changeaient les figures sans nul scrupule : c'était très bien pour ceux qui ne voulaient point être connus môme de leur vivant. Cela fit dire par plaisanterie que ces hommes aimaient mieux que l'on connût leur richesse que leur figure. Ils faisaient faire aussi de riches cadres et le riches étuis pour les anciens tableaux , honorant les figures des autres et ne faisant point de cas de leur propre honneur. Ils ne laissaient do souvenir que de leur argent et non d'eux-mêmes j car à peine avaientils cessé d'exister que leurs héritiers brisaient ces figures d'un métal précieux par envie ou par soif d'argent. Souvent aussi elles étaient enlevées par les voleurs, brisées et fondues. C'est ce qui n'arrive pas à la peinture; car quiconque la possède fait son possible pour la conserver et la garder avec soin. Anciennement les riches avaient la coutume d'avoir dans leurs palais les portraits de leurs ancêtres, et des tableaux représentant leurs grandes actions. On suspendait au-dessus des portes les armes et les dépouilles de l'ennemi. On excitait ainsi la vertueuse émulation de ses successeurs et on les faisait rougir de participer chaque jour à un triomphe qu'ils n'avaient pas mérité. La salle môme semblait les repousser s'ils ne se sentaient pas dignes de leurs ancêtres. C'est de la sorte que Pline reprenait ceux qui commandaient leurs portraits en argent ou en or plutôt qu'en peinture, ajoutimt que rien n'est plus admirable qu'un tableau qui nous offre comme vivante ^la figure de la personne dont nous désirons conserver le souvenir.

Si l'on fait attention en quels termes tous les écrivains sages et linidens ont jîarlé de la peinture et de quelle manière elle est citée

ïns les plus beaux exemples, rien que cela fera connaître son mérite; lais pour avoir une plus complète notion de son prix et de sa noblesse

l'attestent même les exemples des grands personnages qui l'ont pra-

juée, voyons ce que Pline en a écrit :

« Les Grecs ne furent pas les seuls qui curent de la vénération pour

Bt DEUXIÈME LETTHE. - APPENDICE.

pctart, il était aussi en grand honneur chez les Romains. L'illustre famille des Fabius mérita le surnom de peintre par l'amour qu'elle portait à cet art. Le chef de cette famille peignit le temple de la Santé dans la quatre cent cinquantième année de la fondation de Rome. Cet ouvrage périt dans un incendie sous le règne de Claude. Après Fabius Pictor, il y eut un chevalier romain , nommé Xurpilius , qui fut également peintre, et c'est le seul qui ait travaillé de la main gauche. Il aimait à peindre de petites figures, et il fit des ouvrages admirables dans la ville de Vérone. >*"rius Labeo qui fut préteur et proconsul dans les Gaules , était peintre aussi , de même qu'Aurèle et Amilius nobles Romains. Ce dernier, pour honorer, l'art peignait toujours revêtu de la toge (1}.»

« Pline écrit que Candaule , roi de Lydie, le dernier des Héraclides, surnommé Marsilius , acheta un tableau de la bataille des Magnèles. Il donna en or le poids du tableau ; ceci se passa à peu près du temps de Romulus et de Rémus.

« Zeuxis d'Héraclée, peintre célèbre, acquit de grandes richesses par la peinture ; il peignit pour le roi ArchélaUs une Pénélope dont on croyait voir l'expression et le caractère. Il fit un lutteur dont il fut si satisfait qu'il écrivit au-dessous un vers où il disait qu'il serait plus facile de lui porter envie que de l'imiter. Voulant peindre pour les Agrigentins un tableau de Vénus, il demanda qu'on lui fît voir les jeunes filles de la ville toutes nues. Il en choisit cinq pour pouvoir former dans son tableau un ensemble surprenant des perfections de chacune d'elles. Il peignit un enfant , portant sur sa tête des raisins si bien imités que les oiseaux venaient pour les becqueter ; ce dont il était mécontent, parce que, disait-il, si l'enfant eût été aussi bien peint que les raisins, les oiseaux n'auraient osé s'en approcher (2). . .

« Je ne passerai pas sous silence un trait d'esprit d'une reine et un trait d'audace d'un peintre ancien. Clésides fit un tableau pour Stralonice dont il ne reçut pas la récompense qu'il en attendait. Pour se venger de la reine , il la peignit embrassant un pêcheur dont on la disait éprise , et il suspendit ce tableau dans le port d'Ephèse, au mo-

(1) Ici je supprime plusieurs pages. {IVole de l'auteur des lettres.)

(2) Ici je supprime encore plusieurs pages. Les citations de Pline qui, du reste, renferment d'intéressantes notices, se terminent dans le manuscrit par le passage .suivunt. [Pfole de l'auteur des lettres.)

ment de partir sur un vaisseau. Ce tableau était si bien peint, et ces deux figures étaient si naturelles, qiie la reine, oubliant sa propre renommée , ne voulut pas que le tableau fût détruit , pour ne pas perdre un si bel ouvrage. »

Jusqu'ici le gentilhomme romain continua sa lecture des éloges et des prix de la peinture, que nous a laissés Pline dans son livre de l'histoire naturelle dédié à l'empereur Domitien ; mais lorsqu'il arriva à ce passage déshonorant pour cette reine, je me levai de ma chaise et fus lui ôterlelivre des mains, jurant que tant que je serais présent, il ne serait plus question de ce livre qui honorait tellement les peintres des siècles passés qu'il rendait envieux ceux du présent, et qui annulait entièrement les prix mesquins des tableaux du temps présent par le souvenir des largesses des anciens.

En disant cela, je donnai le livre à son page qui l'emporta. Valère de Vicence se levant , dit :

— Puisque maître François de Hollande ne peut même souffrir que nous nous rappelions la gloire et les honneurs que les anciens accordaient à l'art très noble et très illustre dans lequel il se distingue, je crois que nous ferions bien de ne plus parler aujourd'hui de peinture et d'aller nous promener tous ensemble le long du Tibre , car je trouve qu'il fait chaud , et sur le bord du fleuve nous aurons un vent frais et agréable.

Nous trouvant tous d'accord, on se leva et nous allâmes à pied nous promener le long du fleuve. Nous arrivâmes aux gracieux jardins et au palais d'Augustin Ghigi, dont les peintures sont de la main de Raphaël d'Urbin , et ne me paraissent pas inférieures aux ouvrages des anciens. Ayant cessé de célébrer les louanges de la peinture, nous eûmes l'occasion de voir de nos yeux ces ouvrages magnifiques. Comme il se faisait tard , chacun de nous se retira chez soi , sans qu'il arrivât rien de plus ce jour-là.

C'est ainsi que de retour en ce royaume je suis parvenu à mettre sur le papier une partie de mes idées sur la peinture ancienne. J'éprouve cependant encore des regrets de ne pas en avoir dit assez sur ce bel art , parce que vraiment il me semble que je n'ai pas même exprimé une faible partie de son mérite et de ce que je sens : ce qu'il y a de sûr , c'est que ce n'est pas faute de bonne volonté. Que mon illustre patrie etia nation portugaise veuillent aussi agréer ce travail, et surtout jesupplie Votre Altesse, très haut et puissant roi et seigneur, d'accepter avec bienveillance ce faible service de mon esprit, service que je considère comme important; car je suis le premier qui , en Espagne et en Portugal, ait écrit sur la peinture, et je me suis efforcé démarcher sur les traces des anciens qui ont bien mieux parlé , d'après ce que nous lisons , de celte noble science si digne sous tous les rapports d'être connue.

Je prie aussi les illustres artistes qui liront ce livre de ne pas me rejeter entièrement de leur société, et de ne pas me savoir mauvais gré d'apprécier tellement la peinture, moi, qui appartiens à un pays où elle n'est pas connue et où elle est regardée comme chose peu importante.

Je demande pardon aux artistes moins célèbres , si ce livre les a blessés en quelque chose, car telle ne fut jamais mon intention. Tout ce que j'ai écrit a été dicté parle désir d'ennoblir leur art et de montrer au peuple et aux grands combien on doit lui accorder d'honneur et de faveur, combien aussi le peu que nous possédons de cette grande science est préférable à tout ce que nous avons en fait d'autres professions.

Si j'ai été plusieurs fois obligé, pour l'honneur et la réputation de l'art, de séparer les plus faibles artistes de ceux qui s'élèvent plus haut, ce n'est pas que je les méprise; je les estime au contraire, et j'en ai usé ainsi toute ma vie devant Dieu et devant les hommes. Il est dans mon caractère de ne jamais critiquer ni mépriser la mauvaise peinture, quelle que soit d'ailleurs l'opinion publique. J'ai toujours donné à chacun autant d'éloges que je l'ai pu, et quelquefois j'ai loué l'intention.

D'après les conseils du sage jugement de mon père, Antoine de Hollande , je dédie ce livre à Votre Altesse très haut et puissant roi , très clément, très heureux et auguste.

TEAOS.

J'ai fini d'écrire aujourd'hui , jour de saint Luc , Evangéliste , à Lisbonne, MDXXXXVIII.

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