PROLOGUE
Si, parmi tous les dons accordés aux mortels, Dieu me donnait à choisir librement celui que je désirerais le plus d'avoir ou d'obtenir, je ne lui demanderais, après la foi, qu'une intelligence élevée pour peindre supérieurement. Je rends donc grâce à l'immortel et souverain Seigneur de m'avoir donné en ce monde, si grand et si confus, quelque peu de lumière pour me guider vers l'objet de mes désirs, la peinture; art sublime que j'honore et que je respecte, en raison de son éclatant mérite, par-dessus tout autre don qui puisse exister.
Une chose obscurcit la gloire de l'Espagne et du Portugal, c'est que ni en Portugal ni en Espagne, on ne connaît la peinture; elle n'y est ni honorée ni cultivée avec succès. Revenu d'Italie depuis peu de temps, les yeux remplis de la grandeur de sou mérite, les oreilles
(1) La traduction de ce manuscrit a été faite par M. Ilo(iucmont, peialre do portraits, 1843.
pleines de ses louanges, et connaissant la parfaite indifférence avec laquelle cet art si noble est traité dans mon pays, je me suis décidé à entrer en lice comme un vrai chevalier et champion de très haute dame peinture, et quoique faible et mal armé, à m'exposer pour la défendre à tous les dangers possibles. Je ferai comme César (s'il m'est permis de me comparer, moi si petit, à un si grand homme), je passerai le Rubicon. Soutenu par la faveur de Votre Altesse, très haut et sérénissime roi el seigneur, si versé dans tout ce qui tient aux sciences et aux nobles choses, il ne me sera pas difficile de vaincre. D'ailleurs j'ai si peu d'adversaires à combattre, qu'un si grand secours est plus que suffisant pour m'assurer la victoire.
Or, comme il y a des gens persuadés que je rougis de mon état, tandis que je considère l'honneur d'être peintre comme le plus grand qui soit au monde, après celui d'être chrétien, je prétends démontrer par manière de dialogue dans ce second livre, combien c'est chose honorable, noble et difficile que d'être artiste ; combien sert et vaut l'illustre et nécessaire science de la peinture, soit pendant la guerre, soit pendant la paix; enfin le prix et estime qu'on lui accorde en d'autres régions.
Dialogue sur la Pciulure dans la ville de Rome.